‹ La grande guerreChapitre 5 sur 11 · A Z I N G 0 U RT · texte numérisé non relu

A Z I N G 0 U RT

enri IV n’était encore âgé que de quarante-six ans, pourtant de précoces infirmités avaient

déjà ruiné sa robuste constitution et, dans les premiers jours du mois de mars 1413, l’avaient réduit à la dernière extrémité. De fréquentes attaques d’épilepsie, selon les uns ', d'apoplexie, selon les autres1, l’avaient frappé depuis son retour d’Ecosse, et à cela, s'était jointe la lèpre, ce hideux présent que l'Orient avait fait à l'Europe. Henri perdait quelquefois connaissance et demeurait ainsi pendant de longues heures dans un état voisin de la mort. Un jour

1 llist. d’Angleterre, par M. Roujoux, t. Il, p. 231 .

* Note de l’édit, de Monelrelet de M. Bin lion, p. 205.

qu’une de ces crises s'était prolongée plus que d’habitude et que tout son entourage le croyait trépassé, le prince de Galles sortit de l'appartement où gisait son père, en emportant avec lui la couronne royale. Revenu à lui, Henri apprit ce qui s’était passé et entra dans une terrible colère. La soumission du jeune prince , son respect et ses excuses calmèrent le mourant, qui lui demanda avec plus de tristesse que d’amertume : « Beau fils, comment auriez-vous droit à celte couronne, car je n’en eus oneques point? — Mon seigneur, répondit Henri, ainsi que vous l’avez tenue et gardée à l’épée, c'est mon intention de la garder et défendre toute ma vie. — Or, dit le roi , en faites comme bon vous semble : je m’en rapporte à Dieu du surplus auquel je prie qu’il ait merci de moi '. » Puis quelques heures après il expira. C’était le 20 mars.

Si la majorité de la nation n’accordait aucun regret à la mémoire d’Henri IV, l’avénemenl d'Henri V n’inspirait de confiance à personne, et les défauts du père menaçaient de revivre dans le fils. La première jeunesse d’Henri avait bien permis de mettre en lui quelque espérance. Sa valeur avait été remarquée à la bataille de

■ .Giron, île Monutrelft, liv. I, rli. 10».

Shrewsbury où, malgré une large blessure au visage, faite par une flèche galloise, blessure dont il devait conserver toute sa vie la glorieuse cicatrice , il avait contribué par son exemple au triomphe des armes anglaises. Ce premier pas heureux et un âge si tendre 1 dans la carrière militaire avaient remis en mémoire l’héroïsme de son grand-oncle Edouard qui, lui aussi, à peine adolescent, avait gagné à Crécy ses éperons dorés. Le peuple surtout, se plaisait à établir cette comparaison et se flattait de voir renaître au quinzième les beaux jours du quatorzième siècle. 11 est possible qu’en effet la grande armure du Prince-Noir n’eût pas été trop lourde pour les jeunes épaules de son petit-neveu; mais Henri IV perdait en popularité tout ce que gagnait son fils; son inquiétude et sa jalousie s’éveillèrent ; il rappela Henri auprès de lui, l'éloigna des affaires et s’appliqua à effacer celte personnalité qui voulait se faire jour à tout prix. Usurpateur lui-mème , le roi ne voyait que des usurpateurs autour de lui, et la pensée qui le guida dans sa conduite nouvelle ne peut être expliquée que par la crainte où il était que son héritier ne fût destiné à devenir le vengeur de Richard II.

1 11 avait quinze ans, puisqu'il {'tait n{' en 1388, et que In bataille de Slirewshnrv fut livrée le ïl Juillet 1103.

Arn'lé dans 'son essor, détourné do la seule carrière qu’il aimât, Henri employa désormais à faire le mal une activité dévorante qui n'eût demandé qu’un noble but, une direction sage, pour accomplir de grandes choses. Il se jeta à corps perdu dans la débauche et là, du moins, ne rencontra nul obstacle dans la volonté paternelle. 11 s’entoura d’une société dissolue et choisit ses compagnons de, plaisir parmi les hommes les plus décriés de l’Angleterre : ses désordres ne connurent plus de bornes. Libertin, ivrogne, il ne rougissait même pas, disent d’anciennes traditions, de traîner la pourpre royale sur les grands chemins où il se plaisait à dévaliser les passants '. Après avoir été l’idole de scs futurs sujets, il en était devenu l’effroi. Son père s’éloignait de plus en plus de lui et les conseillers de la couronne, les plus grands personnages du royaume, ne craignaient pas, au risque d’encourir son déplaisir, de blâmer sévèrement des écarts qui déshonoraient le sang dont il était issu *.

Telle était la situation lorsque Henri IV rendit le dernier soupir.

Aussitôt après la mort de son père le nouveau roi

1 Hist. d'Angleterre, pur Hume, t. VI, p. 50. * Hist. d’Angleterre, par l.ingard, t. V, p. i.

s'était retiré dans ses appartements et y avait passé le reste de la journée enfermé avec son confesseur, un simple religieux de l’abbaye de Westminster Lorsque le prince reparut, un changement complet s’était opéré en lui : le jeune homme frivole, fougueux, à la parole hardie, s’était transformé en un homme grave, au maintien réservé: le prince de Galles n'était plus, le règne d’Henri V avait commencé.

Ses premiers actes ne démentirent pas la nouvelle attitude qu'il avait su s’imposer. Dès qu’il eut proclamé la paix du roi *, il congédia les compagnons de scs folies et appela auprès de lui les serviteurs de son père, ceux, surtout, qui s'étaient montrés les plus sévères pour lui. D’impie qu’il était auparavant, il tomba dans une dévotion excessive, au point de vouloir convertir lui-mèmc le chef des Lollards, John Oldcaslle, lord de Cobham. II remit en liberté le comte de Mardi, véritable héritier d’Isabelle, femme d’Édouard II cl fille de Philippe IV de France, et, par elle, des droits aux deux trènes de France et d'Angleterre. Pour ce double motif, le comte avait été tenu dans une étroite prison pendant les dix

' Hist. d'Angleterre, par Lingard, t. V, p. 2.

■ Ij: 21 mars. — Rymcr, t. IV, part, il, p. 2t.

dernières années du règne d'Henri 1\ . Col acte de générosité faillit, du reste, lui coûter cher, comme on le verra plus loin. Les Percy, rappelés de leur exil , furent remis en possession de leurs biens et de leurs dignités. 11 fit enfin ensevelir en grande pompe les restes du malheureux Richard II dans l’abbaye de Westminster, et conduisit lui-mème le deuil à la cérémonie des funérailles.

Henri s’était acquis le dévouement inébranlable et la sincère affection du comte de Marcb, qui aurait pu devenir pour la suite un très-grave embarras; les Percy tout puissants étaient au roi corps et âme; la révolte des Lollards lui avait fourni l’occasion d’une cruelle mais incontestable victoire ; le trûne enfin semblait solidement assis sur ses bases et, libre de tout souci de ce côté, Henri tourna ses regards vers la France.

Seul, parmi tous les historiens, Hume prétend qu’au nombre des conseils suprêmes donnés par le père mourant à son fils était celui de déclarer la guerre à Charles VI, afin qu’occupés au dehors, les Anglais n'eussent ni le temps, ni les moyens, ni même la pensée d'exciter des troubles au dedans *, afin aussi qu’une trop longue paix n'affaiblit pas les instincts guerriers que son peuple pos-

1 llist. il'Angli'U'nv, <!<■ Iluinc. t. VI. p. Ci.

séduit alors au suprême degré. Nul ne reproduit ce fait auquel, pourtant, l'autorité de Hume prête une certaine consistance. Personne ne mentionne davantage l’influence qu’exerçait sur le prince l’archevêque de Canlcrbury, Chicheley, très-hostile à la France. La guerre qui devait illustrer son règne ne fut réellement pas pour Henri un legs de son père ; elle fut plutôt le résultat de son ambition personnelle et aussi des souvenirs de la maison d’Yorck dont, en même temps que la couronne, il avait hérité les traditions et la politique.

Une autre cause de la reprise des hostilités entre les deux pays a été l’état de la France sur laquelle il est temps de jeter les yeux.

Le duc de Berry avait repris le gouvernement de Paris dont le duc de Bourgogne s’était vu forcé de sortir, débordé par la populace qu’il avait lui-même déchaînée. Le comte d’Armagnac avait été reçu dans la capitale comme le libérateur de la patrie. Aux Bourguignons on avait arraché leurs emplois pour en revêtir les hommes de l'écharpe blanche. Une tentative de Jean-sans-Peur pour enlever le roi pendant qu’il chassait à Vincennes ayant été déjouée par Juvénal des Ursins et les Parisiens, le duc gagna au pied et se retira dans ses états de Flandre, où il se disposa à venger l’échec qu’on lui avait

l'.Ki —

fait subir. A une démonstration qu'il fit sous les murs tic Paris, le duc de IJcrry répondit par une ordonnance royale, du 17 février (1413), qui le bannissait « comme faux, traître, meurtrier, lui et tous les siens, et abandonné, corps et biens, sans pitié et sans merci. » Le Parlement tout entier s'était associé par une manifestation solennelle à cet arrêt, rigoureux mais bien mérité, et s'était montré en corps dans les rues de Paris, tandis qu’on le criait à tous les carrefours.

Se tenant dès lors pour battu, le duc avait regagné la Flandre en toute hâte, après avoir laissé en passant des garnisons à Compiègne et à Soissons, comme s’il eût marqué d'avance les étapes de l’armée royale. Au mandement qu’il fit à la noblesse de Picardie et d’Artois, pour qu’elle le vint rejoindre à Arras, elle répondit en masse par un refus. On cita le seigneur de Honq, qui obéit au duc sans conditions '. Les autres avaient dit qu’ils serviraient volontiers Jean, pourvu que ce ne fût pas contre le roi et ses fils. Ils allèrent donc grossir les rangs de l’armée que Charles rassembla au printemps (141 4) dans l’Ilc-dc-Francc et à la tète de laquelle il avait résolu de se mettre en personne.

1 Cliron. de Saint-Remy, cli. 37. — Cliron. de Mouslrelet, liv. I. ch. lit.

Le roi prit l'oriflamme à Saint-Denis et le confia à Guillaume Martel, sire de Bacquevillc, car le titulaire de cette charge. Mutin, sire d’Aumont, venait de mourir de la coqueluche ', maladie nouvelle et qui exerçait de grands ravages *. Suivi de quatre vingt mille hommes, Charles alla mettre le siège devant Compiègnc où étaient renfermés Mauroy de Saint-Léger et Hector, son fils, Hugues de Lannoy, Guillaume de Sorel , Martelct du Maisnil, Philippe et Le Bon de Saveuses, frères, et Lionnel de Maldinghen , avec cinq cents hommes d'armes

Après une vive escarmouche entre les Bourguignons et Hector, bâtard de Bourbon, qui leur avait' annoncé son intention d’aller leur « présenter le Mai , » et qui s’était en effet transporté sous les murs de la place avec deux cents cavaliers et autant de fantassins , portant tous sur leur casque une couronne de feuillage et tenant une branche d’arbre à la main \ la garnison demanda à ca-

1 Hist. Je France, par le P. Daniel, t. IV, p. ü97.

1 * Maladie qui tenoist en la teste, dont plusieurs Josnes et vieux moururent. » Cliron. de Saint-Remy, cli. 37.

3 Mém. de Féiiin, p. 38. — Cliron. du Monstrelet. liv. I, eh. Ii5.

* Le lundi 7 mai. — Méin. de Fénin, p. to. — Saiut-Rcmy, cliap. 38 et Montrelel, liv. I, cliap lïti.

pitulcr et le roi la reçut à merci, malgré les vives instances du comte d'Armagnac. Cette maladroite opposition lit encore remarquer davantage que le roi était décoré de la bande d’Armagnac, au lieu de la croix blanche, insigne favori des rois ses prédécesseurs, cl ce fut au bruit des murmures des grands seigneurs que l’on alla investir Soissons.

Enguerrand de Bournonville, Lamon de Lannoy, Colart de Fiennes, Gilles du Plessis, Pierre de Menau et son père, et Guy le Bouleiller 1 n’étaient pas d’humeur à se rendre, et ils firent une défense remarquable, La résistance qu’ils éprouvaient, la mort du bâtard de Bourbon , tué par un vircton qui lui perça la gorge malgré son camail d’acier, redoublèrent l’ardeur des assiégeants et, après un assaut pendant lequel le duc de Bourbon, renversé dans les fossés du haut d’une échelle sur laquelle il combattait, avait été transporté dans sa tente en un si piteux état qu’il ne« connoissoil ne homme ne femme* »,

' Glirou. (le Monlrelet, liv. I, diap. 147. — Chron. de Saiut-Ilemy, chap. 89. — Mém. île Fénin, p. 44; — Juvénal des Grains, — l'Anonyme de Saint-Denis et Berry. — Ils ne sont pas d'accord sur le nom de Pierre de Meuan qu'ils appellent de Mcnon (Mellon?) et disent <'tro tourangeau.

* Cliron. de Saint. Iteiny, cli. 39.

Soissons fut emporté et livré à toutes les horreurs du pillage. Bournonvillc, Pierre de Mcnau qui prit la place de son vieux père et quatre autres furent liv rés au bourreau. Les chroniqueurs s'étendent complaisamment sur les traitements barbares qui furent infligés à la ville et à ses infortunés habitants, et les détails qu'ils donnent sont repoussants.

Ce terrible exemple eut cela de bon, que la plupart des autres villes qui tenaient pour le due de Bourgogne, Bapaume entre autres, se soumirent immédiatement. Un corps de Bourguignons qui venaient en Flandre rejoindre le duc, fut attaqué près de la Sambrect complètement défait par le duc de Bourbon et le connétable d’Albret. Arras investi à son tour résista si bien qu’après un long siège on n’avait encore fait aucun progrès. La disette et des maladies commencèrent à incommoder assiégeants et assiégés ; Jcan-sans-Peur demanda la paix pour la troisième fois et fit appuyer sa requête par la comtesse de Hainaut , sa sœur, par le duc de Brabant et par les députés des trois États de Flandre. Le parti modéré, représenté par le comte d’Alençon et par quelques membres du Conseil ', triompha des irrésolutions du dau-

1 Histoire (le France, par M. II. Mnrlin, l. V, p. 517.

pliin , dépositaire de l'aulorilé souveraine, car le roi était retombé en démence, et qui était enfin décidé à se soustraire à ta tutelle du duc d'Orléans et à l'humeur impérieuse du comte d'Armagnac.

Le duc se soumit à tout ce qu’on exigea de lui : ses ambassadeurs remirent au dauphin les clefs d'Arras ; ils promirent au nom de leur mailre qu’il éloignerait ceux de ses serviteurs qui avaient encouru la disgrâce du roi ; qu’il ne reparaîtrait jamais devant Charles VI ; qu’il ne viendrait pas à Paris sans être mandé par des lettrespatentes scellées du grand sceau et qu’enfin il renoncerait à toute alliance étrangère. Des lettres d’abolition pleine et entière étaient le prix de ces sacrifices.

Les ducs d'Orléans et de Bourbon furent longtemps avant de sc décider à souscrire à ce traité, mais le dauphin, maitre de la situation, parlait en homme qui veut être obéi ; ses ordres étaient péremptoires et les Armagnacs tendirent en frémissant de rage la main aux Bourguignons (4 septembre).

Quand il rentra dans Paris, le dauphin ne portait plus la bande blanche, mais hélas! cet abandon réciproque par les partis des deux célèbres insignes, n’était pas encore l’annonce d’une réconciliation sincère et durable.

Il faut croire, pour l’honneur des parties contrac-

tantes, que la paix avait été signée avec le ferme propos de la faire respecter. Or, si c’était la paix des princes, ce n’était ni celle des seigneurs, ni celle des soldats et des aventuriers. Les troupes, qui avaient été licenciées sans paiement, se répandirent dans l'Ile-de-France , où elles vécurent aux dépens du peuple et comme en pays conquis. Paris, que l’on avait habitué à plus d’égards, mécontent du traité et inquiet de n’avoir pas été consulté, demanda des explications au vieux duc de Berry et s’attira cette réponse d’une hauteur écrasante : « Ce ne vous touche en rien, ni entremettre vous devez de monseigneur le roy, ni de nous qui sommes de son sang, car nous nous courrouçons l’un à l’autre quand il nous plaist, et quand il nous plaist la paix est faite '. »

C’était, selon la belle et pittoresque expression d’un historien , « le crépuscule précédant la nuit d’horreur et de chaos où allait s'abîmer la France *, » et cette nuit funèbre devait durer trente-cinq ans.

Tel fut le moment qu’Hcnri V choisit pour faire revivre les prétentions d’Edouard III à la couronne de^ France.

1 Cliron. de Monatrelet, liv. I, ch. 147.

3 IIUl. de France, par M. II. Mnrlin, l. V, p. 517.

ks historiens anglais et les chroniqueurs contemporains s'accordent à reconnaître Henri Y

pour le plus grand capitaine et le plus profond politique de son siècle; jamais réputation ne fut user mieux justifiée que la sienne. La victoire d’Azineonrt est en effet la preuve la plus éclatante de ses talents militaires et les préliminaires de sa campagne de France furent un véritable chef-d'œuvre de diplomatie.

Il n’est pas même douteux que le projet d’une invasion sur le continent , n’eût germé depuis longtemps dans la tète du souverain anglais. L’exemple de son père, qui n’avait pas su profiter des circonstances si favorables à son ambition, offertes par les luttes intestines dont la France était déchirée, avait pu faire naître en lui le

désir de recueillir la glorieuse succession du Prince-Noir. Henri IV, d’un caractère inquiet et méfiant, mal assis sur un trûnc dont le pied glissait dans le sang, s’était borné à rester vis-à-vis de la France dans une position qui n’était ni une paix solide, ni une guerre déclarée ; il attisait le feu en envoyant tour-à-tour des renforts aux deux parties qui se disputaient la tutelle d’un roi en démence. Henri \, aventureux, avide de gloire et de dangers, ne pouvait se contenter d’un rôle aussi secondaire; il fallait un aliment à cette activité qui n'aurait pas trouvé à s’exercer en Angleterre, où tout était tranquille. Le jour même de son avènement, on peut l’affirmer, Henri avait formé son plan, et il fut une année à le mûrir, en attendant le moment propice, que le triomphe des Armagnacs ne tarda pas à lui fournir. Sa dissimulation fut telle que, le 25 septembre 1413, il concluait avec Charles VI un traité destiné à entretenir le prince dans une sécurité complète à son égard. Le 24 janvier 1414 était proclamée solennellement une trêve d’une année entière, qui commençait le jour de la purification pour finir à la veille du même jour de l’an 1 4 1 î» 1 .

Henri avait réussi : son apparente modération , le

1 Hyinor, édit de La Haye, t. IV, part, il, p. «7.

l*on accueil qu’il avait fait aux ambassadeurs français, le désir qu’il avait témoigné d’entretenir avec Charles des relations amicales, avaient complètement aveuglé les envoyés et, par suite, la Cour française sur ses desseins ultérieurs. Faute d’avoir pu lire sur ce visage de marbre, ils partirent convaincus de sa sincérité.

Tout alla bien jusqu’au début de la campagne contre le duc de Bourgogne, mais alors des bruits de guerre ne tardèrent pas à se répandre; il est certain que Jean avait noué des rapports avec le roi d’Angleterre et qu’il comptait trouver aide et protection chez l’allié naturel de tous ceux qui guerroyaient contre la France. C’était ce qu’on devait redouter par-dessus tout. Rien, pourtant, de définitif n’avait été arrêté entre eux , lorsque, tandis que le roi était à. Arras, avait débarqué une mission anglaise, composée des évêques de Durham et de Norwich , du comte de Salisbury, du lord de Grcy , de John Pelham , chevalier, de Robert Waterton , écuyer, et d’Henri Warc, licencié. Le duc de Berry était seul à Paris1, et il reçut les diplomates avec courtoisie, bien que les propositions qu’ils étaient venus lui apporter fussent d’une insolence sans égale. Henri avait enfin levé le masque ;

1 Juvénnl ilea Urains.

il demandait qu’on lui rendit son liérilagc et que Charles VI lui cédât la place. Comme il devait bien s’y attendre, sa prétention fut immédiatement repoussée, et de la façon la plus méprisante , puisqu’on refusa même d’en faire l’objet d’une discussion \

L’évêque de Norwicli qui portait la parole ' se rabattit alors sur la confirmation du traité de Brétigny, sur la cession de la Normandie, du Ponlhieu, de l’Anjou, du Maine, de la Touraine, de la suzeraineté sur la Bretagne et la Flandre’, le tout sans foi ni hommage; sur le paiement de seize cents livres sterling que l’on prétendait être dues encore de la rançon du roi Jean *, et enfin sur l’alliance de Henri avec Catherine de France*, qui apporterait à son époux deux millions de dot. On remarquera , ce qui concerne cette dernière clause, qu’Henri se bornait à réclamer l'exécution d’une promesse faite et, contrairement au dire de beaucoup d’historiens, il est évident que les ambassadeurs français, lorsqu’ils avaient

1 llist. d'Angleterre, pur Lingard, t. V, p. 10.

* Juvénal des Uisius.

* Hist. de France par M. Henri Martin, t. VI, p. 5'.

4 Hist. d’Angleterre, par Hume, t. VI, p. f.9.

* KHe était née le 27 octobre U00, et avait alors, par conséquent, un peu moins de quatorze ans.

signé lu trcvc, le 24 janvier précédent, avaient été chargés d’offrir au roi la main de la princesse Catherine. Les nombreux actes concernant celte négociation et qui ont été recueillis par Rymcr1, l’établissent d’une manière incontestable.

Quoique l’évèque de Norwich eût pris pour texte de sa harangue le passage de Josué : Venimus vobiscum facere pacem magnam ; quoiqu’il eut entremêlé les termes excessifs de son message des (leurs de rhétorique les plus séduisantes, le duc de Berry, en recevant du prélat la copie de son discours écrit en latin lui répondit : « Que le roy ny monseigneur le dauphin n’ésloicnt en la ville ny au pays, et que sans eux on ne leur pourroit faire aucune responce’. » L’évèque cl scs collègues durent se contenter de cet ajournement évasif et s’en retournèrent à Calais.

Henri assembla aussitôt son parlement , par lettres du 26 septembre. Le 18 novembre suivant, devant les lords et les communes, réunis dans la Chambrc-Pcintc de Westminster, il déclara la session ouverte et donna la parole à Henri Beauford, évêque de Winchester, son

1 T. IV, part II, passini.

* Juvéïml îles L'rsins.

chancelier. Ce prélat, dans lin discours très-long et trèsdiffus, expliqua que l’intention du roi était de recouvrer son héritage, et il termina ainsi que chacun devait s’y attendre, en réclamant des secours de toute nature pour arriver au but que le prince se proposait. Thomas Chauccr, fils du célèbre poète, orateur du parlement, répondit à Févôquc et accorda un subside de deux dixièmes et de deux quinzièmes', mais il affecta de n’avoir pas compris les ambitieux projets d'Henri et il ne parla que de la sûreté et de la défense du royaume, comme s’il se fût agi seulement de se- préparer à repousser une attaque ou une invasion ’.

