‹ La grande guerreChapitre 10 sur 11 · Vlonstrelet, liv. Il, ch · texte numérisé non relu

Vlonstrelet, liv. Il, ch

trailles à la rallier et la ramena lui-mèmc plusieurs fois à l’ennemi

Les mêmes difficultés de terrain qui arrêtaient l’élan des hommes d'armes entravait également la marche de l’infanterie qui n’arrivait pas. Elle parut enfin et se déploya vis-à-vis du centre de l’année ennemie. Les archers s’avancèrent en première ligne et répondirent avec vigueur aux décharges des archers anglais. Attirant sur eux l’attention de leurs adversaires, ils donnèrent à Richemond le temps d’indiquer à chaque corps la place qui lui était destinée, et à l’avant-garde, se transformant en deux ailes, le loisir de respirer un peu. Le connétable se mit à la gauche de sa ligne de bataille, faisant par conséquent face à la droite de l’ennemi commandée par Henri Branche; Dunois et Jeanne d'Arc eurent à combattre le sire de Scales, et Xaintrailles et La Ilire furent opposés à Talbot et à Thomas Rameston. Dès lors il devenait évident qu’un miracle seul pouvait sauver les Anglais d’un sanglant désastre. Talbot le comprit bien, mais avec le flegme qui fait le fond du caractère de sa nation, il donna ses derniers ordres et attendit le choc des masses françaises qui s’ébranlaient en étendant

1 Mazas. Iliat. des Grands Capitaines, t. V, p. ISO.

leurs ailes pour entourer sa petite « bataille » d'une ceinture de fer.

Le combat recommença avec une nouvelle énergie. On fît de part et d’autre des prodiges de valeur. « Le connétable sut — dit son moderne biographe 1 — imprimer aux divers corps de son armée un mouvement d’ensemble que l’on n’avait pas vu chez les Français depuis la journée de Roscbeeque ». Animés par la présence de Richemond que l’on regardait comme le meilleur général de Charles VII, par celle de Jeanne d’Arc qui leur avait promis la victoire, les gentilshommes se surpassaient et luttaient, avec une généreuse émulation , à qui se distinguerait par le plus de hauts-faits, parles plus beaux coups de lance. L’aile droite des Anglais plia la première ; c’est qu’aussi Richemond et ses Prêtons étaient de rudes jouteurs. Henri Branche, serré de près par le sire de Beaumanoir, chambellan du connétable, n’échappa à la mort qu’en se rendant à lui. Il avait au même moment la douleur de voir ses soldats lâcher pied et se débander dans un épouvantable désordre. •

Tandis que ceci se passait à l’aile droite, à l’aile gauche le sire de Seules n’était pas plus heureux. Après une rc-

1 Mazas. Hisl. des Grands Capitaines, t. V, p. 130.

sislance acharnée, il dut céder à l’élan des Français conduits par Dunois, par Jeanne d’Arc et parle duc d'Alençon, cl se soumettant enfin à sa destinée, il se constitua prisonnier du vaillant bâtard d'Orléans'.

Talbot seul se défendait encore et rien ne pouvait parvenir à entamer le corps d’élite au milieu duquel, à pied, l’épée au poing, il combattait avec l’énergie du désespoir. Xaintrailles et La Hire étaient \enus se briser plusieurs fois sur cette ligne immobile hérissée de longues hallebardes et de piques aigues, et chaque fois Talbot constatait avec joie de larges trouées dans les rangs pressés de la cavalerie française. Mais il devait succomber et sa défaite n’était plus dès lors qu’une question de temps puisqu’il allait avoir alTaire à l’armée ennemie toute entière.

Le connétable, voulant en finir et faire cesser à tout prix une résistance qui lui causait trop de pertes, rétablit ses troupes en ligne et fit étendre les ailes de manière à déborder les Anglais, puis il lança sur eux tout son monde en même temps. Talbot se décida cette fois à donner l'ordre de la retraite. Ses fantassins, serrés les uns contre les autres, reculèrent lentement, en bon ordre et

1 Mazas. Hisl. îles Grands Capitaines, t. V, p. 130.

le visage tourné du côté des Français. Mais que pouvait le général anglais, privé des deux tiers de ses forces, contre des adversaires dont la supériorité numérique était désormais écrasante? Après avoir prolongé la lutte assez pour son honneur, trop pour l’humanité, Talbot saisi par les archers de Poton de Xaintraillcs ', remit à celui-ci le tronçon de son épée5.

Le champ de bataille offrait un aspect terrible. D’innombrables cadavres marquaient le terrain que les Anglais avaient si bien défendu. Des cinq à six mille hommes dont se composait leur armée, deux mille deux cents environ, selon le témoignage des hérauts anglais, étaient morts, tant gentilshommes que « gens de petit estât et moyen », ceux que, suivant l’expression énergique de Monstrelet, « ils ont accoustumé à amener de leur pais mourir en France1», et quinze cents à deux mille étaient prisonniers1. Les survivants avaient fui à tra-

1 Clirou. «le Ci. (irucl, p. 370.

* Mazas. HUI. des (iruuds Capitaines, t, V, p. 131.

5 Liv. Il, cil. 38.

‘ Monstrelet. (Liv. Il, ch. 58.) n'accuse que 1800 morts et lüo à lio prisonniers. Les chroniques de Cruel et de la Put-elle disent toutes deux «pie les Anglais perdirent ïioo hommes, et que ce chiffre fut établi par les hérauts anglais qui comptèrent h-s cadavres sur le champ de bn-

\ers le bois des Coyonnées et le %illage de Fatay et coururent jusqu’à Janville dont le château étaitencore occupé par un écuyer anglais cl une faible garnison. Ils furent vivement poursuivis par quelques hommes d’armes bien montés qui arrivèrent en même temps qu’eux sous les murs de la ville. Les bourgeois avaient fermé leurs portes et se tenaient sur les remparts. Quelques prières que leur fissent les fugitifs, ils refusèrent constamment de les recevoir, et se montrèrent même disposés à se défendre : celte conduite des bourgeois détermina l'écuyer anglais à traiter avec eux ; il leur rendit sa forteresse, à la condition que lui et les siens auraient la vie sauve, et, circonstance curieuse, après qu'il eut fait serment « destre bon et loyal Français' ».

Pendant ce temps Meung subissait un sort plus cruel. Un autre détachement des vainqueurs de Patay s'en faisait ouvrir les portes et y entrait par un cèté, pillant et dévastant tout, tandis que FalstafT sortait par l’autre. La terreur de Falstaff n’étant pas encore calmée, à ce qu’il

taille. Cliartier (cli. 4 4.) parle de 2 à 3000 morts, et le notaire Mirlie 1 de Berry (Itegist- t III. de l’édit, de Chartier, de M. Vallet de Viriville, p. 210) de 2700 tant morts que prisonniers.

