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fendirent, se cabrèrent, sc renversèrent sur leurs cavaliers et obstruèrent le passage. Ce ne fut plus dès lors qu’une véritable boucherie. Frappés de toutes parts sans pouvoir riposter ni se défendre, les hommes d’armes tombaient sur les cadavres de leurs compagnons en essayant de franchir la barricade humaine qui s’élevait à chaque instant. Les maréchaux et quelques intrépides réussirent cependant à sc porter en avant et parvinrent, par un effort désespéré , jusqu’en face du prince de Galles, tandis que le'rcstc de la colonne servait de point de mire aux archers qui tiraient posément, à coup sûr , dans cette foule en désordre ', et se faisait écraser en sc consumant en efforts impuissants.
Le prince de Galles connaissait par expérience l’impétuosité française ; il avait prévu cette charge furieuse et avait tout disposé sur le plateau pour la recevoir. A peine en effet les maréchaux y étaient-ils parvenus en brisant la palissade sous le poitrail bardé de fer de leurs puissants destriers, que la première ligne des anglais, précédée par sir James Audley et ses quatre écuyers, se mit en mouvement et fondit sur les gens d’armes français. Audley s’attaqua au maréchal d'Audcncham ; après
1 Hisl. d'Augleterrc, par D. Hume, 1. V, p. 251.
une lutte opiniâtre celui-ci fut blessé et fait prisonnier, mais non par Àudley ni par ses ccuyers, car le brave chevalier n’avait d’autre souci que de combattre et ne s'inquiétait nullement des prisonniers ni du profit qu’il aurait pu en tirer. Jean de Clermont, plus malheureux encore que son collègue, fut renversé sous son cheval et massacré, bien qu’il se nommât et criât qu’il se rendait. Froissart attribue sa mort à Jean Chandos qui aurait voulu, en ordonnant qu’on le tuât, se venger des railleries insultantes que Clermont lui avait prodiguées la veille. Cette assertion, qui ne parait pas dénuée de fondement, serait la seule tache que l’on puisse découvrir sous la gloire militaire, d’ailleurs si pure et si éclatante, du général anglais.
Tout l’avantage était donc pour les Anglais qui n’avaient à regretter qu’une perte sérieuse, celle d'Eustache d’Aubercicourt. Emporté par son ardeur et jaloux des hauts-faits de James Audley, Eustache s'était élancé à cheval dans le défilé. Un chevalier allemand de la compagnie du comte de Nassau, nommé Louis de Rceombes, qui s’armait d’argent à cinq roses de gueules, le reconnut, à son écu d’hermines à deux hamaïdes de gueules, et s’avança au-devant de lui, la lance en arrêt. Le sire d’Aubereicourt l'attendit de pied ferme et le choc fut si
violent que les deux cavaliers vidèrent les arçons cl roulèrent en même temps sur la poussière. Plus agile que le seigneur de Recombcs , Euslachc se releva aussitôt et tirant son épée allait en percer son adversaire, quand cinq Allemands se jetèrent entre lui et leur compatriote renversé , et le firent prisonnier. On dit même, qu’au mépris de toutes les lois de la guerre et de la chevalerie, ils firent subir au brave hannuyer d’indignes traitements et l'attachèrent sur un cliarriot de bagages, au lieu, selon l’usage, de se contenter de sa parole qu’il ne chercherait pas à s’enfuir1.
L’infanterie de l’aile droite, cependant, avait marché au secours des maréchaux dont on devinait de loin la position critique, sans en apprécier toute l’étendue. Les premiers rangs que les flèches des archers anglais avaient d’abord éclaircis, ne tardèrent pas à être complètement enfoncés par les survivants des trois cents hommes d’armes que leurs chevaux emportaient hors de ce fatal défilé. Reconnaissant l’impossibilité de faire à pied et lentement un trajet où la cavalerie avait échoué, trajet rendu plus difficile encore par la quantité de cadavres d’hommes et de chevaux qui barraient le passage, les
• Clirou. de Froissart, liv. I, part, il, ch. 36.