Au mois de janvier l i l 3, et Charles VI étant de retour à Paris avec tous les princes, une nouvelle et plus imposante ambassade traversa le nord de la France et fit son entrée solennelle dans la capitale. Elle était composée, cette fois, du comte de Dorset, onde du roi, des deux mômes prélats, les évêques de Norwich et de Durham, de Richard, lord de Grey, de Philippe Morgan, et de Richard deHolmc, légistes. Six cents hommes d'armes lui servait d'escorte. Les comtes de Vertus, d’Eu et «le

1 Ilist. d’Angleterre, par Lingurd, t. V, p. 11.

* Tlie batlle of Agincourt, fov Harris Nirliolas. p 6.

Vendôme allèrent recevoir les étrangers aux portes de la ville 1 * et les conduisirent au Temple où leur logement était préparé’.

Charles et ses oncles rivalisèrent d’empressement pour les fêter pendant leur séjour. On donna pour eux un tournois où assistait toute la cour, et où le duc de Guyenne jouta contre le comte d’Alençon, nouvellement créé duc, et le duc d'Orléans contre le duc de Brabant. Il fallut enfin s’occuper de l’objet de leur visite, et les Anglais ayant offert tout d’abord une prolongation de trêve de quatre mois, elle fut acceptée sans observation et signée le 24 janvier par les commissaires français : l’archevêque de Bourges, l’évêque de Noyon, le comte d'Eu et Guillaume Martel , sire de Baequcville, porteoriflamme de France3.

Les négociations s’engagèrent alors sur de nouvelles bases : Henri renonçait à la Normandie, au Maine et à l’Anjou, mais il maintenait scs autres exigences avec une insultante hauteur et les menaces de guerre sc mêlaient aux paroles de paix dans la bouche de scs envoyés.

1 Hist. des ducs do Bourgogne, pnr M. de Barantc, t. IV, p. 205. 1 Citron. ,4c Monstretet, liv. I, ch. Kl.

’ Byrner, t. IV, part, n, p. 103.

Le duc de Berry, au nom du Conseil, offrit la restitution du duché de Guyenne, en y joignant le Limousin, la main de Catherine avec une dot de six cent mille couronnes, qu’il porta ensuite à huit cent sans compter le trousseau cl les joyaux (14 mars'.) Les Anglais refusèrent et partirent pour Londres, avec l’assurance formelle pourtant que Charles VI allait envoyer à son tour des députés à Henri, afin de s’efforcer de s’entendre sur les points en litige.

Sans les attendre, sans même connaitre le résultat de son ambassade, Henri avait fait les préparatifs les plus menaçants. Le 18 mars, quatre jours seulement après la réponse définitive du gouvernement français, il envoya deux écuyers , Richard Clyderow et Simon Flclc en Hollande et en Zélande pour traiter avec des mariniers de ces deux provinces, pour recruter autant de vaisseaux qu’ils en pourraient trouver, et pour engager navires et matelots, en les laissant libres de fixer le terme de leur engagement*. Le 22, il appela aux armes tous les gentilshommes qui lui devaient le service militaire.

Le 7 avril, il rappelle à Charles, dans une curieuse

1 Rymer, t. IV, part, ti, p. 100-109.

* Ibidem. — p. 109.

lettre conservée par Le Laboureur', que l’expiration de la trêve est proche, qu’il avait promis de lui envoyer des commissaires et qu’il est surpris de ne pas les avoir encore vus et de ne pas avoir encore été prévenu de leur voyage. Charles ayant notifié, en échange, le prochain départ des ambassadeurs, dont il envoyait les noms à Henri, ainsi que la teneur du sauf-conduit qu’il demandait pour eux , Henri écrit encore à la date du 15 du même mois; après avoir accordé le sauf-conduit dont il limite la durée, suivant le plus ou moins de bonnes choses que les envoyés auront à lui dire, il termine par des phrases sonores sur le bonheur de la paix , par de pieuses exhortations au roi de France de ne pas la rompre; il lui recommande de ne pas répandre à la légère le sang chrétien, de songer à l’éternité et au moment où il lui faudra rendre un compte fidèle et terrible de ses actes.

Les deux lettres que Juvénal qualifie de « douces et humbles » sont le modèle le plus accompli d’hypocrisie ci de duplicité qu’il soit possible de trouver dans l’histoire. Henri proteste de ses intentions pacifiques, et de la même main qui a signé ces missives en apparence amicales, il vient de signer un ordre, à deux de ses scr-

• Ilist. <le diarU'S VI, t. II, p. 093-095.

— Ül5> —

gents d’armes, Nicolas Mauduit et ltobert Spellowe, d’arrêter et de conduire dans les ports de Southampton et de Winchclsca , pour le 8 mai , tous les navires tant anglais que français du port de vingt tonneaux et audessus qu’ils pourront réunir'. 11 donne l’assurance la plus formelle que s’il réclame des droits légués par ses ancêtres, ce n’est pas à son ambition personnelle, mais bien au vœu de scs peuples qu’il obéit, et cependant Thomas Chaucer lui avait déclaré en plein parlement que loin d’aspirer après des conquêtes étrangères, l’Angleterre demandai! avant tout à garantir l’intcgrilé de son territoire. Pouvait-il donc se prendre au sérieux , quand il parlait deees prétentions surannées dont le bon sens public avait déjà fait justice et que les souverains scs successeurs ont eu la faiblesse de conserver jusqu'aux jours voisins des nêlres? On a attribué la rédaction des deux lettres où les paraboles et les citations des Saintes Écritures ne sont pas épargnées et où le roi prend souvent le ciel à témoin de sa sincérité, à son chancelier le cardinal Beaufort.

Henri ne se faisait aucune illusion sur le résultat des négociations qui allaient être entamées de nouveau; pro-

i Rymer, t. IV, part », j>. f 10.

filant du délai que lui laissait l’arrivée des ambassadeurs dont le sauf-conduit venait d’être expédié, il convoqua le même jour à Westminster un grand conseil composé de seize pairs ecclésiastiques et de vingt-sept pairs laïques Le chancelier communiqua aux assistants les résolutions prises par le dernier parlement et l’intention du roi de s’embarquer en personne afin de conquérir la France. Henri remit ensuite ses pouvoirs à son frère, le duc de Bedford, lui confia le gouvernement de l’Angleterre en son absence, et nomma pour l’assister l’archevêque de Canterbury, les évêques de Winchester et de Durham, le comte de Wcstmoreland , le prieur de l’hôpital, les lords de Grey, de Ruthin , Berke'ey, Powis et Morley ; le comte de Wcstmoreland, les lords Mauley et Dacre reçurent le commandement des frontières d’Écosse, et les forces dont ils pouvaient disposer furent ainsi réparties : deux cents lances et quatre cents archers pour les frontières de l’Est et de l’Ouest ; cent lances et deux cents archers pour celles du Sud et du pays de Galles; cent cinquante lances et trois cents archers pour Calais et ses environs et pareil nombre pour le service de la mer*. On détermina les conditions du service militaire; la solde

1 Rymer, (. IV’, pari, u, p. 1 12.

1 The baille of Agincourt by Ilorris Nicholos, p. 20.

d’un duc devait être, par jour , de treize shillings; celle d’un comte de six shillings huit deniers ; celle d’un baron de quatre shillings; celle d’un chevalier de deux shillings ; celle d’un écuyer ou d’un homme d'armes ordinaire de douze deniers et celle d’un archer de six deniers*. Un duc devait avoir cinquante chevaux, un comte vingt-quatre , un baron seize, un chevalier six , un écuyer quatre, un archer un. Ils devaient tous recevoir un quartier d’avance et, en signant le contrat d’engagement , chaque troupe de trente hommes d’armes percevait cent marcs à titre de prime supplémentaire*.

Avant de réunir son Conseil, le roi avait pris d’autres mesures de détail qui témoignent autant de sa prévoyance que de son infatigable activité. 11 avait ordonné aux capitaines des vaisseaux : la Trinité-Royale, qu’il devait monter, la Catherine, le Nicolas, la Petite-Trinité, le Gabriel, et la Petite-Marie, de faire la presse pour compléter leurs équipages. A Robert llunt, il avait enjoint

* The bnttlc of Agiucourt by Harris Nicholas, p. 29.

* Ilist. d’Angleterre, par Lingard, t. V, p. 13. — Ujmer a réuni un grand nombre de ces contrats, pleins de curieux détails, mais qu’il serait trop long d’énumérer ici. On les trouvera dans l’édit, delà Haye, t. IV, part. U. passim. — On s’en servira pour relever le nom des gentilshommes qui accompagnèrent Henri V en France et qui combattirent avec lui & Azincourt.

de se procurer par le même moyen des charpentiers, des forgerons, des voitures et des chevaux pour les traîner. Un autre chevalier était chargé du fer pour ferrer les chevaux du roi ; un autre encore devait faire la presse des maçons. Henri ne négligea pas non plus de s’occuper de la sûreté du royaume et il créa à ce sujet une nouvelle organisation militaire qui a quelque analogie avec ce que l’on appelle aujourd’hui Garde Nationale. Les principaux barons de chaque comté durent réunir immédiatement tous les hommes valides, les divisèrent en compagnies et leur distribuèrent' des armes *.

Restait enfin la question d’argent, l’une des plus importantes , l’un des problèmes les plus difficiles, qu'Henri résolut avec une admirable habileté et un plein succès. Les fonds votés par le parlement, quoique très-considérables, étaient loin de suffire et ne couvraient même pas les avances qu’il fallait faire à l’armée avant son entrée en campagne. Le roi s’adressa au peuple , en faisant vibrer les cordes de l’amour-propre national, et sir John Pelham et William Esturmy, chevaliers, parcoururent l’Angleterre la proclamation royale à la main *. Cet expé-

1 Tliebattle of Agiucourt, by Harris Nicholas, p. 40 et suit.

* Uymer, t. IV, part, il, p. 119.

(lient produisit de grosses sommes, mais ne put combler le déficit. Henri eut recours alors à un moyen suprême. Il mit en gage la couronne de Richard II ; il donna aux hommes d’armes en nantissement de leur traitement ses propres joyaux , scs colliers, ses bagues, ses bracelets et jusqu'à sa vaisselle '. Quand il n’eut plus rien, il fit briser une couronne que l’on connaissait sous le nom de Couronne Henri *, et chacun de scs morceaux servit encore à contenter un grand nombre de gentilshommes. « Tellement, — dit un historien anglais — était grande l’estime dans laquelle on tenait la parole royale ’. »

Si ces sacrifices avaient été pénibles pour l’orgueil du prince, ils avaient du moins porté leur fruit et le but que l’on s’était proposé était atteint. Les premières dépenses payées, il restait au roi cinq cents mille nobles d’Angleterre pour faire face à toutes les éventualités *.

(À*, fut le 18 juin que le roi partit de Westminster pour Soulhampton où rendez-vous avait été donné à

* On lira aux pièces justificatives (K), le détail de ces prêts et engagements qui forment un véritable inventaire des joyaux de la couronne d'Angleterre à cette époque.

* l.a Corowne Henry. — Ryiner, t. IV, part, il, p. 130.

The battlo of Agineourt, hy Harris Nicholas, p. 45.

* Clifon. de Moustrelet, liv. I, cli. 146.

l’armée. 11 traversa Londres en grande pompe, accompagné par le lord-maire et par une foule immense de peuple, fit ses dévotions à Saint-Paul et à Saint-Georges en offrant de riches présents à ces deux sanctuaires, prit congé de sa belle-mère Jeanne, fille de Charles-le- Mauvais, roi de Navarre et se mit en marche pour Winchester II apprit là qu'enfin les ambassadeurs français étaient débarqués et il s’y arrêta pour les recevoir*.

Les préparatifs du roi d’Angleterre, accomplis sans mystère, avaient duré deux mois environ et le gouvernement français en avait été informé dès le début. Juvénal des Ursins et Monstrclet l'affirment de la manière la plus positive. Rien n’avait pu jusqu’alors tirer le Conseil de son incroyable apathie, et ce n’est qu’aprèsla réception du double message d’Henri que la question fut sérieusement prise en considération, sous les auspices du dauphin aux yeux de qui la lumière commençait à se faire. On fit choix de l'archevêque de Courges comme principal ambassadeur, choix heureux, car il passait pour homme aussi intelligent qu’habile orateur, et on lui ad-

1 Et veuve <ic Jean, duc <le Bretagne. Elle avait épousé Henri IV en 1403, et mourut sans avoir eu d'enfants de lui, le 10 juillet 1 437.

- XI. Mazas, t. IV’, p. 417, par une ine.vpliratde erreur, plaee le théâtre de toute cette seine, qu'il uc reproduit pas d'ailleurs, il Westminster.

joignit le comte de Vendôme, grand maître de lu maison du roi, le comte de Tancarville, le baron divry, le sire d'Offémont, le sire Braquet de Braqucmont, le sire de Rossay, maître Jean André, conseiller et secrétaire du roi, maitrc Gontier Col, et maître Jean de Yillebrème, tous deux conseillers du roi , avec une suite de quatre cent quatre-vingt-deux personnes '.

La légation s’embarqua à Calais, débarqua à Douvres, gagna Canterbury où elle trouva les officiers du roi d’Angleterre qui étaient venus au-devant d’elle pour lui faire honneur, et, sous leur escorte, arriva à Winchester par Rocheslcr et Londres *. Le 1er juillet les Français furent admis en présence d'Henri, qui, un peu souffrant, les reçut à demi-couché sur un carreau de velours ’, et entouré de ses frères, les ducs de Clarence, de Bedford et de Gloceslcr, et des grands officiers de sa maison. La première entrevue se passa en civilités réciproques et aucun mot de politique ne fut prononcé de part et d’autre.

* Rymer, liv. IV, pari, il, p. III. — Monstrelet, qui fait autorité, dit 3S0 « chevauclicurs » en tout ; mais les pièces de Rymer sont officielles.

* .Monstrelet donne exactement cet itinéraire. Il est, avec Juvénal des Ursius, celui qui a fourni les détails les plus circonstanciés sur cette dernière tentative de négociation.

5 Ilist. des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. VI, p. 417.

Henri ne pouvait oublier les égards qui avaient été témoignés à ses derniers envoyés et il s’efforça en celle circonstance de ne pas se laisser vaincre en courtoisie par celui qu’il commençait à appeler : son adversaire de France.

La première semaine fut toute entière consacrée aux banquets, aux réjouissances, aux cérémonies de toute sorte, et le 11 ouïe 12 juillet seulement, pour la première fois, les ambassadeurs, réunis au Conseil d’Angleterre, commencèrent à discuter la question du mariage projeté entre Henri et Catherine de France. Le peu d’importance du douaire que le roi comptait constituer à sa future femme, souleva tout d’abord des difficultés et donna lieu à d’assez vives réclamations*. On se sépara sans avoir rien conclu pour se retrouver le soir à la table du roi *. Trois jours apres, le 14, en présence d’Henri, les Français renouvelèrent les propositions faites par le duc de Berry au mois de janvier, en y ajoutant la promesse d’un supplément de quarante mille couronnes d’or, et demandèrent, au nom de Charles VI, comme preuve de la sincérité du prince anglais, le licenciement de l’armée réunie

1 Ilia, de Charles VI, par Le Laboureur, t. Il, p. SUS. 1 Clirou. de Monstrelet, liv. !, ch. Mil.

à Southampton Henri parut goûter le discours de l'archevêque de Bourges et remit sa réponse au surlendemain.

Le 16 juillet, le chancelier, évêque de Winchester *, reprit une par une les offres des Français mais en les dénaturant de telle sorte qu’il s’attira une virulente apostrophe de l’archevêque de Bourges ; sans s’y arrêter, il développa ensuite l’ultimatum de son maître : la fixation immédiate du jour où Catherine serait remise à des députés nommés ad hoc ; l’investiture des territoires cédés ; le paiement de la dot , des joyaux et du supplément en numéraire avant le 30 novembre. A ce prix, Henri accordait une trêve de cinquante ans pendant laquelle ou réglerait d’une manière définitive ses rapports avec les rois de France, et on prononcerait en dernier ressort sur le plus ou moins de validité de scs droits. Les ambassadeurs atterrés , ayant essayé en vain de démontrer qu'un si bref délai pour l’exécution des diverses conditions était trop insuffisant, qu’il fallait du temps pour réunir des sommes aussi considérables, qu’ils n’avaient enfin

1 Cliron. de Monstrelet, liv. I, ch. 146.

1 Monstrelet dit : l'archevêque de Cantorbie (Canterbury), mais il est plu» probable que ce fut, selon l'usage, le chancelier qui expliqua aux ambassadeurs les iutentions du roi.

mission de rien décider de semblable sans en référer à leur gouvernement, le roi prit la parole et confirma en quelques mots le discours de son chancelier ; puis, apres une violente réplique de l'archevêque de Bourges, qui, outré de tant de mauvaise foi, ne garda plus aucun ménagement et défia le roi en propres termes, Henri congédia les ambassadeurs en leur disant qu’il les suivrait de près \ Ils retournèrent à Paris et remirent au duc de Guyenne devant le Conseil assemblé, la relation écrite de leur mission.

A peine furent-ils partis que le roi s’en fut à Southampton d'où il envoya au concile de Constance, à l’empereur et à tous les princes de la chrétienté, des copies du traité passé entre son père et Charles VI relativement à la restitution de la Guyenne à l’Angleterre, et d’où il data encore quelques ordonnances louchant le voyage projeté, une, entre autres, qui enjoignait aux chevaliers et aux hommes d’armes de se pourvoir de trois mois de vivres, et de se tenir prêts à s'embarquer le 1er août pour le suivre *.

1 Cliron. de Monstrelet, liv. I, cli. Ht>. — Juvénal des Crains. — Cliron. de Saint-Remy, ch. 55.

* Ordonnances des îO et 2i juillet. — Rynier, t. IV, part. H, p. 137 et suiv.

Il fit ensuite son testament au bas duquel il écrivit de sa propre main « telles sont mes dernières volontés, signées par moi, II. R., (Henri, roi,) Dieu et lady Marie aient pitié de moi ! » Plusieurs grands seigneurs suivirent son exemple ; il faut citer lord llcnry Scroop et le duc d’Yorck, dont Rymer a rapporté les testaments avec celui du roi \

Le séjour du roi à Southampton et dans les environs fit bâter l’arrivée des retardataires. De toutes parts affluèrent des compagnies de gens d’armes, des chevaliers accompagnés de l'élite de leurs tenanciers. Beaucoup d’entre eux étaient inconnus à Henri qui avait, pour tous, les paroles les plus bienveillantes, l’accueil le plus llaltcur. 11 ne se départit qu’une fois de sa courtoisie de commande et dans des circonstances assez curieuses pour mériter d’ètre rapportées ici.

On présenta un jour au roi un gentilhomme qui était venu, avec vingt hommes bien équipés*, lui offrir ses

1 Rymer, t. IV, part, a, p. 131, 138 et 145.

* Et non pas 1Ï0, comme le dit M. Mazas, qui a poétisé cct épisode et imaginé une conversation entre le roi et sir Olaudyne, dont le manuscrit de la bibliothèque harléienne ne dit pas un mot. M. Mazas est souvent inexact dans son livre, d'ailleurs très-attachant, des Grands Capitaines du moyen-âge. On y relève de nombreuses erreurs, des confu-

services. Ce chevalier s’appelait William Olandync s il avait eu un passé fort orageux. Quoique marié , il était allé s’enfermer dans un monastère pendant que sa femme prenait le voile dans un couvent ; mais, tandis que celleci restait fidèle à des serments sacrés, Olandync, bientôt fatigué d’une vie pour laquelle il n’était réellement pas fait, avait jeté le froc aux orties, après un mois de claustration, sous l’inspiration du diable, ennemi de toutes les vertus, dit le pieux chroniqueur, et avait de nouveau endossé le harnais de l’homme de guerre ; il y avait été autorisé, il est vrai, par une dispense du pape. Mais le dévot Henri, plus religieux que le chef même de la religion dont il faisait profession, jeta les hauts cris avec un zèle trop ardent pour n’étre pas étudié, quand on l’eut renseigné sur le compte de sa nouvelle recrue. Il refusa formellement d’admettre ce mécréant dans les rangs de son armée, et Olandync, furieux d’une insulte si peu méritée, s’embarqua avec ses vingt hommes pour la France, et alla offrir ses services au dauphin. Il fut tué plus tard à Azincourl en combattant contre scs compatriotes '.

sions de dates, de uoms, de faits mime, et scs récits uc doivent être souvent acceptés que souâ bénéfice d’inventaire.

1 The baille of Agincourt,by Harris Nicholas, p. 09.

Il faut convenir, avec ('historien qui rapporte celle anecdote, qu’une piété si outrée, succédant à tant de désordres, ne dénotait pas chez Henri la conviction sage et sincère d’un fervent catholique : cela ressemblait fort à de l’hypocrisie, et une telle appréciation sortie de la bouche d’un Anglais a bien son importance , surtout quand il s'agit d’un des héros dont l’Angleterre s'est toujours montrée le plus fière.

On sera confirmé dqns celte opinion par la lecture de la lettre qu’Hcnri adressa de Southampton à Charles VI, au moment de mettre à la voile pour l'expédition de* laquelle il devait retirer tant de gloire et de profit. Dans un langage ampoulé et mystique où il compare son adversaire et lui-mème à Loth et à Abraham, il maintient ses prétentions en s’appuyant sur le Deutéronome et les Évangiles, adjure Charles de lui restituer une couronne et un royaume qui lui appartiennent légitimement et proteste enfin qu’il lui serait bien plus agréable de vivre heureux et tranquille avec sa jeune et belle cousine Catherine que d'allumer le flambeau de la guerre. (28 juillet.)

1 Monstrelet et Des Drains, qui rapportent tous deux eette lettre, lui assignent deux dates différentes ; le premier la place nu 5 août elle second nu ÏR juillet. Nous croyons avec les historiens anglais que celle

— nu —

Cette missive, écrite en latin, fut portée à Paris par Antilope, poursuivant d'armes, ou par Exetcr, l’éraut du roi et fut soumise au Conseil. Charles, indigné, répondit lui-même , car il jouissait alors de toute sa raison ; sa lettre, courte et digne, contenait seulement qu’il avait la consolation d’avoir épuisé avant d’en venir à de telles extrémités toutes les voies de conciliation, et que si le roi Henri débarquait en France il saurait bien l’en chasser 1 ; puis il fit signifier au héraut d’aller rejoindre son maître.

On assure qu’au message de son père le dauphin joignit une caisse remplie de halles, de raquettes et de tamis, en disant que c’était pour le roi et pour ses lords et qu’il leur conviendrait mieux de s’en servir que de venir tenter de conquérir son héritage, car ils étaient trop

dernière date est la véritable, car elle coïncide avec la découverte du complot du comte de Cambridge, dont le procès et la condamnation si rapides, n'auraient pas laissé A Henri la liberté d'esprit nécessaire pour libeller un défi d'une forme aussi nouvelle.