1 Méui. sur luPueelle, p. loo.

parait, il franchit d’une seule traite la distance qui le séparait de Corbcil où il s’arrêta enfin

La bataille était gagnée pour la France, et selon la prédiction de Jeanne d'Arc, son armée n’avait eu à subir que des pertes insignifiantes auprès de celles de l’ennemi. Il était deux heures de l’après-midi Après que l’on eut relevé lesblessés et rassemblé les prisonniers parmi lesquels se trouvaient tous les généraux anglais, Talbot, le sire de Scales, Walter Ilungerford, Thomas Rameston 3 et Henri Branche *, les chevaliers entourèrent Richemond et Jeanne, pour les féliciter de leur succès, « regraciant dévotement et humblement leur créateur5 » •qui avait si visiblement protégé les armes françaises. Dans le premier enivrement de la victoire, le duc d'Alençon eut un mot cruel pour le brave Talbot, le plus estimé des hommes de guerre de son temps. « Eh ! bien, messire — lui dit le prince — vous ne vous attendiez pas ce matin qu’il vous en adviendroit ainsi ? » Talbot demeura

• J. Cliartier, chron de Charles VII , cli. 44, et Mcui. sur la Pucelle

* Monstrelet, liv. II, ch. 58.

3 Monstrelet, liv. II, ch. 58.

1 Chron. de G. Gruel, p. 370.

3 Monstrelet, liv. Il, c.h 58.

impassible. » C’est la fortune de la guerre » répondit-il avec une suprême dignité1.

L’armée campa pendant le reste de la journée et toute la nuit suivante sur le champ de bataille, « car bien estoient las et avoient eu grand chaud*. » Le lendemain Jeanne et le connétable firent leur entrée à Orléans au milieu d’un enthousiasme sans égal. Le peuple se pressait autour d’eux et ne pouvait se rassasier de contempler et d’acclamer la noble vierge qui venait, on peut le dire, de sauver l’Orléanais pour la seconde fois.

1 U. 11. Martin, llist. de France, t. YI, p. 179, d'après le procès de révision de lu Pucelle, déposition de Duuois, t. lit.

* Cliron. de G. Grucl, p. 370.

HAitLF.s VII habitait toujours Sully-sur-Loire où f- 'al'' . La Trémoille possédait un magnifique château.

Jeanne d'Arc vint l’y trouver et lui rendre gSÔpl compte de la courte expédition qui , en huit jours, avait produit pour la cause royale des résultats que jadis une année entière n’aurait pu obtenir. Bcaugcncy, Mcung, Janville étaient reconquis; Montpipeau, Saint- Simon et les principales places de la Beauce venaient d’être évacuées par les Anglais qui se repliaient sur l’Ile-de-F rance'. Patay avait été le dernier coup porté à l’influence anglaise dans les provinces de la Loire ; l’armée était écrasée, et l’Orléanais et la Beauce étaient entièrement dégagés.

’ Mémoire sur la Pucelle, p. 100.

Charles était resté complètement étranger aux efforts tentés par ses partisans. Au lieu de se mettre à la tète, comme les grands rois scs ancêtres n’auraient pas manqué de le faire, des hommes d’armes qui reconquéraient pièce à pièce son héritage si compromis, il subissait les funestes conseils du favori dont la conduite ambiguë et le caractère défiant et jaloux ne sauraient être trop énergiquement flétris. 11 laissa cependant percer devant Jeanne une extrême satisfaction et la combla de caresses. Mais quand elle lui eut appris que les bourgeois d’Orléans réclamaient instamment sa présence, il devint plus réservé, hésita et finit par déclarer à la Pucelle qu'il comptait partir au plustèt pour Gicn où était le rendez-vous général de l’armée , et que d’ailleurs un séjour à Orléans serait trop préjudiciable au voyage de Reims, qui demandait pour réussir une grande célérité. Une semblable résolution était trop conforme aux vues que chacun prêtait à La Trémoille pour que Jeanne ne reconnut pas la main qui portait ce nouveau coupa ses espérances. Tout ce qu’elle put obtenir fut que le roi , qui était à huit lieues d'Orléans , ferait un pas et s’en rapprocherait de trois lieues. La Trémoille n'osa pas refuser cette concession à l'esprit public qu'il jugeait lui être tout à fait défavorable. Le 22 juin le roi arriva donc

à Chàteauneuf-sur-Loire, petite ville qui est située à cinq lieues à l’Est d’Orléans. Jeanne ne l’avait pas quitté.

Les Orléanais, qui s’étaient flattés pendant un instant de posséder dans leurs murs un prince pour lequel ils avaient fait de si nombreux sacrifices, lui avaient prépare une chaleureuse réception. Ils avaient « tendu leurs rues à ciel ', » c’est-à-dire que de riches draperies fixées d’un cété des rues à l’autre, interceptaient les rayons du soleil et formaient autant d’allées couvertes, d’un aspect pittoresque, sous lesquelles le roi devait passer pour se rendre à son logis. L’arrivce de la cour à Châteauneuf fut suivie de la nouvelle que le roi ne dépasserait pas cette ville et qu’il y recevrait les hommages de ses fidèles sujets. On comprendra sans peine l’amer désappointement que ressentirent ceux qui, pour toute récompense d’un admirable dévouement, pour tout dédommagement de tant de pertes, ne recevaient de Charles que les marques d’une indifférence qui ressemblait à un insultant mépris.

L’indignation ne fut pas moindre parmi les vainqueurs de Patay et parmi meme les courtisans de Charles VII,

1 sur la Puérile, p. 100.

s’il faut en croire la chronique de la Pucelle1. Quoiqu'il en soit, la plupart d’entre eux se rendirent à Châteauneuf. Xaintrailles y conduisit Talbot , son prisonnier. Charles fit un excellent accueil à ces braves chevaliers, à peine remis des fatigues du combat. Dunois, La llire et Xaintrailles furent surtout traités par lui avec une distinction toute particulière. Ce dernier obtint du monarque l’autorisation de réaliser son généreux projet de rendre la liberté sans rançon à Talbot, ce qu’il fit aussitôt’.

