UNE LETTRE DE NOUMÉA
Toute la journée Panuel s'était montré nerveux. Déjà la veille et l'avant-veille, Geneviève avait remarqué son humeur inquiète ; le brave homme allant, venant sans but fixe et demeurant silencieux pendant des heures.
La jeune femme, toujours très discrète malgré l'intimité de cette vie côte à côte qui maintenant durait depuis des années, n'avait pas voulu l'interroger. Elle attendait que son ami lui apprît, s'il Je jugeait à propos', la cause de son agitation.
Mais Panuel demeurait taciturne. La présence môme de Berthe, revenant de l'école de Gênac, put à peine amener un sourire sur ses lèvres tandis qu'il embrassait l'enfant, presque machinalement, sans la regarder.
A la fin, Geneviève se hasarda :
— Mon bon ami, lui demanda-t-elle, je vous vois inquiet, troublé. Avez-vous quelque chagrin ?
— Non, fit brusquement le menuisier, ce n'est rien. N'y faites pas attention.
Geneviève n'insista point. Elle remarqua cependant que, quelques minutes avant cinq heures, moment où passait chaque jour le facteur, l'agitation de Panuel redoubla et que, tout à coup, il quitta ï Etoile solitaire comme pour aller au-devant du courrier.
Son manège eût pu passer pour celui d'un amoureux attendant impatiemment quelque missive de sa
belle, mais l'âge du menuisier, cinquante-cinq ans bien sonnés, rendait peu vraisemblable pareille supposition.
Qu'était-ce donc ?
Geneviève le vit revenir au bout d'un quart d'iieure, Tair absorbé dans un monde de réflexions.
Pendant le dîner, à peine desserra-t-il les dents, il eut seulement un tressaillement lorsque Berthe, tirant sa chaise tout près de lui et le regardant, câline, lui demanda, implorante :
— Papa Nuel, raconte-moi une histoire.
Papa Nuel était l'appellation que Berthe enfant bégayait autrefois en tendant ses petits bras vers le brave homme qui avait remplacé son père, appellation qu'elle lui continuait toujours malgré ses dix ans. Et les histoires étaient le triomphe du menuisier. Non pas histoires absurdes de fées, de revenants, de miracles, dont on farcit encore la tête des enfants, mais histoires vraies, racontées sous une forme simple et mêlées de considérations pleines de bon sens.
— Une histoire î murmura Panuel. Eh bien, oui. Sa voix était altérée par l'émotion. Geneviève le
regarda fixement : leurs yeux se rencontrèrent.
La femme du forçat lut la pensée de son ami. C4ette pensée était : « Ecoutez et comprenez. »
— Il était une fois, raconta Panuel dont la voix, s'affermissant peu à peu, devint grave, un ouvrier mineur honnête et courageux qui s'était fait des ennemis puissants parce qu'il ne disait rien que ce qu'il pensait et agissait toujours selon sa conscience.
Geneviève étouffa un soupir : elle comprenait que c'était l'histoire de son mari que le menuisier commençait à conter et elle se préparait à apprendre quelque nouvelle, tragique peut-être. Quant à Berthe, elle avait levé les yeux sur son grand ami, un peu étonnée et Tair méditatif. Quand elle était arrivée en âge de commencer à comprendre oïv Iwv ^n'^v^»
parlé de son père, envoyé par des méchants dansi un pays lointain dont on ne revient pas toujours, lui disant que même si ce père ne revenait point, 11était juste qu'elle pensât à lui et l'aimât. Plus tard, on lui en apprendrait davantage.
Panuel continua :
— Un jour, on l'accusa d'avoir poussé ses compagnons de la mine à se révolter contre les riches qui les faisaient travailler.
Berthe interrompit le conteur :
— Papa Nuel, pourquoi y a-t-il des riches et des pauvres ? Est-ce juste ?
— Non, mon enfant, ce n'est pas juste. Gela finira quand les pauvres l'auront compris.
— Alors, le mineur avait raison s'il voulait se révolter avec ses camarades.
Panuol eut un éclair dans le regard. Ce bon sens droit de l'enfant, non déformé par les conventions et les mensonges de la société, lui plaisait : la petite serait* digne de son père et de son aïeul.
Il reprit :
— Le mineur fut condamné par des juges, qui défendaient les riches contre les pauvres et jamais les pauvres contre les riches, à aller passer de longues années comme prisonnier dans un pays lointain qu'on nomme la Nouvelle-Calédonie.
— Gomme mon pauvre père ! soupira Berthe. Geneviève essuyait à la dérobée ses yeux humides
de larmes. Elle s'efforçait de ne pas éclater en sanglots devant sa fille et se demandait pourquoi Panuel avait choisi ce procédé pour l'initier évidemment à quelque nouvelle grave, sans doute pour éviter une crise en la forçant à dompter son désespoir en présence de son enfant.
— Oui, comme ton père, ma chérie, reprit Panuel tout en encourageant Geneviève par ce magnétisme du regard qui transmet tout-es les émotions ou toutes
les forces àe l'être.
Or, le mineur avait laissé dans son pays une femme et une enfant, une petite fille comme toi, Berthe, et il n'avait pas renoncé à l'idée 4ie les revoir. Un jour il s'évada...