1 Juvénal des Ursins etl.e Laboureur (t. II, p. 1010,) sont les seuls qui parlent de cette réponse et qui la reproduisent ; Monstrelct et Saint- Retuy assurent au contraire que le roi se serait borné à dire au héraut qu'il aviserait et A le renvoyer tout de suite, ce qui eût été , après tout, arriver A la même conclusion par un moyen différent.

jeunes pour cela Henri, piqué au vif, s’écria en recevant des mains de son envoyé le cadeau dérisoire du dauphin qu’il acceptait les balles que le jeune prince lui offrait, mais qu’il en lancerait à son tour de si pesantes, que les portes de Paris ne seraient pas assez fortes poulies renvoyer. Cette bravade, arrachée à la colère et acceptée comme telle, n’était, hélas l qu’une tj-op cruelle prophétie. La garnison d'Harfleur et la noblesse française à Azincourt ne devaient que trop tôt apprendre quel beau joueur était Henri V et avec quelle adresse il conduirait la terrible partie dont la couronne de France était l’enjeu.

Mais au moment où Henri se disposait ainsi à conquérir des royaumes, se formait dans sa propre famille, pour lui ravir scs États, une conspiration dont voici l’histoire en quelques mots :

Le duc d’Yorck, oncle de Richard II et frère du duc de Lancastre, avait laissé deux fils, dont l’ainé, Richard,

1 The hatUe of Agiucourt, liy Harris Nieholas, p. 8 et suiv. — Bien qu'aucun chroniqueur français n'ait enregistré ce détail, ou le trouve dons les chroniqueurs anglais Otterhourne, F.lnham, Rapin-Thoiras et d’autres encore, Il est trop dans le goût du temps d'une part et, de l’autre, trop injurieux à Heuri V pour qu’ils n'aient pas cherché à atténuer le fait s'il n'avait été public et exactement vrai.

venait d’être récemment créé comte de Cambridge, il avait épousé la sœur du comte de Mardi cl fut devenu après son beau-frère l’héritier de ses droits. Le comte avait fait complète abnégation de sa personnalité, mais il était permis de supposer qu’une révolution en eut fait un roi, et cette révolution, Cambridge, ambitieux cl remuant, s'était chargé de la provoquer. Cambridge s’était entendu avec Thomas Grey de Hcton , chevalier northuinbrien ', pour réunir un corps de troupes, avec Henri de Percy qui était toujours en Ecosse et avec Thomasdc Trumpyngton qui représentait encore Richard. On avait tout dévoilé à Scroop de Masham, lord-trésorier, le seul des compagnons de scs folies passées que le roi eût gardé auprès de lui et à qui il témoignait une confiance et une affection sans bornes. Scroop avait gardé le silence et, s’il n’avait pas promis son concours aux conjurés, il n’avait du moins révélé à qui que ce fût leurs criminels desseins. 11 prétendit devant ses juges qu’il n’avait agi ainsi que pour découvrir tous les fils de la conspiration et l’écraser d'un seul coup.

11 fallut enfin instruire le comte de March des projets que l’on avait sur lui, et on prétend qu'épouvanté de

' Hist. d'Angleterre de Lingard, t. V, p. 17.

ce qu’il avait entendu, il serait allé tout découvrir au roi. Ce point n'a jamais été entièrement éclairci ; il est constant seulement que le comte reçut d’Henri des lettres d’abolition , le 7 août, mais les termes en sont si vagues qu’ils ne permettent pas de conclure'. L’histoire n’a d’autre lumière pour se guider dans cette obscurité que la déposition du comte de Cambridge, mais elle pouvait n'ôtre motivée que par son désir de perdre avec lui celui pour qui il s’était perdu. Quoi qu’il en soit, Grcy de Heton , Cambridge et Scroop de Masliam , furent arrêtés et enfermés dans le château de Southampton. Sir John Popham, qui en était gouverneur, ayant le soir même déclaré que les trois accusés lui avaient fait séparément l’aveu de leur culpabilité, Grcy comparut devant un jury tiré des Communes et composé par le sort *, fut condamné et subit aussitôt sa peine. Il fut décapité au lieu d’ètrc pendu, voilà tout ce qu’il obtint de la clémence royale Ses complices, pairs du royaume, réclamèrent le privilège auquel leur dignité leur donnait droit. On rassembla, au nombre de dix-huit, tous leurs collègues présents à l'armée ; le duc d’Yorek s’abstint et se fit remplacer par le

1 Hymer, t. IV, pari, n, p. 143.

* llist. il' Angleterre, par llmne, t. VI, p. 72.

5 Hi et. d’Angleterre, par I.ingard, t. V, p. 17.

comte de Dorset ; le comte de March, moins scrupuleux, siégea avec les autres et le pardon qu’il avait obtenu du roi fut peut-être le prix de son vote. Déclarés coupables, les accusés furent condamnés à l’unanimité. Ils présentèrent au roi un recours en grâce qui fut repoussé, et comme Henri était pressé de s’embarquer, l’exécution suivit de près la sentence. Le 5 août leurs tètes tombèrent sous la hache du bourreau ; celle de Scroop fut envoyée à Yorck et plantée sur une des portes de la ville ; le sang royal qui coulait dans les veines de Cambridge épargna à ses restes cette suprême profanation '.

Rien ne retenait plus Henri dont l’impatience s’accroissait de tous les délais que nécessitaient les derniers préparatifs. 11 profita du peu de jours qui lui restaient pour promulguer encore deux ordonnances : l’une qui conférait la régence à Bedford (le 11 août) ; l’autre qui ordonnait au lord-maire de Londres d'apporter tous ses soins à maintenir la tranquillité dans la ville pendant

1 Plusieurs écrivains contemporains ont affirmé que les conjurés étaient d’accord avec la France qui, comme arrhes du marché, leur avait envoyé un million. Il faut dire que tous ees écrivains étaient anglais et créatures d’Henri V, ce dont on s’aperçoit facilement au ton qui règne dans leurs ouvrages (Goodwyn-Lydgate, — Cottouian Mss. Claudius A. cité par Harris Nicholas, p. 77-78).

l'absence du roi et à rappeler, pour l’aider à y parvenir, tous les aldermenn absents

Le 1U août le roi monta à bord de la Trinité et fit ferler la plus haute voile du grand-mât *. L’armée n’attendait plus que ce signal pour s’embarquer. Le lendemain, 1 1 août, la flotte leva l’ancre et un vent favorable la poussa rapidement dans la Manche. Elle était encore en vue des eûtes, lorsqu’un terrible accident faillit réduire à néant ces vastes préparatifs, si chèrement payés et sauver la France en rejetant pour longtemps, pour toujours peut-être, Henri en Angleterre. Les vaisseaux, très-nombreux, n’avaient pas encore eu le temps de se déployer et voguaient serrés les uns contre les autres à la suite de la Trinité qui portait l’ctendard royal. Le feu éclata tout à coup sur plusieurs points à la fois et jeta dans la flotte un désordre et une épouvante indicibles. Grâce à la promptitude que mirent les capitaines a

i Rymer, t. IV, part. If, p. 141-145.

s Mrs. de la Bihl. Cottonienne contenant le récit de l’expédition de Henri V. Tl puruit avoir été écrit par un des chapelains du roi, qui raccompagna pendant toute la campagne, et en fut témoin oculaire depuis le siège d’IIarüeur jusqu’à la bataille d’Azineourt. Nous emprunterons des détails tout-à-fait nouveaux et inconnus en France, à ce chroniqueur dont Ilarris Nicholas a traduit en anglais d’importants extraits pour les intercaler dans son travail sur Aziucourt.

s’écarter de chaque foyer d'incendie, on n’eut à déplorer que la perle de trois des plus gros navires, mais la coïncidence d’un si fâcheux événement avec le départ du roi, pour une expédition en définitive fort aventureuse, contre un puissant royaume qui pouvait mettre en ligne des forces dix fois supérieures et où le patriotisme avait déjà enfanté des miracles, frappa tous les esprits comme uu présage de sinistre augure. L’entourage d'Henri s’en émut et lui conseilla de renoncer, pendant qu’il en était temps encore, à une entreprise qui s’annonçait sous d’aussi défavorables auspices Le roi résista et ne voulut rien entendre. Avait-il, lui aussi, la foi aux présages et lui avait-il suffi, pour être rassuré, de voir des cygnes se jouer sur les flots autour de son vaisseau * ? Toujours est-il qu’il ordonna de pousser en avant et que rien, dès lors, qui fût digne de remarque, ne signala plus le reste de la traversée.

Les forces dont disposait le roi d’Angleterre étaient plus imposantes en apparence qu’en réalité. Les divers historiens, tant anglais que français, ne sont pas d’accord sur l’importance de sa flotte^ue l’on peut évaluer à

' Gliroii. Je Saint-Remy, ch. SG.

* TIk; hattle of Agim-ourt, liy Harris Nicholas, p. ÎGô.

environ douze ou quatorze cents voiles, sans compter encore une centaine de navires qui, partis de divers points du littoral, n’avaient pu rallier à temps et qui suivaient à quelques lieues en arrière : en tout donc quinze cents vaisseaux jaugeant de trente à trois cents tonneaux Sur ces quinze cents vaisseaux étaient répartis trente mille hommes, divisés à peu près ainsi qu’il suit : deux mille cinq cents chevaliers, tant bannercts que bacheliers et écuyers ; cinq mille archers à cheval ; cinq mille archers à pied et un millier d’artisans de toute espèce, tels qu’armuriers, peintres, forgerons, charpentiers, maçons et cordonniers : on comptait aussi parmi eux des mineurs et des canonniers ’ ; c’est-à-dire, avec les archers, dix à douze mille hommes. Or, si l'on

considère que chaque lance représentait deux ou trois

hommes, quelquefois plus, que l'archer à cheval était suivi d'un valet à pied ou coutillier bien armé, on arrivera facilement au chiffre de trente mille qui vient d’ôtre énoncé. Monstrclet compte autrement et arrive à un ré-

1 La chron. manuscrite anglaise dit t,500 en tout. Saint-Remy (ch. 56) dit 800 et Monstrelet (chap. 119) 1600. Les historiens anglais modernes, tels que Lingard, par exemple, qui u traité avec soin cette période, ont adopté le même chiffre que nous.

,* The balUe of Agincourl, by Harris Nieholas, p. 85.

sultat plus élevé ; il parle en effet de « six mille baeinets 1 et vingt-quatre mille archers, sans les canonniers et autres usant de fronde et engins dont ils avoient grande abondance * ; » c'est-à-dire déjà trente mille hommes de troupes régulières, plus des frondeurs, des canonniers et des valets armés à la légère. Saint-Rcmy et Wavrin , plus modérés, parlent de seize à vingt mille combattants, et encore n’affirment-ils rien : Ils ne le savent que par ouï-dire, « comme on disoit » ont-ils soin d’ajouter*. Quant à Ju vénal des Ursins, chroniqueur bourgeois, écho des bruits de la capitale, il répète ce qu’il a entendu dire autour de lui : scs nouvelles viennent de loin et ont fait bien des bouches avant de lui parvenir ; aussi n’est-cc plus de vingt ou de trente, mais de quarante-six mille hommes qu’il s’agit, avec un « peuple sans nombre, avec grosse artillerie, bombardes, canons et gens se conoissant en armes. »

L’élite de la noblesse du royaume avait tenu à honneur d’accompagner le roi , et , bien que la liste en soit longue.

< Coiffure militaire particulière au gentilhomme ou à l'homme d'armes à cheval. — C’est la partie pour le tout.

* Chron. de Monstrelet, liv. I, ch. 149.

5 Chron. de Saiut-Kcmy, ch. 54. — Ghrou. de Wavrin, part, v, liv. I, ch. 5.

on aimera sans doute à la trouver ici en entier d’après les documents les plus authentiques et pour la plupart entièrement inconnus en France. Puisque les chroniques ont été si exactes à dresser le martyrologe des vaincus, précieux à l’histoire de tant de familles françaises, n’eslil pas juste de faire pour l’Angleterre ce que Monstrelet et les autres n’ont fait que pour notre pays, et de publier également le catalogue non moins précieux des vainqueurs ?

On remarquait donc dans l’armée anglaise1 les ducs

1 Cette liste ne comprend que les ducs, comtes, barons et chevaliers. Voici celle des écuyers et des gentilshommes d’un rang inférieur : John Agarslon, Nicolas Alderwieli, Nicolas Alderworth, Trustai! Andertoii, Thomas Apurlon, John Alsoo, John Asenhutl,John Ask, Robert Ashlield, Nicolas Ashton, William Athirton, Roger Ranastre, John Banystre, John lîauk, Randulphe de Barton, Olivier et Gilbert de Barton, Walter Beauchamp, William Bedilz, John Bell, John Blacket, William Blakcbourne, James Bloiint, Adam et Henri Bhmdell, Thomas Bold, Robert Bolton, Nicholas et Thomas Bowel, William Bradshaw, William Brancepath, William Brokesby, Henri llromley, Robert Bruce, Thomas Burcestrc, John Burgli, William Burgoyne, John Butillcr, William Castellaine, Thomas Chaucer, John Chelewode, John Cheyne, John Clomont, John Clyfford, John Coneway, John Covyn, William Courtenay, Jolm Ilurward, Jolm Ehnham, Thomas Eston, John Esmoiid, Richard Ellou, John l'aslaltf, Stephen Ferrour, David Game, Richard Gardemewe, Robert Gloucestre, Jolm Grau, Andrew Grey, Richard Holsliam, William llardgrave, Stephen Hatfcld, Richard Hay, Nicholas Haywode, Robert Helyou, John el Thomas Ap Henry, Robert Heton, William Hodilston, Jacoli Ho-

de Cl u rente, de Glocester et d’Yorck ; les comtes de Dorset, de Salisbury, Mareschal, de Marseh , d’Arundcll, de SufTolk, d’Oxford, de Huntington, et de Sarum ; les lords Maltravers, de Camoys, La Zouche, de Botreaux, de Willoughby, de Harington, Fitz-Hugh, de Talbot, de Clifford, de Roos, de Bourchier, de Clinton, de Ferrers, Courtenay ; Thomas, baron Carcw ; les sires de Saint-Pee, de Spencer ; Gilbert Umfrevill, comte de Kime ; Richard Arundell, John Ashton, John Baskervillc, Charles de

get, John et Nicolas llalaud, William Huit, John Holton, John Horsey, Nicolas Horion, William de Iiudelslon, Robert Hunt, Gérard Huvn, Lewis Julian, Joint Irby, John Kiluer, Robert Lacock, John Lardener, Nicolas Lary, Robert Laurence, Henri Lound, Robert Lovell, John Louch, Peter Lowart, Thomas Lythebarow, Thomas Mapurley, William Marshall, Nicolas Merhury, William Meryng, John Morley, William Mouuteney, John Montgommery, Ilugh de Mourton, John Norcys, Nicolas Norton, John Novell, William Olton, William Orell, John Osbaldeston, Richard Parker, Robert Passemere, Henri Pembcrtou, John Peryent, John Pilkington, Martin et Ralph Pote, William Pope, John Pudsey, Robert Quikkesley, Robert Hadclytf de Osbalton, Thomas Itadclyffe, Ralph Rarnsey, John Rasli, Nicolas Rerisby, John Rider, Lowis Robcrsards, Robert ltotbingtou, John Roundell, John Rydere, Thomas Scarlett, Joint Selby, Henri Sharsbrock, John Skiptou, Gérard Sprong, Robert Stanley, Hugli et John Stanley, Thomas Staunton, John Steward, William Stokeley, Giles Tliorueton, William Tirwhyt, John Topcliffe, Richard Tounley, William Troutbeck, Jolm Vale, Robert de Umfrevill, Thomas Warde, Thomas Watertou, William Weld, Adam Whitingham, William Wightman, Thomas Wilcokes, John Ycdetish, GefTrey Dlakc, Lewis Cadowcn. John Garrew, William Dramsluilf, Alexander Shetfc,

Beaumont, John Blount, William Butill, Kobert Chalons, Thomas Chaworth, John Colvyl, John Cornwall, Edward Courtenay, John Devereux, Thomas Dulton, Thomas Lindcley, John Hoton, John Geryne, John Everingham, William Spaync, John Calf, Thomas Fitzpayn, Alain de Penington, Waller Berkeley, William de Evers, Walter Goldingham, Thomas West, John Trebell, John Osbaldiston, Henri de Sharsbrock, Edinund de la Pôle, John Savage, Guillaume Le Boutcillier, Nicholas Longford, John Harpcdenne, Thomas de Erpyngham, commandant

Robert Longesby, John de Peniton, William de Wallon, John Rider; Dany Cawardyn, Owen Cawardyn, William Mvnour, William Malbou, Robert Soubache, William Custance, John Bromley, John Rys, William Somercotes, William Sadeler, et John Burnham, gentilshommes de la chambre du roi ; William Balne et Robert Aldcrtou, écuyers de cuisine du roi; William Smith, Thomas Morestede et William Bradwardyne, sergents du roi, etc., etc. — Henri avaitemmené aussi scs trois rois-d’armes, Lcicester, Guyenne cl Irlande, et Hereford, son maréchal d’armes. Parmi les gens de sa suite figurent aussi des mineurs, quatre maîtres canonniers, chacun avec deux aides ; un garnisseur de bassinets ; un armurier avec ses aides ; quatre peintres ; uu sergent des tentes et pavillons avec vingt-sept aides ; un médecin, Nicolas Colncl ; un surveillant des écuries ; dix pourvoyeurs ; deux guides de nuit ; douze forgerons; neuf selliers ; trois pages de la chambre ; dix officiers occupés au service de la table et des cuisines ; vingt-six cordonniers ; cent vingtquatre charpentiers ; le doyen de la chapelle ; quatre chapelains et deux clercs; et enfin quinze ménestrels. (Rymcr, t. IV, part, il, p. 115-146. — The baille of Agincourt, by Harris Nicholas, preuves, p. t-IOi.

des archers; Simon Felbrigge, Roger Fyennes, Richard Granson, Thomas Gray, Robert Babthorp, contrôleur de la maison du roi; John Cheny, John Steward, Nicholas Perche, et Lowis Robersart, écuyers du corps du roi ; Thomas Strickland , porte-étendard ; Thomas et John Greseley, John Greindor, James et William Harrington, Richard Hastings, Thomas Hauley, Walter Hungcrford, Richard Kighley, Roger et Philippe Lcche, William de Legh, Rowland Lcynthalc, Alexandre Lound, Nicholas Montgommcry, Thomas et Henri de Percy, John Phelipp, William Porter, John Radclyff, Thomas Rempston, John de Robersart, Ralph Shirlcy, John Skidmore, John Southworth, Hugh Standish, Ralph Stanley, William Talbot, Richard Tempcst, John Tiptoft, Roger Trumpyngton, Thomas Tunstall, Hertank Van Clux, William Van Jender, Gérard Ufflctt, Robert de Umfrevill, John Yedelish : tous chevaliers

Le mardi 13 août, à cinq heures de l'après-midi, la flotte s’engageait, toutes voiles dehors, dans l'embouchure de la Seine aux yeux stupéfaits des populations riveraines accourues pour contempler cet imposant spectacle.

1 Rymer, t. IV, part, il, p. 115-Utt. — The battle of Agincourt, hy Harris Nicholas ; preuves, p. 1-102.

gff ks côtes de la Normandie le bruit de l’arrivée des Anglais se répandit bientôt dans toute la

France avec la rapidité de l’éclair. Cette inva- "■ s'on i préparée et annoncée de longue main, trouvait, chose incroyable à dire, le gouvernement tout à fait au dépourvu. Le roi n’avait même pas publié son ban, et il ne le fit que le 2,‘l août. Le trésor était vide et on n'avait pas davantage songé au moyen de le remplir. On se hâta de lever une taille nouvelle sur les communes et un

décime sur le clergé. Les soldats firent eux-mêmes l'office de collecteurs, et on imaginera sans peine à combien de désordres et de crimes même donna lieu ce nouveau système que l’urgence seule avait fait adopter. Le dauphin comprit combien l’alliance du duc de Bourgogne lui

serait d’un puissant secours et il pressa les négociations qui languissaient depuis quelque temps. Il fit sceller les lettres d'abolition que Charles VI avait promises au duc et à scs adhérents, et réduisit de cinq cents à quarantecinq seulement le nombre des personnes qui étaient exceptées de l’amnistie. Thibaut de Soissons, sire de Moreuil et Jean de Wailly, président au Parlement, portèrent ces lettres à Jean-sans-Peur ; ils trouvèrent le prince à Argilly, près de Bcaune, où il vivait depuis un mois avec toute sa cour sous la tente et au milieu des forêts. Il semblait avoir rompu avec le monde, et passait scs journées à chasser et ses nuits à dormir comme un chasseur, ou quand il ne dormait pas à entendre les cerfs bràmer au fond des bois. Jean reçut à merveille les envoyés, écouta les griefs, y fit droit et enfin jura sur le bois de la vraie croix les articles du traité d’Arras '. Ce qui ne l'empêchait pas de traiter avec une égale bienveillance Philippe Morgan, docteur ès-lois , que le roi d'Angleterre avait accrédité auprès de lui pour s’efforcer de se l’attacher ou du moins d’obtenir la promesse de sa neutralité.

Ce point capital ayant été obtenu, il avait fallu pour-

> iliet. des ducs de Bourgogne , par M. de Raraute, t. IV, p. 410.

voir à l’organisa lion de l’armée dont le commandement en chef fut attribué au sire d’Albret, connétable de France ; détestable choix de toutes manières, car, outre qu’il était l’un des plus grands ennemis du duc de Bourgogne dont on avait besoin et que l’on aurait voulu ramener, il n’avait ni les talents ni l’énergie nécessaires pour dresser un plan de campagne et pour le faire exécuter. On l’accusa, de plus, d’être d’intelligence avec l'ennemi parce qu’aprèl* s’ètre transporté à Rouen suivi de la plus grande partie de ses forces, non-seulement il n’avait rien tenté pour faire lever le siège d’Harfleur, mais qu’il avait même défendu à scs lieutenants de faire un pas. L’indignation fut générale , le peuple cria à la trahison, et le bâtard de Bourbon ne craignit pas de se faire dans le conseil l’écho de ces clameurs. La nomination du maréchal Boucicaut au gouvernement de la Normandie et de l’amiral Pierre de Brébant, dit Clignet, à celui de la Picardie, rassurèrent un peu les esprits, car ces hommes de guerre étaient justement et généralement estimés.

Avant même que le connétable eût quitté Paris, Boueieaut était déjà au-dessous de Rouen, mais les troupes dont disposait le maréchal étaient en quantité trop inférieure à celles de l’ennemi, et tout ce qu'il put faire fut

IG

de ravitailler, sous les yeux des Anglais, llarfleurqui était menacé, et d’y jeter cinq cents hommes commandés par le sire deGaucourt et Mignet de Contes

La flotte anglaise avait jetc l’ancre le mardi 13 août, vers le soir, devant un port de la céte nommé Kidccaus ou clé de Caus *, à un endroit où « l’eau delà Seine chet en la mer » et qui offrait un abri pour les vaisseaux *. Ce « port » était situé à trois milles anglais environ d’Harfleur. Avant de descendre de son navire le roi réunit son conseil et fit publier dans l’armée la défense formelle que personne prit terre avant lui. La nuit se passa au mouillage et, à l’aube du jour (14 août), on se prépara au débarquement.