Le connétable, fidèle au serment que le roi lui avait imposé de ne pas se présenter devant lui, s’était abstenu, malgré toutes les raisons qu’il avait d'espérer son par- don, de se joindre à ses compagnons d’armes. Toula coup, le bruit se répandit dans l'assemblée que Richemond venait, pour prix de scs services, de recevoir l’ordre de retourner immédiatement à Parthenay. La confirmation de ce bruit ne se fit pas attendre. Au milieu de la stupeur et de la colère générales, on vit arriver les sires de Beaumanoir et de Rostrenen que le connétable envoyait à La Trcmoille pour lui dire « qu'il luy plcust le laisser servir le roy, et qu’il ferait tout ce qu’il

» Mazas, liist. de* Grand* Capitaines, t. V, p. 133.

lui plairoil , cl fut jusque» à le baiser aux genoux » Celte humiliation du prince brelon n’émut pas l’orgueilleux favori pour qui la destinée de ses prédécesseurs aurait dû au moins être un salutaire enseignement. Ilicn n’eùt été plus facile à Richemond que d’écraser l’obstacle qu’il avait lui-même placé sur son chemin en donnant La Trémoillc au roi sans tenir compte de la résistance et des paroles de Charles. — « Vous vous en repentirez » — avait alors dit le prince; et l’événement justifiait sa prophétie. Richemond avait à la cour autant d’amis que La Trémoillc avait d’ennemis. L’impunité lui était assurée. 11 n’était personne alors des familiers et des serviteurs de Charles qui ne l’eût au besoin absous d’un crime. Qui l’arrêta , quand le sang du sire de Giac et de Le Camus de Beaulieu lui avait si peu coulé à répandre?

La réponse du roi fut telle qu’on la prévoyait : << Qu’il s’en aille — dit-il — j’aimerois miculx n’ètre jamais couronné que de l’ètre lui présent *. » Le duc d’Alençon, neveu du connétable, voulut intercéder pour lui; on ne daigna pas même l'écouter. Jeanne d’Arc enfin se prosterna aux pieds du roi et le supplia tellement qu’elle

1 Chron. do C. Cruel, ji. 870.

: Ibidem.

obtint un adoucissement qui, aux yeux du favori, pouvait passer pour une grâce, mais qui pour Riehemond n’était qu’une insulte ajoutée à la plus criante injustice. La Trémoille voyait une telle irritation parmi les chefs de l'armée, que la peur lui arracha ce que les prières d’un prince , ce que les plaintes d’un homme injustement condamné n’auraient pu obtenir de lui. Le connétable reçut donc des lettres-patentes par lesquelles le roi, consentant à lui pardonner, lui ordonnait de chasser les Anglais du Poitou et du .Maine1. C’était toujours une disgrâce, mais moins honorable que la première, puisque le roi, n'ayant dans le principe d’autre motif d’écarter le connétable que sa propre faiblesse et la jalousie de son favori, colorait à présent son ingratitude d’un semblant de magnanimité en accordant au connétable un pardon dont celuici n’avait pas besoin. Sa seule faute en effet avait été de vaincre à Patay sans le consentement du roi, de le sauver malgré lui. La clémence de La Trémoille était pire que sa colère.

Le comte de la Marche, malgré sa « très-belle eompagnéc* fut également sacrifié au ressentiment du favori

1 Mazas, liist. des Grands Officiers, t. V. p. 13t. * Cliron. de G. Gruel, p. 370.

dont il était l’ennemi Charles consentit à se priver de forces dont le secours n’était pas à dédaigner dans la position critique où il se trouvait encore, et à la veille de l'expédition aventureuse qu’il allait entreprendre. Le connétable et le comte de La Marche durent s’éloigner, et le premier poussa l’abnégation jusqu’à combattre encore du fond de sa retraite pour un prince qui méconnaissait ainsi les plus signalés services.

On ne l’a pas oublié sans doute, Charles VII, ou « le Dauphin » comme l’appelaient encore amis et ennemis, avait convoqué toute son armée à Gien. Il s’y rendit lui-méme le 24 juin , escorté de Jeanne d’Arc, de Dunois, du duc d’Alençon, de Xaintrailles, de La Hire et enfin des hommes d’armes qui avaient combattu à Patay. Il y trouva plusieurs grands barons qui s’étaient rendus à son appel. Chaque jour arrivaient des renforts de Poitou, de Berry, de Guyenne et de Gascogne qui portèrent à douze mille hommes, presque tous achevai, l’effectif de l’armée royale. Malgré les fautes répétées de Charles, un profond enthousiasme animait les troupes qui, dans la présence de Jeanne d’Arc, voyaient un présage assuré de la victoire. Mal montées , mal équipées

' M. G. Martin, liist. de France, t. VI, p. 181 .

pour la plupart , elles n'étaient pas mieux payées. Ainsi chaque homme reçut à peine « deux à trois francs d’or ' » en se mettant en campagne. Beaucoup de gentilshommes que la guerre avait ruinés et qui ne possédaient pas de quoi s'acheter une armure ni un destrier, paraissaient dans les rangs « comme archers et coustillers, montez sur petits chevaux*. » Rien ne pouvait pourtant abattre leur confiance dans la libératrice d’Orléans. Ils la respectaient comme une messagère céleste , lui attribuaient des qualités surnaturelles et se reposaient sur elle du soin de leur procurer de meilleurs jours.

Cependant Jeanne, poursuivant sans relâche et sans se décourager, le but de sa mission, prenait diverses mesures propres selon elle à en accélérer le succès ; c’est ainsi qu’elle écrivit aux fidèles bourgeois de Tournay pour leur annoncer les dernières victoires et les engager à se faire représenter au sacre du dauphin ; c'est ainsi qu’elle envoya un héraut au duc de Bourgogne , avec une lettre dans laquelle elle lui reprochait sa conduite passée , et l’exhortait à rompre son alliance impie avec les ennemis de la France, et avenir se

1 J. Chartier, citron, de Charles VII, cli. * Mém. sur la Pucelle, p. 100.

joindre à Reims aux défenseurs de son roi légitime'. Mais pendant ce temps, le conseil du roi s’était assemblé et Jeanne allait avoir à lutter de nouveau contre des obstacles inattendus. En un mot , il ne s’agissait rien moins que d’une révision totale du plan de campagne.

Trois partis se dessinèrent nettement alors : celui de Jeanne et de l’armée, qui voulait marcher droit sur Reims : celui de La Trémoille et du conseil , le plus influent, qui se demandait pourquoi on allait s’enfoncer dans des provinces toutes entières au pouvoir de l’ennemi, avant d’avoir achevé de nettoyer la Loire, et disait que l’œuvre, si glorieusement entreprise ne serait vraiment terminée que lorsque Cosne et la Charité-sur- Loire auraient reçu le roi dans leurs murs* : enfin le troisième parti , représenté par un petit nombre de capitaines, qui proposait de se jeter en Normandie’ et d'y attaquer la puissance anglaise dans son véritable repaire.

On put croire un instant que de ce conflit d’opinions il ne résulterait autre chose que la désorganisation de

1 M. II. Martin, Hist. de France, t. Y, p. 181.

* Mém. sur la Puccile, p. 101 .