milices se rompirent et reculèrent en désordre sur la division du dauphin qui accourait pour les soutenir. Comprimée dans son élan, refoulée par l’aile droite qui se débandait, l'aile gauche apprit au même instant que les maréchaux étaient morts ou pris, et s’arrêta hésitante en face des pentes qu’il fallait gravir. Ce temps d’arrêt lui fut funeste, carie prince de Galles l’ayant remarqué , dépêcha un messager au captai de Buch qui sortit tout à coup de son embuscade, à la tête de scs six cents chevaux et chargea les Allemands auxquels on avait confié la protection du flanc de l’aile gauche. Quelques efforts que fissent ces Allemands, ils furent contraints de plier devant l’impétuosité du captai et furent vivement ramenés jusqu’au front du corps royal, laissant sur le terrain le cadavre du connétable Gauthier de Brienne qui les commandait en chef.
La divison du dauphin, découverte par la défaite des Allemands, fut prise en flanc par les Anglais, et complètement désorganisée. Le désordre était à son comble. Tremblants pour la sûreté du dauphin et de ses deux frères que le roi leur avaient confiés, et malgré l’opposition de Jean de Saintré et de Guichard d’Anglc qui, spécialement chargés du comte de Poitiers, préféraient le soin de leur réputation à celui de leur précicuxadépôt, le
sire de Saint-Venant, Jean de Landas et Thibaut de Vaudcnay arrachèrent les jeunes princes de la mêlée, se firent suivre de huit cents lances qui n'avaient pas encore donné et s’élancèrent à bride abattue dans la direction de Chauvigny Il faut ajouter à la louange des trois barons et pour les disculper d’injustes blâmes que certains historiens n’ont pas craint d’infliger à leur mémoire, qu’à peine à une lieue du champ de bataille ils voulurent tous trois quitter les princes désormais à l’abri de tout danger et revenir prendre part au combat. Ce ne fut pas sans peine que Landas et Yaudenay finirent par décider le seigneur de Saint-Venant à remplir sa mission jusqu’au bout. Ils ne triomphèrent de sa résistance qu’à force de prières et en lui jurant qu’il était aussi honorable pour lui d'exécuter les ordres du roi, au sujet de ses fils’, que de les accompagner à Maupcrtuis. Le seigneur de Saint-Venant se laissa persuader à regret et continua sa marche, tandis que Landas et Yaudenay, presque seuls, regagnaient le théâtre de l'action en traversant des bandes de fuyards qui couvraient la campagne de toutes parts.
i Cliron. de Froissart, liv. I, part, u, ch. 39. * Contiinfhl. de Nangis.
Pendant leur courte absence l’aspect du champ de bataille avait bien changé et ils durent être épouvantés des progrès qu’avait fait la démoralisation dans l’armée. La sollicitude bien naturelle de Jean pour le salut de ses enfants, de l’héritier de son trône, avait amené les plus funestes résultats. Dès que le bruit de la retraite du dauphin se fut répandu parmi les troupes, rien ne put arrêter les milices communales auxquelles, il faut l'avouer à leur éternel opprobre, des chevaliers indignes de ce titre ne rougissaient pas de donner l’exemple. L’aile gauche toute entière tourna les talons. Ce mouvement précipité entraîna la réserve qui n'avait pas tiré l’épée du fourreau. Le duc d’Orléans qui la commandait, sans souci de sa dignité, des obligations que lui imposaient doublement son rang et sa qualité de Français, se couvrit dans cette journée d’une honte ineffaçable. Il s’enfuit lâchement. C’était au moment où Jean de Landas et Thibaut de Vaudenay revenaient mourir à leur poste. Quelques chevaliers de la suite du prince, saisis de remords, se joignirent à eux, et ils allèrent tous ensemble grossir les rangs du centre devant lequel se tenait le roi frémissant de douleur à l’aspect du désastre qui s’accomplissait sous ses yeux.
Les soudoyers allemands, ralliés par les comtes de
Saarbruck et de Nassau, s’étaient reformés en a\unt du roi qu’ils couvraient d'une triple ligne de fer.
