LA BATAILLE DE BATA Y
es Anglais et les Bourguignons régnaient en («JÏ©) ■. maitres sur presque tout le nord de la France.
A peine y comptait-on quelques forteresses jwî isolées qui tenaient encore pour les fleurs de lys ;
mais leur position les rendait peu à redouter et le duc de Bedford tourna ses regards d’un autre côté. Sa réconciliation avec le duc de Bourgogne le laissait libre de reprendre l'œuvre un instant interrompue par la jalouse cupidité de Philippe.
Le comte de Salisbury , « homme expert et très renommé en armes' » venait de débarquer à Calais avec un renfort de six mille hommes qu’il conduisit à Paris, en
1 O.hron. rte Monstrelet, liv. Il, rh,
passant par Sainl-Pol, Doullens et Amiens. Son arrivée combla Bedford de joie. 11 réunit aussitôt son conseil et soumit ses plans aux chevaliers expérimentés qui le composaient. La discussion se prolongea pendant plusieurs jours*. Le projet du régent était d'attaquer Charles VII jusque dans l’asile qu’il avait réussi à se conserver dans le midi \ Une fois les Anglais maîtres du cours de la Loire dont Orléans était la clé, le sort du malheureux prince n’était plus douteux. Réduit à l’impuissance devant une armée de beaucoup ‘supérieure aux quelques troupes dont il pouvait encore disposer, il se verrait arracher l’un après l'autre les derniers fleurons de sa couronne. Il s'agissait donc d’enlever Orléans, et bien qu’aucun des conseillers du prince anglais ne se fit illusion sur l’importance d’une pareille tentative, sur les difficultés sans nombre qui pourraient en entraver l’exécution, pas un n'hésita à demander que l’on assiégeât cette place sans retard. Bedford qui avait conçu le plan de l'expédition, qui l’avait présenté, hésitait maintenant que personne n'hésitait plus. Il ne fallut pas moins que les instances réitérées des chevaliers pour le décider à
' Monstrelet, liv. H, cb. 4fi.
* AI. H. Martiu. Hisl. <le France, l. VI, p. il".
donner l'ordre à Salisbury d’attaquer Orléans « qui leur estoit moult nuisable »'.
Salisbury entra immédiatement en campagne à la tète de dix mille hommes commandés sous ses ordres par plusieurs gentilshommes de renom, tels, entre autres, que le comte de Suflblk , le sire de Scales , Lancelot de Lisle et sir William Gladsdale qui devait se distinguer au siège d’Orléans et que les chroniqueurs ne désignent que sous le nom défiguré de Glacidas. Le général anglais commença par investir Nogent-le-Roi qui se rendit sans combattre’; on n’en massacra pas moins une partie de la garnison et l’on exigea du reste de fortes rançons \ Avec les succès prirent naissance les cruautés dont les Anglais, au dire môme des historiens qui leur sont favorables, avaient l’habitude de souiller leurs plus beaux triomphes. Chàteauneuf-sur-Loire, Rambouillet, Berthencourt et Rochefort se rendirent successivement.
Ces événements s’étaient accomplis dans le courant du mois de juin 1428. Au commencement du mois de juillet, Salisbury, dont rien n’avait entravé jusqu’alors
' Monstrelet, liv. II, ch. 4«.
* Mém. concernant la Pncellc d'Orléans, édit. Michaud et Poujoulat, p. R4.
* Monstrelet, liv. Il, ch. 46.
la marche rapide et victorieuse, fut arrêté quelque temps devant Le Puisetdont le capitaine fit mine de vouloir se défendre : toute la garnison fut pendue aux créneaux de la place. Girault de la Pallière qui commandait pour le roi àTouri-en-Beauce, épouvanté du sort réservé à ceux qui se rendaient comme à ceux qui résistaient , abandonna son poste et s’enfuit « hastivemenl ' ». Après avoir fait incendier cette forteresse, Salisbury vint asseoir son camp sous les murs de Janville qu’il fit battre à coups de canon et qui fut emportée d’assaut, le 29 août, après un combat acharné. Le Galois de Villiers, Prégenl de Coètivy et plusieurs autres gentilshommes et bourgeois, qui s'étaient réfugiés dans le château, furent forcés de se livrer au vainqueur.
La prise de Janville eut un résultat sur lequel Salisbury ne comptait pas. Les bourgeois de Meung-sur- Loirelui envoyèrent une députation, tandis qu’il se reposait dans sa nouvelle conquête, et lui livrèrent leur ville.
Pendant que ceci se passait dans la Beauce et dans l’Orléanais, pendant que les prisonniers faits par l’armée anglaise étaient dirigés sur Paris comme un gage vivant de ses rapides succès, le duc de Bedford s’effor-
1 Mi'in. sur la Piicplle. p. 8i.
çaitile réunir l’argent dont il avait besoin pour solder ses troupes. Il demanda beaucoup aux seigneurs et aux bourgeois qui, par crainte ou par affection, lui accordèrent tout ce qu’il voulut. Mais quand il prétendit mettre à contribution le clergé en se faisant abandonner par lui toutes les rentes données aux églises depuis quarante ans, il rencontra une résistance à laquelle il était loin de s’attendre. Il eut beau faire, et tenir « plusieurs parlemens en grand conseil 1 », le clergé tint bon et sa constance et sa fermeté eurent leur récompense, car on le laissa « paisible quant à ce ».
Le régent fut bien dédommagé de ce léger échec par les nouvelles qu’il recevait de son armée de la Loire. Le comte de Salisbury, apres avoir accordé à ses troupes quelques jours de repos à Janville, laissa dans cette ville son artillerie et ses bagages qui auraient retardé sa marche et dont il croyait pouvoir se passer jusqu’à ce qu’il fût arrivé sous les murs d’Orléans. Il alla donc occuper Meung qui , on l’a vu, s’était rendue sans coup férir, et delà envoya des garnisons à Montpipeau et à Ileaugcncy que la population avait abandonné pour se réfugier dans le château. Les Anglais s’établirent dans la
• Monglrelgt, liv. II, ch. <8.
ville, mais ne pouvant obtenir îles hommes d’armes français qu’ils livrassent leur forteresse, ils durent se résoudre à en faire le siège. Salisbury fit venir de Janville son artillerie et ses munitions, mais réfléchissant que le convoi devait passer en vue d’Orléans et qu’avertis sans doute de son approche par leurs espions, Dunois, Xaintrailles et La Hirc ne laisseraient pas échapper une aussi belle occasion de ruiner d'un seul coup les projets de Bedford ou d’en retarder du moins pour longtemps l’exécution, il vint ranger son armée en bataille en vue des murailles de la ville et s’y tint depuis midi « jusques a la basse-vôprcs ' ». Les trois capitaines dauphinois sortirent d’Orléans et « se continrent honorablement et vaillamment 1 ». Il parait même que les Anglais n’eurent pas l’avantage dans les escarmouches qui occupèrent tout l'après-midi. Mais ils avaient atteint le but qu’ils s’étaient proposé, et quand ils rentrèrent dans Meung, à la nuit, ils y trouvèrent le convoi qui, sain et sauf, les y avait précédés. Cela se passait le 8 septembre.