Par un brillant soleil et une splendide matinée, John Holland, comte de Huntington, Gilbert d'Umfrevill , comte de Kyme, John Cromwell, John Grey, William

1 Juvénal des Ursins.

* Cliron. d'un chapelain de Henri V. Ce document que noua désignerons désormais sous le nom de « chronique anglaise manuscrite, » est remplie de détails curieux et tout à fait inédits sur la première campagne de Henri V en France ; il offre un caractère irrécusable d’authenticité, et on lui fera h ce double titre de fréquents emprunts pour la suite de ce récit.

5 Cliron. de Monstrelet, tiv. I, ch. It9. — Chron, de Saint-Remy, cli. 55. — Cliron. de Wavrin, part. V, liv. I, ch. 5.

Porter, John Steward et plusieurs autres gentilshommes 1 * * sc firent conduire au rivage avec un fort détachement de cavalerie, gravirent une colline près d’Harfieur 1 et poussèrent sans rencontrer île résistance une reconnaissance jusqu’aux portes de la ville dont Henri se proposait avant tout de faire le siège. Quand ils furent de retour et qu’ils eurent rendu compte de leur mission, le roi débarqua à son tour et toute l’armée suivit son exemple avec allégresse. En mettant le pied sur le sol français Henri ne put résister au désir de signaler son heureuse arrivéedans ses Etals par une scène théâtrale propre à frapper l’esprit de la multitude. Il s’agenouilla et adressa à haute voix de pompeuses prières à Dieu pour qu’il bénit la justice de sa cause 5. Les deux jours suivants furent employés à décharger le matériel qui était considérable, et, le soir du 17, l’armée, au complet, se mit en marche et investit Harfleur par terre pendant que la flotte, ayant remonté la Seine, la bloquait par eau. La garnison de la place, conl posée de quatre cents hommes seulement et de quelques braves chevaliers, tels que les sires de Blainville, de Baeque-

1 Ilarilyng’s chroiiiclp.

* Cliron. anglaise Mss.

5 The baille of Agincourt, by Harris-N icbulns, p. ît">8.

ville, d'Hermanville, de Bréauté de Gaillard, du Bus, de Clères, de Adsanches, de Breton, de l’Ile-Adam *, Lyonncl de Braquemonl, le châtelain de Beauvais ’ et Guillaume de Roncherolles \ était commandée par le sire d’Estouteville. Elle fut renforcée le lendemain, comme on l’a dit, par les cinq cents hommes du sire de Gaucourt, ce qui la porta à un millier de combattants éprouvés sans compter les bourgeois qui rendirent par la suite les plus grands services.

Le roi avait divisé son armée en trois corps : il s’était établi avec le centre , qu’il commandait en personne, au sommet de l’éminence du haut de laquelle il avait découvert Harfleur pour la première fois : il avait étendu ses deux ailes à droite et à gauche jusqu’aux rives de la Seine, de manière à couper toute communication de la ville avec Montivilliers et Saint-Romain, les places les plus rapprochées. Les assiégés avaient du reste renoncé d’avance au bénéfice qu'ils auraient pu retirer de la première de ces deux villes, car ils avaient coupé et défoncé la chaussée qui la reliait avec Harfleur, et avaient, pour

' Chron. do Saint-Rémy, ch. 5fi.

» Giron, de Monstrelet, liv. 1, ch. 149

s Jiivcnal des Crains.

* Vies des grands capitaines, par SI. Mazas, I. IV, p. 4ÎS.

Digitizi

plus de sûreté, emporté et jeté à la Seine les pierres dont elle était pavée.

Les approches de la ville du côté de la terre étaient rendus plus difficiles par le cours de la Lézarde qui la traverse et qui alimentait d’une large nappe d’eau les doubles fossés dont son enceinte était entourée. En avant des trois portes1 qui donnaient accès dans Harfleur on avait élevé autant de retranchements ou boulevarls, construits de troncs d’arbres étroitement liés les uns aux autres et dont les interstices avaient été bouchés avec de la terre détrempée, en y ménageant seulement quelques embrasures pour l’artillerie et des meurtrières pour les archers. Ces retranchements, de forme elliptique, étaient en outre défendus par des fossés. L’enceinte de la ville, avec laquelle les ouvrages avancés communiquaient par des ponts-levis, était d’une circonférence médiocre, mais elle rachetait en force ce qui lui manquait en étendue. Les murs, entièrement crénelés, ce qui fit dire à maître Gilles, ingénieur anglais chargé de la direction du siège, qu’il serait aussi difficile de les

i Monstrelet ne parle que de deux portes : « la porte Calciueuses et la porte Monlervilliers. » — Liv, I, rhap. 149. Mais ici encore, la relation du chapelain, témoin oculaire, nous a paru remporter en exactilude sur le chroniqueur français.

— Üt) —

attaquer <|ue facile de les défendre, étaient reliés de distance en distance par des tours trcs-élevées et d’une épaisseur considérable. Du célé de la Seine, l’entrée du port, qui s’avançait jusqu’au cœur de la ville, était protégée par une triple muraille crénelée qui bordait le chenal. A l’extrémité de ces murailles et baignant leurs fondations dans les flots, se dressaient deux maîtresses tours, dont l’une, plus élevée, contenait deux étages de combattants, tandis que l’autre n’en contenait qu'un seul. Des chaînes, tendues entre elles, barraient la passe, qui était en outre rendue impraticable par une cstacadc et par des troncs d’arbre aiguisés qui dépassaient à peine la surface de l’eau '.

L’investissement par terre, qui n’était pas encore achevé, avait permis à Gaucourt d’entrer dans la place, aussi le roi donna-t-il ordre au duc de Clarence, son frère, de faire un long détour, car les écluses et les ponts ayant été rompus, les eaux de la Lézarde s’étaient répandues dans la vallée, et de bloquer étroitement tout l'espace inscrit dans un quart de cercle, qui était compris entre cette rivière et la Seine. Le corps commandé par le roi en fit autant de l’autre cAté et s’appuya en arrière

< Cbron. anglaise Mas. pasaim.

sur Gravillc dont le prieuré avait donné asile à Henri pendant les deux nuits précédentes, pendant que le duc de Clarcncc s’appuyait également sur Guinncvillc et Rogerville. Le roi compléta ces dispositions en assurant la subsistance de l’armée et en organisant des services et» des relais de bêtes de somme, qui, sous la conduite des valets, devaient approvisionner le camp de fourrages pour les chevaux et de vivres pour les hommes. L’artillerie et les machines de siège furent mises en batterie sous des casemates faites de grosses poutres et d’épais madriers assujettis par des crampons et des étriers en fer. Autour des batteries on creusa des fossés et la terre qu’on en retira, mêlée à des fascines, servit à élever des épaulements derrière lesquels les artilleurs étaient à peu près à l’abri du feu de la place. Le roi créa des gardes de jour et des gardes de nuit, qui devaient protéger sans cesse les travaux contre les sorties des assiégeants, et pour elles, on éleva spécialement de petites redoutes construites sur le modèle de celles qui défendaient la ville.

Toutes ces dispositions avaient été prises avec une sagacité peu commune, et le roi avait mis à profit les moindres accidents de terrain, comme s’il avait étudié à l'avance les dispositions des lieux ; mois elles avaient

demandé un certain temps et de prodigieux efforts, car les travailleurs avaient à lutter contre des difficultés sans nombre. On assure du reste qu’Henri avait rassemblé des renseignements complets sur le pays et qu’il avait entre les mains des plans détaillés d'Harfleur et des environs, levés par ses officiers à la faveur des trêves'. 8i ce détail est fondé, il diminuerait singulièrement le mérite d’Henri , qui n’aurait dù alors ses principaux avantages qu’à une odieuse perfidie.

Quand tout fut disposé pour l’attaque, le roi fit sommer les Français de se rendre, en leur représentant que la Normandie était son bien et qu’ils eussent à lui restituer ce qui lui appartenait. Les sires d’Estouteville et de Gaucourt se bornèrent à répondre par ces paroles d’une simplicité antique : « Vous ne nous avez rien donné à garder, nous n’avons rien à vous rendre *. » Henri donna l'ordre de commencer le feu.

Les efforts des Anglais se portèrent d’abord sur les deux boulcvarls qui fermaient les portes de Montivilliers et « Calcinenses » et les boulets et d’énormes pierres commencèrent à pleuvoir sur Harfleur. Les Normands

1 Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. IV, p. 4i8. * Hist. de France, par M. Ozaneaux t. I" p. 451.

répondirent vigoureusement et avec une telle précision que les premiers jours du siège furent marqués par un avantage considérable en leur faveur ; leur feu était si bien dirigé que les artilleurs anglais, insuffisamment garantis par leurs casemates de bois, étaient décimés sur leurs pièces et qu'llenri en frémissant de rage fut contraint de reculer ses batteries hors de portée *. Cet état de choses dura peu ; les munitions ne tardèrent pas à manquer aux assiégés : un convoi de poudre et de traits, qu'on leur avait envoyé de Rouen, fut surpris et enlevé près de Saint-Romain par le duc de Clarencc. L’artillerie anglaise reprit alors ses positions et recommença à battre en brèche avec furie la place désormais hors d’état de riposter et presque muette. Les projectiles faisaient à chaque instant d’affreux ravages sur les murailles et les boulevarts qu’ils éventraient, en même temps qu’ils tombaient dans l’intérieur de la ville dont ils écrasaient les édifices et les maisons. Mais chaque nuit les dégâts de la journée étaient réparés ; les murs démantelés renaissaient comme par enchantement, les redoutes ruinées étaient relevées entre le coucher et le lever du soleil ; les trous étaient bouchés par des fascines ; les créneaux

1 Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. IV, p. 4i8.

abattus étaient remplacés par des sacs remplis de terre et de sable qui amortissaient les boulets cl résistaient bien mieux que la maçonnerie. Plusieurs assauts tentés coup sur coup furent énergiquement repoussés par les chevaliers qui versaient à flots sur les assaillants de l’huile bouillante, de la chaux vive et de la poix enflammée. Le chapelain du roi d’Angleterre ne peut s’empêcher de rendre un éclatant hommage à la bravoure des Français et il s’écrie que jamais, au dire des gens de guerre, on ne vit plus belle et plus complète défense.

L’inaction de l’armée française pendant la durée du siège est inexplicable. Dès le i" septembre, le sire d’Estoutcville avait envoyé au Dauphin un messager qui l’avait atteint le 3 à Saint-Denis, après avoir réussi à descendre des murailles et à traverser les fossés à la nage à la faveur de l’obscurité '. Le prince s’avança jusqu’à Vernon qu’il ne dépassa pas, et ce n’est que le fOsep- » tembre que le roi alla prendre l’oriflamme à Saint-Denis. Le connétable était toujours à Rouen et le seul mouvement qu’il se décida à faire sur les réclamations de scs chevaliers fut d’aller, avec une dizaine de mille hommes, s’établir à Ronfleur, où sa présence était tout à fait

' Juvénal des Ursius.

inutile. Le maréchal Uoucicaut, logé dans le triangle inscrit par Tancarville, Lillcbonne et Caudebcc, avec des forces à peu près égales et de bons capitaines tels que le sénéchal de liainaut, les seigneurs de Ligny, de la Hamaïde de l’Ile-d’Adam, le baron d’Ivry, Jacques de Brimeu, et l’amiral Clignet de Brébant 1 ne pouvait s’aventurer contre une armée bien supérieure à la sienne. Le bon maréchal se bornait à inquiéter continuellement les derrières du camp et à enlever les fourrages. Toutes ses tentatives pour parvenir jusqu’à Harfieur, et il est constant qu’il en lit plusieurs, n'eurent aucun succès. Sa seule entreprise sérieuse eut un résultat désastreux. Cinq ou six raille chevaux, divisés en trois bandes, étaient parvenus , sans avoir été signalés , à peu de distance de la ville où ils s'étaient mis en embuscade. Leurs coureurs avaient réussi à attirer les Anglais vers les points où ils étaient cachés, lorsque le baron d’Ivry, se découvrant trop tôt et sans attendre le signal, fit manquer toute l’affaire. Les Français, repoussés, retournèrent en désordre à Lillcbonne après avoir perdu beaucoup de monde et laissé bon nombre des leurs entre les

1 Chron. de Monstrclet, liv. I, ch. H9. - Glirou. de Suint-Hemy, ch. 57.

mains de l’ennemi, entre autres le sire de l’ile-d’Adam et Jacques de Brimeu, qui furent pris par le sire de Robcrsart, chevalier du Hainaut au service de l’Angleterre l. Boucicaut eut au moins l’honneur d'avoir été le seul qui dans ces déplorables circonstances ail pu dire qu’il avait fait son devoir, mais son insuccès acheva de décourager les nombreuses troupes françaises disséminées dans le bassin de la Seine et nul après lui ne tenta plus de secourir lïarfleur.

Abandonnés à leurs propres forces, les sires de Gaucourt et d’Estoutcville résolurent de se défendre à outrance. Ils avaient compris que cette petite ville à l’autre bout de la France et inconnue la veille encore, était devenue le véritable boulcvart de la monarchie.

Les assauts n’ayant pas réussi, Henri V voulut essayer de la mine et par trois endroits à la fois les mineurs furent attachés au corps de la place ; mais ce moyen ne fut pas plus heureux que les autres ; les assiégés poussèrent des contre-mines, on se battit dans les entrailles de la terre et les Anglais eurent un tel désavantage qu’ils abandonnèrent leurs travaux pour retourner à leurs canons

• Cliron. tic Saiut-Kemy, ch. 57.

* Citron, ongl. Ms», p. 111.

Si les Français avaient déjà perdu beaucoup de inonde, les vides faits dans leurs rangs par les flèches anglaises étaient comblés sans relâche par les bourgeois d’Harfleur qui endossaient volontiers la cuirasse et qui assistaient impassibles à leur ruine. Pourtant la garnison était de beaucoup diminuée et il devenait de jour en jour plus certain qu’à moins d’un secours inespéré, le moment de se rendre n'était plus éloigné.

De son côté l’armée anglaise était très éprouvée : La dyssenterie avait éclaté dans le camp et y faisait de. grands ravages. On attribua son invasion au manque de vivres, car on se nourrissait de tout ce que l’on pouvait trouver et l’on fut même obligé de consommer les provisions apportées d’Angleterre et qui étaient à peu près gâtées. Les violences exercées par les Anglais contre les paysans n’avaient pas peu contribué à faire détruire par eux tout ce qui aurait pu servir aux étrangers : Ils les arrêtaient et les rançonnaient impitoyablement, malgré l’édit que le roi avait fait publier dans le camp et qui punissait de mort toute contravention à ses ordres '. Le fléau n’épargnait pas plus les

1 Citron, de Monstrelel , liv. I, ch. U9. — Giron. de de Snint-Remy, ch. 56.

banncrets que les simples archers. Deux mille hommes succombèrent en peu de jours; on cite parmi eux le comte de Suffolk, les sires de Beaumont, de Trumplanton, Maurice Brunei et Richard Courtenay, évêque de Norwich '. Le prélat expira dans les bras du roi, le 15 septembre, après cinq jours de souffrance, au bruit d’un combat qui se livrait sur le front du camp. La garnison faisait une sortie et brûlait les ouvrages avancés du duc de Clarence et les provisions de bois qu’il avait amassées pour combler les fossés d’Harfleur. Le roi prit sa revanche le lendemain même, car le sire d’Estoutevillc ayant teiité une nouvelle sortie (15 septembre), le comte de Huntington le ramena vivement sur les redoutes auxquelles il mit le feu, écrasa les troupes accourues pour éteindre les flammes et força tous les survivants à se renfermer derrière leurs murailles. L’incendie était tel que les vainqueurs ne réussirent pas à l’étouffer et que le troisième jour les redoutes brûlaient encore.

La défense était restreinte à l’enceinte même de la ville. Les capitaines consentirent .à une entrevue avec les

1 Chrori. de Monstrelet, liv. I, cli. 149. — Cliron. de Saint-Remy, ch. 56.

généraux anglais, et le sire de Gaucourt s'aboucha avec les envoyés du roi. Soit que les propositions d’Henri ne parussent pasassez honorables à Gaucourt, soit qu'il y eût encore dans Harflcur trop de ressources pour en venir à l’extrémité de se rendre, la conférence fut rompue et les négociateurs ne rapportèrent à Henri qu’un refus. Le roi furieux mit tout en œuvre poux en finir en une fois avec ces obstinés. Il fit rassembler le soir les marins à son de trompe et leur dit de se préparer à monter le lendemain à l’assaut des murailles d’Harfleur où son artillerie avait dans les derniers temps ouvert des brèches qu’il n’était plus au pouvoir des Français de boucher. Les décharges répétées des machines de guerre tinrent toute la nuit les assiégés en éveil et détournèrent leur attention des préparatifs qu’on faisait simultanément dans les deux camps et sur la flotte.

Au lever du jour Estoutcville envoya au duc de Clarence un message par lequel il demandait à traiter. Que s’était— il donc passé de nouveau? le découragement s’était-il enfin emparé de ces braves gens ou la crainte de faire verser plus longtemps le sang français en pure perte avait-elle inspiré aux chevaliers cette soudaine résolution ? Quoiqu’il en soit, les lords Dorset, Filz-Hughcs et sir Thomas de Erpyngham, nommés oom-

missaires pour le roi 1 se rendirent immédiatement à Harfleur. Ils furent frappés en entrant dans la ville de l’état déplorable auquel leurs machines l’avait réduite. Presque toutes les maisons ne présentaient plus qu’un amas de décombres ; on ne voyait que des cadavres étendus dans les rues ; on ne rencontrait que des blessés, des gens « qui plus nen pouvoienl tellement quils ne se pouvoient plus tenir*. » Estoulcville demanda un armistice jusqu’au 6 octobre et offrit, si à celte époque il n’avait pas reçu de secours, de remettre Harfleur aux Anglais. On lui répondit que si, pour le lendemain matin, il ne s’était pas rendu à discrétion les hostilités seraient reprises. Le sire de Gaucourt intervint alors et représenta à Estouleville que prolonger plus longtemps la défense était une cruauté inutile, et que s’il ne se montrait pas plus accommodant, lui et ses hommes ne monteraient plus sur les remparts *. Le banneret normand se rabattit sur une suspension d'armes de trois jours, jusqu’au 22, et obtint de faire savoir au dauphin, qui était à Vernon, la fâcheuse alternative à laquelle il était réduit. Henri réclama des otages et fixa à quarante le nombre des che-

4 The battle of A pin court, hy Harris Nid. nias, p, 27K. 1 Juvdial des Ursins.

5 ibidem.

valiers et (les bourgeois qui devaient se remettre entre ses mains pour garantir le serment du capitaine.

Le 19, l'évêque de Bangor ', revêtu de ses ornements pontificaux et portant le Saint-Sacrement, entra dans la ville précédé de trente-deux ecclésiastiques en chape qui tenaient à la main un cierge allumé. Aux habitants qui se pressaient sur son passage pour recevoir sa bénédiction, l’évèque disait : « N’ayez peur, ne vous doutez, on ne vous fera mal , nostre seigneur le roi d’Angleterre ne veut gaster son pays ; on ne vous fera pas comme on fit à Soissons, nous sommes bons chresticns V » Il fit prêter aux otages le serment accoutumé sur le corps du Sauveur et les ramena avec lui au camp où il arriva assez à temps pour recevoir les derniers soupirs du comte de Suiïolk qui succomba à l’épidémie au moment où elle allait cesser. C’était pour les chevaliers, les sires d’Estouteville, de Clère, de Blosset, de Longchamp, le châtelain de Beauvais, Jean de Mallcvjllc, Charles de Toutscalen 1 * 3, Carados des Quesnes et Jacques de Beaucomeler

1 Et non pas l'évèque de Norwieh, comme le dit Juvénal des Ursins, puisque ce prélat était mort quatre jours auparavant.

* Juvénal des lirsins.

3 Ce nom est orthographié deux fois ainsi dans deux chroniques anglaises des bibliothèques Coltoniennc et Harléienne.

cl trente-un des principaux lmurgcois. Le sire de Bncqueville que l’on avait envoyé au dauphin 1 fut de retour le 22 et rapporta cette réponse dérisoire : que l’armée n’était pas encore rassemblée et que l’on ne pouvait rien faire pour Harfleur.

Les derniers délais étaient expirés et personne ne pouvait se décider à ouvrir les portes de la ville. Gaucourt lui-mème, un des instigateurs de la mesure adoptée, et devenu commandant supérieur à la place du sire d’Estouteville, avait peine à se résoudre à donner l’ordre fatal. Ces retards inquiétèrent le roi ; il se préparait à ordonner l’assaut, qui aurait été précédé de la mort des étages et suivi du massacre de toute la population, l’humanité n’étant pas une des qualités du prince, quoiqu’on ait dit son chapelain, lorsqu’on vint lui annoncer qu'llarfleur s'était enfin rendu. Pour triompher de la résistance des Français, les Anglais avaient été obligés de dresser des échelles contre les murailles et de descendre dans la ville dont ils avaient ouvert une porte par laquelle leurs compatriotes étaient entrés. Henri se hâta de s’asseoir sur un trène qu’on lui avait dressé sous une tente en soie ; il était entouré de toute sa cour revêtue, comme

' Citron, de Monstrolet, liv. I, di. 119.

lui, des plus splendides costumes, et le comte de Kyme, sir Gilbert d’Umfrevillc, debout à su droite, portait sur la pointe d’une lance le heaume cerclé d’une couronne royale. C’est avec celte pompe théâtrale et affectée qu’il reçut les sires de Gaucourt, Lionel de Braquemont, de Bacqueville, Colinet de Boscherville et les principaux chevaliers. Pliant le genou devant le monarque, Gaucourt remit au comte Marshall les clefs de la place qu’llenri donna aussitôt à son oncle Thomas Beaufort, comte de Dorset, en le créant capitaine de sa nouvelle conquête ; sir John Falstaff fut nommé son lieutenant La bannière de Saint-Georges et celle du roi, écartelées des armes de France et d’Angleterre, furent en même temps plantées sur les murs d’Harfleur ; le siège n’avait pas duré moins de trente-six jours.

Le lendemain (23 septembre) le roi fit son entrée dans la ville; il mit pied à terre à la porte, se déchaussa et se rendit pieds nus à l’église de Saint-Martin où il resta deux heures entières en prières *. Pendant que le dévot Henri rendait grâces à Dieu de sa victoire, ses chevaliers s’efforçaient de rassurer les bourgeois et le peuple en

1 Clirou. anglaise, mss. p. 131.

5 Vies (tes Grands Capitaines, par M. Mazas, t. IV, p 431.

leur disant de « ne s'effrayer de rien et qu’ils estoient bons chresticns » Mais il parait que ce n’était ni la modération ni la clémence que le roi avait demandées à Dieu, car il traita le peuple avec une dureté sans égale. Monté sur un petit cheval, il allait de maison en maison, se faisant donner le détail de ce que chacune contenait : toute supercherie eut été punie de mort. Puis, quand il eut fait son choix et se fut marqué une large part, il la mit en sûreté sur la flotte. Il commença d’abord par faire prêter par tous les gens de guerre le serinent de ne pas porter les armes contre lui et d’aller à la Saint-Martin prochaine se constituer prisonniers à Calais. Ils furent obligés alors de partir, mais on leur ôta leurs armes et leurs armures cl ils durent s’en aller en pourpoints *.