Geneviève, qui pleurait silencieusement, ne put se contenir davantage. Avec un cri étouffé elle se leva, chancelante, l'œil hagard.
— Parlez I mais parlez donc ! fit-elle à Panuel. Vous me tuez.
Berthe, bouleversée de voir pleurer sa mère, fondit en larmes, elle aussi. Panuel la poussa doucement dans les bras de Geneviève. Toutes deux demeurèrent étroitement embrassées.
— Oui, continua Panuel, il s'est évadé. Et depuis, des années se sont passées ; on n'a plus eu de ses nouvelles, on n'a plus entendu parler de lui. Peutêtre de nouvelles aventures l'ont-elles retenu dans les pays lointains et empêché de revoir sa femme et sa fille qui ne l'ont pas oublié et l'attendent toujours.
— Evadé î murmurait Geneviève.
— Il reviendra ! s'écria Berthe. Ah ! Papa Nuel, c'est de mon père que tu parles : je l'ai compris en voyant pleurer maman.
Le premier choc, que le digne homme avait redouté pour Geneviève, ayant été ainsi préparé et amorti, Panuel raconta ce que, au bout de tant d'années écoulées dans l'incertitude, il était parvenu à apprendre.
En présence du mauvais vouloir ou de l'ignorance des autorités qui s'étaient bornées à constater la disparition d'Albert Détras, Panuel avait écrit sans en parler à Geneviève au directeur de l'administration pénitentiaire, puis au maire de Nouméa qui, plus humain, envoya deux lignes pour dire que tout ce qui concernait le bagne et les forçats lui était étranger*.
Panuel s'abstint de montrer à son amie cette lettre qui, n'apportant aucun renseignement, n'eût pu que raviver sa douleur.
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Nanmoins, il ne se tint pas pour battu.
Il se disait que quelques-uns des communards déportés en 1871 avaient pu demeurer dans le pays et que ces hommes frappés jadis pour avoir défendu la liberté ne pourraient manquer de s'intéresser au sort des condamnés de Merçey.
Ce en quoi, Panuel, malgré sa sagacité habituelle, se trompait.
Tout d'abord, les plus avancés, les plus militants de cette déportation comptant des éléments très disparates, avaient dès l'amnistie quitté un pays qu'ils exécraient, l'habitant contre leur gré. Il n'étkit resté ou revenu en Nouvelle-Calédonie qu'un nombre extrêmement restreint de communards, s'occupant d'affaires, agriculture, élevage ou spéculation sur les mines de nickel.
Et ceux-là, quoique conservant par habitude des opinions en somme républicaines, étaient devenus en général indifférents à la politique, plus encore à un mouvement social qu'ils ne connaissaient pas, ne comprenaient point. "
L'homme, en général, n'a dans sa vie qu'une période de forte activité généreuse pendant laquelle il est capable de sacrifier sa liberté et même sa vie pour des idées et un but collectif : c'est la jeunesse, commençant quelquefois un peu plus tôt et se terminant un peu plus tard. Passé trente-cinq ans, il est rare que l'individu conserve l'enthousiasme, la vaillance et le désintéressement. La quarantaine devient l'âge mauvais, l'âge de l'égoïsme qui raille les aspirations idéales d'autrefois, les traitant d'illusions, et qui veut jouir de cette vie arrivée à un point culminant, au delà duquel il n'y a plus que le déchn vers la vieillesse et la mort. Quelquefois, cependant, chez certaines natures l'approche de la vieillesse produit un réveil ; l'homme devient indifférent à cette vie qui s'éloigne de lui, aux jouissances matérielles dont il ne peut plus goûter. Il éprouve le besoin de se ^a^
tacher à des idées fortes, de vivre par le cerveau, alors que ses autres organes s'éteignent ot il peut redevenir enthousiaste, héroïque môme comme aux jours de sa jeunesse. Telle est la raison pour laquelle les révolutions populaires comptent à la fois des vieux et des jeunes, des barbes blanches à côté des figures imberbes. Les hommes mûrs y sont rares.
Pour ces raisons, les quelques communards demeurés à (( la Nouvelle » ne s'intéressaient plus au mouvement des idées et des faits dans cette Krance située aux antipodes. Puis la Commune qu'ils avaient défendue, les uns par conviction, les autres emportés simplement par les événements, était un mouvemenl politique et patriotique teinté seulement de vagues aspirations sociales. Depuis, le monde avait marclié, les antagonismes de classes s'étaient accentués, la lutte du' Travail contre le Capital emplissait le monde, faisant succéder, après de courtes accalmies, les révoltes aux répressions et les répressions aux révoltes. Mais cela, eux, restés hommes de 1871, ne le voyaient pas, ne le comprenaient pas.
Puis, embourgeoisés, devenus respectés et notables dans ce pays où ils étaient arrivés en prisonniers, les anciens communards ne s'occupaient pas de cet enfer qui existait près d'eux : le bagne. Certes, quelques-uns des leurs : Maroteau, qui y était mort, Amouroux, Alphonse Humbert, Allenmnc, Dacosta avaient peiné pendant huit ans dans cette géhenne. Mais ceux-là partis, que leur importaient les autres ? Un ramassis de voleurs et d'assassins, mêlés par-ci parlà de quelques anarchistes, fous dangereux qui ne voulaient reconnaître aucun gouvernement !