Beaugency, attaqué du cAté de la Sologne et du côté de la Beauee, fut forcé île capituler; Marchcnoir et la Ferté-
1 Mém. sur lu Pucellc, p. 8s.
* Ibidem.
Hubert eurent le môme sort, tandis que Jean de Lesgot, capitaine de Sully, en était chassé par Guillaume de Rochcfort et ses Anglo-Bourguignons. 11 ne restait plus enfin que Jargeauà conquérir afin qu’Orléans fût isolé, pour ainsi dire, du reste de la France et entouré d’une ceinture de forteresses ennemies. Jean delà Pôle, sire de Scales, frère du comte de Sufïolk et lieutenant de Salisburv, fut chargé de s’assurer de la ville qui ne résista que trois jours. Attaquée le 2 octobre, elle fut prise le 5. Chàteauneuf-sur-Loirc succomba également, et le 7, le sire de Scales poussa une pointe jusqu’aux barrières d’Orléans; mais, chaudement reçu et repoussé avec pertes, il se bâta de se replier sur Meung et Bcaugency.
La première partie de la mission du comte de Salisburv était terminée à l'entière satisfaction du duc de Bedford. Restait à accomplir la seconde et la plus difficile. Quand on songe aux conséquences qui seraient résultées pour la France de la prise d'Orléans, on ne peut s’empêcher de frémir à l’idée de la destinée réservée en pareil cas à notre infortuné pays. La providence veillait sur Charles YI1 en dépit de son indolence et de son incroyable apathie, et l’heure était venue où Dieu allait donner aux puissants de la terre une grande leçon d’humilité. Jeanne d’Arc allait se révéler : une paysanne allait replacer sur la tète
du véritable monarque la couronne, héritage de tant de rois.
Le mardi 12 octobre 4 428, l’armée anglaise était en vue d’Orléans.
L’arrivée de Salisbury ne prenait pas la ville au dépourvu. Dès 4425 les bourgeois d’Orléans s’attendaient à chaque instant à être attaqués, car ils savaient apprécier dequellc importance il était [jour Charles VII qu’Orléans, la clé des provinces du midi , le dernier rempart de la royauté, ne changeât pas de maître. Dès 1425 donc, sous l’inspiration de leur gouverneur , ils avaient commencé la série des travaux indispensables pour se mettre à l’abri d’un coup de main ou d’un assaut. Les fossés de la place avaient été recreusés et les bourgeois eux-mèmes avaient travaillé indistinctement, comme de simples ouvriers, à élever des retranchements, après avoir établi une amende pour ceux qui « défailliraient à venir pour y terrasser* ». Ces précautions ne devaient pas être inutiles, mais elles ne furent pas suffisantes, et quand la marche de l’armée anglaise l'eut éclairé sur les projets de Salisbury, Raoul de Gaucourt, gouverneur d'Orléans pour Charles VII, réclama du patriotisme des citoyens de bien plus grands
' Hisl. des ville# de France, Orléans, par M. F.d. Fournier, t. II, p. 587.
sacrifices. 11 est juste d’avouer que la population, modèle de fidélité et de dévouement, ne laissa pas à Gaucourt le temps de formuler ses demandes, et qu'elle prouva, mieux que par des paroles, les nobles sentiments dont elle était animée. Outre les taxes sur le vin, sur les maisons couvertes en ardoise, en tuile et en clmumc 1 * * * * * qu’ils s’imposèrent de leur plein gré, outre leur renonciation volontaire à plusieurs privilèges importants*, les plus riches prêtèrent encore des sommes d’argent considérables. Le clergé ne voulut pas se laisser vaincre en générosité par les laïcs, et on cite entre autres le chapitre de Sainte-Croix qui donna 2,000 écus d’or1.
En présence du danger le zèle des habitants ne connut plus de bornes. Orléans était déjà au xv' siècle un grand centre de population. Ses riches faubourgs, « les plus beaux du royaume* », égalaient la ville en grandeur : on y remarquait »c moult belles et solennelles maisons de plaisance 8 » et plus de douze églises ; mais ils ne pouvaient tenir môme un jour contre une attaque
1 Mazas. Hist. des Grands Capitaines, t. V. p. 297.
• Ibidem.
* Hist. des villes de France, Orléans, par M. F.d. Fournier, I. Il, p. 587.
k Ibidem..
s Monstrelet, liv. Il, eh. (9.
en règle ; les somptueuses maisons de plaisance el les clochers élevés auraient pu devenir autant de forteresses d'où l’artillerie ennemie eût foudroyé les défenseurs d'Orléans sur leurs remparts ; ils auraient offert en outre de sûrs cl commodes abris aux chevaliers et aux soldats, et, limitant l'horizon des dauphinois, auraient entravé leur tir jusqu’à le rendre inoffensif pour leurs adversaires. Il était au contraire absolument indispensable que l’on pût « veoir à l'cnviron et jeeler de canons et autres instrumens de guerre tout à plein 1 ». La destruction totale des faubourgs, reconnue nécessaire, fut donc résolue aussitôt que proposée et mise à exécution sur le champ : le faubourg du Portereau fut le premier sacrifié*.
Cette mesure de rigueur, on l'accomplit si consciencieusement que « gens à cheval et à pié povoient aller franchement partout ou estoient assises lesdites églises et faulxbours partout entour ladite \ i lie du coslé de la Beaulce’ ». Une si généreuse conduite porta ses fruits par la suite, et la résolution que l'on prit d’isoler cn-
* Monstrelet, tiv. Il, di. 49
* Mdn. sur lu P»»el|p, p. 85.
s Citron, il» Cltarl»* VII, par J. Cliurtier, Ht. Si.
tièrement la ville lut certainement un îles motifs qui contribuèrent le plus au triomphe des armes françaises.