Aux bourgeois il demanda s’ils voulaient lui promettre l’allégeance ; sur leur refus unanime on les chassa de la ville avec leurs femmes et leurs enfants. Il ne leur fut permis d’emporter que les vêtements qu’ils avaient sur eux et on leur donna à chacun cinq sols s. Deux mille familles sortirent ainsi de la ville sous l’escorte de

' J u vénal des Ursins.

* Cliron. de Monstrelet, liv. I, cli. 15Î. — Cliron. de Sainl-Remy, cli. 57.

3 Chroii. de Monslrelet et Cliron. de Saint-Rcmy, ut supra.

quelques hommes d’armes qui les accompagnèrent jusqu’aux limites du camp, afin que le peu qui leur était resté ne devint pas la proie des valets et des goujats qui suivaient l’armée. Ces malheureux, en proie à un horrible désespoir ', se réfugièrent pour la plupart à Saint-Aubinde-Cretot, au Nord d’Est d’Harfleur où ils furent reçus avec un touchant empressement et où on leur donna des vivres, du pain, du vin et du fromage *. Le souvenir de l’accueil fraternel que les habitants de ce village firent à leurs compatriotes survécut au quinzième siècle et longtemps après, dit-on, qu’Harflcur eut chassé les Anglais de ses murs, les hommes d’Harfleur et ceux de Saint-Aubin se donnaient encore le doux nom de frères’. D’autres gagnèrent Liilebonne où le maréchal Boucicaut les accueillit de son mieux et d’où il les fit conduire par eau jusqu’à Rouen.

Après s’ètre attaqué aux hommes, Henri V s’en prit encore à la matière inerte. Il fit rassembler dans une rue en un tas énorme les archives de la commune, tous les actes, tous les papiers que l’on put trouver et y fit mettre le feu ; puis il publia que personne, s’il n’était né sujet

< Chron. anglaise, mss. p. 134.

* Juvéïml îles Ursins.

1 I. amollie ; Antiquités d’Harflcur, p. 91 .

anglais, ne pourrait s’installer à HarAeur, ni y obtenir droit de bourgeoisie.

Les jours suivants furent employés à entasser sur la Trinité le butin du roi et à expédier ce navire en Angleterre ; à partager entre les nobles et les soldats les chevaux, les armes et tout ce que le roi avait dédaigné et enfin à assiéger les deux tours du port où s’étaient enfermés quelques-uns des plus mécontents de la capitulation. Henri attendait aussi le retour du sire de Gaucourl qu’il avait envoyé avec Guyenne, un de ses hérauts, porter un cartel au dauphin *. Il n’avait pas trouvé de meilleur moyen de vider sa querelle, pour éviter 1’cflusion du sang et pour en finir plus vile, que d’en appeler au sort des armes dans un combat singulier *.

Les troupes avaient du reste grand besoin de repos. Quelques chevaliers profitèrent de ce temps d'arrêt pour aller rétablir en Angleterre leur santé chancelante ; ce

• The baille of Agincourt, by Harris Nicliolas, p. 289.

> Chron. angl. ms», p. 1 30. — Saint-Rcmy, (ch. 57) dit au contraire que les sires de Gaucourl et d’Estoutcville furent envoyés en Angleterre sur le même vaisseau qui portail le butin du roi et qui l’avait amené d’Angleterre, c’est-à-dire sur la Trinité.

5 Rynier, t. IV, part, il, p. It7. — Les lettres de défi sont datées de « notre ville de Ilarflicu » le 16 septembre, c'est-à-dire six jours avant lu prise de la ville.

furent entre autres le duc de Clarence, les comtes Marshall, d’Arundel, de Marsch et de Warwick qui ne revinrent plus. La réponse du dauphin se faisait bien attendre et, le matin du dixième jour, les deux tours s’étant rendues et aucun messager n’étant arrivé de Vernon, le roi assembla son conseil pour aviser sur la conduite à tenir.

La position d’Henri n’était rien moins que brillante, le lendemain de sa victoire qui lui avait coûté bien cher. L'armée était presque réduite de moitié. Plus de deux mille hommes étaient morts au camp 1 * 3 ; cinq mille autres étaient si faibles et si malades que l’on avait été obligé de les renvoyer en Angleterre* ; on avait constaté aussi un grand nombre de désertions ; enfin sur ce qui restait il avait encore fallu pourvoir à la garnison d’Harfleur, et pour s’assurer de la ville, soit qu’on poussât plus loin, soit qu’on s’en tint là pour celte année, on n’avait pas jugé pouvoir y laisser moins de cinq cents

hommes d’armes et de mille archers sous les ordres de

sir John Blount *. En tenant compte de ces diverses cir-

1 Chroo. de Monstrelct, liv. I, eh. 150. — Chron. de Saint-Remy, ch. 50.

1 Chron. angl. rass. p. lto.

3 Chron. de Monslrclcl, liv. t, ch. 152.

constances et en prenant la moyenne îles chiffres indiqués par les chroniqueurs, il restait à Henri environ un millier de lances et dix mille archers Le conseil reconnut l'impossibilité d'en faire plus pour cette campagne et il fut unanime à déclarer qu’il fallait songer au retour. Mais comment cette retraite devait-elle être effectuée? C’est ici que la discussion s’engagea avec vivacité. Les plus sensés opinaient pour le rembarquement immédiat; ils s’appuyaient sur 1a réduction effrayante de l’armée et sur la témérité qu'il y aurait à affronter dans des conditions si désavantageuses les forces françaises qui se réunissaient de toutes parts. Les meilleurs courtisans, qui avaient deviné la pensée du roi, penchaient pour une marche en droite ligne sur Calais où l’on prendrait les quartiers d’hiver, et ce fut à ce dernier parti que le roi s’arrêta. 11 s’efforça de justifier sa résolution par la confiance où il était que Dieu ne l’abandonnerait pas : puis.

1 Les évaluations des forces anglaises, à lu bataille d’Azincourt, sout très-différentes ; les voici : Chron. angl. Mss. 500 lances et 5,008 archers; Walsinglmm, 8,000 combattants ; Records de la ville de Salisbnrj’,7,000 combattants; Juvénal des lirsins, 4,000 hommes d’armes, 10 ou 18,000 archers; Monslrelet, S, 000 hommes d’urmes, 13,000 archers; Sainl- Rcmy, 900 hommes d'armes et 10,000 archers ; Berry, 1,500 hommes d’armes, 16 à 1,800 archers; le biographe de Richcmoiit, 1,000 à 1,Ï00 combat Umts.

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voyant que ce pieux motif ne touchait que médiocrement les membres opposants, il parla de la honte qui rejaillirait sur le nom anglais si l’on remettait à la voile,

laissa entendre le mot de lâcheté, et, certain d’avoir

frappé juste, ordonna à chacun de se préparer pour le départ. D’après ses calculs, huit jours devaient lui suffire pour atteindre Calais et l’armée fut munie de vivres pour ce laps de temps. Chaque homme ne devait emporter que le strict nécessaire et tout le gros bagage demeura à llarlleur. On publia aussi que les soldats eussent à s’abstenir, toujours sous peine de mort, de tout désordre et de tout pillage sur la route ; on leur recommanda de marcher en bon ordre, de ne pas s’écarter les uns des autres et d’avoir confiance en Dieu et en leur roi.

Nul sujet n’aurait pu être plus propre à exercer la verve des historiens et à soulever des controverses que la première expédition d'Henri V en France. Aucun chroniqueur, aucun historien n’est d’accord avec les autres sur cette période capitale du \ve siècle. Les dates surtout ont donné matière à maintes contestations. Il est il peu près prouvé, cependant, que c’est le G octobre 1 qu’Henri V se mit en mouvement.

1 Hist. d’Angleterre, par Lingard, t. V, p. ÎO.

Son armée était partagée en trois grandes divisions s’avançant parallèlement', accompagnées de deux détachements qui servaient alternativement d'ailes pendant le combat et d’avant-garde et d'arrière-garde pendant la marche, selon la tactique favorite des Anglais \ L’intention du roi était de couper en droite ligne à travers toute la Haute-Normandie en s’écartant des côtes dont les sinuosités auraient rallongé sa route de dix lieues au moins. Il prit donc la chaussée de Dieppe, laissa Montivilliers à une lieue sur sa gauche et s’arrêta auprès de Fauville où il passa la nuit *. Le maréchal Boucicaut, Clignet de Brébant et le bâtard de Bourbon, qui avaient établi le centre de leurs opérations entre Caudebec, Yvetotet Lillebonne, se portèrent aussitôt sur la droite des ennemis, les attaquèrent et leur tuèrcnl quelques hommes, entre autres un écuyer nommé GcfTrey Blakc *.

Changeant brusquement de direction, Henri se dé-

1 Chron. angl. ms*, p. 143.

* f list. d'Angleterre, par Lingard, t. V, p. SI.

9 Un seul historien, J uvênal des Urtins, a prétendu que le roi avait pris au contraire par Gouruay et Amiens. Il est inutile de s’arrêter à une opinion que toutes les chroniques contredisent de la manière la plus formelle.

‘ Hardvng’s chronicle.

tourna \ers le Nord-Ouest et se jeta sur Féeamp dont il s’empara malgré la résistance des habitants commandés par les religieux du monastère célèbre de cette ville et par leur abbé, Estout d’Estoutcvillc Pour se venger de l’abbé il fit brûler le couvent et saccager la cité : puis il voulut encore revenir à l’Est, mais Boucicaut lui barrait le chemin et il fut contraint de se rejeter le long du littoral en prêtant le flanc aux Français qui ne le perdaient pas de vue et ne cessaient de harceler sa droite, tandis que d’autres détachements, qui avaient pris les devants, fourrageaient le pays dans l’espérance illusoire d'affamer les Anglais. Le voisinage de Boucicaut contribua autant que l’édit royal à maintenir le bon ordre dans les trois colonnes, car le premier jour quelques archers, qui s’étaient attardés et qui se hâtaient de rejoindre, furent enlevés par un parti de cavalerie. Un soldat, qui avait volé dans l’église de Thiétreville la custode du Saint- Sacrement, fut pendu ; et cet acte de sévérité fit une salutaire impression sur l’armée. La terreur causée aux paysans par l’apparition des soldats était telle, sur leur réputation de pillards dont ils étaient précédés , qu'ils leur apportaient dans toutes les haltes des vivres, du

2 Hist. des villes de France, Féeamp, par Ruhard, t. V, p. 492.

pain et du vin sans qu’on eût besoin de le leur demander.

Le roi descendit le 11 dans la vallée d’Arques. Le silence des chroniqueurs permet de supposer qu’il avait suivi le chemin conduisant de Saint-Aubin-sur-Seye à Arques et qui passait sous le feu du château. Cela explique comment, avant de s’engager sur les déclivités qui vont se terminer au fond de cette belle vallée, il avait déployé son armée pour intimider le capitaine du château, à qui il envoyait en même temps demander de lui livrer passage. Après avoir tiré quelques boulets qui ne blessèrent personne, le gouverneur, secrètement gagné, ou redoutant les horreurs d'un siège, fit son accommodement avec le roi '. Henri promit qu'on respecterait le village, et s’éloigna avec des vivres qu’il avait encore obtenus des habitants,, trop heureux d’en être quittes à si bon marché- Tournant Dieppe qui, bien fortifié, aurait pu l’arrêter longtemps , Henri remonta sur

le plateau opposé, vint se rejeter, peut-être à la hauteur

de Saint-Martin-en-Campagne, sur la chaussée qui relie Dieppe et Eu par, Criel , et la suivit scrupuleusement. Il franchit en une seule étape les six lieues qui le sépa-

1 Citron. angluisc mss. p. IIS.

raient d’fcài, car Bouck'nut devenait plus pressant à mesure que les Anglais se rapprochaient de l’endroit où le connétable concentrait scs forces. A la hauteur de cette ville et au moment où Henri se détournait pour éviter un engagement, les coureurs du maréchal, réunis à la garnison d’Eu, se ruèrent sur l’ennemi et lui firent subir un échec assez considérable. Chaque côté éprouva des pertes sensibles; les Français, notamment, curent à regretter la mort d’un vaillant homme d'armes du Bourbonnais, nommé Lancelot Pierre 1 ; il avait reçu un coup de lance dans le bas-ventre au défaut des tassettes, mais en tombant il eut encore assez de force pour tuer l’Anglais qui l’avait mortellement blessé. La nuit fit cesser le combat et les Anglais bivouaquèrent dans les villages environnants.

La situation du roi d’Angleterre devenait de jour en jour plus critique ; le conseil du roi de France, assemblé à Rouen, avait enfin décidé, à une majorité de trente membres, de poursuivre l’ennemi et de le combattre. Tous les princes français étaient réunis autour du dauphin, à l’exception du duc de Bourgogne, à qui l’on avait enjoint de s’abstenir, mais d’envoyer ses troupes,

1 llom. de Pierre de Fénin, p. Cl.

et qui s’en était plaint amèrement. Pour lui rendre l'affront plus sensible, le dauphin avait dépêché le sire de Montgogier au comte deCharolais queses gouverneurs les sires de Roubaix et de la Yiefvillc avaient emmené à Aire afin de l’éloigner du théâtre de la lutte à laquelle il brûlait avec toute l’ardeur de la jeunesse de prendre part. Le connétable lui avait envoyé aussi Montjoic, héraut d’armes de France, pensant bien que, malgré l’ordre formel donné par le due Jean à ses chevaliers de rester chez eux, la présence de l’héritier de Bourgogne sous les drapeaux fleurdelisés y eût entraîné tous les hommes en état de porter les armes. Les sires de Roubaix et de la Viefville répondirent que quand le moment en serait venu le comte ferait ce qu’il avait à faire. En attendant ils s’efforcèrent de lui cacher toutes les nouvelles du dehors, et de l’isoler complètement afin qu’il ne connût la bataille que le lendemain du jour où elle aurait été livrée; mais Philippe était si pressant qu’il fallut bien lui dire la vérité, c’est-à-dire la défense que lui faisait son père de revêtir une armure et de combattre. Il pleura beaucoup, et se relira dans sa chambre pour s’y livrer à son chagrin tout à son aise*. En 1453, cinquante ans

1 Citron. Up MontMrelet, liv. I, oh. 153.

apres, il n’était pas encore consolé de n'avoir pas été à Azincourt, pour y vivre ou pour y mourir

Tous les chevaliers, bourguignons, artésiens et flamands n’obéirent pas à l'ordonnance de leur seigneur, et bon nombre d’entre eux se réunirent à la noblesse picarde qui avait répondu tout entière au second et pressant mandement de Charles VI s. Les dues d’Orléans, de Berry, de Bourbon, d’Alençon et de Bar étaient arrivés avec leurs vassaux; le duc de Bretagne, qui avait d’abord refusé de venir , se laissa tenter par la cession de Saint-Malo, par une somme de cent mille francs, et se mit en marche à la tète de douze mille hommes pour rejoindre l’armée royale. 11 arriva d’ailleurs un jour trop tard et les princes ne voulurent pas l’attendre pour engager la bataille \ Le comte de Biehemont, qui guerroyait en Poitou, abandonna le siège de Parthenay dès qu’il eut reçu la lettre du roi et se bâta d’accourir avec cinq cents lances *. Le duc de Brabant et le comte de Nevers, frères de Jean-sans-Peur, avaient promis leur concours. La ville de Paris offrit à son tour six mille

’ Chron. de Saint Hemy, ch. 59.

* Chron. dp Monstrelet, liv. I, ch. 151.

5 llist. de? ducs de Rretnjme, par M. de Roujoux t. IV, p. 175.

1 Hist. d'Arlus, comte de Rii hemout, p. 3.

hommes armés de haches et de maillets de plomb, mais on refusa orgueilleusement, par le seul motif qu'il était composé de gens des communes, ce renfort qui n’eût pas été à dédaigner. Le roi avait voulu commander l’armée en personne ; mais le duc de Berry qui, dans le conseil, avait été opposé à la bataille, s’y était formellement refusé : « Il vaut mieux, disait-il, perdre la bataille que perdre le roi et la bataille » et, cette fois, il sut faire prévaloir son avis. Le commandement en chef fut alors confié au connétable Charles d'Albret qui partit sur-lechamp pour Abbeville, où il s’occupa de réunir toutes ses troupes, rappelant aussi de la Normandie les vingt mille hommes avec lesquels il n’avait pas pu délivrer Harflcur et jeter les Anglais à la mer. Autour du quartier général et destinée à opérer sur la rive droite de la Somme était campée l’armée qui recevait journellement de nouveaux renforts et dont l’effectif fut bientôt porté au chiffre imposant de soixante mille hommes. Là dessus on comptait quinze mille gentilshommes, chevaliers et écuyers, et vingt mille communaux de la Picardie, de l’Artois, de la Normandie et de la Champagne; le reste était composé d’archers, d’arbalétriers, de valets et, enfin, de ces gens sans aveu « bandits, bâtards » qui suivaient les armées attirés par l’espoir du pillage,

comme les oiseaux de proie sont attirés par les fétides exhalaisons des cadavres1. De fortes garnisons’occupaient les villes, villages et forteresses baignées par la Somme, c’est-à-dire Saint-Valéry, le Crotoy, Noyelles, Mareuil, Epagnc, Eaueourt, Pont-Remy, Picquigny, Ilangest, etc. Tous les gués du fleuve avaient été fortifiés et rendus impraticables; de nombreux partis de cavalerie sillonnaient les plateaux du Vimeu afin de donner la main à Boucicaut. Toutes les dispositions étaient prises enfin, pour resserrer les Anglais entre la Somme qu’ils ne devaient pas franchir et la Bresle qu’ils n’auraient pu repasser et pour les écraser dans le Vimeu, dont les plaines offraient au connétable le champ de bataille le plus favorable au développement de sa cavalerie.

Henri V avait campé pendant la nuit du 12 au 13 oc-

1 Hist. <le France par M. Henri Martin, t. VI, p. 14.

* Les historiens et les chroniqueurs rie sont pas d’accord sur le ctiilTre des français. Il est aussi difficile de le préciser avec exactitude que celui de l'armée anglaise. — Otterhourne et les chroniqueurs anglais parlent de 00,000 hommes; Hardyng et les records de Salisbury, de 100,000 ; sir William Rardoff, gouverneur de Calais, dans une lettre, et Monstrclet dans sa chronique, estiment l'armée française à 150,000 combattants ; Saint-Remy k 50,000 ; Berry à 10,000 hommes d’armes, eu faisant complète alislraction des archers et des communaux ; Pierre de Fénin se borne a dire que la disproportion entre les deux armées était considérable.

lobrc sur la rive gauche de la Bresle, à la hauteur de Bouvincourt et de Saint-Pierrc-c'n-Val. Le 13 au matin, il remonta la vallée à l’Est et passa la rivière aux moulins de Gousseauvillc 1 entre Beauchamp, à gauche, et Gamaches à droite. Boucicaul, Cligne! de Brébant et le bâtard de Bourbon exécutèrent le même mouvement, franchirent la Bresle à Soreng et arrivèrent sur les hauteurs du Vimcu, entre Tilloy et Bouillancourt-cn-Sery, au moment où les Anglais y débouchaient de leur côté, en face d'Embrevillc et de Buigny-lès-Gamaches. Mais là, le maréchal fut forcé de s’arrêter ; sa division s’était fondue dans de sanglantes et quotidiennes escarmouches et il y aurait eu désormais de l’imprudence à serrer l'ennemi de trop près. D’ailleurs il n’était plus douteux que le roi se portât sur l'embouchure de la Somme, et la mission de Boucicaul se trouvait presque remplie. Il piqua donc droit à Abbeville et fit sa jonction avec le connétable.

Méprisant les avis de quelques prisonniers qui lui prédisaient une grande défaite sur les bords de la Somme,

1 Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. IV, p. 437. M. Mazas dit « la Hresle » pour lu Bresle et « Gourenvillc » pour Gousseauvillc. Ce ne sont pas les seules inexactitudes que l’on puisse signaler dans te cours île sou récit.

Henri poussa en avant et se dirigea vers le gué de Blanquetaque par Frivillc, Nibas, Saint-Blimond, Arrcst et Catigny *. Il voulait suivre les errements d’Edouard III et arriver, en côtoyant le rivage de la mer, jusqu’à Calais dont la garnison serait venue à sa rencontre. Sir William Bardoff, gouverneur de cette ville, l’avait même attendu pendant quelque temps à une lieue au-dessous du gué, mais les Picards s’étaient rués sur son détachement et l’avaient refoulé au delà de l’Authie Le tout était donc de savoir si la fortune, qui s’était montrée si favorable à Edouard, le serait autant pour son descendant.