Ainsi pensaient les ex-déportés de Nouméa, et Panuel, qui avait pu bien difficilement se procurer l'adresse de deux ou trois d'entre eux, vit bien qu'il n'y avait rien, à espérer de ce côté-là.
Mais la Nouvelle-Calédonie est une colonie où l'on envoie des soldats, et les jeunes gens du départe-
ment de Seine-etrLoir sont, comme ceux de tous les autres départements, appelés à l'honneur de défendre Tordre social.
Panuel se dit donc qu'il pourrait peut-être parmi ces jeunes gens en trouver un destiné à la Nouvelle- Calédonie et ayant assez de cœur pour s'intéresser à la situation d'Albert Détras, assez d'intelligeoice pour réussir à se renseigner.
On savait par les parents de Janteau que le malheureux jeune homme était mort au bagne ; cela redoublait les angoisses de Geneviève et de Panuel. Quant " à Galfe, on croyait bien qu'il vivait toujours, mais comme il n'avait plus de famille, on l'oubliait. Les anciens de la mine qui l'avaient connu autrefois étaient maintenant pour la plupart morts, partis ouassagis.
Sept ans et demi s'étaient déjà écoulés depuis l'arrivée de la dernière lettre d'Albert Détras lorsque Panuel réussit à trouver l'homme qu'il cherchait.
Un charron de Gênac, Firmin Montai, qui venait quelquefois à VEtoUe solitaire et avec lequel il aimait à causer, leurs idées se rapprochant boaucoup, lui apprit un jour que son fils, Arsène^ soldat au 3** régiment d'infanterie de marine, allait prochainement s'embarquer de Brest à destination de la Nouvelle- Calédonie où il passerait tout son temps de service.
Cela fit réfléchir Panuel. Ce jeune homme avait des idées assez avancées et, mieux encore que des idées, des sentiments humains que la vie abrutissante de la caserne ne lui ferait peut-être pas perdre. Il se rappelait l'avoir vu deux ou trois fois avant son départ au régiment et une impression favorable lui en était restée.
Sans parler de rien à Geneviève, Panuel expliqua à Montai son désir d'être renseigné par une enquête sérieuse et discrète sur le sort d'Albert Détras, condamné aux travaux forcés pour participation aux
événements de Mersey et dont on était sans nouvelles depuis des années.
Pirmin Montai affirma aussitôt que son fils no demanderait pas mieux que de se livrer sur place à cette enquête. Il faudrait pour cela lier connaissanco avec quelques colons, si possible avec quelques gardes-chiourmes et se renseigner dans les rédactions de journaux de Nouméa, car la colonie possédait, outre le Moniteur officiel, deux feuilles quotidiennes. Si le soldat ne pouvait agir lui-même directement, en cette enquête, peut-être rencontrerait-il quelque brave homme pour accepter do le seconder ou le suppléer.
Le charron ne s'était pas trompé : Arsène, auquel il avait aussitôt écrit, accepta sans difficulté et Panuel n'eût plus qu'à lui envoyer tous les renseignements pouvant faciliter sa tâche.
Dix mois s'écoulèrent ensuite. Le voyage du transport la Saône avait duré cent douze jours ; puis, presque au lendemain de son débarquement, la compagnie à laquelle appartenait Arsène avait été détachée à Bouloupari. Panuel commençait à désespérer lorsque le père Montai apparut un jour à VEtoile solitaire avec une lettre^ de son fils. Celui-ci annonçait son prochain retour à Nouméa où il espérait se procurer tous les renseignem.ents sur Albert Détras. Sans doute par le prochain courrier pour l'Europe, c'est-à-dire dans un mois, serait-il à même d'envoyer ces renseignements.
C'est ce qui explique la fièvre avec laquelle, dep'^uis trois jours, Panuel attendait le facteur.
Geneviève, en apprenant l'évasion de son mari, avait ressenti un choc dans tout son être. La nécessité de se dompter devant sa fille et la façon dont Panuel avait préparé son récit la sauvaient cependant d'une crise douloureuse ou d'une aciCi^YA^xv'^ prostration.
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Deux sentiments luttaient en elle, l'espoir et la douleur.
L'espoir, car elle se disait qu'Albert, échappé aux gardes-chiourmes, pourrait arriver à revoir la vieille Europe et, dans ce cas, lui reviendrait. Elle ne doutait pas de son affection.
' La douleur, car elle se disait aussi que son mari avait dû succomber dans quelque drame ignoré, au lendemain de son évasion. Trop d'années maintenant avaient passé, sans qu'il eût donné signe de vie, pour qu'on pût le croire encore de ce monde.
— Panuel, dit Geneviève, cessez de me parler par lambeaux de phrases. Vous voyez que je suis forte : apprenez-moi tout ce que vous savez.
