‹ La grande grèveChapitre 15 sur 45 · TS · texte numérisé non relu

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dépouillé et vidé, mettant de côté les boyaux pour les faire sécher et s'en servir comme de cordes : il se disait qu'il pourrait avec ces cordes et les os aiguisés par le frottement contre les roches, se fabriquer un arc et des flèches.

Détras avait mordu en affamé dans cette chair saignante et l'avait trouvée exquise.

Rassasié, il se mit à dépouiller les deux autres betes. Le travail, cette fois, fut beaucoup plus pénible, vu l'insuffisance de son instrument et dura la moitié de la nuit.

Enfin, il eut devant lui un amas de viande qu'eût envié un carnassier.

Son désir eût été de pouvoir découper cette viande en tranches extrêmement minces et de les faire sécher au soleil, dont l'action peut remplacer celle de la fumée.

Oui, mais pour cela, il lui eût fallu au moins un couteau. Avec l'aide combinée de ses doigts, ses dents et la bouche, il ne pouvait tailler et découper que de façon très insuffisante.

Une idée soudaine lui vint : il se rappelait avoir lu dans la bibliothèque de son père que les cavaliers tartares préparaient la viande crue, tout simplement en la comprimant sous leur selle. En battant cette chair canine à coups répétés, il finirait par l'attendrir, l'afnincir et la rendre plus propre à subir l'action des rayons solaires.

Détras se déchaussa, gratta et lava très soigneusement avec l'eau de la grotte la semelle et le talon de ses godillots, que la marche avait recouverts d'une couche de terre dure. Puis, étalant la viande à plat sur la roche, il la frappa à coups redoublés de ses souliers comme d'un marteau.

Au bout de plusieurs heures de cet exercice fatigant, une grande partie de la viande était aplatie comme sous le hachoir du boucher.

Déjà le jour se levait. Détras tendit en guise de

cordes plusieurs lianes entre deux arbustes et y suspendit sa venaison, s'armant en môme temps d'une branche feuillue pour chasser les grosses mouches. Quant aux parties non conservablcs, comme Teslomac et le gros intestin, il les avait enfouies dans un trou creusé avec « Joseph » et qu'il recouvrit de terre et de pierre.

—r Tout de même, il serait bien plus commode d'avoir des allumettes I pensait-il.

L'idée lui vint d'aiguiser les dents de sa boucle, ébréchées par le découpage. C'était son seul instrument et il se disait qu'il pourrait lui être encore utile. Il se mit donc à frotter les pointes d'acier contre la roche et, s'animant à cet exercice, eut la surprise de voir jaillir une étincelle.

Le choc qu'il éprouva, les hommes des temps préhistoriques durent le ressentir lorsque, pour la première fois, ils virent naître entre leurs mains l'élément qu'ils n'avaient vu jusque-là que fulgurer dans l'éther.

Du feu I mais comment le saisir au passage, le conserver ?

Les indigènes océaniens savent, comme tous les vsauvages, le produire par le frottement continu et rapide de deux branches sèches. Détras avait naguère, à Bouraké, tenté de s'en procurer par le même procédé, mais il n'avait pas réussi. Il lui manquait un tour de main que seule donne l'habitude. Toutefois, ayant vu fi l'œuvre un Canaque de la police, il se rappelait que l'homme laissait tomber les étincelles sur la poussière de bois produite par le frottement et qui servait de combustible.

Autour de lui, les arbustes ne manquaient pas : l'évadé eut vite réuni un amas d'écorce sèche qu'il pulvérisa et de fibres de plantes dont il fit une sorte d'étoupe. Il plaça cet amas au-dessous de la roche et battit le briquet.

Une minute après, un jet de flamme \îû\\\^'5î^SN> ^>^

Détras n'eut plus qu'à entretenir ce feu en y jetant des branches. Puis, à l'instar " des Canaques, il chercha un niaouli, arbre à l'écorce épaisse et molle, semblable à des peaux superposées, et qui peut brûler lentement pendant des jours avant de se consumer. Avant l'universalisation des boîtes d'allumettes, le niaouli servait aux indigènes de garde-feu.

Maintenant, la situation du fugitif se trouvait bien améliorée. Tout d'abord, il était à même de conserver la viande bien mieux que par la simple exposition au soleil. Puis, une fois celte besogne terminée, la venaison empaquetée dans de larges feuilles et cachée dans un trou, Détras, s'armant d'une branche résineuse enflammée comme d'une torche, put procéder à l'exploration de la grotte.

Cette reconnaissance ne laissa pas d'être d'abord très difficile. Vu le peu de hauteur de la paroi, l'évadé était forcé de ramper dans cette excavation au premier abord peu spacieuse. Pourtant, en lâlant les roches, là où disparaissait la source, il sentit deux de ces roches s'ébranler sous la main. Un instant après, il avait dégagé l'ouverture d'un boyau assez irrégulier, qui s'enfonçait obliquement dans les entrailles du sol.