Le problème ne tarda pas à être résolu par l’importante capture d’un gentilhomme gascon de la compagnie du connétable ’ faite par les coureurs de l’avant-garde au petit hameau de Drancourt, à deux lieues à peu près de Blanquetaque. Ce chevalier, dont le nom est demeuré inconnu, déclara au commandant de l’avant-garde à qui on l’avait amené, que le gué était défendu par six mille hommes de pied et plusieurs grands seigneurs, que l’on avait planté dans la rivière de fortes palissades et que

1 H Lut. d' Abbeville et du comté de Ponlbieu, par M. Louandre, t. I, p.ï7C.

1 Vies de» Grauds Capitaines, par M. Mazas, t. IV. p. 4S7.

3 Saint-Remy est le seul qui ail raconté celte anecdote.

par conséquent on ne saurait franchir le passage. Le roi instruit de tout cela, voulut interroger lui-méme le prisonnier qui répéta avec assurance devant lui les mômes détails, et ajouta, sur un doute élevé par Henri « seigneur, je le jure sur ma tète à couper ! »

I/armée s’arrêta , et le conseil réuni passa deux heures à délibérer. Henri était convaincu de la sincérité du Gascon et il renonça à son premier projet. Il est permis de croire qu’il ne s’y décida pas a.ant de s’ètre assuré par lui-même de l'exactitude du rapport fait par un ennemi. La faillie distance qui séparait son avantgarde de Blanquctaquc viendrait à l’appui de cette supposition. Les écrivains qui ont également emprunté à Saint-Rcmy cette anecdote, l’ont interprétée de différentes manières : les uns ont voulu y voir un dévouement chevaleresque ', les autres au contraire ont prétendu que le duc de Bourgogne, jaloux de l’influence du duc d’Orléans et de sa présence à l’armée, avait choisi ce moyen dans l’espoir de ravir à son rival l’honneur de la victoire *. Tous sont unanimes sur ce point, que le chevalier inconnu s’était fait arrêter àdessein,cl que ce

1 Vies des Grands Capitaines, parM. Mazas, t. IV, p. 438 — Hist.de France par M. II. A* trtin, t. VI. p. 14.

* Cliron. de i»iv , ch. 58.

n’était pas le hasard seul qui l’avait conduit sur le passage des Anglais. L'opinion la plus raisonnable est que le Gascon avait été envoyé là pour détourner Henri d’une manœuvre qui l’eût soustrait aux coups du connétable, et si tel avait été le but de Charles d'Albret, il fut pleinement atteint. Tout ce que le prisonnier avait avancé était d’ailleurs rigoureusement vrai et il ne courait dans aucun cas le risque de payer son dévouement de sa vie, puisqu'en effe.. le gué était gardé par les milices d’Abbeville et de Montreuil, soutenues d’un grand nombre d’archers et protégés par un triple rang de palissades L’embarras du roi d’Angleterre était extrême. 11 n’était plus libre de retourner sur scs pas et s’était trop avancé pour reculer. Il ne lui restait d’autre parti à prendre que de faire un long détour pour gagner Calais, mais ce détour était très périlleux puisqu’il le conduisait justement en face de ses adversaires. Son chapelain assure que l'on espérait pouvoir traverser la Somme au-dessus ou au-dessousd’Abbeville, mais celte incroyable illusion, si Henri l'eut un instant, ne tarda pas à être détruite. Lorsqu’après avoir fait pivoter son armée, et après avoir

1 Heg. des argentiers U’ Abbeville, kist. «l’Abbeville el du coudé de Poulhieu, par M. Louaudrc, t. I, p. î7fi.

remonté pendant quelque temps le cours de la rivière il se fut assuré que tous les ponts étaient rompus, il passa la petite rivière de Maillcfeu, s'écarta d’Abbeville et s’arrêta en finissant sa longue étape, à Daillcul où il campa et passa la nuit. Le lendemain 14, au point du jour, il redescendit dans la vallée, à Fontaine, et reculant tout à coup, il se jeta brusquement sur Pont-Remy et fit une tentative pour s’en emparer ; mais là aussi les communications entre les deux rives étaient interceptées, et le sire de Waencourt et ses deux fils « qui estoienl chevaliers de haut courage et bien renommés ’, » défendirent avec succès le château. Laissant encore quelques hommes sur le terrain, le roi prit la route d’Airaines, traversa Sorel et Wanel, puis sc rabattit sur Hangest-sur- Somme, où il coucha’. Le 15, il continua à longer la rive gauche de la Somme, séparé seulement par la largeur de la rivière de nombreux corps de cavalerie et d’infanterie françaises qui se mettaient en bataille sur son passage et témoignaient par leur attitude de leur vif désir d’en venir aux mains. Henri commença dès lors à se venger sur le pays des difficultés qu’il y rencontrait

1 Mém. de P. de Fénin, p. «0.

» Mém. de P. de Fiuiin, p. fiO, — Clirou. de Monutrelel, liv. I, cb. I Si.

et lit brûler les villages situés sur son chemin de sorte que si l’on avait momentanément perdu sa trace, on l'eût bientôt retrouvée à la fumée des incendies qu’il allumait sur ses pas. U tourna Picquigny, passa à Pontde-Metz 1 en évitant Amiens qu’il laissa à une lieue environ sur sa gauche \ traversa Dury et Saint-Fuscicn et descendit dans Boves, après avoir décrit ainsi, depuis le Pont-de-Metz, une courbe prononcée pour éviter la puissante cité.

Le château de Boves, dont les ruines imposantes se dressent encore au sommet d’une des collines qui bordent la vallée de l’Avre, appartenait alors au comte de Vaudémont ‘. Sa position, qui commandait à la fois la vallée et la plaine, scs vastes fortifications, son immense donjon, la forte garnison qui l'occupait en faisaient un obstacle redoutable et on ne comprend pas comment, ayant eu la faculté de passer l’Avre soit au-dessous de Boves, à Cagny, soit au-dessus, à Fouencamps, le roi soit venu occuper le village de Boves qui se trouve immédiatement sous le feu du château, et qu’il ait exposé son armée à

1 Clirou. de Nlonstrelct. liv. I, ch. 152. Que Monstrelet appelle Pont-Audemer.

’ Chron anglaise mss. p. 155.

• Citron, tle Soint-Remy, ch. 58.

de grandes pertes. Une négociation fut entamée avec le capitaine de la forteresse; il promit de ne pas inquiéter les Anglais qui, de leur côté, s’engagèrent à ne pas piller les maisons et à ne causer aucun dommage aux habitants, moyennant qu’on leur apporterait « huit corbeilles de pain, chacune portée par deux hommes » car ils commençaient à en manquer. Mais il y avait des vignes àBovcs, et comme la précédente récolte avait été belle, les caves des paysans contenaient de grosses pièces de vin dont la vue réjouit fort les soldats. Le roi, quand il le sut, permit « aux petits compagnons » d’emplir leur bouteille ; les « petits compagnons » ne tinrent aucun compte de l’avertissement et « firent leur bouteille de leur ventre. » Henri en fut, avec raison, « moult dolent » : il craignait que son armée s’enivrât et qu'à la faveur du désordre qui s’en serait suivi, on ne lui fit essuyer une grande défaite. 11 en fut quitte pour la peur et cette petite débauche eut cela de bon qu’elle guérit beaucoup d'hommes de la dyssenlerie qui ne les avait pas quittés depuis Harfleur

Après avoir confié à la générosité du capitaine de

1 Clirou. de Saint-Reiuy, ch. 57.

1 Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. IV, p. 4*0.

Boves deux de ses chevaliers malades, en convenant de deux haquenées pour leur rançon le roi continua son mouvement sur Corbie par Villcrs-Brctonneux et Marcelcave, pendant que sa droite s'étendait jusqu’à llarbonniércs et Vauvillers *. A la hauteur de Corbie il fut attaqué (le 17) par la garnison commandée par Pierre de Lameth et Gautier de Caulincourt, mais il l’obligea, après un engagement très-vif, à rentrer dans ses murs. L’étendard de Guyenne, qui avait été pris par les Français, fut recouvré par John Bronley, écuyer, gentilhomme de la chambre du roi. Henri lui octroya en récompense le même étendard : de gueules au lion d’or, pour cimier de ses armoiries*. Renonçant désormais à suivre les nombreuses sinuosités que décrit la Somme depuis Corbie jusqu’à Sainte-Radegonde , et dans le but de dérober sa marche à l’ennemi, il prit tout à coup à l’Est * et se

1 Chron. de Saint-Reiny, ch. 57

1 Chron. de Monstrclct, liv. I, ch. 154.

1 Peerage de Collins, t. VIII, p. 314.

1 M. Mazas prétend au contraire <[iie les Anglais franchirent la Somme à Eclusier, village situé dans le canton et à peine à une lieue de Braysur-Somme ; il s’appuie du dire de Féniu, mais il est inutile de s’arrêter à discuter uue opinion contredite par Monstrclct, Suint-llciny, Wavriu, la Chronique manuscrite anglaise et tous les biographes d’Henri V.

dirigea vers Nesle qu’il atteignit dans la soirée du 18. Il n’entra |>as dans la ville et fit dresser sa tente à quelque distance au milieu d’un hameau, peut-être de Manicourt, et il se borna à envoyer demander aux habitants de Nesle le passage et des vivres, sous peine de voir incendier leurs fermes sans pitié. Un refusa et la terrible menace d’Henri fut rigoureusement mise à exécution.

Pendant ec temps et comme le roi se disposait pent-ètre à attaquer les fiers bourgeois de Nesle, qui avaient déployé sur leurs murailles de grandes draperies rouges, pareilles à l'oriflamme de France, exprimant par là leur attachement à la cause nationale ', un paysan demanda à voir Henri et lui dévoila l’existence d’un gué au village de Bétheneourt. Le gouverneur de Saint-Quentin, qui avait été chargé de le défendre, avait négligé ce soin important *. Sans s’occuper davantage de Nesle, le roi se hâta de lever son camp et gagna Bétheneourt où il trouva effectivement un gué praticable, puisque les fantassins avaient à peine de l’eau jusqu'aux épaules. II

1 Cliron. île Saiut-Remy, ch. 57.

* Hist. de France par M. II. Martin, t. VI, p. 13. — Cliron. anglaise in<i<. p. 1 ni.

ordonna de démolir les maisons el d’employer les matériaux à exhausser le fond de la rivière Ce travail demanda une partie de la journée pendant laquelle plusieurs archers qui, pour piller un moulin, s’étaient hasardés à passer sur l'autre rive, à un endroit où la rivière paraissait cependant très-profonde, découvrirent un second gué en amont du premier à quelques centaines de pas de Voycnnes On se hâtait d’autant plus, que pour parvenir à Béthencourt on avait traversé un marais arrosé par un petit cours d’eau qui venait se jeter dans la Somme et que l'armée était précisément enfermée dans l'angle formé par les deux rivières. Si donc, et on le sentait bien, les Français avertis avaient choisi ce moment pour engager la lutte, l’issue n’en aurait pu être longtemps douteuse.

Les paysans s’étaient contentés de rompre deux chaussées étroites qui conduisaient aux gués ; il fallut encore relier à l’aide de poutres et de fagots les deux tronçons de chemins. Quand tout fut terminé, John Cornwal et Gilbert d’Umfrcvillc, chevaliers, passèrent les premiers, avec leurs bannières et un certain nombre d’archers et d’hommes d’armes et s’établirent sur l’autre

1 Cliron. de Saint-Remy, ch. 57.

* Cliron. de Monatrelet, liv. 1, ch. I5i.

rive pour protéger le défilé. L’opération, commencée à une heure de l’après-midi sur les deux points à la fois, les hommes d'armes tenant leurs chevaux par la bride 1 elles archers marchant trois de front à Béthencourt et les bagages à Voyennes, fut terminée une heure environ avant la chute du jour. Un parti de cavalerie s’était montré dans le lointain et avait fait mine de s’opposer au passage; mais, après avoir observé pendant quelque temps les Anglais, il avait disparu derrière les villages environnants.

Henri s'arrêta de sa personne À Monchy-Lagachc et assit l’armée entre ce village et celui d'Athies. La joie d’avoir enfin franchi l’unique barrière qui, selon eux, s’opposât à leur retour à Calais, faisait oublier aux soldats toutes les fatigues et les misères que leur avait coûtées ce premier succès. Bien qu’ils fussent encore, de leur propre aveu, à huit étapes du port où était le salut, et qu’ils eussent contre eux toutes les chances pour en être coupés par les Français, la confiance était revenue au soldat et il ne venait à l’esprit de personne que la partie la moins périlleuse du voyage était seule accomplie et que le plus difficile restait à faire.

1 Clirou. île Mnnstrelet, liv. I, p. 152.

Quand le connétable avait vu l’armée anglaise remonter la Somme, et quand cette manœuvre lui avait été confirmée par les rapports de tous les capitaines échelonnés sur la rive droite, il avait aisément compris le projet du roi de lui dérober sa marche, mais Henri était toujours forcé de revenir sur Calais. 11 s’agissait donc de lui barrer la route, car il était à peu près certain que le roi d’Angleterre finirait toujours, n’importe comment, par s’ouvrir sur la rive droite, soit par ruse, soit de vive force, ce passage tant désiré. Ralliant les ducs de Bourbon, d’Alençon, de Bar et de Vendôme, qui étaient à Péronnc, et les milices de Champagne et d’Artois, Charles d'Albrct les rejoignit près de Doullcns. Son armée était alors au complet. Il la déploya dans le triangle décrit par Saint-Pol , Doullcns et Hcsdin , cl la partagea en trois divisions qui occupaient chacun de ces trois points; le centre, qu’il commandait, à Hesdin, l’aile gauche à Saint-Pol et la droite à Doullcns; puis il attendit l’apparition de l’ennemi dont il n’avait plus aucune nouvelle.

Si la joie des Anglais avait été sans mélange, elle ne fut pas de longue durée. Après une nuit passée toute entière en réjouissances et au moment où l'on s’apprêtait au départ, on vit arriver trois hérauts envoyés par les

ducs (l’Orléans et de Bourbon et qui avaient eu quelque peine à trouver le roi d’Angleterre Le duc d’Yorek les amena à Henri qui les reçut à cheval et entouré de sa noblesse Ils s’agenouillèrent pour s’acquitter de leur message : les princes offraient la bataille au roi, lui demandaient d’en fixer le jour et le lieu, et d’indiquer la route qu’il comptait suivre. Henri répondit qu’il retournait en Angleterre par Calais, qu’il logerait tous les jours aux champs, qu’il ne cherchait pas la bataille, car il avait horreur du sang, mais que si les Français voulaient lui barrer le passage il saurait, avec l’aide de Dieu, les en faire repentir * ; et il les renvoya en leur remettant à chacun cent couronnes d’or.

Après avoir adressé à l’armée quelques paroles d’encouragement, le roi reprit la direction du Nord, remonta sur Péronne où il trouva des traces encore fraiehes du séjour récent d'un corps nombreux. Par sa ferme contenance il fit rentrer dans ses murs la garnison qui en était sortie pour harceler son aile gauche, coupa la route

1 Chron. de Saint-Remy, oh. $9.

* Chron. augl. mes. p. les.

3 Tlie hait le of Agincourt, by Harris Nicliolas, p. 322. — Cbron. de Saint-Remy, cb. 59. Harris Nicliolas dit que le roi ne donna pas sa réponse aux hérauts mais qu'il l'envoya par deux de ses officiers.

de lia paume, puis celle d'Albert 1 cl sc logea dans le bois de Miraumont à une lieue Ouest de Bapaume. Le voisinage des Français, dont il ne pouvait plus douter, inspira à Henri une nouvelle précaution qui devait contribuer en une certaine mesure à sa prochaine victoire : il savait qu’à l’inverse des Anglais ils mettaient leur espoir dans la cavalerie noble, tandis qu’une longue expérienceavait appris à ses prédécesseurs qu’il fallait avant tout compter sur leurs archers. Le plus important était dès lors, si le malheur voulait qu’il fût attaqué avant d’avoir pu choisir uneposition fortifiée, d’arrêter l’élan des hommes d’armes, et, en guise de fortification artificielle, il enjoignit à chaque archer de se munir d’un pieu long de six pieds et aiguisé par les deux bouts ’. Une des extrémités devait être enfoncée dans le sol, l’autre menaçait le poitrail des chevaux et à l’abri de cette palissade portative qui rendait plus égale la lutte entre les flèches et les longues lances, les archers pouvaient combattre à l'aise et mettre tous leurs soins à diriger les carreaux aigus qui manquaient rarement leur but. 11 s'arma aussi de toutes pièces et revêtit sa cotte d'armes en exhortant ses chevaliers à l’imiter.

1 Alors nommé Ancre.

5 Qiron. angl. Mss. p. 31$.

Le lendemain 21, devenu plus circonspect à mesure qu’il s’avançait dans un pays ennemi, Henri ralentit sa course qui, pendant les deux dernières étapes surtout, avait été très-rapide et très-pénible pour l’infanterie. Il poussa au Sud-Ouest sur Albert 1 et dormit à Acheux et à Foreeville, son avant-garde à Louveneourt A l'aube, au lieu de continuer son mouvement vers le Nord, comme on aurait pu le supposer, il obliqua, laissa Doullens à une lieue sur sa gauche, traversa Lucbcux et se rejetant franchement à l’Ouest se logea à Bonnières s où devait s’arrêter l’avant-garde et où le roi se rendit par erreur car ses logements avaient été marqués dans un village plus bas. Quand on lui en fit l'observation , il répondit : « Ja, Dieu ne plaise, entendue que j’aie la cotte d’armes vestuc, que je dois retourner arrière , » et refusa de revenir sur ses pas \ Le duc d’Yorck, qui devait coucher à Bonnières avec l'avant-garde, alla jusqu’à Frévent sur le bord de la Canchc et les deux ailes se dispersèrent dans

* Giron, de Monstrelct. liv. 1, ch. 154. — Giron, do Saint-Remy, rli. 60. — Giron, do Wavrin, part. V, liv. I, ch. 9.

* Uém. de P. de FOnin, p. 61.

* Ilouvières-l’Esi alon, scion Saint-Remy et Bouuières-Beslalou, suivant Fénin.

* Giron, de Saint-Remy, ch. 60.

les villages voisins, Yvregny, Sus-St.-Léger, Yillersl'Hâpital et le Souicli.

Pendant ce temps, le connétable, trompe par cette succession de marches habiles, avait gagné Aubigny eu étendant outre mesure sa ligne, de sorte qu’Henri V était sur le point d’atteindre son but qui consistait à passer entre deux des divisions ennemies à une égale distance d’Hesdin et de St.-Pol, de gagner les Français de vitesse par celte manœuvre inattendue et d’épuiser le peu de forces qui restait à ses soldats dans une course désordonnée sur Calais, en droite ligne à travers l’Artois. Dans cette persuasion, après avoir franchi la Cancbc dès le point du jour (jeudi 24) et chassé quelques troupes qui , n’ayant pu défendre le pont s’efforçaient de le détruire \ le roi prit définitivement, — il le croyait du moins, — la direction de Calais. Par Fiers, Humièreset Esclimcux il descendit dans la vallée de la Ternoisc à la hauteur de Blingel, remonta pendant un instant le cours de celte petite rivière rapide et encaissée et qui aurait pu être facilement défendue ; sur l’assurance que l'on ne voyait nulle part d’ennemis, donnée par six gentilshommes qu’il

1 On concilie ainsi les deux versions de Titus l.ivius. hinjiraphe

d’Henri et d’Elmliam, eliron. an fil. mss. j>. 1"4.

avait envoyés en éclaireurs après avoir eu soin de leur faire éter leurs cottes d’armes et leurs armures dont l’éclat et les couleurs auraient pu attirer l'attention, il traversa la rivière au pont de Blangy Sans s’arrêter. Henri passa au milieu du bois de filingel, et s’engagea dans un petit vallon aboutissant par son extrémité supérieure au village de Maisoncelles. 11 n’avait vu aucun Français et commençait à concevoir l’espérance d’avoir fait tomber le connétable d’Albrct dans le piège qu’on lui avait tendu. Quelle ne dut pas être sa surprise lorsque plusieurs hommes d’armes dont le duc d’Yorck faisait précéder son avant-garde accoururent hors d’haleine dire au roi qu’il fallait se préparer à combattre sur le champ, car on allait donner dans une armée innombrable dont -on n’était plus séparé que par une faible distance ! Sans changer de visage, sans que sa contenance trahit la moindre émotion à une nouvelle aussi désastreuse, Henri fit arrêter sa division et gagna au galop de son cheval les rangs les plus avancés. Là, il poussa en personne une reconnaissance, revint prendre sa place en tète du corps de bataille et déboucha sur le plateau par Maisoncelles* : il était midi.

1 CJirmi. ili> Sninl-llemy, ch. i>0. — Mi'ui. <lc 1’. «te l'cuin, p. <ii.

5 C'Jiroii. nnjrl. niss. p. 174.

îe connétable n’avait pas été jusqu’à Aubigny.

5 Prévenu à temps du changement de front des Anglais, il s’était hâté de revenir sur ses pas en s’efforçant de dépasser Henri V. Il y avait réussi grâce à la sécurité de ses adversaires. La position qu’il avait choisie était parfaite, en ce sens qu’elle couvrait Calais, et que pour y arriver il n’était plus possible au roi d’Angleterre d’éviter une bataille dont l’issue, eu égard à la disproportion des deux armées, ne devait être douteuse pour personne. Le centre des Français s’appuyait à Ruisseauville, à cheval sur la roule de llesdin h Calais ; l’aile droite était adossée à des taillis qui dominaient le vallon où la rivière de la Planque prend sa source; l'aile gauche occupait Ambricourt. Les trois di-

visions formaient ainsi une espèce d’are trop peu développés c'était le seul reproche que l’on pût lui faire dont la vallée de la Tcrnoisc était la corde *.

Le premier mouvement des Anglais en arrivant à Maisoncelles et en apercevant cet ordre de bataille imposant, avait été un profond découragement. Fallait-il donc être venus de si loin, au prix de tant de fatigues et de privations, pour succomber dans une lutte insensée? On en vit beaucoup qui tombèrent à genoux, levant les mains au ciel et implorant la protection de Dieu. L’excellente attitude du roi, sa fermeté, son apparente confiance, bien qu’intcrieurement il dût être dévoré d’inquiétude, ramenèrent la sérénité sur tous les fronts. 11 avait suffi pour cela d’une courte exhortation à ses soldats de se montrer dignes de leur pays et de leur renommée, d’un mot heureux répondu à sir Walter Hungcrford. Le chevalier s’était écrié : « Que n’avons-nous dix mille de nos bons archers d’Angleterre ! — Nous n’en aurions que faire, — avait dit sévèrement Henri, — j’ai assez de monde ici pour pouvoir, avec l’aide de Dieu, infliger une rude leçon à ces Français orgueilleux \ »

1 Vie rl’Artus de Richement, p. 4.

* Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. IV, p.

* Tire battlc of Agincourt, by Harris-Nieliolns, p. 329.

Henri s’occupa à son tour de disposer ses lignes, et il le fit avec une habileté au-dessus de tout éloge. Il commença d’abord par se débarrasser des captifs qu’il traînait à sa suite, et pour la garde desquels il lui aurait fallu distraire des soldats dont il avait déjà trop peu. Il leur rendit donc conditionnellement la liberté, en leur faisant promettre de revenir se constituer prisonniers, si la fortune se déclarait pour lui \

La plaine qui s’ouvrait devant le roi d’Angleterre avait à peu près la forme d'un carré long, d'une lieue d’étendue sur une demi-lieue de largeur. Le bois de Blingcl, 1a vallée sèche de Bellancourt et quelques bosquets dispersés sur le bord du plateau au-dessus de la Tcrnoise en formaient la base. Le côté droit était déterminé par les bois de Tramecourt, aujourd’hui en partie défrichés, derrière lesquels s’élevait le château de ce nom, et le côté gauche

> Clirou. île Saint-Kemy, ch. 60. — Il ne faut pas oublier que le chroniqueur Le Fèvre de Suint-Reuiy, conseiller du duc de Bourgogne, et plus tard chevalier et premier roi dermes de lu Toison d’Or, assistait à la bataille dan9 les rangs anglais, tandis que le chroniqueur Jean, bâtard de Wavrin, seigneur du Forestel, y prit part avec les Français. On s'est servi ici de leurs deux relations, d’ailleurs à peu près identiques, et de celle du chapelain du roi d'Angleterre, qui, comme eux, fut témoin oculaire des faits qu’il raconte , et dont le témoignage a par là tant de prix.

par le village et le château d’Azincourt. La vue, resserrée entre les deux villages d'Azincourt et de Traînecourt, s’étendait jusqu’à la forêt de Ruisseauville qui bornait l’horizon au Nord-Ouest. Cetle position, pourvue de trois côtés de défenses naturelles, n’offrait donc qu’un seul accès vers Ruisseauville et Canlers , une espèce de défilé par lequel il fallait que le connétable s’engageât pour venir attaquer les Anglais, si ceux-ci se bornaient à rester sur la défensive. Henri comprit tout le parti qu’il pouvait tirer d’une telle situation et s’empressa d’assigner à chaque corps son poste de combat, car il s'attendait à être attaqué sur le champ. Sou apparition avait en effet excité une grande animation chez les Français, et il avait cru voir, à certains préparatifs, qu’on n’attendrait pas au lendemain pour lui offrir la bataille.