Le menuisier, alors, raconta à M™® Détras comment il avait pu trouver un correspondant qui se chargeât de le renseigner. Puis, tirant de sa poche la lettre d'Arsène Montai, il lut tout haut :
« Je vous dirai qu'il ne m'a pas été facile de savoir la vérité au sujet d'Albert Détras. A Bouloupari, j'ai bien essayé d'interroger quelques forçats du camp, mais aucun ne se rappelait l'avoir connu. Ou bien, s'ils savaient quelque chose, ils se taisaient. Moimême je ne pouvais avoir que de rares rapports avec eux, parce qu'il nous était défendu de leur causer.
« Quant aux surveillants-militaires, ils affectent do so croire supérieurs aux soldats. D'autre part, nos officiers ne les fréquentent point et ils ne sont pas aimés de nos sous-offlciers. Pour cette raison, je n'ai rien pu savoir d'eux.
« Pourtant le camp de Bouraké où, d'après les renseignements que vous m'avez fournis, Détras se trouvait en dernier lieu, n'est pas éloigné de Bouloupari. Aussi j'enrageais de me savoir près de l'endroit d'où le malheureux a disparu et d'être impuissant à trouver trace de lui.
c( Enfin, nous sommes entrés à Nouméa et j'ai lié
connaissance avec un employé du journal la France australe. Je me disais que lui, qui habitait la colonie depuis quinze ans et avait eu sous ses yeux les nouvelles, saurait peutrôtre quelque chose. Mais non I
« J'en arrivais à perdre tout espoir, me disant que le bagne garde ses secrets, lorsque nous fûmes commandés pour partir à Tîle Nou. Je songeai aussitôt que là je pourrais apprendre quelque chose. Le hasard, souvent, fait mieux les choses que les recherches patientes.
« Je regrettais de n'être point gradé, car, sergent pu même simplement caporal, j'aurais eu plus Je facilités pour aller à droite et à gauche m'informcr. Néanmoins, je cherchais toutes les occasions de causer avec les forçats et, fmalement, au camp Est, j'en rencontrai un, auquel on laissait un peu plus de liberté qu'aux autres, parce que les journaux de France parlaient assez souvent de lui, et qui put me mettre sur la voie.
(( Sans doute, vous rappellerez-vous son nom. C'était Cyvoct, qui fut, en 1883, condamné à Lyon pour l'explosion de la place Belïecour.
« Lui était au courant de la vie du bagne et, quand j'eus gagné sa confiance, il m'apprit qu'il avait entendu parler bien vaguement, à une date correspondant à celle de la disparition de Qétras, d'une audacieuse évasion au camp de Bouraké.
« tfn condamné d'une trentaine d'années, dont on a toujours tu le. nom, se serait enfui du camp en assommant à demi l'unique surveillant, le garrottant et s'emparant de ses vêtements. Ce condamné n'aurait jamais été revu.
« Gomme semblable fait pouvait servir d'exemple aux forçats, on s'est efforcé de le leur laisser ignorer. Les hommes du détachement de Bouraké ont été envoyés au camp Brun, d'où l'on ne revient guère vivant. C'est à peine s'il en est reslè Ito\^ om C3^'^^x^^
qui ont reçu Tordre de se taire, sous peine des châtiments les plus sévères.
« Le surveillant-militaire Carmellini était, à cette époque, le chef du détachement de Bouraké. Sans doute, pourrait-il fournir des détails, mais qui donc oserait les lui demander ?
« C'était une piste ; je résolus de la suivre, mais comment rencontrer et aborder Carmellini ?
(( Heureusement, le cantinier des sur\^eillants est natif de Gênac ; c'est donc un pays. J'en profilai, quelques petits verres aidant, pour me mettre dans ses bonnes grâces et finalement lui confier mon désir.
« — Carmellini, me dit-il, oui, il a eu une mésaventure de ce genre, je me rappelle. Dame, cela remonte à pas mal de temps, il n'aime pas en parler, ça se comprend, mais laisse-moi faire. Il est justement à l'île Nou. En le faisant boire, je me charge de tirer de lui toute l'histoire. »
« Et, en effet, huit jours plus tard, le cantinier . m'a fait part de ce qu'il avait appris.
« Le forçat qui, en décembre 1884, s'est évadé seul du camp de Bouraké après avoir ligotté Carmellini et revêtu ses effets, est bien le condamné Albert Détras, n« 3205.
« Depuis, on n'a jamais eu de ses nouvelles. »
On peut juger de l'émotion que produisit sur Geneviève la lecture de semblable lettre.
. APRÈS l'Évasion
Qu'était devenu Albert Détras ? Nous l'avons laissé, s'échappant du camp de Bouraké après avoir lié, bâillonné Carmellini et revêtu une partie de ses effets à la place des vêlements matricules du bagne.
Tout d'abord, il n'eut qu'une pensée : s'éloigner de ce lieu maudit. Ensuite, il écliafaudeiait un plan (luelconque.
D'instinct, il se dirigea à travers les fourrés dans la direction du nord, tournant presque le dos à la nier pour se rapprocher des montagnes.
Bouraké forme une presqu'île, située à une dizaine de kilomètres au sud-est de Bouloupari.
Cette dernière localité, pourvue d'un poste militaire et d'un camp de transportés, se trouve ellemême distante d'environ seize li(ui(\s de Xounién, sur la route qui, du chef-lieu, conduit au nord de l'île en longeant la côte ouest, le plus souvent très près de la mer.