L’héroïsme et l’abnégation des défenseurs d’Orléans provoquèrent de vives sympathies dans toutes les provinces, qui étaient, du reste, très-inléressces à sa conservation. Poitiers et La Rochelle envoyèrent de l’argent : Alby et Montpellier expédièrent du salpêtre, du soufre pour faire de la poudre, et de l’acier pour faire des arbalètes : Tours et Bourges s’engagèrent enfin à fournir des vivres en abondance aux assiégés '. Raoul de Gaucourt s’occupa de son côté à faire le récensemcnt des hommes valides en état de combattre sur les remparts. Il en trouva cinq mille, de dix-huit à cinquante ans, qui n'avaient jamais , il est vrai, assisté à une bataille ou à un siège, mais qui promettaient de faire leur devoir pour la défense de leurs foyers et de la cause royale. A ces cinq mille combattants inexpérimentés Gaucourt voulut adjoindre un certain nombre d’hommes d’armes, d’archers et d’arbalétriers, et bien qu’Orléans fût exempt de recevoir garnison, par suite de ses privilèges, les bourgeois subirent cette nouvelle exigence sans se plaindre, et firent un cordial accueil aux troupes étran-
1 llisl. des villes île France, Orléans, par M. F.d. Fournier, p. 5sa.
gcrcs, composées d’Aragonais, d'Écossais, d'Italiens et de Lorrains, qui venaient partager leurs dangers.
Le mardi 12 octobre, l’armée anglaise, à la tète de laquelle on remarquait, outre Salisbury, général en clief, le comte de SulTolk, Jean de La Pôle son frère; sir William Gladsdalc ; le sire de Ross ; Lancelot de Lislc ; Guillaume de Rochcfort ; Gilbert de Scales ; Thomas Guérard ; le bailli d’Évreux ; les seigneurs de Fauquemberghc et d’Eyrcs ; se logea sur les ruines du Portereau et commença l’attaque par la rive gauche de la Loire.
En face de l’ennemi s’étendait un boulevard fait de terre, de bois et de décombres. Derrière ce boulevard se dressaient les Tournclles qui défendaient les approches du pont de trois arches par lequel on pénétrait dans la ville en venant de la Sologne. Salisbury profitant de ce que l'église et le couvent des Auguslins avaient été à peu près épargnés par les flammes, les fit fortifier, y installa de l’artillerie et inaugura ce mémorable siège en lançant sur Orléans des boulets de grès pesant plus de 200 livres.
Il serait superflu de raconter en détail l’événement le plus important de tout un siècle, et qui, à ce titre, a trouvé de nombreux cl sérieux historiens. Un volume
suffirait à peine pour retracer les diverses péripéties de ce drame émouvant, si fertile en conséquences heureuses pour la France. Jeanne d’Arc s’était révélée. L’armée anglaise voyait tout d’un coup s’affaiblir le prestige qui s’était attaché jusqu'alors à scs armes. L’espérance renaissait dans tous les cœurs : c’était l’aurore de meilleurs jours.
fiofo k 8 mai 1429, c’est-à-dire après sept mois
dépensés en vaines tentatives, le comte de Suffolk et Jean Talbot, qui avaient remplacé dans le commandement en chef Salisbury, tué par
fesfeun boulet de canon le troisième jour du siège, donnèrent avec désespoir le signal de la retraite. Pendant qu'ils se repliaient en bon ordre, l’un sur Meung, l’autre sur Jargeau, les généraux vaincus purent entendre les transports d’allégresse que faisaient éclater les habitants de la ville délivrée.
Un seul homme en France prouva par son attitude qu'il ne comprenait pas ou qu’il ne voulait pas comprendre l’importance capitale du fait qui venait de s’accomplir; cet homme était le roi Charles VII. Enfermé
dans Loches où son indigne favori, La Trémoille, le tenait prcsqu’en esclavage, Charles n'avait pris aucune part, directe ou indirecte, à tout ce qui s’était passé, cl l’on eût dit que c’était d’une monarchie étrangère que les destinées venaient d’ètre jouées sous les murs d’Orléans. Bien plus, par son indécision il faillit faire perdre le fruit de la victoire et rendre inutiles tous les sacrifices qu’un peuple généreux s’était imposés pour lui. Dès le 9 moi, Jeanne d’Arc était partie pour Loches, afin de lui faire agréer les plans conçus par elle pour atteindre le but de sa mission, le couronnement solennel du roi à Reims. Elle voulait que l’on profitât du premier moment de découragement des Anglais pour leur arracher les places et les forteresses qu’ils avaient enlevées avant d’assiéger Orléans, et que l’on marchât droit sur Reims sans s’inquiéter des villes ennemies qu’on laisserait derrière soi.
Jeanne fut reçue « a grand honneur* » par le roi, mais elle échoua complètement dans les tentatives qu’elle fit pour lui communiquer l’ardeur et la confiance qui l’animaient. Son entreprise était hardie, on la traita de folie, et le temps s’écoulait en vaincs supplications d’une
• Mém. sur la Pitiollc, p. 97.
part, eu repenses évasives de l'autre. Charles tint « aucuns conseils 1 » qui durèrent près d’un mois.
Enfin, tout ce que Jeanne put obtenir, fut que réunissant le peu de troupes qui ne s’étaient pas dispersées après la levée du siège d’Orléans, le duc d’Alençon ayant Dunois et Charles d’Albret sous ses ordres en qualité de lieutenants, la suivrait, ne s’inspirant que de ses conseils *. Tandis qu’avec ce petit corps d’armée, composé de douze cents hommes, ils commenceraient leurs opérations, le roi se transporterait à Gicn où il avait donné rendez-vous à tous les royalistes en état de porter les armes , nobles et vilains , bourgeois et hommes de guerre.
Jeanne fut de retour le 10 juin à Orléans où plusieurs grands seigneurs vinrent la rejoindre en lui amenant des renforts. C’était le maréchal de Boussac, le sire Malet de Graville, grand-mai tre des arbalétriers; le sire de Culant, amiral de France; Ambroise de Loré, La Ilire , Gauthier de Bussac et plusieurs autres*. Monstrelct évalue à cinq ou six mille combattants la colonne
1 Mim. sur la Pucelle, p. 97.
* M. 11. Martin, liist. île France, t VI, p. 17t.
* Jean Clinrlier, cbroii. île Charles VII, ch. tï.
— t‘JO —
qui surlit d'Orléans le 1 1 juin el se dirigea sur Jargeau. L’unanimité des chroniqueurs contemporains permet de taxer d’exagération son récit, fort court d’ailleurs et fort incomplet pour ce qui concerne cette période de notre histoire.