Il n’y avait pas encore eu de combat véritable, mais seulement une déroute inouïe et jusqu’alors sans précédent dans l’histoire *. Des quarante huit mille hommes dont se composait l’armée, un sixième à peine avait été engagé et avait presqu’entièrement péri. Deux divisions sur trois, c’est-à-dire environ trente-deux mille hommes, avaient lâché pied, il ne restait plus sur le champ de bataille que le centre, seize mille hommes et les quelques cavaliers du comte de Saarbruck ; mais la composition exceptionnelle de ce troisième corps, formé seulement de féodaux, lui donnait assez de force pour vaincre à lui seul les Anglais qu’il surpassait encore en nombre. Malheureusement , le funeste conseil d’Eustache de Ribeaumont, trop bien suivi, lui causait un désavantage qui ne se pouvait guère compenser dans une rencontre en rase campagne*. Les chevaliers étaient à pied et quand ils voulurent se remettre en selle ils ne trouvèrent plus, à quelques rares exceptions près, leurs chevaux qui s’étaient dispersés. Le roi lui-même, qui n’avait pas été
’ Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. Ut, p. 135.
* Hist. de France, par le P. Daniel, t. lit, p. 671.
en cela plus avisé qu’eux s’écria « à pied! à pied! » et saisissant une hache d’armes il commanda de marcher à l’ennemi.
Les paroles , l’action de Jean électrisèrent les barons qui, précédés de l’oriflamme portée par Geoffroy de Cliarny, s'avancèrent à leur tour vers les Bordes. Les Anglais ne les attendirent pas. Lorsque Chandos, qui n’avait pas quitté le prince de Galles, vit l’incroyable panique des Français et que par suite de la lâcheté des deux ‘ailes la partie devenait désormais plus égale, il jugea que le moment était venu pour le prince de prendre l’offensive à son tour. « Sire, sire — dit-il à Edouard — chevauchez avant, la journée est votre; Dieu sera huy en votre main ; adressons-nous devers votre adversaire le roy de France, car cette part git tout le fort de la besogne. Bien sçais que par vaillance il ne fuira point; si nous demeurera, s’il plait à Dieu et à saint George, mais qu’il soit combattu ; et vous dites or-ains que huy on vous verroit bon chevalier. » Ce « grand mot et honorable » qui était une véritable prophétie, frappa juste. Le prince sauta sur son cheval en répondant : « Jean, allons, allons, vous ne me verrez mais huy retourner,
1 Vies des Grand s Capitaines, par M. Mazas, t. 111, p. 136.
mais toujours chevaucher avant; » et il cria à sir Walter Woodland qui portait sa bannière : « chevauchez avant, bannière, au nom de Dieu et de saint George*. » L’armée s’ébranla, les archers en tète, et descendit par le chemin que les Français n’avaient pas su découvrir. Ce mouvement des Anglais à droite avait pour but de prendre la division du roi par son flanc gauche et de la resserrer entre eux et les pentes du plateau qu’ils ve- r naient d’abandonner afin de permettre à la cavalerie de s’étendre dans la plaine et de prendre du champ pour charger. Cette conversion ne se fit pas du reste sans désordre. Les hommes d’armes se pressaient sur le chemin trop étroit, et plusieurs d’entre eux furent renversés cl écrasés sous les pieds des chevaux. Il fallait, pour parvenir jusqu’aux Français, que l’armée traversât les positions précédemment occupées par le corps du dauphin et que marquaient de nombreux cadavres. Le prince de Galles aperçut auprès d’un buisson le corps de Robert de Duras, reconnaissable à sa cotte d’armes et à sa bannière : de France au sautoir de gueules, qui gisait à ses côtés. A cette vue, la colère d’Edouard contre le cardinal se ralluma, car il avait appris au commencement du
' Ctiroii. Je Frowart, liv. I, purt. 11, cli. 38.