La Nouvelle-Calédonie, île étroite s'étendant du nord-ouest au sud-est, sur une longueur de quatrevingt-dix lieues, est traversée par une chaîne centrale de montagnes serpentineuses dont les plus hautes, les pics Panié et Humboldt, dépassent seize cent quarante mètres d'altitude. Une ceinture de récifs madréporiques coupée çà et là par des passes, l'entoure, s'évasant au nord pour se continuer à cent cinquante milles de la grande terre. De la chaîne centrale, qui partage l'île en deux versants, descendent des cours d'eau, torrentueux à leur naissance, larges à leur embouchure comme des bras de mer et dont un seul, le Diahot, ayant un cours sinueux d'environ quinze lieues, mérite en réalité le nom imposant de fleuve.
Le groupe des Loyalty, formé des trois lies Ouvéa, Lifou et Mare, à l'est, l'île des Pins, au sud^ forment les dépendances de la Nouvelle-Calédonie, séparée de l'Australie par trois cent soixante lieues d'Océan.
Cet exposé géographique était nécessaire pour l'intelligence de ce qui va suivre.
Avant tout, comme Détras ncî pouvait espérer rencontrer sur la côte une embarcalion abandonnée et pourvue de vivres dont il pût se servir pour gagner TAustralic et que, môme si un miracle lui ew e^i. t^\\»
■--or- TT
rencontrer un, il n'eût pas su la gouverner, il s'éloigna de la mer, quitte à y revenir. Il comprenait d'instinct «qu'une battue eût pu l'acculer dans ces marécages et amener sa capture s'il ne se décidait à chercher le large, c'est-à-dire l'asile des montagnes.
Détras franchit donc la grande route de Nouméa au Diahot, à plusieurs kilomètres au nord-est de Bouloupari, marchant le plus possible à couvert et exploitant du regard le terrain devant lui. Il avait emporté à la fois le revolver et le gourdin de Carmellini, et était bien décidé à ne pas se laisser prendre sans une résistance désespérée. En outre, bonheur inespéré, le gilet du garde-chiourme contenait une montre et cinquante francs.
L'ancien mineur était l'honnêteté môme. Toutefois, on se tromperait singulièrement en s'imaginant qu'il eut une seconde l'idée d'aller retrouver son bourreau pour lui restituer cette propriété. Cet argent avec les vêtements, c'était, dans son épouvantable situation, le salut possible.
Tant par les récits de forçats qui étaient allés en détachement sur divers points de la brousse que par la vue quotidienne d'une grande carte appendue au mur de la case du surveillant militaire, Détras avait une idée, au moins générale, de la région dans laquelle il se trouvait. Il résolut de gagner les contreforts du mont Ouitchambô.
Lors de la célèbre insurrection canaque de 1878, des combats acharnés s'étaient livrés dans ces parages. Les tribus révoltées, après avoir massacré habitants et fonctionnaires de Bouloupari, avaient tenu dans les montagnes où les soldats d'infanterie de marine ne purent en avoir raison qu'avec l'aide d'auxiliaires indigènes servant de rabatteurs. Maintenant, ces vastes régions étaient inhabitées, sauf peut-être par quelques évadés errant dans la brousse.
Cette absence de tribus était un atout dans le jeu àe Détras, car les Canaques, excellents coureurs, sti-
mules par la prime de vingt-oinq francs accordée pour ' la capture de tout forçat évadé, IVussent chassé comme un gibier et linalement repris, tandis que, surveillants militaires et gendarmes, habitués à voyager seulement sur les roules, étaient médiocrement à craindre.
Détras marcha pendant quatre heures sans s'arrêter. Les maoulis devenaient rares; au flanc de montagnes escarpées, surplombant des précipices, courait un immense rideau de broussailles, d'où émergeaient çà et là de splendides fougères arborescentes.
Le fugitif gagna le couvert de ces broussailles et alors seulement fit halte pour se reposer et s'orienter.
Il avait derrière lui les postes militaires de Bouloupari, sur la route de Nouméa, et d'Uaraï, sur celle du Diahot, devant lui ceux de Kuen-Thio, à sa droite et de La Poa à sa gauche. S'il voulait gagner le massif presque impénétrable du Ouitchambô, il devait se diriger à droite en coupant la route de Bouloupari à Kuen-Thit) et passant à distance de ce dernier poste.
C'était chose relativement aisée, mais une question se posait à lui : celle de la subsistance.
Ces montagnes désertes, couvertes de broussailles et çà et là de bois, n'abritaient pas de gibier, car la faune néo-calédonienne est pauvre. Les cocotiers, précieux pour leurs noix, ne s'éloignent guère des régions basses du littoral ; la destruction des tribus indigènes en 1878 a amené l'abandon des cultures, le bananier, l'igname et le taro sont devenus introuvables ou à peu près dans ces parages élevés ; le taro sauvage s'y rencontre encore, mais Détras se rappelait avoir vu succomber dans d'atroces souffrances un condamné qui avait cru pouvoir se nourrir avec les feuilles de ce végétal.
Lui faudrait-il mourir de faim ?