Il n’en fut rien pourtant, grâce à l’énergie du connétable qui parvint à grand’peine à modérer l’impatience des féodaux. Il profita seulement du besoin d’activité qui les dévorait pour adopter un ordre de bataille qui fut la cause première du désastre du lendemain. Par son ordre les deux ailes firent chacune un mouvement différent : pendant que la droite s’avançait sur Azincourt et prenait position entre ce village et le bois de Tramccourt, l’aile

— iO.'i —

gauche reculait et s’appuyait sur Canlers et sur lu lisière <le la forêt île Ruisseauviile ; le centre avait imité la droite et s’était porté en avant de Ruisseauviile, de sorte que l’armée était établie sur trois colonnes de profondeur à quelque distance les unes des autres, dans un terrain resserré où elles ne pouvaient ni se déployer ni manœuvrer avec ensemble. Saint-Remy et Monstrelet affirment que cette disposition avait été adoptée en conseil : on explique aussi cette faute immense par l’aveugle résistance des douze princes du sang, aussi braves qu’inexpérimentés, aux conseils des vieux chevaliers dont la prudence excitait les sarcasmes de ces jeunes gens qui, pour la plupart, allaient assister pour la première fois à une bataille rangée. Jaloux du connétable dont ils contestaient les talents militaires et sur le caractère duquel planaient les plus fâcheux soupçons, ils donnaient l’exemple de l’insubordination aux grands seigneurs qui n’étaient que trop portés à les imiter. L’armée manquait aussi totalement d’ensemble et d’unité et contenait trop d’éléments divers pour que l’on put mettre en elle une confiance absolue. Tous les partis qui déchiraient la France y étaient représentés : les Armagnacs, plus nombreux que les autres et fiers d’être les puissants du jour, les Rourguignons qui voyaient peut-être dans le combat

— mi —

le moyen de reconquérir leur influence perdue ne se réunissaient que dans un sentiment commun, celui d'un orgueil insensé, d’une confiance telle dans leurs forces qu’ils refusaient d’attendre les douze mille Bretons de Jean V qui n’étaient encore, le 24, qu’à Amiens *. Les milices enfin, mal armées et qui n'entendaient rien au métier pour lequel on les avait arrachées à leurs paisibles occupations, tenues à distance par le mépris insultant des gentilshommes, parquées au poste le moins honorable, avec les bagages de l'armée, comme des gens inutiles, ne se croyaient pas obligées à montrer plus de bravoure ni de dévouement qu’on ne leur en demandait : elles paraissaient indifférentes à tout.

Quand l’avant-garde fut arrivée entre Azincourt et Tramecourt, à quatre portées d’arbalète des Anglais, elle s’arrêta et reçut l’ordre de camper à l'endroit même où elle se trouvait. On roula les pennons et les bannières; les chevaliers mirent pied à terre, ôtèrent leurs cottes d’armes et se désarmèrent pendant que les valets couraient de tous côtés, ouvrant « malles et bahus » et cherchant de la paille et du foin pour que leurs maîtres

1 Vies de» (iromls Capitaine», par M. Mazas, t. IV, p. 4i i.

1 Hiat. de» due? de Bretagne, par.M. de Roujoux, t. IV, p. 173.

pussent s'étendre autour des grands feux qu'ils avaient allumés La confusion était indicible, le désordre à son comble. Les valets s'appelaient les uns les autres en poussant de grands cris * ; les soldats se battaient pour la possession des vivres qu’ils dérobaient dans les maisons d’Azincourt ; brûlaient, pour le plaisir de détruire, les maisons qu’ils avaient pillées, et essayaient avec fracas de se construire des abris contre la pluie qui avait commencé à tomber dès midi et qui redoublait de violence.

Les rumcursdu camp français avaient trouvé de l’écho chez les Anglais ; cette fièvre de tumulte les avait aussi envahis et ils commençaient à pousser de grands cris et à sonner de leurs trompettes. Le roi fut obligé d’intervenir et de publier que quiconque ne garderait pas le silence perdrait cheval et armure, s’il était noble, et l’oreille droite s’il ne l’était pas *. Tout rentra dans l’ordre comme par enchantement, sans que personne fit entendre un murmure et la discipline, un instant méconnue, reprit son empire sur ces hommes que la sévérité d’Henri

' Chrou. de Saiul-Heiny, cb. 60.

J The baille of Agiucourl, bv Harris Nieolas, p. 33i. * Chron. ungl. nies. p. 181.

avait rompus à une obéissance passive. Le roi, rassuré sur les intentions du connétable, se logea avec sa noblesse dans les constructions de Maisonceiles, les archers s’établirent dans les jardins et les prés autour du village ainsi que dans le bois.

A la tombée de la nuit le comte de Ncvers, qui venait d’ètrc armé chevalier par Boucicaut, poussa une reconnaissance jusqu’auprès de l’armée anglaise. Peu après, le duc d’Orléans, qui avait reçu le même honneur et le comte de Richcmond, avec deux mille hommes, voulurent profiter de l’obscurité qui était très-profonde, pour surprendre les ennemis ; mais ceux-là se tenaient sur leurs gardes. Plusieurs volées de flèches arrêtèrent court les princes qui retournèrent au bivouac après une tentative insignifiante '.

Rien n’était plus dissemblable que l’aspect des deux campements: celui des Français, éclairé par de grands feux, dont la réverbération enflammait l'horizon sur une immense profondeur, retentissait des accents de la joie ; on les entendait distinctement parler et chanter ; dans leur fol orgueil ils se partageaient déjà le butin qu’ils comptaient faire le lendemain et jouaient aux des la ran-

1 Chroii. ili! Moiijlrclel, liv. I, cli. 153.

çou du roi et des chevaliers d’Angleterre Les soldats fixaient à un blanc celle des redoutables archers *. Mais il n'y avait pas parmi eux de musiciens « pour eux réjouir » et on remarqua qu’aucun de leurs chevaux ne lit entendre de hennissements. Quelques esprits chagrins virent dans cette circonstance futile un présage de mauvais augure 1 * 3 ; personne ne comprit qu’il eût été sage de se préparer aux fatigues du combat par quelques heures de repos et l’on prolongea au contraire la veillée jusqu’au lever du jour.

Si le sommeil ne visita pas les Anglais, ce fut pour des motifs bien différents. Depuis trois jours ils avaient eu beaucoup de peine à se procurer une nourriture insuffisante et n’avaient trouvé pour se restaurer que des noix et de la viande de chèvre *. Depuis Boves, les archers n’avaient bu que de l’eau ; le roi avait en outre défendu d’allumer des feux et ils étaient couchés sans abri sur une terre humide et sous une pluie glaciale. A peine avaient-ils quelques vêtements pour se garantir du

1 Citron, augl. mss. p. lui.

J The battle of Agincourt, by Harris Nicltolas, p. 331.

3 Citron, tle Monslrelet, liv. I, fit. loi. i Jtivi'iia) tles l'rsins.

froid; leurs jacques étaient usées et déchirées' ; beaucoup d’entre eux avaient perdu leurs chaussures et marchaient la tète et les pieds nus *. Il n’y en avait que fort peu qui eussent des cuirasses, des chapeaux de cuir bouilli ou d'osier, armés de bandes de fer en croix ’, et c’était les plus heureux. Pour remonter leur moral, Henri ordonna à ses ménestrels et aux musiciens de jouer de leurs instruments dont les sons joyeux retentissaient dans les bois *, mais cette musique n’éveillait aucune gaîté chez des hommes sacrifiés à l’ambition de leur souverain et persuadés que leur dernier jour était arrivé. Ils se confessèrent tous aux prêtres qui accompagnaient l’armée ; plusieurs même communièrent ! ; il y en eut qui firent leurs testaments \ Les hommes d’armes visitèrent ensuite les courroies de leurs armures, les archers remirent à leurs arbalètes des cordes neuves 7 et aiguisèrent les

* Clirou. de Monstrclet, liv. t, ch. 15S.

4 J invitai des Ursins.

* Chrou. de Saint-Rein;, ch. Cî.

* Chron. de Monstrclet, liv. J, ch. 153. — U est le seul qui ait douué ceUe version ; Saint-Reiny dit au contraire que les Anglais passèrent la nuit dans le plus lugubre silence et qu'on ne les euteudail pas plus qu’on ne les voyait.

4 Chron. de Monstrclet, liv. ch. 153.

* llisl. d'Angleterre, par Liugard, t. v. p. 27.

1 Chron de Saiiil-Rctnv, ch. r,o

— :jui

haches, les cognées et les longues épées qui pendaient à leur ceinture

Le roi ne prit que peu de repos ; il avait à plusieurs reprises parcouru ses quartiers 1 et au lever de la lune quelques-uns de scs officiers avaient été visiter le terrain pour que sur leur rapport il put à l'avance combiner son plan de bataille s.

Le vendredi 25 octobre 1415, fête des saints Crépin et Crépinien, Henri était sur pied à l’aube. Il faisait un épais brouillard ; le roi entendit trois messes dans la chapelle de Maisoncellcs ; il était armé de toutes pièces, sa tôle seule exceptée, et avait revêtu par-dessus sa cuirasse une cotte chargée des armes de France et d’Angleterre écartelées* ; ses pairs l’entouraient et avaient, à son exemple, endossé leurs cottes armoriées, ce qu’on ne faisait que pour le combat. Après que l’évêque de Bath eut béni solennellement les troupes, Henri prit son bassinet, qui était de l’acier le plus brillant, surmonté d’un haut cimier et cerclé d’une couronne d’or du poids de six livres dix onces anglaises dans laquelle étaient

' Chron de Saint-Remy, ch. 02.

s Hist. d'Angleterre, par Lingard, t. v, p. 27.

5 The liallle of Agincourl liy Harris Kicholas, p. 371.

‘ F.lmliani.

enchâssés quatre gros et quatre )>elits rubis; quatre gros et seize petits saphirs et cent vingt-huit perles dont quatre étaient d'une remarquable grosseur1. Il monta sans éperons sur un petit cheval gris * et, suivi de plusieurs chevaux richement caparaçonnés que des valets tenaient en main, entre autres d'un magnifique destrier blanc comme la neige, qu’il comptait monter au commencement de l’action \ il sortit de Maisoncclles à la tète de son armée et se porta à quelques centaines de mètres en avant des dernières clôtures du village,

La reconnaissance qu’Henri avait fait exécuter durant la nuit lui fut d’une grande utilité et lui permit d’arrêter ses dispositions sans tâtonnements et avec la promptitude qu’exigeait impérieusement le voisinage des Français. 11 fil choix d'une plaine de blé vert ‘ où, malgré l'humidité, le terrain s'était conservé assez solide et y rangea son armée en bataille. Il la partagea en trois divisions, selon la méthode qu’il avait employée dans sa marche depuis llarflcur. L’aile droite, commandée par le duc d’Yorck, et l’aile gauche sous les ordres de lord Camois,

' Ellmin. — I’trlimnenl’s rois t. iv. p. 21 S.

* Chrnn. «io Sainl-Hemy, cli. «1

» Klmlium.

‘ Clinm. «le Snii.l-Hcmy, ch. (.0.

— :io:t —

chevalier de la Jarretière, étaient reliées au centre, où se trouvait le roi en personne, par les dix mille archers partagés en deux corps en forme de coins et destinés à remplacer la cavalerie de sorte que le front des Anglais ne présentait aucun interstice par lequel les chevaliers français eussent pu s'engager. C'est ce qui a fait dire à Saint-Rcmy, témoin oculaire, que le roi d'Angleterre avait réuni son armée en un seul corps.

Le roi était placé à cheval en avant du centre et à côté de lui, à cheval aussi, se tenait sir Thomas Erpvngham « chevalier chenu de vieillesse * » à qui il avait donné le commandement de ses archers. Au-dessus de la tète d'Henri se déroulait la bannière de Saint-Georges, d'argent à la croix de gueules, portée par un vaillant écuyer, Thomas Strickland qui, quelques années plus tard, demanda en vain à Henri VI la récompense des services rendus par lui en cette circonstance et en qualité de porte-étendard *. On remarquait aussi la bannière particulière d’Henri V, comme roi de France et d’Angleterre, qui reproduisait les mêmes pièces qu’on voyait brodées sur sa colle d’armes. L’aile droite avait pour signe de

1 Chritn. anglaise, ms*., ]>. lüi.

8 Cliron. do Morslii lel, liv. 1, <h. isi .

* Itynur, I. IV, pnrl. in.

— :ioi —

ralliement l'étendard de Saint-Edouard, d’azur à la croix fleuronnéc d’or accompagnée de cinq mcrlelles de même, et l’aile gauche ceux de Saint-Edmond, d’azur à trois couronnes d'or et de la Sainte Trinité, de gueules à un orle dans lequel était un pairie d’argent, le compartiment du centre chargé du mot : « Deus , » les trois branches du pairie du mot« Est, » les angles supérieurs de l’orle des mots : « Pater » et « filius , « l’angle inférieur des mots : « spiritus sanctus « et le corps de l’orle, entre chaque angle, des mots : « non est \ »

Une double ligne d'archers était déployée en avant du centre *. Pour avoir les mouvements plus libres, plusieurs s’étaient découvert les bras et la poitrine ; Lingard prétend même qu'il y en avait d’entièrement nus. Le roi en détacha deux mille pour garnir la lisière du bois de Tramecourt. Sir William Marshall, qui les conduisait, avait reçu l'injonction de ne se montrer et de n’agir que sur un signal convenu \ Cinq cents autres environ

1 The battle of Agineourt, bv Harris Nicholas, p. 340. — Soint-Itenn , dans rémunération des divers étendards nationaux anglais, a oublié relui de Saint-Edmond.

’ Hist. d'Angleterre par Lingard, t. V, p. 27. — Cliron. de Saint-Remy, « b. B0.

•’ The baille of Agineourt, by Harris Nicholas, p. 340.

s’étaient glissés dans Azincourt, pour en débusquer les Français qui occupaient le village sous les ordres d’Hector de Saveuscs; Hector fut tué ', son détachement recula et les Anglais trop faibles pour garder avec avantage cette conquête se bornèrent, afin d'inquiéter l’ennemi, à incendier quelques maisons, notamment une grange qui appartenait au prieuré de Saint-Georges de Hesdin Trente archers et dix lances sous John Carew avaient été laissés à Maisoncelles pour garder les bagages. Les chapelains du roi y étaient restés aussi, et celui d’entre eux à qui l’on doit un récit curieux et détaillé de la bataille s’y trouvait à cheval de même que ses collègues. Ils passèrent toute la journée en ferventes prières pour le succès de leurs armes et la nature de leurs prières, dont on trouve un échantillon dans la Chronique, prouve bien que, comme tant d’autres, ils n’avaient plus aucune espérance.

Les archers avaient toujours porté, depuis cinq jours, les pieux de six pieds de long, aiguisés par les deux bouts,

1 Vie» dos Grands Capitaines, par M. Mazas, t. IV, p. 439. Il b puisé ces renseignements, ainsi que bien d’autres, dans la chronique dite de Trameeourt, dont il a eu communication.

* The batllc of Agio court, by Harris Nicbolas, p. 340. — Chou. Anglaise mss. p. 204.

— :jog —

<|u’ils avaient coupés dans les boisde Miraumonl pendant la nuit du 20 ou 21 octobre. Ils s’étaient exercés, pendant les baltes, au maniement de cette arme, à la fois offensive et défensive, et s’étaient pénétré de son utilité ; aussi, lorsqu’on leur eut assigné leur poste de combat, les deux corps en forme de coin se couvrirent tout d’abord de cette palissade derrière laquelle ils étaient à l'abri des charges impétueuses des chevaliers français. Ils pouvaient s’en éloigner pour combatttre à leur aise et revenir se reformer derrière si le désordre s’était mis dans leurs rangs. Leur vieux capitaine, sir Thomas de Erpyngham, n’avait pas dédaigné, pour leur donner l’exemple , de s’armer d’un pieu en tout semblable aux leurs et dont il se servait en guise de bâton de commandement.

Chacun étant à son poste, le roi commença à parcourir les lignes de son armée établie sur quatre rangs seulement de profondeur, mais présentant un développement égal à celui de l'armée française. 11 chevaucha de bannière en bannière et exhorta ses soldats à bien faire leur devoir. Il n’était venu en France, leur dit-il, que pour recouvrer son héritage; le droit était à lui; ils pouvaient combattre sans crainte pour une juste cause ; il ajouta que leurs pères, leurs femmes, leurs enfants

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étaient restés en Angleterre et qu’il s'agissait de les revoir glorieux et glorifiés ; il rappela les souvenirs si flatteurs et toujours vivaces aux cœurs des Anglais, de Crécy et de Poitiers, caressa leur vanité en déclarant que l’honneur de sa couronne était entre leurs mains, et termina sa courte allocution en prévenant les archers que les Français s’étaient vantés d’avance de couper à leurs prisonniers les trois premiers doigts de la main droite, afin de les empêcher de se servir jamais de leurs redoutables arbalètes Cette harangue eut tout le résultat qu’il s'en était promis. Les soldats y répondirent par d’énergiques vivats et s’écrièrent : « Sire, nous prions Dieu qu’il vous donne bonne vie et la victoire sur vos ennemis ! ! » Le roi choisit ensuite parmi les meilleurs écuyers de son « host » quelques gentilshommes à qui il conféra la chevalerie : ce furent sir John Fériés, sir Ranold Graystokc, sir Peter Tcinpest, sir Christopher Morisby, sir Thomas Pekeringe, sir William Hodeloton, sir John Hosbalton *.

Le connétable, de son côté, n’était pas demeuré inactif, et pendant que ses adversaires s’établissaient et se forti-

1 Chron. de Saint-Keuiy, ch. 60.

5 Chron. de Saint-Remy, eh. Gî.

3 The baltle of Ajiiucourt, by Harris Nicholas. Preuves, ji. 79.

fiaient, il avait profilé des premières heures de la matinée pour rectifier ce que ses dispositions prises à la hâte, la veille au soir, pouvaient avoir de défectueux. Il ne changea rien à son ordre de bataille cl se contenta de ranger les trois corps afin qu’ils formassent ensemble une ligne droite parfaite, à partir de Ruisseauville et de Canlcrs, jusqu’à l’entrée du défilé formé par les bois d’AzincourtetdcTramecourt. L’avant-garde, composécde huit mille bassinets, c’est-à-dire de chevaliers et d’ccuyers exclusivement1, de quatre mille archers et de quinze cents arbalétriers*, barrait toute la largeur du défilé et ne présentait qu’un front égal à celui des Anglais; mais où ceux-ci n’avaient que quatre rangs de profondeur les Français en avaient trente \ Cette troupe brillante, hérissée de lances, était flanquée de deux ailes : celle de droite, commandée par le comte de Vendôme, était forte de quinze cents hommes d'armes, et celle de gauche, commandée par l'amiral Clignet de Brébant et Louis Bourdon chevaliers, de huit cents hommes d’artnes tous à cheval et spécialement destinés à enfoncer les deux

1 Cliron. de Saint-Remy, ch. 01. — Chron. de Monstrelet, liv. 1. ch. 154.

5 Chron. de Monstrelet, liv. 1, ch. 151.

3 Chron. anglaise uis*. p. 191.

corps d’archers anglais sous les poitrails bardes de 1er de leurs lourds destriers. Dans le corps de bataille, sous les ordres des ducs de Bar et d’Alençon, des comtes de Nevers, de Vaudémont, de Blamont, de Salin, de Grandpré, de Roussy 1 et de Salins *, on ne comptait que des gentilshommes: il était campé en avant de Ruisseauville. Quant à l’arrière-garde ou troisième corps, adossé au village de Canlers, elle était formée des milices de Normandie, de Picardie, d'Artois et de Champagne, et d’un certain nombre d'hommes d’armes à cheval : elle avait pour chefs les comtes de Marie, de Dammartin et de Fauquemberghcs et le sire de Longroy, capitaine d’Ardres, qui avait amené les communaux du Boulonnais.

La disproportion entre les deux armées était donc’ effrayante, et ce n’est pas sans raison que le chapelain anglais, en énumérant les forces françaises, s’écrie que le nombre des ennemis était vraiment terrifiant s. Il n’y a pas lieu de reproduire les diverses évaluations fournies par les historiens, et qui ont trouvé place dans une autre partie de ce récit. Mais si, effectivement, les Français

' Chron. de Monstrclet, liv. I, ch. 154.

’ Chron. de Saint-Remy, eh. 01.

* Chron. angl. niss. j>. 185.

— ;uo —

avaient pour eux. les gros bataillons, cet avantage était compensé par des fautes très-graves et très-dangereuses quand on avait affaire à un adversaire aussi habile que le roi d’Angleterre. Tout se réunissait pour accabler notre armée. Sans parler de la position déplorable que le connétable avait choisie, où les féodaux étaient si serrés qu’à peine pouvaient-ils porter la main à leurs épées pour les tirer du fourreau ', le terrain où ils manœuvraient, fraîchement labouré, détrempé par la pluie du jour et de la nuit précédentes, piétiné par les chevaux que les pages et les valets y avaient promenés en main, était devenu une sorte de boue liquide dans laquelle les hommes s'enfonçaient jusqu’aux genoux. Pour comble de malheur les barons de l’avant-garde et du corps de bataille, malgré le funeste exemple de Poitiers où la cause réelle du désastre n’avait été autre que l’inauguration de cette inexplicable tactique, s’étaient mis tous à pied, sans comprendre qu’en changeant de rôle il fallait changer de costume ou du moins approprier leur vêtement guerrier , fait pour combattre à cheval , à toutes les exigences du métier de fantassin. Bien loin de là, ils avaient conservé leurs lourdes et embarrassantes ar-

1 Cliron. <ti- Moustrrlct, liv. I, cil. 154.

— an

mures : ainsi ils portaient tous de longues cottes de mailles tombant jusqu’aux genoux, des jambards d’acier, et par-dessus la cotte l’armure complète, et des bassinets à camail couvrant les épaules Gênés dans leurs mouvements, pouvant à peine lever les bras pour manier leurs lances qu’ils avaient raccourcies de moitié, ils étaient plantés dans la boue comme autant de statues de fer.

Les seuls cavaliers que l’on remarquât dans l’armée étaient les deux ailes de l’avant-garde et les hommes d’armes de l’arrière-garde. Malgré leur minime quantité, les Anglais en furent frappés et trouvèrent que les chevaliers de France paraissaient plutôt prêts pour la fuite que pour le combat * ; tant l’usage de renoncer à un puissant auxiliaire dans les batailles, au cheval, était devenu général. Le connétable, les ducs de Bourbon et d'Orléans, les comtes d’Eu et de Richemont, le maréchal Boucicaul, David de Rambures, grand-maitre des arbalétriers, le sire de Dampierre, amiral de France, Guichard Dauphin et tous les chefs de l’avant-garde, avaient en revanche apporté une autre innovation qui n’était pas plus heu-

1 Chron. de Saint-Rcmy, ch. 62.

* Cliron. angl. mis. p. 192.

— aia

reusc dans sou genre que la première. Au lieu de couvrir les premiers rangs de leurs quatre mille archers et de leurs quinze cents arbalétriers qu’ils auraient fait passer en avant, selon un usage immémorial et toujours observé, pour supporter les premières décharges des Anglais, ils prétendirent qu’ils n'avaient pas déjà assez de place pour eux-mèmes sans s’embarrasser de ces ribaudsqui, comme à Crécy, leur eussent barré le passage : ils les renvoyèrent donc aux derniers rangs et se privèrent complètement de leur concours. La défaite du premier corps rejeta ces arbalétriers sur le second, et le second ayant été anéanti à son tour, ils se mêlèrent aux fuyards de l’arrière-garde sans avoir tiré une flèche, sans avoir été d’aucune utilité.