combat que le neveu du prélat et les gens d’armes de sa suite se trouvaient parmi ses adversaires, et il avait cru qu’ils y étaient venus avec l’assentiment du légat. Déjà il avait voulu faire tuer le châtelain d’Ainpostc qui s'était laissé prendre à la première attaque des Bordes, et le châtelain n’avait dû la vie qu’à la généreuse intervention de Chandos. N’écoutant plus que son premier mouvement, Edouard ordonna à deux écuyers et à trois archers d’étendre sur un bouclier le corps du banneret et de le porter au cardinal, à Poitiers. « Diles-lui — ajouta-t-il — que je le salue à ces enseignes. » Les soldats exécutèrent fidèlement leur funèbre mission et par ce cruel et dérisoire message, le cardinal apprit à la fois la perte qu’il avait faite et celle qui allait mettre en deuil la France entière.
Surpris dans sa marche par l’apparition, sur sa gauche, des Anglais qu’il croyait avoir en tète, Jean rebroussa chemin et voulut reprendre sa première position. Pour lui en donner le loisir, les Allemands fournirent une charge vigoureuse, culbutèrent les archers et entamèrent la cavalerie ennemie, mais leurs chefs, les comtes de Saarbruck et de Nassau, ayant été pris, ils furent bientôt écrasés et l’armée anglaise, que rien n’arrêtait plus, arriva aussitôt, guidée par les maréchaux de Warwiek et
de Suffolk, sur les Français qui avaient à peine eu le temps de se reformer.
Le combat commença aux cris de : Montjoie-Saint- Denis ! et de : Saint-Georgc-Guycnne ! Deux ou trois charges rompirent la ligne au centre de laquelle se tenaient le roi et Philippe, son plus jeune fils, qui devait gagner à cette journée le surnom de Hardi , sous lequel il fut toujours connu depuis. La mêlée devint générale. Partagés en autant de groupes qu’il y avait de provinces représentées à l'armée, les chevaliers engagèrent bravement avec l’excellente cavalerie ennemie une lutte si inégale que le généreux Chandos descendit de cheval pour ne devoir la victoire qu’à son propre mérite Les gens d’armes du Bourbonnais et de la Picardie, ralliés autour du duc de Bourbon , les Poitevins avec le vicomte de Rochcchouart , les Bourguignons, les Auvergnats rivalisaient d’ardeur et se ‘défendaient avec une intrépidité digne d’une meilleure destinée. Renversés par les charges que l’on fournissait sans relâche contre eux , frappés de loin, sans pouvoir riposter, par les longues lances et par les (lèches qui pleuvaient sur eux , ils tom-
1 James Cliflon, liist. de Jean Chandos, d'après M. Mazas : Vies des Grands Capitaines, t. III, p. 136.
— loi —
baient en foule sans reculer d’un pas ou ne se rendaient qu’à la dernière extrémité. De tous côtés s’abattaient sur la poussière des bannières et des pennons dont la chute annonçait la mort ou la captivité de leurs maîtres.
Le désordre était tel que Jean de Ghistellcs réussit à délivrer Eustache d’Aubercicourt, et que le preux put rejoindre scs compagnons auxquels il apporta de nouveau le secours de sa vaillante épée. Pendant qu’il rentrait en ligne, James Audley, qui avait fait des prodiges, était grièvement blessé et ses quatre écuyers, après l’avoir retiré de la mêlée, l’avaient désarmé et couché au pied d’une haie pour panser ses blessures '.
Tout le poids de la bataille portail dès -lors sur le roi qui ne combattait plus que pour l'honneur, puisqu’il était malheureusement trop visible que la victoire lui échappait1. Entouré d’une troupe d’élite, des plus grands barons du royaume et des Chevaliers de l’Étoile, Jean , une pesante hache à la main , se couvrait de gloire et s’exposait comme un simple homme d’armes. Les rangs s’éclaircissaient sans cesse à côté de lui, tous ses braves serviteurs, qui se disputaient le mortel honneur
1 Chron. de Froissort, liv. I, part. Il, cli. 41.
* Hist. d'Angleterre, par I.ingnrd, t. IV, p. Iï3.
de le couvrir de leur corps, tombaient à ses pieds : Enfin Geoffroy de Charny qui ne cessait, comme Galon de Montigny à Bouvines, d’agiter l’oriflamme pour rallier les Français épars à la défense du monarque ', succomba à son tour, entraînant l’étendard sacré que ses mains défaillantes n’avaient pas laissé échapper.