Tous les jours des forçats s'évadent, las de souffrir dans les camps sous la tyrannie du garde-chiourme, et 1^ plupart, impuissants à se nourrir d"^TL^\^Y^\w^^'SRi^
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reviennent, après quelques jours d'une liberté précaire, se reconstituer prisonniers.
' Serait-il obligé de. faire comme eux ?
Non, jamais! Plutôt mourir de faim que de reprendre son ignominieux esclavage î
Oui, le plus grand nombre des évadés reprennent, domptés, épuisés d'inanition, le chemin du camp.
La plupart, mais non tous.
Détras se rappelait avoir entendu parler d'évadés qui avaient couru la brousse pendant des mois, et des mois et dont quelques-uns — oh î très peu — avaient fini par trouver l'occasion de se glisser à bord d'un navire en partance pour l'Australie.
Ne pourrait-il faire comme eux, avoir la môme chance ?
L'argent de Carmellini pourrait lui être d'un puissant secours. Aussi se promettait-il d'en être jalousement ménager.
Qu'il pût se maintenir caché dans la brousse pendant une dizaine de jours, le temps que ses cheveux et sa barbe rasés repoussassent quelque peu, et il pourrait se hasarder vers les centres habités sans avoir par trop l'air d'un forçat. Peut-être alors trouverait-il l'occasion de s'embarquer sinon directement pour l'Australie, ce qui eût exigé plus d'argent qu'il n'en possédait et des papiers, du moins pour les Nouvelles-Hébrides, archipel soumis à un condominium anglo-français. Là, il chercherait à travailler au service de quelque colon anglais et, après avoir amassé le prix de son passage, il se ferait admettre à bord de quelque navire en partance pour Sydney ou Melbourne.
La question demeurait celle-ci : comment se nourrir pendant les quelques dix jours qu'il passerait caché ?
Un ruisseau sourdait de la montagne à peu de dis- ^ance et roulait, s'élargissant, entre des quartiers de
roches micaschisteuses, sans doute pour aller se perdre dans la rivière de Thio.
Détras se dirigea vers ce ruisseau et, s'agcnouillant sur le bord, but h grandes gorgées. La sensation rafraîchissante de l'eau le revivifia et lui inspira le désir de se baigner. C'était une volupté que Carmellini interdisait férocement à ses hommes.
Le fugitif, s'ét<int déshabillé en un tour de main, plongea avec délices dans l'eau limpide. Il se sentait maintenant un tout autre homme : il lui semblait que le liquide purificateur enlevait les -souillures du bagne et le souvenir même de cet enfer : c'était une autre vie qui allait commencer pour lui.
Déiras s'étant rhabillé regarda l'heure à la montre de Carmellini : onze heures. Le soleil commençait ;\ irradier ses rayons les plus incandescents. C'était le moment habituel du déjeuner suivi de sieste pour Carmellini. L'évadé sourit en pensant à la tête que devait faire à ce moment son ex-geôlier et, ayant avisé une anfractuosité de roc à demi cachée par des broussailles, il s'y étendit sinon pour dormir, du [- moins pour goûter un repos nécessaire.
Les tiraillements de son estomac le rappelèrent au bout d'environ deux heures, aux exigences de la situation. Coûte que coûte, il fallait manger.
Quelques oiseaux, pigeons-verts et perruches, ^'olaient criant et passaient sans se poser. S'il eût possédé un fusil, Détras les eût tirés, mais le revolv(T Q'est pas une arme de précision. Détras, d'ailleurs, était décidé à conserver intactes ses six cartouches pour les décharger sur ceux qui tenteraient de l'arrêter. Il fallait donc renoncer au gibier h plumes.
Mais il se rappelait avoir, en se baignant, vu passer entre deux eaux, rapides et bizarres, des ombres grisâtres, des formes de crustacés. C'étaient évidemment des koulas, écrevisses, néo-calédoniennes, \\lvi<5i petites que les écrevisses d'Europe, mais fega\^xîv^^\.
savoureuses. Et n'eussent-elles pas. été savoureuses, c'était un plat quelconque.
Seulement comme engins de pêche Détras ne possédait que ses mains. Une idée très ingénieuse lui vint : il enleva son pantalon, ferma par un nœud Textrémité inférieure des deux jambes et maintenant la ceinture ouverte par des baguettes recourbées, il disposa le vêtement à la surface de l'eau en guise de hlet, après avoir établi tout autour un barrage avec de grosses pierres.
Alors, entrant à nouveau dans l'eau, à quelque distance en amont et l'agitant de ses mains, il chassa devant lui les crustacés.
Lorsqu'il enleva son pantalon, il y trouva emprisonnés une demi-douzaine de koulas et deux poissons argenlés, longs comme le pouce. C'était peu ; néanmoins cela valait mieux que rien. Seulement, faute de combustible, Détras dut dévorer sa pêche toule crue.
Peut-être le Ouitchambô offrirait-il des ressources supérieures. L'évadé entrevoyait le massif et ses contreforts : il s'y dirigea par une marche pénible à travers broussailles et précipices. Lorsque, un peu avant le coucher du soleil, il eut atteint le flanc du mont, il se laissa tomber à terre, épuisé ; la sueur ruisselait k grosses gouttes sur son visage.