Le comte de SulTolk et ses frères s’étaient réfugiés dans Jargeau , avec seulement six à sept cents hommes S’attendant à être attaqué et prévoyant le destin qui lui était réservé quand ses soldats, fatigués et tout à fait démoralisés, selon leurs propres paroles5, allaient se trouver en face des Français que le plus minime revers abat, mais aussi que le moindre succès électrise, Suffolk avait demandé en toute hâte au duc de Bedford « qu’il leur voulsist envoyer secours , ou autrement ils estoient en péril d’estre reboutez et perdre plusieurs villes et forteresses qu’ils tenoient au pais de Beausse et sur la rivière de Loire3 ». On conçoit facilement qne le duc, qui dans le principe avait confié au comte de Salisbury toutes les troupes dont il pouvait disposer, fut « moult
' J. Chartier, chron. de Charles VU, eh. 4i. — Monslrelet, parle de trois à quatre cepts hommes. Liv. II, eh. 58.
’ Rynier, Fœdera el Conveutiones , t. X, p. 408.
3 Monslrelet, liv. Il, eh. 57.
— FJ1 —
ennuyant et desplaisanl ' » eu recevant d’aussi tristes nouvelles. Fris au dépourvu, ayant fort à faire avec les Parisiens qui. inconstants et remuants comme toujours, avaient enfin , à la nouvelle du premier grand succès remporté par Charles VII, senti bouillonner le vieux sang gaulois dans leurs veines, il aurait eu besoin de recevoir du secours plutôt que la possibilité d'en envoyer aux autres. Ce prince, à qui l’on ne saurait refuser d’avoir été l’un des plus grands hommes de son siècle, fit de tels efforts qu’il parvint à réunir encore cinq à six mille combattants qu’il dirigea au plus vite sur l'Orléanais, sous la conduite de sir John Falstaff, le vainqueur de la journée des harengs, de Thomas de Rampton et du bâtard de Thian.
Parti d’Orléans le 11 juin au matin, le duc d’Alençon arriva quelques heures après devant Jargeau que Suffolk. aidé par les bourgeois, avait fortifié de son mieux. La place fut aussitôt investie de toutes parts', l’artillerie mise en batterie, et le feu commença1 * 3. Les assiégés répondirent vigoureusement, et leur tir était si juste que
1 Moiistreht , liv II, ch. 57.
1 Ibidem, ch. 98.
1 J. Chartier, ehron. de Charles VII, eh. li.
le duc d'Alençon lui-mème faillit en être victime. Jeanne d’Arc le voyant fort exposé dans un endroit découvert, et remarquant qu’on pointait sur lui « un veuglaire », le saisit par le bras et l’attira brusquement à elle, en s’écriant « beau duc, ostez-vous du logis ou vous estes , comment que ce soit car vous y seriez en danger de canons1 ». A peine avait elle fini de parler que le boulet, passant à la place où le duc se trouvait quelques secondes auparavant, fracassa la tête d’un gentilhomme angevin de sa suite qui n’avait pas entendu l’avis ou n’en avait pas tenu compte.
Pendant les deux jours suivants, c’est-à-dire le 12 et le 13 juin, le feu redoubla des deux cAtés, et les assiégeants tentèrent quelques sorties qui furent vigoureusement repoussées. Le troisième jour — 14 juin 1429 — Suffolk envoya un héraut au duc d’Alençon et lui offrit de lui rendre Jargeau si dans l’espace de quinze jours il n’était pas secouru. On rejeta ses offres, et on se prépara à donner l’assaut. Les échelles furent dressées le long des remparts et les Français s’y précipitèrent en foule. La lutte devint acharnée. Un remarquait surtout un homme d’armes anglais, armé de toutes pièces, « ayant
1 Méin. sur la Pucelle, p. 9#.
en sa teste un fort bassinet 1 » qui , lançant des pierres énormes sur les assaillants, en renversait des rangs entiers. Le duc d’Alençon l'ayant aperçu , le signala à un adroit canonnier qu’on appelait « maistre Jean ». Maître Jean, ajustant avec sa coulevrinc l’Anglais qui « se descouvroit fort », l’atteignit à la poitrine et le tua du premier coup.
Les troupes commençaient à se fatiguer d'une résistance aussi prolongée. Jeanne saisit son ctendart et descendit dans le fossé en excitant les combattants que sa présence animait toujours d’une manière extraordinaire. Les Anglais lui lancèrent aussitôt des traits et de grosses pierres. L’une d’elles, tombant d’aplomb sur son casque, la contreignit « à s’asseoir », selon la curieuse expression de son chroniqueur anonyme. On la croyait tuée, mais, ô miracle ! la pierre qui aurait du l’écraser s'était brisée en « menues pièces » et Jeanne était debout, s’écriant « montez hardiment et entrez dedans, car vous n’y trouverrez plus aucune résistance* ».
L’événement justifia cette prophétie. Les Anglais sc débandèrent et abandonnèrent les murailles. Un écuyer
1 Mém. sur la Pucolle, p. !)8.
* Ibidem.
d’Auvergne', nommé Guillaume Régnault1 * * * 5, s’élança à la suite du comte de Suffolk qui s’enfuyait, l'atteignit cl lui cria de se rendre. « Es-tu gentilhomme, demanda Suffolk. — Oui , répondit Régnault. — Es-tu chevalier, dit encore le comte. — Non, répondit l’autre, » — Suffolk lui donnant l’accolade, l’arma chevalier et lui rendit son épée, car il venait de faire de Régnault son égal. John de la Pôle fut également pris, et Alexandre de la Pôle fut tué5. Prés de quatorze cents Anglais restèrent sur le terrain*. Les survivants n’eurent pas une meilleure destinée. Tandis qu’on les ramenait à Orléans, « sous ombre daucuns débats meus entre les François 5 », ils furent presque tous massacrés ; c’est-à-dire que les milices des communes qui avaient rejoint l’armée, exaspérées contre les Anglais dont elles avaient plus à se plaindre que personne, les arrachèrent aux gentilshommes à qui ils appartenaient et les égorgèrent sans pitié.
1 M. H. Martin, liist. de France, t. VI, p. 175.
* J. Chartier, cliron. de Charles VII, ch. 42 : et M7ni. sur la Pncclle,
* J. Chartier, chron.de Charles VII, ch. 42.
* .1. Charlier, chron. de Charles VII, ch. 42. — Kl Monslrelet , liv. Il, ch. 58.
5 Mém. sur la Purelle, ch. 98.
Suffolk courut en celle occasion les plus grands dangers \
Jeanne d’Arc et le duc d’Alençon rentrèrent à Orléans le même jour et mandèrent leur victoire au roi « lequel fut très-joyeux et en remercia et regracia Dieu* ». Charles fit aussitôt un nouvel appel à sa fidèle noblesse et réunit quelques troupes fraîches qui rejoignirent à Orléans le corps d’armée. On remarquait dans leurs rangs les seigneurs de Raiz et de Chauvigny, le sire de Laval et son frère le sire de Lohéac.