La chute de l’oriflamme annonçait la mort ou la captivité du roi : elle fut le signal de la déroute. Les chevaliers qui combattaient encore en s’efforçant de se rapprocher du groupe royal, crurent que tout était fini ; les uns se rendirent ; les autres, ceux qui étaient serrés de moins près, se précipitèrent sur la route de Poitiers où ils comptaient trouver un asile. Le chemin était encombré de fuyards à pied et à cheval que les Anglais, qui les poursuivaient, massacraient sans merci. Pour comble de malheur, les habitants de Poitiers avaient fermé les portes de la ville et assistaient froidement au carnage horrible que l’ennemi faisait de leuis compatriotes au pied même de leurs remparts. La terreur était devenue si grande que du plus loin qu’ils apercevaient un Anglais, les Français couraient lui rendre leurs armes.
i Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. III, p. 139.
Un cite de simples archers qui avaient chacun jusqu’à cinq ou six prisonniers de marque
Les chevaliers, qui avaient eu la présence d’esprit de garder leurs chevaux , durent leur salut à cette précaution, mais ils étaient rares. Tournant autour des fossés de Poitiers, ils se dispersaient dans la campagne et lassaient par la rapidité de leur course les gens d’armes qui entreprenaient de les rejoindre. Ces poursuites isolées donnèrent lieu à deux curieux épisodes qui, à titre de peintures des mœurs chevaleresques, doivent trouver place dans ce récit.
Oudart de Renty, repoussé de Poitiers comme les autres, fuyait à toute bride et déjà il avait parcouru une lieue. Un chevalier anglais qui courait après lui, la lance au poing, lui criait de temps à autre : « Chevalier, retournez, car c’est grand'honte de ainsi fuir ! » Ces apostrophes piquèrent Oudard : il s’arrêta et attendit l’Anglais qui fondit impétueusement sur lui. Se jeter de côté, asséner à son adversaire un violent coup d’épée sur son bassinet et le jeter à bas de son cheval fut pour le sire de Itenty l’alTaircd’un instant. Le chevalier, tout étourdi, était resté étendu par terre ; Oudart le fit prisonnier et
1 Clirou. de Froissait, liv. I, pari. Il, eh. U.
— Ibi —
reprit sa course, emmenant avec lui son captif dont le chroniqueur n’a pas su ou n’a pas voulu dire le nom
La seconde anecdote est encore plus singulière et surtout plus caractéristique, et Froissart s’est complaisamment étendu sur les moindres détails, comme il ne manque d’ailleurs jamais de le faire chaque fois qu’il s’agit de bataille. Le bon chroniqueur, dans le corps d’un clerc, cachait l'àme d’un chevalier.
Un écuyer de Picardie, « appert homme d’armes et sage et courtois durement, » nommé Jean d’Ellenes, qui avait combattu à pied non loin du roi, pensa à se retirer de la bagarre lorsqu’il vit les affaires en si mauvais chemin, et quand il crut que le roi était mort ou prisonnier. Il avait eu l’excellente idée de garder son page auprès de lui, et l’enfant lui tenait un cheval frais qu’il fut heureux d’enfourcher au moment de la déroute générale. Il piqua donc droit à Poitiers et de là se dirigea sur Chàtellerault. Sa manœuvre avait attiré l'attention d’un chevalier anglais, le sire de Berkeley qui , le matin même, avait obtenu du prince de Galles de faire de son pennon une bannière, et qui voulait inaugurer par quelque action d’éclat sa nouvelle dignité. Il avait un
1 Froissart, liv. I, part. H, ch. 43.
excellent cheval et ne doutait point de rejoindre le fugitif, mais il ne voulut permettre à aucun des gens d'armes de sa suite de partager avec lui l'honneur de cette capture, et il quitta le champ de bataille sur les traces du Picard, en défendant expressément qu’on l’accompagnât.