• 1 * 3 M. 11. .Martin, llist. de Frauee, t. V, p. 181.

l’armée et le retour du roi dans ces villes attrayantes , dans ce pays que l’on a surnommé le jardin de la France, et d’où Charles semblait avoir tant de peine à s'arracher. Jeanne s’affligeait plus que personne de l’aveuglement d’un prince pour qui elle avait sacrifié sa tranquille obscurité. Aux subtilités des conseillers de Charles, elle n’avait rien à répondre, sinon « que ccstoit la volonté de Dieu qu'il allast à Reims se faire couronner et sacrer, » et encore « que combien qu’il fust roy touttefois ledit couronnement luy estoit nécessaire » Quand elle vit qu’elle ne pouvait rien obtenir, « par despit sedeslogca et alla loger aux champs’, » à quatre lieues de Gien, sur la route d’Auxerre, suivie de quelques compagnies d’hommes d’armes qui voulaient partager son sort*. Cette action fut plus décisive que tous les raisonnements du monde. Le surlendemain, 29 juin , Charles donna enfin cl malgré lui l’ordre du départ.

L’armée se composait, on s’en souvient, de douze mille hommes dont la plus grande partie était à cheval. Elle se mil en marche : l’avant-garde était sous les

1 Méra. sur la Pucelle, p. 101.

’ M. H. Martin, Ilist. de France, t. V, p. 181, d’après le procès de révision, t. IV, p. 17-18.

5 Méni. sur la Pucelle, p. 10Ï.

ordres de Dunois , des maréchaux de Raiz et de Boussac , de la Hire et de Xaintrailles1, le corps de bataille était commandé par le roi en personne, entouré « d’une belle compagnée » où l’on remarquait le duc d’Alençon, le comte de Clermont , le comte de Vendôme , les sires de Laval, de Lohéac et de La Trémoille, Charles, seigneur d’Àlbret, le maréchal de Raiz, le maréchal de Boussac, le sire de Sainte-Sévère, le sire de Graville, grandmaitre des arbalétriers; le sire de Culant, amiral de France’; les seigneurs de Mailly , de Loré et de Beaumanoir*. Jeanne d’Arc, qui avait rejoint le roi, chevaucha à ses côtés *.

Le projet que l’initiative de Jeanne avait su faire accepter, était, il faut l’avouer, d'une témérité sans exemple. On comprend parfaitement, en examinant l’itinéraire de la petite armée royale, que Charles et ses conseillers aient hésité longtemps avant de jouer ainsi cette partie suprême dont la couronne de France était l’enjeu. Soixante lieues à. peu près séparaient Gicn de

1 Monstreiet, liv. II, cli. 60.

* Mérn. sor la Pucclle, p. 101. "*

5 Monstreiet, liv. II, ch. 60.

* Maias. Vies dea Grands Capitaines, t. V, p. 361.

Reims. Il fallait traverser des provinces au pouvoir de l’ennemi et laisser derrière soi des villes importantes qui pouvaient offrir au retour les obstacles les plus graves , ou se décider à s’arrêter devant chacune d'elles et à on faire le siège en règle. Ce n’est donc qu'à contre-cœur que Charles partit de Gien , et les plus sensés parmi ses courtisans auraient pu justifier par d’excellentes raisons les craintes qu’ils éprouvaient au début d’une entreprise dont nul n’était capable de prévoir l’issue.

Les hommes de guerre, les jeunes chevaliers, les soldats voyaient d’un tout autre œil la traversée périlleuse des longs plateaux de la Champagne. Outre les fréquentes occasions qu’elle leur promettait de frapper quelques coups d’épée et de lance, outre le caractère aventureux de l’expédition qui séduisait leur bouillante imagination, leur confiance en Jeanne d’Arc était telle, qu’en sa compagnie l’idée d’un revers possible ne se présentait même pas à leur pensée. Jeanne avait d’ailleurs tout ce qu’il fallait pour leur plaire. Son origine merveilleuse, ses paroles inspirées, son langage mystique imposaient aux gens d’armes, en même temps qu’elle les charmait par son aisance à porter la lourde armure, par sa bravoure et par les connaissances qu’elle témoignait sur tout ce qui se rapportait à la guerre. Ce fut donc

avec un sincère enthousiasme que l’armée se mit en mouvement en se dirigeant sur Auxerre.

Les premiers pas des Français furent marqués par un N événement qui aurait pu passer pour un présage de sinistre augure, mais qui n’affecta en rien le moral des soldats. Tout le monde sait l’histoire de l’épée de Jeanne d’Arc, de cette antique épée marquée de cinq croix qui à son côté n’était qu’un vain ornement, un accompagnement obligé de sa parure militaire , car jamais elle ne s’en servit pour répandre le sang. Jeanne remarqua que des femmes de mauvaise vie suivaient l’arrière-garde et qu’elles « empeschoient aucuns gens d’armes à faire dilligence à servir le roi1. » Rougissant de colère et tirant son épée elle lança son cheval sur ces ribaudes et en frappa plusieurs si rudement avec le plat de son arme que celle-ci se rompit. Le dauphin, qui ne cherchait qu’un prétexte pour rétrograder, fut vivement touché de cct incident. Il reprocha à Jeanne avec une véritable émotion, presqu’avec aigreur, de n’avoir pas plutôt « pris ung très-bon baston et frapper dessus *. »

Les chroniqueurs ne disent pas que personne autre

1 J. Chartier, clirou. do Charles VII, oh. 46. 1 Ibideui.

que Charles se soit préoccupé de ce fait ; il parait au contraire que l’ardeur qui animait l’armée, se communiquant aux populations qu’elle traversait, de nouveaux volontaires venaient chaque jour se ranger sous ses étendarts. Et pourtant les hommes d’armes n’avaient pas d’argent, pas d’autres provisions de bouche que celles qu’ils pouvaient se procurer au jour le jour, souvent de force, et à peine trainaient-ils quelques canons de petit calibre, tout à fait insuffisants pour faire un siège régulier.