Loin de se « rafreschir tout à leur aise* » comme le prétend Monslrelet, Jeanne et le duc d’Alençon firent au contraire preuve d’une diligence remarquable. Le fî> juin, c’est-à-dire le lendemain même de la prise de Jargeau , ils marchaient sur Meung en suivant la rive gauche de la Loire. Le pont et le château de Meung avaient été soigneusement fortifiés et contenaient une nombreuse garnison commandée par Thomas, sire de Scales. Le pont fut emporté d’assaut, mais les vainqueurs n’attaquèrent même pas le château ; ils passèrent outre
1 M. H. Martin, liist. de France, t. VI, p. 175. * Mi-rn. sur la Pncelle, p. 98.
•' Monslrelet, liv. Il, ch. 58.
et ne s'arrêtèrent que devant Beaugency. Talbot n’y était plus. Dès qu'il avait eu avis de l’arrivée prochaine de sir John Falstaff, il s’était porté «4 sa rencontre, en laissant dans la ville scs deux lieutenants Pierre Beauchamp et Robert de Bloques, dit Floquet, bailli d’Evreux, six chevaliers, et environ cinq cents hommes d’armes’. Beauchamp jugeant avec raison qu’il lui serait impossible de disputer Beaugency aux Français sans sacrifier inutilement un grand nombre de ses compagnons, se décida sur le champ à l’évacuer et se retira dans la forteresse où la défense était plus facile, puisqu’elle était alors concentrée sur un seul point. Le siège commença aussitôt.
A peine les premiers coups de canon avaient-ils été tirés, qu’une nouvelle inattendue, circulant du camp à la ville, vint jeter la consternation parmi les assiégés et ranimer encore l’ardeur des assiégeants: le connétable arrivait, disait-on, il était à quelques heures de marche. Oubliant son ressentiment et scs trop justes griefs, il avait voulu servir le roi malgré lui , et il apportait à scs anciens compagnons d'armes, à Jeanne d'Arc qu’il ne
1 Reg. de» minutes de Michel de Rerry, notaire du duc d’Orléans, il Beaugency, pub. par M. Vallet de Viriville, dans le tome 3 de son édit, de J. Chartier, p. 210.
connaissait pas encore, son expérience de la guerre, son influence, et, ce qui valait mieux encore, il conduisait un puissant renfort de troupes excellentes.
En effet, la nouvelle était vraie et voici ce qui s’était passé. Àrlus de Bretagne vivait retiré , depuis un an environ, au château de Parthenay qui lui provenait de l’héritage récent de Jean de Villiers, quand il apprit les nouveaux triomphes des Anglais dans les provinces de la Loire et le siège d’Orléans. Pensant, comme tout le monde, que la situation était terrible, mais ne désespérant pourtant pas de sauver la monarchie, il rassembla les chevaliers qui lui devaient le service militaire, quelques mercenaires, et quitta sa retraite pour secourir Orléans.
Georges de La Trémoillc, qui sous les auspices du connétable , avait succédé dans la faveur du roi au sire de Giac et à l’auvergnat Le Camus de Beaulieu, n’avait pu pardonner au prince breton d’avoir été l’auteur de sa fortune. Il avait voué à Riehcmond une haine implacable et avait su la faire partager à Charles YII. Ce Français indigne aimait mieux que le roi perdit sa couronne que de la voir raffermie sur sa tète par les mains de son plus mortel ennemi. Charles, circonvenu par son favori, lui accorda tout ce qu’il voulut, et le sire de la Jaille fut
dépêché au connétable pour lui signifier que l’on n’avait pas besoin de ses services, qu’il eût à retourner sur ses pas, et que le roi en personne irait le combattre s’il persistait dans son dessein.
La Jaille atteignit Richemond à Loudun et lui transmit son message. Sans se laisser émouvoir par les indignes traitements dont il était l’objet, le connétable répondit que « ce qu’il en faisoit estoit pour le bien du royaume et du roy, et qu’il verroit qui le voudroit combattre '. » A ces mots, le sire de La Jaille, qui ne s’était chargé d’une commission qui lui répugnait que par obéissance aux volontés de son prince, ne put se contenir plus longtemps, et s’écria : « Monseigneur, il me semble que vous en ferez très-bien*. »
Le connétable poursuivit donc sa route , passa la Vienne à gué le 1er mai 4429, et s’arrêta à Amboise, dont le capitaine, Renaud deBours, lui ouvrit les portes. Il y apprit la défaite des Anglais, la délivrance d’Orléans, et les événements dont on vient de lire le récit. Il se bâta en conséquence de franchir la distance qui le
1 Cliron. d’Arthur de Hretagne, par fi. Gruel.piih. par M. Huchon, p. 3C9.
> Ibidem.
séparait de Beaugeney et députa au duc d'Alençon le sire de Rostrenen et un écuyer nommé Tugdual le Carmoisicn, dit le Bourgeois, pour counaitrc les véritables intentions des chefs de l’armée à son égard.
La subite apparition de ces deux gentilshommes avait frappé les Français d’un étonnement dont le contre-coup s’était fait vivement sentir dans la ville assiégée. En nn moment l’armée se divisa en deux partis : le plus faible, qui était aussi celui de Jeanne d’Arc, s'écriait que le connétable, méconnaissant les ordres du roi, n’était plus •qu’un ennemi et qu’il fallait le traiter comme tel et le faire repentir de sa désobéissance, les armes à la main. Le duc d’Alençon, au contraire, et « tous les hauts seigneurs de l’ost1, » qui avaient combattu sous les ordres de Richemond et qui lui étaient unis par les liens d’une vieille amitié, s’indignaient de l’aveuglement de Charles VII, louaient hautement le connétable, et déclaraient qu’ils ne seraient pas assez insensés pour refuser un secours si opportun dans les circonstances présentes. Néanmoins les deux Bretons s’illusionnant sur les sentiments de l’armée, et effrayés par les clameurs d’une minorité turbulente, retournèrent annoncer en toute
1 Mt*m. .*tir la PiiciîUp, p. 99.
liàlc au connétable que l’on se disposait à l'attaquer. Le biographe anonyme de Jeanne d'Arc prétend qu’ils avaient été chargés par Richcmond de tenir à la Pucelle le langage le plus humble, de la supplier « en toute humilité » de « vouloir de sa grâce le recevoir pour le roy au service de sa couronne, en luy pardonnant toute offense 1 ; » Mais le biographe du connétable et les chroniqueurs démentent ce fait en citant les paroles hautaines attribuées au prince breton, au retour de ses envoyés : « s’ils viennent, eh bien ! nous les verrons’! »
Les Français vinrent bientôt en effet, mais bien différents de ce que le connétable et scs gens les croyaient. Jeanne, le duc d'Alençon et tous les chevaliers étaient montés à cheval pour se porter à la rencontre de Richemond. ün ne savait encore dans quel dessein. La Ilirc, Girard delà Pallière, le seigneur de Guitry, Xaintraillcs et Dunois lui demandèrent alors : « qu’allons nous faire? » — « Combattre le connétable — répondit-elle » « Si vous y allez — repartirent rudement ces vaillants chevaliers — vous trouverez à qui parler : il n'en manquera pas de gens qui aimeront mieux avec nous la
1 Mém. sur In Puccllr, p. 99.
* Clirou. de G. Cruel, p. 309.