Malgré tous ses efforts, le sire de Berkeley ne pouvait diminuer la distance qui le séparait de Jean d’Ellenes, lui-mème très-bien monté. En vain criait-il à Jean : « Retournez, retournez, homme d’armes, ce n’est pas honneur, ni prouesse de ainsi fuir ! » Jean n’écoutait pas et courait toujours. Mais, quand il se crut assez éloigné pour être certain qu’il n’aurait affaire qu’à l’Anglais seul et que personne ne viendrait au secours du banneret, il se retourna tout à coup, assujettit la poignée de son épée sous son bras, la tenant en arrêt par la lame, en guise de lance, et chargea Berkeley qui l’attendait l’épée haute. Évitant adroitement par un écart de son cheval le coup qui lui était destiné, Jean d’une brusque secousse lit voler à quelques pas le léger glaive de Bordeaux. Berkeley, désarmé et à la merci du Picard , mit pied à terre et alla ramasser son arme, non pas sans doute en marchant « tout le petit pas >» comme le dit le chroniqueur, mais bien certainement en courant de toute sa vitesse. Jean l’avait déjà devancé et , profitant de ce que l'armure
du bannerct était faite pour combattre à cheval, il lui porta un coup terrible qui traversa les deux cuisses et « s’eneousit jusques aux hanches. » Berkeley tomba grièvement blessé, et demanda à Jean son nom. « On m’appelle Jehan d’Ellcnes, — répondit-il — et vous, comment ? — Certes , compain , — répondit le chevalier, — on m’appelle Thomas et suis sire de Bercler, un moult beau chàtcl séant sur la rivière de Saverne en la marche de Galles. — Sire de Bercler, — dit l’écuyer, — vous serez mon prisonnier, si comme je vous ai dit et je vous mettrai à sauveté, et entendrai à vous guérir, car il me semble que vous êtes durement navré. — Je le vous accorde ainsi , — repartit le chevalier, — voirement suis-je votre prisonnier, car vous m’avez loyaument conquis. » Finissant par où il aurait dû commencer, après cette conversation si originale par scs expressions et la position réciproque des deux parties, Jean d’Ellenes prouva que s’il savait faire les blessures il savait aussi les panser : Il retira doucement le fer de la plaie dans laquelle il était resté, la banda du mieux qu’il put, remit en selle son prisonnier cl le conduisit « tout le petit pas, » cette fois on n’aura pas de peine à le croire, à Chitellerault. Après quinze jours de repos et de soins dans cette ville, Jean retourna « en son bétel de Picardie » avec le sire de
Berkeley et l'y garda une année entière. Au bout de ce laps de temps, le bannerct bien guéri , mais infirme pour le reste de sa vie, put revoir, après avoir toutefois payé à son hôte six mille nobles pour sa rançon , la jolie rivière de Scvern , le pays de Galles et ce si beau château auquel il pensait encore en tombant tout sanglant dans les plaines de Poitiers \
1 Citron, tic Froissart, liv. I, part, n, ch. 43.
— * E roj jean pétait nj mort nj pris çe qUî avait 5 achevé d’accréditer cette erreur funeste c'est ■ - ijue personne n'avait songé à relever l’ori- Wf flamme. On ne pensait qu’à jouer des mains. C’était fi! l'honneur de la France que défendait cette poignée de braves dont la valeur excitait même la chaleureuse admiration de leurs ennemis.
A peine eomptait-on encore auprès du roi une quarantaine de chevaliers qui avaient affaire à la plus forte partie de l’armée anglaise. Jean, la tète nue, car son casque était tombé brisé en plusieurs morceaux, tenait avec son bras gauche son fils Philippe serré contre sa poitrine et cherchait la mort qui ne voulait pas de lui. Bien secondé par l’enfant qui ne cessait de veiller sur
lui et l’avertissait de l'approche des ennemis en lui criant: « Père, gardez-vous à droite, gardez-vous à gauche’. » Jean traçait autour de lui un cercle infranchissable de sa redoutable hache qu’il maniait avec une adresse peu commune et qui, à chaque coup, abattait un homme. Les Anglais, jaloux delà gloire de le prendre vivant, arrivaient en foule sur lui, cherchant à l’entourer et lui disaient : « Rendez-vous, rendez-vous, autrement vous êtes mort’. » Mais les plus hardis payaient de leur vie leur témérité; Jean frappait et ne répondait pas.