Autour de lui s'élevaient des roches basaltiques, des pics surplombant presque perpendiculairement des ravines. Une végétation, formée surtout de fougères arborescentes, s'étendait au long des pentes ? escarpées où des torrents avaient creusé leur lit main- \ tenant desséché. En bas, dans les gorges, on aperce- ] vait comme de mystérieux fantômes, des bouquets de : niaoulis au tronc argenté et au feuillage vert-som- i bre ; de-ci de-là, les dominant comme un géant, s'élançait, droit vers le ciel, quelque pin colonnaire. i PJus loin, c'étaient d'inextricables rideaux de liane», :
Il était peu probable qu'on vînt relancer Détras dans cet asile.
Un amas de roches sur lesquelles grimpaient des plantes aux fleurs violettes, semblables à des convolvulus, attira naturellement les regards de Tôvadé. Il se dirigea de ce côté : c'était un abri possible, abri non à dédaigner car les nuits sont fraîches en Nouvelle-Calédonie.
Détras n'était pas arrivé à vingt pas des roches, lorsqu'un aboiement furieux éclata. Deux chiens à la robe jaune-brun, hauts sur pattes et terriblement maigres se précipitèrent sur lui, la gueule ouverte, découvrant des crocs redoutables.
Par la taille et Taspect, ces chiens aux yeux luisants et aux oreilles droites ressemblaient à des loups. Ils en avaient aussi la férocité et Détras n'eut que le temps d'asséner un formidable coup de gourdin sur le crâne de l'un qui, déjà, lui sautait à la gorge. L'animal retomba en poussant un hurlement, mais déjà son compagnon ou plutôt sa compagne, car c'était la femelle, lui entamait le mollet d'une terrible morsure qui teignit de sang le pantalon blanc de Garmellini.
La douleur arracha un cri à Détras qui, oubliant sa résolution de garder intactes les six cartouches de son revolver, fit feu sur la chienne furieuse. Celle-ci roula atteinte d'une balle dans la tête. En deux coups terribles, « Joseph » le gourdin du surveillant militaire, acheva les deux bêtes.
Délivré de ces féroces agresseurs, l'évadé revenait au sentiment de la situation et se reprochait d'avoir cédé à un mouvement irréfléchi en faisant feu. La présence des quadrupèdes n'annonçait-elle pas la proximité de l'homme ?
Dans ce cas, il avait donné l'éveil ; le maître des chiens ne pouvait être loin.
Peut-être valait-il mieux s'éloigner, mais, outre. qu'il se sentait trop exténué pour reloMTtv^T ^\V5! ^^'^
pas, redescendre les hauteurs escarpées qu'il avait gravies, autant avec ses poignets qu'avec ses jambes, il se disait que la nuit le surprendrait bientôt perdu dans quelque ravine, car le crépuscule est de courte transition dans les pays tropicaux. En outre, sa blessure à la jambe le faisait cruellement souffrir et, manquant d'eau et de charpie, il convenait, au moins, de ne pas Tirriter par une marche pénible.
Enfm, il avait encore cinq cartouches à tirer, c'està-dire de quoi résister à Tagression même de deux ou trois hommes.
Gonséquemment, après une courte hésitation, il reprit sa marche en avant, se dirigeant vers les roches d'où s'étaient élancés les chiens.
C'était une sorte d'abri naturel, formé par la rencontre de plusieurs blocs basaltiques sur lesquels couraient lianes et plantes grimpantes. L'entrée en était large d'environ cinq pieds et haute de trois.
Arrivé à cette entrée, Détras s'arrêta un moment, le temps pour ses yeux de s'habituer à une demiobscurité, car l'anfractuosité paraissait assez profonde ; elle semblait même s'enfoncer dans le flanc do la montagne.
Un nouvel aboiement, mais beaucoup plus faible, celui d'un tout jeune chien, se fit entendre sous. les roches.
— Encore î s'exclama Détras stupéfait. Ah çà I tous les chiens de la Nouvelle-Calédonie se sont-ils donc donné rendez-vous ici ?
Deux petits chiens jaunes et aux oreilles droites, la. progéniture évidemment de ceux qu'il avait tués, s'avançaient vers lui, grondants et hostiles, mais peu redoutables. Détras n'avait pas le temps d'être sentimentaliste : malgré le jeune âge de ses nouveaux agresseurs, il saisit l'un d'eux et l'étrangla ; l'autre s'enfuit dans la profondeur de la grotte et, à la grande surprise de l'évadé, disparut comme vers une issue ignorée.
— Décidément, c'est un véritable logement que je trouve ici, pensa Détras. Il n'y manque que l'eau et le gaz. Et encore I...
Ces deux derniers mots, le forçat venait de les exclamer tout haut, comme sa main tAtant le roc à l'intérieur de la grotte, venait d'y rencontrer une fraîcheur fluide. Celle d'un mince lilet d'eau courant sur le roc pour aller se perdre en une rigole qui fuyait non à l'extérieur, mais à Tinlérieur de l'abri.