compagnie de monseigneur le connétable que la vôtre, et qui laisseront là pour lui toutes les pucelles de France
Jeanne n'insista plus et dut se contenter de cette réponse aussi rude que péremptoire. Son biographe, qui s’est bien gardé de l'enregistrer, prétend au contraire que Jeanne ne consentit à admettre Richemond en sa présence qu’apres que les partisans qu’il comptait dans l’armée du duc d’Alençon lui eussent promis de confirmer par lettres scellées le serment de fidélité que lui prêterait le connétable. Il semble inutile d’insister pour démontrer l’inexactitude de cette version qui a pourtant été souvent reproduite. Comment admettre, en effet, devant la volonté isolée d’une femme, cette femme fût-elle Jeanne d’Arc, une telle et si complaisante patience chez des hommes comme ceux qui l’entouraient, qui ne connaissaient d’autre plaisir que les combats, d’autre argument que leur épée, d’autre loi que leur bon plaisir?
Jeanne s’arrêta près d’un village appelé La Maladrcrie. En apercevant le connétable qui s'avançait, les soldats firent entendre mille cris joyeux, à la grande surprise des Bretons qui s’attendaient à une toute autre réception,
1 Chron de G. Gruel, p. 369.
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et Jeanne, descendant de cheval, vint « embrasser les jambes » de Richemond qui de son côté avait mis pied à terre. « Johanne, lui dit-il; on m’a dit que vous me voulez combattre. Je ne scay si vous estes de par Dieu ou non. Si vous estes de par Dieu , je ne vous crains de rien, car Dieu sçait mon bon vouloir : si vous estes de par le diable, je vous crains encore moins1 ». Ces mots cimentèrent leur union ; ils retournèrent alors ensemble à Bcaugency, en s’entretenant amicalement et en convenant des dispositions à prendre pour assurer le plus promptement possible la reddition de la place.
On convint d’abord que Richemond prendrait le commandement en chef de l’armée®. Personne ne songea à s’y opposer, car il était aimé et estimé de tous ; mais voulant lui-môme que sa position fût régularisée il fit demander par la suite au roi de l’autoriser à exercer de nouveau ses fonctions de connétable qui lui attribuaient de droit le pouvoir suprême partout où il se trouvait. A l’instigation de la Trémoille , Charles refusa. Mais La Hirc et le maréchal de Boussac s’étant rendus à la cour pour faire au nom de l'armée d’énergiques repré-
1 Chron. de G. Grucl, p. 370.
1 Hist. des Grands Capitaines, par Mazas, t. V, p. 1S6.
sen talions, le roi finit par céder, à la condition toutefois, condition puérile et peu digne de lui, que Richemond ne paraitrait jamais en sa présence1. On raconte que Racine mourut de chagrin parce que Louis XIV lui avait défendu de se présenter à Versailles : Richemond, moins sensible, se consola facilement en pensant que ce n’est pas à la cour, mais loin d’elle et de son influence énervante, que l’on trouve souvent les hommes capables d’ôtre utiles à l’État, au pays.
Il fut convenu ensuite que le connétable investirait le château du côté de la Sologne', qu’on ne lui « bailleroit point de logis pour celle nuit « et qu’il serait chargé de- « faire le guet, car vous scavez que les nouveaux venus le doibvent5» Richemond consentit à tout, « si fit le guet ceste nuit devant le ehasteau , et fut le plus beau guet qui eustesté en France passé à longtemps4».
La même nuit, en effet, Pierre Beauchamp et Robert de Floques, sommés de se rendre, voyant que leurs soldats étaient « esbahiz etespouvantez » et ne les trouvant pas de « tel propos de prudence qu’ils avoient acous-
1 Hist. des Grauds Capitaines, par Mazas, t. V, p. liC.
* Mém. sur la Pucellc, p. 99.
’ Chron.'deG. Grucl, p. 370
1 Ibidem.
tumc 1 », convinrent qu’ils remettraient le lendemain matin la forteresse aux Français, à condition qu’ils auraient tous la vie sauve, qu’ils pourraient se retirer avec leurs chevaux, leurs armes et « aulcuns de leurs meubles » jusqu’à concurrence pour chacun d’un marc d’argent*.
Le lendemain donc qui était un samedi et le 18"“ jour de juin *, les Anglais évacuèrent Beaugency au jour levant. Tels étaient les premiers résultats de l’influence et de la réputation combinées du comte de Richemond et de la Pucelle d’Orléans.
1 Monstrelet, liv. U, ch. 58.
* Mém. sur la Pucelle, p. 99.
■ M. Mazas (Hist. des Grands Capitaines , t. V.) se trompe d’un mois pendant tout le cours de son récit. Contrairement h tous les chroniqueurs, unanimes sur ce point, il place au mois de mai, et nou pas au mois de juin, les événements que l'on vient de rapporter.
jÇJ peine les vaincus avaient-ils eu le temps de s’éloigner, à peine étaient-ils partis depuis une *s‘s heure', qu’on vint annoncera Richcmond que ■ l'armée anglaise commandée par sir John Falstaff, m attaquait le pont de Meung-sur-Loire. Talbot et les
débris de sa colonne avaient eu le temps d’opérer leur jonction avec les troupes envoyées par Bedford. Leurs forces réunies se. montaient à cinq ou six mille hommes à la tôtedesquels on remarquait des capitaines de renom : Talbot, sir John Falstaff, Thomas sire de Scales, Thomas Ramcston*, sir Henry Branche5, Walter Hungerford *, et le bâtard de Thian '.
1 Chron. de J. Chartier, eh. 44.
* Mém. sur laPocclle, p. 100.
* Chron. de G. Cruel, p. 370.
* Chron. de J. Chartier, eh. 44 5 Moustrelet, liv. Il, ch. 58.