Le 1" juillet l’armée dressa ses tentes devant Auxerre dont on ne connaissait pas les dispositions, mais qui avait soigneusement fermé ses portes et qui paraissait en état de se défendre. Selon l’usage Charles fit sommer les habitants de le reconnaître pour « leur naturel et droicturier seigneur'. » Sur leur refus, mollement exprimé, on ne jugea pas nécessaire d'entamer les hostilités ; mais des négociations furent ouvertes. On échangea de part et d'autre plusieurs députations , et les propositions des bourgeois furent enfin acceptées. Aux termes de ce traité Auxerre restait neutre , le roi n’y devait pas entrer et accordait à la ville « abstinence de guerre *. » En

1 Monalrclet, liv. II, ch. 60.

1 Mém. sur la Pucelle, p. 100.

échange et pour reconnaître le bon vouloir du roi à leur égard , les bourgeois s’engagèrent à vendre aux troupes des vivres dont elles avaient le plus grand besoin ', et promirent d’imiter scrupuleusement pour l’avenir l'exemple que leur donneraient Troyes , Châlons et Reims. Ils avaient été adroits et méritaient de réussir. La Trémoille avait reçu d’eux deux mille écus d’or1 et son influence fatale sur Charles avait fait le reste. Capitaines et soldats, indignés d’une inauguration si

pacifique de l’entrée en campagne, murmuraient haute-

ment et ne se cachaient pas pour blâmer le dauphin et ses timides conseillers. Le bruit de ce honteux marché ne tarda pas à se répandre et l’indignation générale se reporta sur le favori qui fut voué désormais à l’exécration et au mépris de tous. Jeanne, organe en cette occasion de l’armée entière, avait demandé que l’on donnât l’assaut ou que l’on exigeât des habitants de se soumettre sans restriction et de recevoir une garnison. Elle ne fut pas écoutée. Sa gloire, alors à son apogée, ne trouva pas

1 J. Chartier, chron. de Charles VII, ch. 46, et Mém, de la Pucellc,

1 Mém sur la Pucelle , p. 102. — Monstrelet n’enregistre pas ce détail, et Chartier, sans rien affirmer, se home à dire que le bruit de ce cadeau se répandit aussitôt dans l’armée.

grâce auprès de Charles et ne put contrebalancer le crédit toujours croissant de La Trémoille.

Le quatrième jour (4 juillet), on leva le camp et l’on se remit en marche. Saint-Florentin ouvrit ses portes dès que l'armée fut en vue des murailles, et le 5 on arriva à Troyes. Cette ville grande et bien fortifiée contenait une garnison de cinq à six cents Anglo-Bourguignons qui s’élancèrent à la rencontre de l’avant-garde sans craindre d’entamer la lutte avec des forces bien supérieures. Les Français les « receurcnt fort bien1 » et l’escarmouche fut chaude. Les Anglais rentrèrent dans leurs quartiers après avoir perdu du monde, mais après avoir aussi « ruez par terre » quelques cavaliers de l’armée royale.

Charles et son conseil étaient désormais fixés sur la conduite à tenir. Il ne pouvait rien arriver de plus fâcheux dans les circonstances présentes que l'obligation d'assiéger Troyes et de perdre ainsi devant cette ville un temps précieux. Les troupes manquaient absolument de vivres, et la détresse était telle « qu'il y avoit plus de cinq à six mille personnes qui a voient esté plus de huit jours sans manger pain *. » Beaucoup d’hommes

1 Mém. sur la Pucellc, p. 102.

d’armes ne trouvaient pour subsister que des épis de blé qu’ils écrasaient dans leurs mains et dont ils mangeaient ensuite les grains *.

Les premières dispositions prises par les chefs se ressentirent du découragement qui commençait à les gagner eux-mêmes. On se logea comme on put autour do la ville, en désordre, augurant mal de l’avenir et se voyant à la veille de battre en retraite devant la famine, le pire et le plus démoralisant de lousjes fléaux pour des troupes en campagne. On découvrit heureusement de vastes champs de fèves , si vastes que l’armée put s’en rassasier pendant deux ou trois jours. L’origine de cette ressource providentielle a donné lieu à l’anecdote suivante que raconte le chroniqueur de la Pucclle. *

Au nombre des personnages qui avaient su attirer sur eux l’attention générale se trouvait un religieux cordélier renommé pour son éloquence , « semeur de bonne doctrine pour édifier son proxisme*. » Le frère Richard avait prêché à Paris au mois d’avril précédent avec tant de succès « quenviz le crevoit qui ne l’auroit vcuJ » et

1 Mém. sur la Pucclle, p. lOî, et J. Chartier, Chron. de Charles Vit, eh. 47.

1 Journal il’ un bourgeois de Paris, année 14Î9, avril.

3 Ibidem.

qu’après avoir entendu ses sermons « qui commençoient environ cinq heures au matin et duroient jusques entre dix et onze » les femmes brûlaient leurs bénins et les hommes « ardoient tables et tabliers, cartes, billes, billars et nurelis » Cet engouement fut éphémère; le peuple parisien, plus enclin que tout autre à traîner dans la boue l’idole qu’il a élevée sur le pavois, ne tarda pas à chasser son orateur favori parce que celui-ci dans ses discours avait mêlé à la religion quelques paroles aggressives contre les Anglais. Le frère Richard se mit alors à parcourir la France et il était revenu à Troyes où l’année précédente il avait prêché un Avent dans lequel il s’était montré prophète sans le savoir. Chaque fois en effet qu’il était monté en chaire , il avait dit : « Semez des fèves largement ; celui qui doit venir viendra en bref*. » Sans s’expliquer le sens de ces mots, ses auditeurs avaient suivi le conseil qu’ils renfermaient. C’est donc au frère Richard que l’armée devait l’abondance relative dont elle jouissait après quelques jours de détresse, et le religieux pouvait, du haut des remparts de Troyes, jouir du service qu’il avait bien

1 Journal d’un bourgeois de Paris , année 1429, avril. 1 Mém. sur la Pucelle, p. 102.

— 5-il —

innocemment rendu au dauphin vers lequel le portaient ses secrètes affections, et qu’il eut tant aimé à servir.

L’occasion ne larda pas à se présenter pour le frère Richard de réaliser ses desseins. L’évêque et le doyen de la cathédrale deTroyes, qui voulaient s’éclairer sur le caractère de Jeanne d’Àrc et sur l’authenticité de sa mission, et qui, dans le cas où Jeanne eut été réellement une envoyée du ciel, « une chose venüe de la part de Dieu ', » se seraient fait un devoir de ne pas lui résister, ne crurent trouver aucun messager plus digne d’une telle commission que le frère Richard. Celui-ci fut donc dépêché au camp, muni d’instructions détaillées. Du plus loin qu’il aperçut Jeanne il se mit à faire de grands signes de croix et à jeter sur elle de l’eau bénite. Jeanne sourit. « Allons, approchez — lui dit-elle — je ne m’envolerai pas8. » Après avoir bien constaté que la Pucelle ne procédait pas du démon , le frère Richard s’offrit alors, et il pouvait être vraiment utile par son talent oratoire, à soulever le peuple en faveur du dauphin. Un héraut d’armes fut désigné pour l’accompagner : il était chargé de remettre aux bourgeois la sommation de leur prince et une lettre de Jeanne d’Arc.