Cette lutte héroïque, toutefois, devait avoir un terme. Pierre, duc de Bourbon, Jean de Landas, Guichard de Beaujeu, l’évêque de Chàlons, Renaud Chauveau dont le trépas devait rachcler les imprudents conseils, venaient de sc faire tuer à côté de Jean et en le défendant. Le sire
de Pons tomba à son tour; sa chute fut hientêt suivie de celle de Pierre de Clermont. Jacques de la Marche, blessé trois fois devant le roi, ne combattait plus qu’à genoux’. Jean lui-même enfin, atteint au visage do
’ Hist. de France, par M. H. Martin, t. V, p. 153.
1 Chron. de Froissart, liv. T, part, il, ch. U.
3 Vies de» Grande Capitaines, par M. Mazas, t. III. p. 137.
— un —
deux revers d'épée1, vit couler aussi le sang de Philippe; il sentit faiblir son énergie et voulut vivre pour son fils. 11 baissa sa hache, ne s’en servant plus pour frapper mais seulement pour repousser la foule qui le serrait de trop près. Aux sommations réitérées qu’on lui adressait de toutes parts, il répondait par des refus et demandait toujours le prince de Galles. Il ne voulait se rendre qu’à lui seul.
Au moment où l’obstination bien naturelle du roi avait porté à son comble l’irritation de scs adversaires, et où, sans tenir compte de l'honorable scrupule qui l'empêchait de se rendre à un autre qu’à un prince ou un bannerct, ils allaient lui faire un mauvais parti, deux chevaliers suivis d’une petite troupe d’hommes d’armes, tous à cheval , fendirent brusquement la presse et arrivèrent en face du roi1. L’un d’eux, qui était grièvement blessé au bras droit, lui dit en français : « Sire, sire, rendez-vous! » L’accent respectueux de celui qui lui parlait, l’idiome qu’il avait employé attirèrent l’attention du roi qui lui demanda : « A qui me rendrai-je? à qui? Où est mon cousin le prince de Galles? Si je le veois, je
1 Hi.st. de Franco, par le P. Daniel, t. lit, p. «72.
5 Vies dos Grands Capitaines, par M. Mazas, t. III, p. 138.
pu rie roi s. — Sire — répondit le chevalier — il n'est pas ci ; mais rendez-vous à moi , je vous mènerai devers lui. — Qui êtes-vous? — dit le roi. — Sire, je suis Denys de Morbccque, un chevalier d’Artois, mais je sers le roi d’Angleterre, pour ce que je ne puis au royaume de France demeurer, et que j’y ai tout forfait le mien '. » Deux ans auparavant, en effet, il avait été condamné à mort pour avoir tué d’un coup de sa raquette de fer, à la suite d’une querelle au jeu de paume, un gentilhomme que le roi aimait beaucoup, et il s’était réfugié en Angleterre*. « Je me rends à vous, » lui répondit Jean, et il lui tendit son gantelet droit elle tronçon de son épée; mais le bannerel , qui pouvait à peine se tenir sur son cheval, était incapable de prendre les armes du roi. Le chevalier qui l'accompagnait, Engucrrand de Beaulaincourt, était Artésien comme lui, et de plus son cousingermain, car ils étaient fils de deux sœurs ; Morbccque lui laissa l’honneur de recevoir le gantelet et l’épée royale, ce qu’Enguerrand fit avec les marques du plus profond respect1 * 3.
1 Cliron. de Froiasart, liv. I, part. Il, eh. *4.
* Vies des Grands Capitaines, par Mazas, t. III, p. 130.
’ Cliron. conservée h ln bibliothèque de St-Wnast d'Arras, d'après M. Mazas, t. III, p. 139.