Cela paraissait un admirable abri. Détras revint sur ses pas se munir d'une provision de branches l'ésineuses, car l'exploration pouvait durer longtemps. Puis, il reprit son voyage, d'abord pénible, insensiblement plus aisé : en effet, la hauteur et la largeur de cette étrange galerie augmentait peu à peu. Au bout de dix minutes, le voyageur cheminait" dans un souterrain d'une hauteur et d'une largeur moyenne de deux mètres, dont les parois schisteuses, pailletées de mica, brillaient féeriquement à la lueur de la torche.

Il serait trop long de suivre Détras dans les détails

de son exploration. Celle-ci, au bout d'environ trois

quarts d'heuTQ, se termina de la façon 4a plus inat-

tendue : révadé revoyant soudainement la lumière du jour. Il se trouvait à ciel ouvert, tout au fond d'un vallon verdoyant, d'environ cent mètres* de circonférence. Des pins, des bananiers, des papayers, des pommiers canaques, des ananas, et une foule d'autres végétaux qui lui étaient inconnus, (ni faisaient un Eden en réduction. La source, qui Iravei'sait la grotte et n'avait cessé de se grossir de mille infiltrations souterraines, venait y aboutir en un clair ruisseau qui se terminait par un petit lac, à la surface duquel apparaissaient « koulas » et poissons aux écailles irisées. Sans doute, ce lac avait-il un épanchement souterrain.

Ce vallon était encaissé entre des montagnes aux flancs abrupts et voilé en partie par un rideau de lianes, de sorte qu'un voyageur, du haut de ces montagnes, n'eût pu l'entrevoir que d'une façon très imparfaite.

Mais ce qui frappa le plus Détras fut de découvrir sur les bords du ruisseau des traces de cultures. Des tarodières y étendaient leurs tranchées parallèles, autrefois irriguées, maintenant à sec.

Des hommes avaient donc vécu dans ce coin perdu ! Quels hommes ? Sans doute des réfugiés fuyant les guerres d'extermination que se livraient autrefois les tribus anthropophages ; peut-être les derniers survivants des révoltés de l'Aoui.

Cjeiie dernière hypothèse que se formula Détras était la vraie, comme il s'en aperçut peu après, en découvrant trois squelettes humains. Deux gisaient dans une anfractuosité recouverte de broussailles et de plantes grimpantes ; le troisième était étendu un peu plus loin, le crâne tourné vers le ciel.

Sans doute le survivant, après avoir inhumé ses compagnons, s'était-il allongé là pour mourir. L'état de conservation des ossements indiquai que ces morts ne remontaient guère à plus de deux ans.

— Des révoltés ! songea méIancoliquercv^iv\,\^^\»'î^'5».

En fuyant la poursuite, des soldats et des auxiliaires, ils ont trouvé la galerie souterraine qui les a menés ici où ils se sont refait une petite tribu.

Il songeait à la vie triste qu'avaient dû mener les trois exilés, se cachant loin des autres homms. Sans doute, avaient-ils succombé à la nostalgie plus encore qu'au dénûment.

Les chiens qui l'avaient attaqué appartenaient sans doute à ces Canaques et, une fois ceux-ci morts, avaient repris leur entière liberté.

Quant au jeune quadrupède survivant qui, s'enfuyant devant lui, l'avait involontairement guidé vers cet Eden, il demeurait invisible. Peut-être trop faible pour risquer une lutte, s'était-il enfui en regagnant le souterrain, derrière Détras.

Celui-ci, trouvaille inappréciable, rencontra auprès des squelettes deux sagaies en bois durci, terminées l'une par un trident de fer, l'autre par une forte arête de poisson, un « tamioc » ou hachette américaine, une calebassse et un filet de pêche presque intact. Les oiseaux rapaces qui s'étaient nourris de la chair des cadavres, avaient respecté ces engins.

C'était pour l'évadé la possibilité de subsister en se cachant pendant des semaines jusqu'à ce que, ses geôliers l'ayant oublié, il pût gagner Nouméa. Jja. pêche, la cueillette et peut-être un peu de culture lui permettraient de tenir.

Des jours s'étaient écoulés lorsqu'un matin il sembla h Détras que le sol dansait sous ses pieds. Il se raccrocha à un arbuste pour ne pas tomber.

Cela ne dui-a que trois minutes : c'était tout simplement un tremblement de terre.

Lorsque les dernières ondulations- de la secousse sismique se furent éloignées, l'évadé, saisi d'un pressentiment, courut cl la galerie souterraine.

L'orifice en était obstrué entièrement par un énorme quartier de roc.

Détras leva, les yeux vers les montagnes dont les

flancs abrupts s'élevaient presque perpendiculaires tout autour du vallon. Il se trouvait enfermé au fond d'un véritable entonnoir d'où il ne lui serait piis aisé de sortir. Majestueux et impassible, le ciel s'étendait au-dessuS) de sa tête comme un bleu linceul.

Devait-il, comme les Canaques qui l'y avaient précédé, mourir dans ce lieu oublié, loin du mondci, loin des siens ?

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