’ Mèm. sur la Pucelle, p. 101.

* Procès de la Pucelle, 1. 1, p. 99-100.

Le héraut ne tarda pas à revenir seul et rapporta de tristes nouvelles. La lettre de Jeanne avait été brûlée, et le frère Richard qui avait tenu des discours trop royalistes avait été jeté en prison. Les dispositions des artisans et des petites gens n’étaient cependant pas mauvaises ; s’ils avaient pu s’emparer du pouvoir, ils n’auraient pas hésité à donner gain de cause à Charles , mais le clergé, la bourgeoisie et la noblesse , dominés par la faible garnison anglaise qu’ils avaient acceptée, craignaient d’avoir trop à se faire pardonner et se méfiaient de la clémence du dauphin qu’ils avaient tant outragé. Les deux partis restèrent immobiles en face l’un de l'autre: la ville n’était pas investie par un ennemi qui, dans son dénuement, n’avait pas même la force de tenter une démonstration capable d'effrayer les habitants et dont les dernières ressources commençaient à s’épuiser. L’armée royale ne pouvait espérer de secours que de Gicn et l’on en était déjà à trente lieues '.

Cinq jours s’écoulèrent ainsi. On avait échangé plusieurs messages qui n’avaient apporté aucune modification dans la position respective des Français et des rebelles. Le conseil du roi s’émut enfin d’une inaction si

1 J. Chartier, Chron. de Charles VII, ch. <9.

préjudiciable à la cause et se réunit , à l’instigation de Renaut de Trie, chancelier de France et archevêque de Reims , pour aviser à prendre un parti définitif. Le dauphin, les ducs de Bourbon et d’Alençon, le comte de Vendôme et plusieurs autres grands seigneurs étaient présents. Jeanne n’avait pas été appelée : le chancelier, ami de La Trémoille, avait craint de voir ses plans encore une fois renversés par l’éloquence naïve de l’héroïque jeune fille.

Fort de l’appui secret qu’il attendait de la plupart des assistants, le chancelier prit le premier la parole et remontra : « comment le roy estoit là arrivé, et que luy ni son ost ny pouvoit plus longuement demeurer, pour plusieurs causes, lesquelles il remonstra grandement et notablement1. » Ces raisons, on les connaît déjà: la famine, le manque d’argent, d'artillerie, et l’attitude impassible de Troyes. Tel fut le texte que paraphrasa le chancelier dans un discours dont les chroniqueurs ne nous ont conservé que la substance. Quand il eut fini, Charles lui commanda de recueillir les avis des princes et des conseillers, en commençant par le plus jeune*.

1 Mém. sur la Pucelle, p. 102. — J. Chartier, chrou. de Charles VII, ch. «7.

* Hist. dp France . par M. II. Martin, l. VI, p. 185.

Cet espèce de scrutin n’eut pas tout le résultat que

Renaut de Trie s’en était promis. Les uns, et c’était au reste le plus grand nombre, dirent que, tout bien considéré, il fallait retourner sur scs pas, redéfaire le chemin que l’on avait déjà fait et revenir sur la Loire où les affaires du roi étaient en meilleure voie et promettaient de le devenir encore davantage ; que la difficulté que l’on avait éprouvée à s’assurer même si imparfaitement d’Auxerre pouvait donner une juste mesure du temps et des peines que l’on dépenserait devant Troyes, ville fortifiée et munie d’une garnison. Les autres, parmi lesquels devait se trouver le jeune et chevaleresque duc d’Alençon, tout en reconnaissant que Troyes était un obstacle presqu’insurmontable , demandèrent pourquoi, au lieu de s’épuiser à le surmonter ou de prendre la résolution extrême de retourner s’enfermer à Bourges où à Orléans , on ne laisserait pas Troyes de côté , et on ne continuerait pas à marcher sur Reims avec toute la célérité possible? Ils affirmaient que « le pays estoit plein de biens' » et que l’armée y trouverait des vivres en abondance.

Quand ee fut au tour de Robert Le Maçon, sire de

' Mfin. aur la Pucellc, p. 103.

T rcvcs-su r-Loire , de parler, le vieux eonscillcr, qui avait été chancelier sous Charles VI, se leva et demanda , à la grande mortification de l’archevêque de Reims et du parti de La Trémoille, que l’on fit entrer Jeanne d'Arc au conseil ; son âge, son expérience et son dévouement forçaient ses adversaires à compter avec lui : la sagesse et la logique de ses raisonnements rallièrent à son opinion plusieurs de ses collègues.

La principale objection qu’il faisait aux partisans de la retraite était celle-ci : quand le dauphin est parti de Gien, quand il a rassemblé son armée, quand il s’est mis en marche, n’était-cc pas l’inspiration de Jeanne qui le poussait, et non pas celle de son conseil ? Sont-ec de nombreuses troupes, de grandes sommes d’argent, la perspective du succès qui l'ont décidé à tenter la fortune? Non, il n’avait rien de tout cela, peu de troupes et pas d’argent. Qui donc lui en a tenu lieu? La voix inspirée d'une jeune fille lui parlant le langage de l’honneur, lui montrant au terme du voyage la couronne de ses ancêtres pour prix de scs labeurs. Pourquoi n’admettrait-on pas à donner aussi son avis celle qui avait tant fait pour Charles? Ses services lui en ont bien acquis le droit. Peut-on d’ailleurs, sans la consulter, porter la main sur son ouvrage? Il convient donc, avant d’aller plus loin,

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d'appeler Jeanne el d'obtenir d’elle qu’elle se prononce. Si elle aussi conseille la retraite, il sera temps alors d’exécuter cette suprême résolution1.

Les paroles du sire de Trêves soulevèrent dans le conseil une discussion très animée. Jeanne fut-elle mandée comme le prétend Chartier, ou vint-elle « heurter trèsfort à l'huis » sans qu’on la demandât, ainsi que l’assure son chroniqueur? On l’ignore, mais toujours est-il que sur ces entrefaites elle entra dans la tente et « fit la révérence au roy. — Jeanne, lui dit le chancelier — le roy et son conseil ont eu de grandes perplcxitez pour sçavoir ce qu’il y avoit à faire » Puis il lui expliqua ce qu'on attendait d'elle. « Serai-je creue de ce que je dirai? — demanda-t-elle à Charles. — Je ne scay — répondit Charles — mais si vous dites chose qui soit raisonnable et profitable, je vous croyrai volontiers. — Serai-je creue? — fit-elle de nouveau avec plus de force. — Ouy, selon ce que vous direz. — Gentil roy de France — reprit-elle alors — cette cité est vostre ; et si vous voulez demeurer devant deux ou trois jours, elle sera en vostre obeyssanec ou par amour ou par force, et n’en faites aucun doute. — Jeanne — dit le chancelier — qui seroit

1 J. Chartier, Chron. de Charles Vit, eh. 47. — Méin. sur la Purellc, p. 103.

certain de l’avoir dedans six jours , on atlendroit bien, mais je ne sçay s’il est vrai ce que vous dites. — N’en faites aucun doute — s’écria-t-elle — demain vous l’aurez 1 ».