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Les Anglais étaient venus de Janvillc, dans la pensée, après avoir repris le pont de Meung, de tomber sur le camp français et de forcer le duc d’Alençon à lever le siège de Beaugency. Mais au moment où ils s'efforçaient de sc rendre maîtres du pont, ils apprirent à leur tour que le redouté connétable avait fait sa paix avec le roi , sa jonction avec Jeanne d’Arc et que tous deux se préparaient à une action décisive. L’apparition des éclaireurs de l’armée française, vingt lances et quelques archers conduits par Charles de la Ramée et Pierre Baugi ', les avertit qu’il était temps de se mettre sur leurs gardes. La garnison de Meung évacua la ville sur l’ordre de Falstaff qui battit en retraite dans l’espoir de rallier les garnisons de Janvillc et de quelques autres places pour faire meilleure figure devant l’ennemi.
Pendant ce temps les Français s’ébranlaient cl se mettaient en marche dans la direction qui leur avait été signalée par les éclaireurs déjà de retour. L’armée était forte de huit à neuf mille hommes ; Riehcmond avait en outre laissé à Beaugency un détachement pour garder les bagages et l’artillerie.
L’avant-garde, composée de quatorze ou quinze cents
* Chron. fit* fi. Gruel, p. 370.
hommes d’armes montés « sur fleurs de eoursiers 1 * ». était commandée par La Hire, Xaintrailles , Ambroise de Loré, le sire de Bcaumanoir*, le maréchal de Boussac3 * 5 *, Girard de la Pallièrc, Pénensac, Amadoc de Scitivaux *, et Thiébaut de Termes 3. Derrière elle s’avançait le corps de bataille présentant un effectif de six à sept mille combattants, en comprenant dans ce nombre les quatre cents lances et les huit cents archers que le connétable avait amenés à sa suite*. On y remarquait Richemond en personne, le duc d’Alençon, Jeanne d’Arc, Dunois et le maréchal de Ray, qui s’étaient partagés le commandement7. Après eux venaient beaucoup de chevaliers et d’écuyers de haute noblesse , entre autres le sire de Rostrenen , Robert de Montauban , Guillaume de Saint-Gilles, Alain de la Fcuillée, Tugdual le Carmoisien, dit le Bourgeois, le seigneur de Guitry, Guillaume Renault, le sire de Laval , le sire de Lohéac, le seigneur de
1 Monstrelet, liv. il, ch. 88.
* J. Chartier, cliron. de Charles VII, ch. U.
a Mouatrelcl, liv. II, ch. 58.
‘ Cliron. de G, Grtiel, p 370.
5 Chron. de laPucelle, p. 100.
* Cliron. de G. Cruel, p. 309.
' Mnnstrclct, liv. II, eh. 58.
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Sainte-Sévère, Raoul de Gaucourt Jean Malet de Graville, grand-maitre des arbalétriers; le sire de Culant, amiral de France; Gauthier de Bruzac *, le comte de Perdriac, Jacques de Dinan, Louis de Bourbon, comte de Vendôme ; Le Vidame de Chartres, le sire de la Tour, le seigneur de Chauvigny5, le sire Charles d’Albret, Jacques de Milly, Gilles de Saint-Simon*, Louis de Marconnay et Jean de La Haye1. Ces quatre derniers furent armés chevaliers avant la bataille où ils se comportèrent vaillamment.
L’avant-garde s’avançait toujours ; elle était déjà à cinq lieues de Beaugcncy et n’avait encore rien découvert. Les hommes d’armes commençaient à se décourager, les chevaux étaient fatigués, le connétable enfin croyait qu’il avait été trompé par de faux rapports et que l’on ne verrait pas encore l’ennemi ce jour-là, quand un cerf se leva sous les pieds des chevaux , s’enfuit éperdu et disparut dans les buissons qui coupaient la plaine.
• Cliron. de G. Grucl, p. 370.
" J. Chartier, ehrou. de Charles VII, ch. tl et suiv. 3 Mém. sur la Pucelle, p. 98 et suiv.
1 Monstrelet, liv. Il, ch. 57.
Un instant après on entendit « un très-grand cry » Les Anglais, qui ne croyaient pas l’ennemi si près d’eux, acclamaient le noble animal à qui la frayeur donnait des ailes et qui s’était précipité, tète baissée, au milieu de leurs escadrons. C’est ainsi que les deux partis apprirent qu’ils se trouvaient en présence.
Richemond, prévenu aussitôt, sentit renaître des irrésolutions et des craintes qui s’étaient emparées de lui à son départ de Bcaugency. Au moment de monter à cheval, il avait cru remarquer, en effet, parmi scs hommes d’armes, une singulière inquiétude. Malgré leurs récents succès, ils ne pouvaient chasser le souvenir de tant de défaites, de tant de rencontres où l’impétuosité française n’avait pas réussi à fixer la victoire sous leurs drapeaux ; ils avaient peur enfin*. Rien que le sire de Rostrenen, s’étant aperçu de l’hésitation du connétable fût venu lui dire : « Si vous faites lever vostre estendart en avant , tout le monde vous suivra ’, » c’était avec l’esprit rempli des plus noirs pressentiments qu’Artus avait suivi le conseil du brave chevalier Breton.
1 Monstrelet, liv. Il, ch. 58.
* Déposition du duc d'Alençon pour la révision du procès de Jeanne <TArc.
* Cliron. de G. Cruel, p. 370.
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Quand donc cul sonné « l’heure de besongner » Kicheinond et les principaux chefs n'osaient encore se décider à provoquer une lutte dont le résultat pouvait leur être fatal, à cause des fâcheuses dispositions dans lesquelles ils avaient vu leurs soldats. Jeanne d’Arc, seule, n’avait cessé de montrer une confiance sans bornes et d’insister vivement pour qu’on ne laissât pas échapper une victoire qu’elle assurait ne devoir pas être douteuse. « Jeanne , voilà les Anglois en bataille , combattronsnous? » — lui demanda le duc d’Alençon. — « Avezvous vos espérons? » — répondit-elle. — Comment dà,
— repartit le duc — nous en faudra-t-il retirer ou fuir?
— Nenny — fit Jeanne — en nom Dieu allez sur eux , car ils s’enfuiront et n’arresteront point et seront déconfits sans guères de pertes de vos gens, et pour ce faut-il vos espérons pour les suivre \ » Ces paroles chaleureuses, le visage inspiré de l’héroïque jeune fille rassérénèrent tous les fronts ; le connétable prescrivit à son corps d’armée de se hâter, rejoignit l’avant-garde, et l'action ne tarda pas à s’engager.