La Nouvelle-Calédonie est le pays des sources mystérieuses. On y voit des rivières comme le Tontouta, qui, se précipitant torrentueusement des montagnes, semblent bues par la terre et reparaissent plus loin, après un cours souterrain de plusieurs kilomètres. D'autres, comme la rivière de Hienghène, se creusent tin lit au-dessous de leur embouchure, sous le fond même de la mer et surgissent dans des îlots où elles entraînent des feuilles tombées des arbres de la grande terre.
Le très mince filet d'eau qui, s'égouttant du flanc de la montagne, suintait sur les parois du roc s'enfonçait-il dans la terre pour reparaître plus loin ? C'était possible : en tout cas, Détras eut l'idée que l'exploration de cette grotte, beaucoup plus vaste qu'elle ne le paraissait du dehors, lui réservait dos surprises.
Pour le moment, il était heureux de rencontrer de Teau, car la fièvre recommençait à le dévorer. Il appliqua ses lèvres sèches contre la roche et aspira avidement les gouttes d'eau.
Puis, recueillant le bienfaisant liquide dans le creux de sa main, il lava la blessure que lui avaient faite au mollet les crocs de la chienne.
Comment ces animaux s'étaient-ils trouvés là ? Ils semblaient n'avoir pas de maître ; vivaient-ils donc dans une farouche indépendance qu'ils avaient voulu défendre contre un intrus ?
Détras, maintenant, se rappelait avovv ewVe,wà\x ^'Ciw-
ter par des forçats que, au lendemain de la destruction des tribus insurgées de TAoui, massif montagneux s'étendant entre la côte est et la côte ouest, à peu près dans la région où il se trouvait, les rares chiens et les plus rares chats à demi dom-estiqués par les Canaques avaient repris leur entière indépendance. Revenus à l'état primitif de leur race, les chiens, tels des loups, s'associaient par bandes pour chasser moutons et jeunes veaux ; le chien canaque, d'ailleurs, hostile à l'Européen et nationaliste à sa manière, a toujours eu un fond de férocité. Les chats, eux, ne pouvant d'un seul bond évoluer jusqu'au tigre, devenaient tout au moins des chats-tigres, chasseurs, carnassiers. Ainsi se créent et se transforment, sous l'influence du milieu et d^ la lutte pour la vie, les races animales.
L'évadé comprenait maintenant qu'il avait eu affaire à un couple de chiens sauvages, logés en véritables troglodytes dans cet abri sous roches, éloigné des routes fréquentées et d'où ils s'élançaient à la poursuite des bestiaux errants, pour revenir apporter à leurs petits les débris de leur chasse.
— Puisque des chiens y ont vécu, je pourrai bien y vivre I pensa Détras.
L'idée ainsi exprimée peut sembler peu flatteuse pour le' fugitif ; elle n'en était pas moins profondément exacte. La société n'avait-elle pas fait de lui un être en dehors de l'humanité et obligé de se cacher comme un fauve, de vivre de la vie des bêtes ?
Maintenant le soleil se couchait derrière les pics, embrasant le ciel d'une rougeur d'incendie. Peu à peu les nuages pourpres et or se violaçaient. A l'orient, le croissant pâle de la lune s'élevait au-dessus de la mer qu'on ne voyait pas, mais qu'on devinait, immense, derrière la cime boisée des monts. Du sommet du Ouitchambô sans doute devait-on apercevoir des deux côtés de. l'île l'étendue azurée du
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Pacifique, déroulant ses vagues à rinflni comme un océan de rêve et d'oubli.
De ce spectacle imposant du ciel, les regards de Détras s'arrachèrent pour se porter sur celui, plus prosaïque, de la terre. Trois cadavres de chiens couvraient le sol, et l'évadé, qui avait déjeuné sonunairement de quelques koulas crues, se dit aussitôt qu'il avait là une provision de viande pour plusieurs jours.
Manger du chien I C.ertes, l'ancien mineur eût autrefois catégoriquement refusé semblable mets, surtout cl l'état cru. Mais ce n'était pas le moment de se montrer difficile.
Restait la double question : comment dépouiller les chiens et comment en conserver la viande ? Détras ne possédait d'autre instrument que ses mains et cependant il fallait se hâter, la décomposition des • matières organiques s'accomplissant rapidement sous ces latitudes.
Combien il eût souhaité en ce moment posséder le moindre bout de métal pointu ou même une pierre tranchante ! Il comprenait les efforts persévérants des hommes primitifs pour tailler la pierre et la joie qu'ils durent ressentir lorsque, pour la première fois, ils furent en possession d'une informe pièce de métal fondu.
Détras se demandait s'il ne serait pas obligé de déchirer et dépouiller les cadavres avec ses dents, à la manière des betes fauves et il allait s'y résoudre, si répugnant que lui parût ce procédé, lorsqu'il eut une exclamation de joie.
Il venait tout simplement de songer à la boucle de son pantalon et à celle de son gilet. L'une et l'autre avec leurs dents constituaient deux engins précieux.
L'évadé eut bien vite enlevé la boucle du gilet h l'aide de laquelle il commença l'opération sur le petit chien, celui dont la chair et la peau tendres lui offraient le moins de résistance. l\ Ye\x\. ^^'^.^'i^ ^"^"^