L’assurance avec laquelle elle s’exprimait, cette affirmation répétée d’une voix ferme confondirent les spectateurs et réduisirent ses adversaires au silence. On crut véritablement que la voix de Dieu parlait par sa bouche, car séance tenante, il fut décidé que l’on attendrait encore.

La nuit tombait lorsqu’on se sépara; pourtant Jeanne, sans perdre un instant s’arma, s’élança sur son cheval, tenant « ung haslon à la main* » et mit tout le monde en mouvement pour hâter les préparatifs d’un assaut. Chevaliers, écuyers, archers rivalisaient d’ardeur et montraient autant d’espoir et de gaieté qu’ils avaient témoigné le matin encore de découragement et de tristesse. Tous à l’envi arrachaient aux maisons des faubourgs* « huis, tables, fenestres et cheverons pour faire taudiz et aprouchements contre ladite ville1 », et derrière ces palissades improvisées ils mettaient en batterie « une

1 Mérn. sur la Pucellc, p. 103.

» J. Chartier, (Jir. de Charles VII, eh. 47. — Mém. sur laPucelle, p. 103.

5 Hist. de France, par M. H. Martin, t. VI, p. ISO.

‘ J. Chartier, Cliron. de Charles VII, ch. 47.

pelite bombarde » cl quelques canons de faible calibre. D'autres travaillaient pendant ce temps à combler les fossés de la place en y jetant des fagots et des fascines. Le camp présentait un aspect d’animation inaccoutumée. Jeanne veillant à tout, prévoyant tout, présidant elle— même aux moindres détails, excitait l’admiration générale. Pas un capitaine expérimenté n’aurait mieux fait, disait-on.

La nuit entière s’écoula ainsi. Les habitants et la garnison discernaient bien , du haut de leurs remparts, un bruit et un mouvement qui les tinrent en éveil, mais ils ne savaient à quoi les attribuer. Ils édaient loin, en tout cas, de s’attendre à une attaque et croyaient plutôt que l’armée profitait des ombres de la nuit pour lever le camp et se retirer sans être inquiétée.

Quelle dût être donc leur surprise lorsqu’au jour levant ils aperçurent les Français rangés au pied des' murailles de la ville, prêts à combattre, et la Pucclle armée de pied en cap, tenant son étendart bien connu dont les plis ondoyaient sous la brise du matin. A cette vue leurs résolutions de résistance s’évanouirent en fumée. La peur fit des miracles. On prétendit, c’était, il est vrai « de simples gens », que des nuées de papillons blancs voltigeaient autour du redoutable drapeau de Jeanne. Les

bourgeois sc souvinrent aussitôt quecc prince qu’ils refusaient de reconnaître et voulaient combattre « estoit leur souverain seigneur 1 ». Les Anglais eux-memes, emportés par le torrent, n’essayèrent plus de dissuader le peuple et le clergé de rentrer dans le devoir. Aussi pressés de se rendre qu’ils l’étaient peu auparavant, les habitants ouvrirent les portes et une députation composée de représentants des diverses classes de la population sc dirigea précipitamment vers le camp. Elle fut aussitôt introduite en présence de Charles, et traita de la reddition de la ville aux conditions suivantes : la garnison serait libre de sc retirer avec armes et bagages, le roi accorderait amnistie générale, il confirmerait au clergé les bénéfices « et régallcs » donnés par son père, ceux môme donnés par le roi d’Angleterre , et promettrait de ne pas laisser à Troyes de garnison. La joie et la surprise du roi et de son entourage étaient si grandes qu’ils ne firent aucune difficulté d’accepter ecs clauses exorbitantes de la part de vaincus. Jeanne avait reconquis en quelques heures son ascendant sur l’esprit de tous, et déjoué, sinon pour toujours, au moins pour quelque temps, les menées de scs ennemis.

' Mém. sur la Pucelle , p. 103.

Le lendemain matin, les Anglais surlirenl de la ville « avec tous leurs biens, » ainsi que le traité le stipulait expressément ; mais prenant le mot « biens » dans sa plus lurge acception, ils en profitaient pour emmener des prisonniers qu’ils avaient faits et desquels ils espéraient tirer de fortes rançons. Jeanne entendit ces malheureux qui imploraient son secours d’une voix lamentable. « En nom Dieu ! — s’écria-t-cllc — ils ne les emmèneront pas ! » 11 fut fait comme elle avait dit. Les Anglais furent obligés de relâcher leurs prisonniers et d’accepter les indemnités que le dauphin leur offrit.

A neuf heures, Charles fit son entrée dans Troyes où Jeanne l’avait précédé avec des arbalétriers et des archers qu’elle avait dispersés dans les rues sur le parcours du cortège. Le prince était suivi d'une nombreuse escorte où l’on remarquait tous les grands seigneurs et les capitaines renommés de son armée. Les troupes restèrent au camp dont la garde fut confiée au sire Ambroise de Loré *.

L’armée, à qui on avait apporté des vivres frais en abondance, aurait peut-être bien souhaité de se reposer pendant quelques jours de scs privations, mais Jeanne fut inexorable et pressa tellement le dauphin qu’il se dé-

1 Mém. sur la Pucclle, p. 104. — J. Chartier, Cliron. de Charles Vit, ch. <7.

cida, le lendemain même (10 juillet), à se remettre en marche. Ne pouvant contenir son impatience, Jeanne partit la première; tout « l’oSt » la suivit, traversa Troyes en bon ordre, aux yeux de la population charmée de cette pompe militaire et qui faisait maintenant des vœux sincères pour le succès de l’entreprise. Charles laissa dans la ville un bailli , un capitaine et plusieurs oûiciers royaux1, mais fidèle à sa promesse, il voulut que les bourgeois se gardassent eux-mêmes.

Quand l’avant-garde où se trouvait Jeanne d’Arc fut arrivée près de Chàlons, elle croisa une députation des principaux citoyens, l'évêque en tête, qui allait au-devant du dauphin pour lui porter les clés de la ville et l’assurer de leur obéissance (14 juillet). Charles coucha une nuit à Chàlons et partit le lendemain, laissant comme à Troyes des officiers royaux mais pas de garnison. 11 atteignit enfin Sept-Saulx, village à quatre lieues de Reims, où l’archevêque avait un château dans lequel le prince se logea.