Chez les Anglais, l’indécision n’avait pas été moindre
1 Moiislrelet, liv. II, ch. 58.
'.Mém, sur la Pucelle, i> 100.
que du côté opposé. Talbot et Falstalï redoutaient une bataille autant que Riehemond lui-même. Leur projet était de rallier toutes les troupes qui, sous divers capitaines, étaient encore disséminées sur les bords delà Loire, de se créer ainsi une armée au moins égale à celle du connétable , et s’ils ne pouvaient mieux faire de tenter, mais de ne tenter qu’alors seulement et dans les meilleures conditions pour eux , la fortune des combats. La rapidité des mouvements de leurs adversaires les prenait au dépourvu, et faisait échouer toutes leurs combinaisons. Les principaux chefs s’assemblèrent et on délibéra à la hâte sur le meilleur parti à prendre, au bruit de la lourde cavalerie française qui s’avançait en faisant trembler la terre sous les pieds des destriers bardés de fer comme leurs inaitres.
L’armée anglaise n’était qu’à un quart de lieue du gros village de Patay dont elle était séparée par un terrain assez accidenté1, presque aussi difficile pour les fantassins que pour les hommes d’armes. Les maisons et l’église fortifiée de ce bourg , dont le nom obscur allait devenir historique, offraient aux Anglais, s’ils avaient le temps de s’y appuyer, une ligne beaucoup plus facile à
1 Mazas, Hist. des Grands Capitaines, t. V. p. ISO.
défendre que la haie longue et épaisse contre laquelle l’armée était arrêtée en attendant le résultat du conseil de guerre tenu par le général et par ses officiers. Tel fut l’avis de la plupart des chevaliers. Falstaff soutenait, seul contre tous , que les soldats étaient démoralisés par les derniers événements qui s’étaient accomplis coup sur coup , que l’on se trompait fort si l’on croyait qu'aucun d’eux voulut avoir affaire aux Français plus nombreux , qu’il fallait donc, car il n’était nullement déshonorant de se retirer devant plus fort que soi, se renfermer dans les villes qui tenaient encore pour eux et laisser s’écouler quelque temps avant de risquer une opération, du succès de laquelle dépendait l’avenir de la domination anglaise sur les provinces méridionales de la France. Sir John Falstaff ne pouvait certes être soupçonné de pusillanimité. Personne n’avait oublié scs exploits à la journée d’Azincourt, où de sa propre main il avait fait prisonnier le duc d’Alençon, avec qui les hasards de la guerre l’appelaient à se mesurer de nouveau. La part glorieuse qu'il avait prise à plus de vingt sièges ou batailles rangées, et qui lui avait valu successivement les charges de grand-maitre de l'hôtel du duc de Bedford , de sénéchal de Normandie, de gouverneur d’Anjou et du Maine, et plus récemment encore le collier de la Jarre-
lière, était un sur garant de sa bravoure et de ses talents militaires. Sa conduite à Patay et le langage qu’il tint seraient donc inexplicables, si l’histoire ne nous avait appris que les plus grands héros , les plus robustes courages, les plus fiers génies ont eu parfois aussi leurs heures de découragement et de faiblesse : heures mystérieuses peut-être, où, à travers ses nuages, ils découvraient l’avenir.
Quoiqu’il en soit, la proposition de Falstafi' souleva
des protestations universelles. Talbot, qui n’aimait pas son collègue et qui s’était laissé donner trois ans auparavant le gouvernement de l’Anjou et du Maine que Bedford avait retiré dans ce but àFalstaff, cria plus fort que les autres et déclara que, quant à lui, il ne fuirait pas. La discussion se prolongeait, les tètes s’échauffaient, quand l’avant-garde française parut à quelques portées d’arbalète des Anglais incertains. A cette vue Talbot commençait à ranger ses hommes d’armes en leur faisant mettre pied à terre le long de la haie à laquelle ils étaient adossés, lorsque plusieurs chevaliers dirent qu'adopter un tel ordre de bataille, c’était vouloir la défaite de l’armée, qu’en cas de revers la retraite devenait trop difficile derrière la haie, qu’il fallait .à tout prix se rejeter sur Patay et se développer en avant des maisons,
de l’église el du bois dit des Coyonnées ' qui s’étendait à la droite du village \ Cédant au vœu général, Talbot commit l’imprudence de franchir la haie el d’exécuter ce mouvement sous les yeux de l’ennemi auquel il livrait ses troupes marchant en désordre. Il parvint cependant à atteindre heureusement l’endroit indiqué, mais il n’eut pas le temps de faire ses derniers préparatifs qui consistaient à faire descendre de cheval ses hommes, et à les placer sur deux rangs de profondeur, les archers en avant, protégés, selon l’usage de leur pays, par un épais rempart de « poinsons aiguisez \ » Talbot assigna donc à la hâte à ses lieutenants les postes que chacun d’eux devait occuper pendant le combat : il se réserva le centre pour lui el Thomas Raincston, donna le commandement de l’aile droite au sire de Scales, celui de l’aile gauche à sir Henri Branche el confia la réserve à FalstalT.
Au môme instant, au signal donné par Richcmond, les quinze cents chevaux de l’avant-garde, Xaintrailles en tète, se précipitèrent au grand galop, « grand erre » comme dit Guillaume Gruel ‘, sur les Anglais pour qui
1 Mazas. Ilist. des Grands Capitaines, l. V, p. lis. ’ J. Chartier, citron, do Charles Vit, eh.
3 Monstrolet . liv. Il, ch. 5S.
cette charge furieuse eut tout d'abord un déplorable résultat. Falstaff, le bâtard de Thian et les cavaliers de la réserve, saisis d’une terreur panique, tournèrent bride et s’enfuirent ; ils ne s’arrêtèrent que lorsque les portes de Meung se furent refermées derrière eux. Indignés d’un si lâche abandon , Talbot et les autres chefs gardèrent une ferme contenance et excitèrent leurs soldats par leur exemple. Les arbalétriers, lançant avec la précision qui les avait rendus célèbres, une nuée de carreaux et de viretons, réussirent à repousser Xaintrailles qui ne recula que pour prendre du champ et fournir une seconde charge. A celle-ci en succédèrent d’autres qui n'obtinrent aucun résultat : au lieu de se laisser entamer, les Anglais resserraient leur front de bataille, et tous leurs coups portaient dans celte multitude de cavaliers pesamment armés et manœuvrant difficilement sur un terrain « qui estoit assez fort de hayes et de buissons'». A part donc la défection de Falstaff, la position des Anglais était loin d’être désespérée. Le connétable, lui, qui ne pouvant contenir son impatience, avait laissé derrière le corps d’armée et s’était mêlé à sa cavalerie, aida Xain-