Le duc de Bourgogne avait institué gouverneurs de Reims deux de ses partisans les plus dévoués, les sires de Chàtillon-sur-Marne et de Saveuses. On savait qu’ils

1 J. Chartier, Cliron. de Charles VII, ch. 47.

ne se rendraient pas sans combattre cl que toute espèce de séduction devait échouer devant leur dévouement incorruptible, de même que rien ne pouvait ébranler leur indomptable courage. Charles et ses conseillers étaient assez perplexes. Jeanne ecpendant ne perdait pas son imperturbable confiance. File annonça que l’on entrerait dans Reims sans combattre', et cette fois encore elle eut raison.

Les sires dcChàlillon ctdeSaveuses s'étaient adressés au peuple et avaient fait appel à son énergie. Sommés par lui de déclarer s'ils étaient assez forts pour résister aux Français, ils avaient répondu en affirmant que si l’on pouvait tenir pendant six semaines, les ducs de Redford et de Rourgogne seraient venus à leur secours’, et qu’ils y viendraient sans doute avant celte époque. Les bourgeois, trcs-attachés dans le fond de l’âme au parti national, au moins pour la plupart, firent aux deux capitaines « des respunces dures et assez cslrangcss » à la suite desquelles les sires de Châtillon et de Saveuscs, perdant toute espérance et reconnaissant qu’il était l'heure de fuir s’ils ne voulaient servir de trophées

1 ltist. de France, par M. II. Martin,!. VI, p. IS7. * Mém. sur la Pucclle , p. loi.

1 Monslrclcl, liv. Il, rli. al.

dans le cortège du vainqueur, coururent nuitamment se réfugier à Château-Thierry où commandaient Jean de Croy, le sire de Brimcu et quelques autres chevaliers de Bourgogne. A peine leur départ était-il appris que le sentiment royaliste, entretenu et excité par les émissaires de l'archevêque Renaut de Trie1, fit explosion. Le peuple vint offrir sa soumission à Charles, et le samedi matin (17 juillet) l’archevêque franchit le seuil de la cathédrale qu’il n’était pas destiné à voir de sitôt si l’on s’en était rapporté à scs conseils. Il fit tout préparer pour la réception du roi , et elle eut lieu le soir même avec une grande pompe , au milieu d’un immense concours de population qui partageait ses marques de sympathie et d’affection entre le dauphin et Jeanne, les deux héros de la fête.

A la guerre les moments sont comptés, les minutes ont leur prix. Il était urgent que Charles ne perdit pas de temps, et sa situation exceptionnelle lui faisait un devoir d’accomplir au plustôt l’acte solennel pour lequel il avait tenté un voyage si téméraire. On se hâta tellement que le couronnement fut fixé au lendemain, dimanche 18 juillet.

Sur ces entrefaites, arrivèrent René d’Anjou, duc de 1 lliat. des duc» «le Bourgogne , par M. de Baranlc , Se éd., t. VI, p. 1 1 .

bar, et le damoiseau de Commercy, qui amenaient au prince un corps de Lorrains et de Barrois. C'était vraiment une heureuse journée.

L’abbé de Saint-Rémy était gardien de la Sainte-Ampoule que, selon l'antique usage, quatre des principaux seigneurs de la cour devaient aller chercher à l’abbaye en promettant de la rendre. On les appelait les étages de la Sainte- Ampoule. Les maréchaux de Retz et de Boussac et les sires de Graville et de Culant furent investis de cette charge. L’abbé, revêtu de ses plus riches ornements, s’avançait achevai sous un dais que portaient les quatre étages. Il trouva, au parvis de la cathédrale, l’archevêque en habits pontificaux qui l’attendait et qui, recevant de ses mains l’huile sainte, la porta processionncllement sur le grand autel, à côté des insignes devant servir au sacre.

Bientôt parut le dauphin , entouré de scs fidèles serviteurs. En l’absence des titulaires des pairies laïques on avait choisi, pour les remplacer, Jean, duc d’Alençon, le comte de Clermont, le comte de Vendôme, Gilles de Laval, sire de Retz, et Georges de la Trémoillc 1 : le jnoin

1 Monstrelcl, liv. Il, cl). 61 , remplace le comte de Vendôme cl les deu\ Laval par les sires de Beaumanoir et de Mailly. Il est le seul de celle opinion.

du sixième est resté inconnu. Un historien conjecture que ce dut être André de Laval, fils du seigneur de Retz, se fondant sur ce qu’il fut nommé maréchal de France pour la cérémonie. « Il est probable, — dit-il, — qu’on l’honora de cette dignité pour le mettre plus en état de représenter dignement un des pairs '. » Son père fut également créé comte pour le même motif.

Quant aux pairs ecclésiastiques, il n’y en avait que deux qui fussent présents , l’archevêque de Reims , et Jean de Saarbruck , évêque de Chàlons. Les quatre absents furent remplacés par Jean de Saint-Michel, évêque d’Orléans, par Robert de Rouvres, évêque de Sécz, et par deux autres dont les chroniques ne nous ont pas gardé le souvenir.

Le duc d’Alençon eut l’honneur d’armer chevalier le roi qui à son tour conféra la chevalerie au damoiseau de Commercy 1 et à plusieurs autres grands seigneurs.

Lorsque la couronne fieurdelysée brilla sur le front de l’héritier de tant de rois , Jeanne qui pendant toute la cérémonie s’était tenue debout, son étendart à la main, auprès du trône, ne put maîtriser plus longtemps son

1 Hist. de France, par le P. Daniel, t. IV, p. 399.

* Monstrele! , liv. Il, ch. 217.

émolion. Elle se précipita aux genoux de Charles et s’écria en pleurant : « Gentil roy, ores est exécuté le plaisir de Dieu qui vouloit que vinssiez à Reims recevoir vostre digne sacre, en monstrant que vous estes vray roy, et celuy auquel le royaume doit appartenir »

L’effet du sacre fut immense et retentit par tout le royaume. Un nouveau règne avait commencé ; l’étoile des Anglais descendait pâlissante, tandis que celle de la délivrance montait radieuse à l’horizon : la France allait renaître après un siècle de désastres et sortir régénérée du chaos.

Le lendemain du jour où le royal bandeau, purifié par le saint-chrèmc , avait été replacé sur la tôt» de l’oint du Seigneur, Laon, Soissons, Château-Thierry, Coulommiers, Provins, et Crécy-en-Brie , qui eussent fermé leurs portes à Charles de Valois, les ouvrirent spontanément à deux battants devant Charles VII, roi de France.

1 Mém. sur la Pucelle , p. 105.

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