Les rangs étaient formés, on n’uttendait plus que le signal pour marcher en avant ; mais le connétable, moins confiant peut-être que la plupart de scs lieutenants, ou bien conseillé au dernier moment, donna l’ordre aux troupes de s’asseoir par compagnies autour de leurs bannières, sans quitter leurs places : il fit distribuer des vivres et chacun but et mangea gaiement '.

11 venait aussi de s’opérer dans l'esprit des féodaux

1 Cliron. de Saiut-Beniy, ch. liï. — Qmrn. de Monstrelet,liv. t, ch. IM.

un subit revirement. Au moment où ils allaient courir les mêmes dangers, au moment où pour beaucoup d’entr'eux, ils le savaient, allait s’ouvrir l’éternité, leurs divisions, leurs querelles, tout fut oublié. Ils s’embrassèrent et se demandèrent mutuellement pardon des dommages cl des injures qu’ils avaient pu sc faire. Le duc de Brabant, que l’on avait négligé de prévenir et que son frère le duc de Bourgogne aurait voulu retenir auprès de lui arriva tout à coup avec une douzaine d’hommes seulement ; il avait quitté Lille avec une telle précipitation qu’il n’avait pris ni casque ni cuirasse; il s’était fait une cotte d’armes avec l’étendard blasonné d'un de ses trompettes, dans lequel il avait fait un trou pour passer la tète et qui flottait sur ses épaules ’. C’est dans cet étrangeéquipage que traversant Fruges et successivement les trois divisions, il était accouru sc mettre à la tète de l’avant-garde où il avait trouvé avec joie les chevaliers dans les plus édifiantes dispositions. Sa présence significative acheva ce que les émotions du moment avait si bien commencé. Les réconciliations furent sincères et on ne s’occupa plus, sans aucune acception de parti ou d’intérêt, qu’à soutenir l'honneur du nom français.

1 llist. îles ducs île Bourgogne, par M. de Barante, t, [V, p. Ï48

* C.hrou. de Saiut-Rciuy, eh. Ht.

— Mi —

La création de cinq cents nouveaux chevaliers était aussi, pour l’ambition des jeunes écuyers, un stimulant qui produisit les plus heureux effets. Cependant il était déjà dix heures et comme l’ennemi n’avait fait aucun mouvement, comme il s’était fortifié sur place, le connétable, qui s’était promis de ne pas attaquer mais de rester au contraire sur la défensive, se relâcha un peu de la sévérité de ses ordres et permit aux chevaliers de rompre leurs rangs. Trempés par la pluie qui n’avait cessé de tomber que depuis peu, ils en profitèrent pour allumer de grands feux autour desquels ils se groupèrent comme si l’action eût été remise au lendemain '.

Le roi d’Angleterre, surpris d’une telle inaction, comprenant un projet dont les conséquences, dans l’état de misère et de disette auquel ses troupes étaient réduites eussent été déplorables pour lui, songea, tandis que les soldats consommaient le reste de leurs vivres, à renouer des négociations qu’il avait essayé d’entamer dans le cours de sa marche le long des bords de la Somme ’. Les historiens sont partagés sur la question de savoir de quel côté vinrent les premières ouvertures. Il est incontestable qu’Henri fit les avances et qu’il députa un certain

1 Vies des firauds Capitaines, par M. Mazas, t. IV. p. 4M.

1 Hist. de France par M. H. Martin, t. VI, p. 17.

nombre de bannerets pour s’aboucher avec aulanl de Français sur l'espace compris entre les deux armées Le roi offrait, si l’on voulait lui vendre des vivres, et le laisser regagner paisiblement Calais *, de se contenter du duché de Guyenne avec cinq villes qu’il disait en faire partie, du comté de Ponthieu et de la main de Catherine de France avec huit cent mille écus. Moyennant cela il promettait de renoncer pour jamais à ses droits et d’effacer de son blason les lis français s. Le connétable d’Albret répliqua qu’il fallait rendre Harfleur et renoncer purement et simplement à la couronne de France et à l’alliance projetée ; qu’à celte condition, seulement, on lui céderait Calais et ce que les Anglais tenaient en Guyenne. L’on ne put se mettre d’accord et la conférence fut rompue.

Sur ces entrefaites, le sire de lleilly, maréchal de Guyenne , qui , après avoir été longtemps prisonnier en Angleterre, s’en était enfui , disait-on, au mépris de la foi jurée, se présenta avec Guichard Dauphin et un autre chevalier pour parler au roi. Il lui dit qu’ayant appris ce dont on l’accusait, il venait offrir le combat

1 Cliron. de Saint-Reiny, eh. 64. — Slém. de P. de Fénin, p. 63. 5 Chron. de Wavrin, part. V', liv. I, ch. 11.

1 Cliron. de Saint-Rcmy, ch. 64.

à quiconque se ferait l’écho de bruits mensongers et entachant son honneur. — « Le moment n’est pas propre aux combats singuliers — répondit Henri, — allez dire à vos compagnons de se préparer pour la bataille avant la nuit et ne doutez pas qu’il raison de la première violation de votre serment vous ne perdiez encore la liberté, si vous ne perdez la vie. — Sire, répliqua le chevalier, blessé de la hauteur de ce langage, je n’ai point d’ordres à recevoir de vous et je ne me chargerai pas de votre message. Nous sommes, moi et mes frères d’armes, sujets du roi de France et non pas de vous et nous commencerons la bataille à notre bon plaisir et pas au vôtre. — Va-t-en, s’écria Henri, et prends garde de ne pas te trouver devant nous '. » Le sire de Ileilly avait offensé un prince dont l'orgueil ne pardonnait guère, aussi ne voulut-on pas, pendant le combat, le recevoir à merci, et il fut massacré sans pitié’.

Quoique tout espoir d’une issue pacifique se fût évanoui, le connétable ne pouvait croire chez les Anglais la témérité de se rendre agresseurs. La conversation d’Henri

' The battlc of Agincourt, bv Harris Nicholus, p. 345. — Hist. d'Angleterre, par Lingard, t. IV, p. 30. — Titus l.ivius, p. 17.

1 Jnrénal îles t'rsins.

avec le sire de Heilly fut considérée comme une bravade impuissante et l’on ne fit rien pour se mettre en garde eontre une attaque. Le roi, de son côté, semblait ne pouvoir se décider à prendre l’offensive; il avait encore envoyé un chevalier gallois, nommé David Game, reconnaître les Français. De retour après trois quarts d’heure, David dit au roi et d’un ton joyeux : « Sire, il y en a assez pour être tués, assez pour être prisonniers, assez pour prendre la fuite '. » Sous l'impression favorable causée aux assistants par cette plaisanterie toute militaire , Henri prit son parti et s'écria: bannières en avant ! puis il mit pied à terre et se mêla à la foule des gentilshommes qui l'entouraient. Thomas de Erpyngham, jetant en l’air le pieu qu’il tenait à la main, dit à son tour d’une voix puissante : « Now Strikc ! » (frappez maintenant*). Une immense clameur lui répondit. Les archers s’agenouillèrent , prirent un peu de terre dans leur bouche \ se relevèrent en poussant un second cri, cou-

1 Vies «les Grands Capitaines, par M. Mazas, I. IV, p. <58. Une donne pas la source à laquelle U a puisé cette anecdote dont il convient par conséquent de lui laisser la responsabilité.

1 Tous les chroniqueurs anglais et français.

3 M. Harris Nicholas (the battle of Agincourt, p. 34ti) prétend que les archers exprimaient par là qu'ils étaieut décidés h redevenir terre s'il le fallait, c’est-à-dire à mourir; il est bien permis de douter de ce

vrircnt d’une nuée de déclics les balaillons français qui s'étaient reformés à la hâte et plantèrent devant eux leurs pieux aiguisés.

Surpris par un mouvement si brusque et si inattendu, le connétable n’eut que le temps de recommander en quelques mots à ceux qui pouvaient l’entendre, de se bien comporter, et ordonna à la cavalerie de charger. Il avait été convenu la veille que les quinze cents chevaux de l’aile droite, commandés par les comtes de Vendôme et de Richemont, le vicomte de Bellière et le sire de Combourg, et les huit cents chevaux de l’aile gauche, conduits par l’amiral Clignet de Brébant, le baron d’Ivry, les sires de Bacqueville, d’Aumont, de la Roche-Guyon et tous les officiers de la maison du roi, chambellans, écuyers, échansons, pannetiers et autres ', écraseraient les archers et feraient une trouée par laquelle la division du eonné-

>• mémento quia pulvia es. » Suivant un autre historien, ect acte fut chez les Anglais le souvenir d’uue précédente bataille où, au moment où un évêque administrait la communion à l'un des combattants, tous pour s’unir d’intention au sacrement, se mirent un peu de terre sur la langue. Cela est-il plus vrai ? On peut encore en douter. — Ne serait-il pas, dès lors, une autre explication beaucoup plus simple 1 Les archers avaient besoin de mouiller, pour l’assujettir sur la corde, l’encoche de la flèche ; un corps étranger dans la bouche, un caillou, voire même un peu de terre entretient et augmente la salivation.

1 Berry.

— .il'J —

table pénétrerait jusqu'au centre des Anglais. Quand ils voulurent obéir et s’élancer, enfoncés jusqu’au genou dans les terres labourées, les chevaux se consumaient en efforts impuissants. Beaucoup s'abattirent et soixante chevaliers de l’aile gauche, à peine, parmi lesquels Philippe de Saveuses, Ferry de Mailly, Aléaume de Gapennes, Alain de Vendôme et Lamon de Lannoy purent-ils se dégager pour fondre sur les archers. Neuf cents hommes sur trois mille se ruèrent sur les pieux et vinrent se briser contre cet obstacle. Guillaume de Saveuses y fut tué le premier '. Accablés de flèches tirées à bout portant, se pressant dans un étroit espace où ils tombaient les uns sur les autres, les chevaliers furent promptement mis dans un épouvantable désordre. John Cornwall fil prisonnier le comte de Vendôme *. Les chevaux, affolés par leurs blessures , emportaient leurs cavaliers dans toutes les directions; les uns se jetaient d’eux-mèmes sur les pieux et s’y enferraient ; d'autres écrasaient leurs maîtres dans leur chute; d’autres encore revinrent se jeter tète baissée dans l’avant-garde qui s’avançait à leur secours et y causèrent un grand désarroi.

1 Chron. de Monstrclet, liv. I, eh. 15t. — Chron. de Saint-Remy. cli. 63.

5 Rvraer, t. IV, part, n, p. 163.

Sans se laisser émouvoir par ce premier échec, le connétable continua son mouvement. Baissant la tête pour (juc les flèches qui sifflaient de toutes parts et retentissaient sur le fer, comme la grêle sur un toit, ne pussent pénétrer par la visière ou le venlail du casque, les chevaliers, serrés les uns contrôles autres de manière à ne pouvoir remuer les bras, marchaient pesamment, mais sans se troubler, contre les redoutes improvisées des archers. Le premier choc leur fut favorable ; les Anglais reculèrent, mais, bientêt ramenés par Thomas de Erpyngham, ils jetèrent leurs ares désormais inutiles, s’armèrent d’épées, de dagues, de haches, de maillets, de becs-de-faucon 1 et se précipitèrent en désespérés au milieu de cette masse compacte de gentilshommes. Le terrain mouvant, la pesanteur des armures de leurs adversaires, leur firent la partie belle et ils massacrèrent les barons presque sans courir de risques personnels, cherchant à loisir le défaut des brassards ou des gorgerins pour y enfoncer leurs dagues effilées.

La mêlée était horrible. Des chevaux sans cavaliers, ou traînant des cadavres restés engagés dans les étriers par leurs longues poulaines d’acier, bondissaient éperdus

1 Clirnn. de Monetrelet, liv. I, cli. 151. — Giron, angl. msn. p. 215.

dans la foule el broyaient sous leurs sabots tous ceux qu’ils rencontraient. Sir William Marshall, sorti du bois de Tramecourl avec ses deux mille archers, criblait le flanc gauche de la colonne qui ondulait dans le fatal défilé sans pouvoir avancer et sans vouloir reculer. Le roi d’Angleterre jugea alors que le moment était venu d’entrer en ligne à son tour : « Donnons en l’honneur de la Sainte-Trinité » s’écria-t-il ; et, suivi de sa noblesse, il s’enfonça au milieu des Français, l'épée au poing et combattant comme un soldat. Le connétable et le duc de Brabant furent tués ; le maréchal Boucicaut, frappé au visage, tomba et fut bientôt recouvert d’un monceau de cadavres ; le duc d’Orléans, blessé en plusieurs endroits, venait d’ètre fait prisonnier. Une terreur panique s’empara enfin des survivants ; ils se débandèrent et coururent se jeter sur la seconde division, celle des ducs d’Alençon et de Bar, qui, par suite de la position qui lui avait été assignée, sans être d'aucun secours à la première, ne pouvait que venger sa défaite et recueillir ses débris.

Les Anglais ne laissèrent pas au duc d’Alençon le temps de rétablir dans son corps l’ordre troublé par les

1 Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. IV, p. 4t!4.

vaincus ijui cherchaient à percer les rangs, |iour fuir au delà. Henri Y reforma sur un nouveau champ de bataille son armée qui avait peu souffert et attendit. Les chevaliers de la deuxième colonne, animés par l’exemple du brave duc Jean arrivèrent avec un ensemble parfait sur les archers qui ne purent lâcher qu'une seule décharge. Le choc fut terrible. Enfoncés en un elin d’œil avec une perte considérable, les archers se jetèrent dans Azincourt et dans le Ikùs de Tramecourt. Les hommes d'armes anglais furent aussi profondément entamés et le duc d'Yorek, oncle du roi, trouva une inorl glorieuse. La fortune se déclarait en faveur des Français, mais ici encore l’énergie et le sang-froid d’Henri V le sauvèrent d’une perte imminente. Sa bravoure électrisait son entourage. Le duc de Clarence, son frère, était tombé blessé à ses pieds; il s'élança et engagea sur son corps une lutte acharnée, avec les ennemis qui voulaient l’enlever. 11 vint, dit le chroniqueur : « mettre le pied sur luy de peur qu’il ne fust tué', » et réussit à le faire emporter par ses écuyers. Lionel de Maldinghem, Gaviot de Bournonvillc et seize autres gentilshommes , qui s’étaient dévoués pour tuer le roi parvinrent à la faveur

1 Vie (TArtus de Rkbenjout, p.4

du lumulle à l’apercevoir de très près : un d’eux l’atteignit sur son casque d'un si violent coup de hache qu’il fit sauter un des fleurons de sa couronne. Henri s’abattit sur un genou mais il fut bientôt relevé et ses gardes décimèrent tous ces braves gens. David Game en tua deux pour sa part \ mais Gaviot de Bournonvillc lui fendit la tète avant de rouler lui-mème sur le corps du Gallois. Les archers, honteux de leur faiblesse, s’étaient ralliés et ils reparurent sur les flancs des Français en poussant de grands cris et en tirant « à la volée » sur les hommes d’armes qu’ils transperçaient à travers leur double armure de mailles et de fer. Cette heureuse diversion apporta quelque incertitude dans la division. Un corps de milice, effrayé par les cris sauvages que triplaient les échos des bois, lâcha pied. Le roi mit à profit ce temps d’arrêt pour tenter un vigoureux effort et lança de nouveau ses troupes sur les gens d’armes du duc d’Alençon. Privé d'une partie de ses forces, le prince fut contraint de reculer. Scs soldats se dispersèrent et, malgré lui, il se vit entraîné dans leur retraite précipitée.

Le duc d’Alençon était destiné à devenir le véritable

1 Glirou. <lc Sainl-Iîcmy, ch. Gï.

1 Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. IV, p. 4«7.

.héros de la journée. Il parvint à rallier trois mille hommes auxquels s'adjoignirent les baillis de Sens , de Maçon, de Caen, de Senlis et de Meaux, qui détachèrent leurs soldats, au nombre de quatre mille, du troisième corps dont ils faisaient partie*. Avec ces sept mille guerriers animés des plus généreuses résolutions, le prince pouvait faire des prodiges et rappeler encore la victoire sous scs drapeaux, si le troisième corps avait voulu agir ou plutôt s'il avait été moins éloigné du théâtre de l'action. Jamais encore, depuis le commencement du combat, le roi d'Angleterre n’avait couru d’aussi graves dangers. Le duc Jean savait qu’il le trouverait au pied de l’étendard aux fleurs de lys et aux léopards ; il s’ouvrit un passage jusque-là, tua d'un coup de hache le duc de Glocestcr *, frère du roi, qui couvrait Henri de son corps et d’un second et terrible coup atteignit Henri lui-mème sur son casque et le jeta à genoux, au moment où le roi se penchait sur Glocestcr. Il relevait le bras et Henri était mort, si les barons ne l’avaient assailli de tous côtés. En vain le prince releva-t-il sa visière en

1 Journal iTun bourgeois île Paris, année 1415.

* Et non pas le «lue d’Yorck, comme beaucoup d’bislorieu» l’ont prétendu à tort. — Klbnin. — The baille of Agincourt, by Harris Nicbolas p. 35:1.

s’écriant : — « Je me rends, je suis Alençon !» — Il tomba percé de coups, avant que le roi eût pu, — ou peut-être eût voulu prendre le gantelet qu’il lui tendait'.

Sa chute arrêta l'élan de ses compagnons et fut le dernier acte de ce drame sanglant. Beaucoup d’entre eux purent s’enfuir, car les Anglais, occupés à ramasser des prisonniers pour en tirer rançon, n’essayèrent pas de les poursuivre et firent quartier à ceux qui voulaient se rendre ’.

De grands cris, cependant s’élevèrent tout à coup dans la direction de Maisoncelles, sur les derrières de l’armée et attirèrent l’attention d’Henri de ce côté. On vit sortir du village quelques-uns des archers qui avaient été préposés à la garde des bagages : ils accouraient en toute hâte et annoncèrent qu’un détachement français avait tourné la position et prenait l’armée à revers. Au même moment, le troisième corps qui stationnait en avant de Canlers fit mine de s’avancer. Le roi crut qu’il allait être entouré et qu’il faudrait livrer un troisième combat. Ses nombreux prisonniers devenaient un trèsgrave danger : il donna l'ordre barbare de les égorger :

1 Hist. d’ Angleterre, par Lingard, I. VI, p. Sî. 5 Citron. de Saint-Romy, eh. fii.

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les soldais s'y refusèrent, non par humanité, mais par intérêt. L’instant était critique. Un gentilhomme et deux cents archers furent désignés pour cette boucherie ; ils firent asseoir les prisonniers à qui les Anglais avaient été leurs casques pour les reconnaître, et commencèrent à les assommer à coup de masses '. L’armée faisait entendre des murmures, les chevaliers pleuraient en pensant au déshonneur que cette horrible exécution allait faire rejaillir sur eux, et à la quantité de braves gentilshommes auxquels elle coûtait la vie*. 11 aurait fallu, dit le chapelain d’Henri Y, un cœur de pierre pour contempler d’un œil sec et avec sang-froid un tel spectacle.

Ce qui avait donné lieu à ce terrible épisode n’était qu’une fausse alerte. Iscmbart d’Azincourt, Robert de Bournonville et Riülart de Plamasse \ croyant la bataille gagnée, s'étaient jetés avec six cents paysans sur les bagages du roi d’Angleterre [tour les piller. Us réussirent en effet à prendre sir John Carcw ’• et à enlever quelqucs-

1 Citron. d* -üMiMn-iwy, < i,. ht. — Cliron. de Wavriu , part. V, liv. t, ch. IÎ. — Clirou. de M ici, li I, cli. 154. — Mént. de P. de Féuin, cli. «3,

* Cbron. tuiylttu-c, m*e. p. tw.

* Mooitrelet dit : Clamasse,

* The liallle < >f Amm oiirl, ■> y Harri» Nidiola», p. Sfi2.

uns des joyaux du roi, entre autres une épée ornée de pierres précieuses qu'ils donnèrent plus tard au comte de Charolais pour s’assurer la protection de ce prince contre le duc de Bourgogne Mais au lieu des éloges qu’ils avaient espéré mériter ils ne recueillirent que le blâme universel pour une entreprise dont le résultat unique avait été de faire sacrifier tant de leurs compatriotes, de plonger dans le deuil un si grand nombre de familles. Le duc Jean-sans-Pcur, leur seigneur immédiat, punit sur ces trois gentilshommes le crime des Anglais et leur infligea une longue détention. Les paysans furent pendus. Le roi pourtant ne perdit même pas scs bijoux, car le sire de Gaucourt, ancien capitaine de Harfleur, fait prisonnier pour la seconde fois, promit, si on lui rendait sa liberté sans rançon, de retrouver tous les objets enlevés, et il parvint à les racheter pour un prix très-élevc \

Lorsqu’on s’aperçut que ce n’était qu’un coup de main au lieu d’une attaque sérieuse, le roi lit cesser le massacre, mais un millier d’hommes avait déjà été égorgé de sang-froid. Quelque soient les motifs qui aient inspiré à

1 Citron, de Monstrclet, liv. I, ch. 15t.

1 Vies des Grands Capitaines, par Mazas, 1. IV, p. 471.

Henri V cette résolution inouïe, elle restera imprimée comme une tache indélébile sur la réputation du héros de l'Angleterre. Quant au mouvement que l’on avait cru remarquer dans la troisième division française, il y avait eu, en effet, quelque chose de vrai et on ne s’était pas tout à fait trompé. Cette division était, comme on l’a déjà dit, composée de milices des communes : les comtes de Fauquembcrghes, de Marie et le sire de Longroy avaient tout mis en œuvre pour leur inspirer l'ardeur qui les animait, et n’avaient pu y réussir. Désespérés de leur insuccès, les trois barons ne voulurent pas survivre à leurs compagnons d’armes ; ils vinrent se jeter, avec six cents hommes à peine, dans les rangs ennemis où ils trouvèrent ce qu’ils cherchaient, la mort ou la captivité

Les Anglais étaient brisés de fatigue, couverts de blessures, et il importait beaucoup qu’ils n'eussent plus aucun combat à soutenir, car alors ils auraient pu périr dans leur triomphe. Ilcnri se hâta de dépêcher à Canlers le sire de Ross pour représenter aux milices que le roi vainqueur, leur permettait de se retirer en paix, mais que si elles ne le faisaient pas elles s’exposeraient à de

1 Hist. d’Angleterre, par Lüigarri, t. VI, p. 35.

terribles traitements- et qu’on ne ferait de quartier à personne. Le sire de Ross les trouva déjà très-ébranlées et son message acheva de les décider. Repliant leur drapeau et faisant volte-face, elles prirent la chaussée de Fruges et disparurent à l’horizon. Un millier d’archers anglais les suivirent pour prévenir un retour offensif dans le cas où le courage leur serait revenu '.

La bataille était enfin gagnée : elle n’avait duré que trois heures. Les Anglais n’avaient à déplorer que la perte de seize cents hommes1, deux princes du sang, les ducs d’Yorck et de Glocester, et de quelques grands seigneurs, notamment le comte de Suffolk *, sir Richard Kighley, David Game, Thomas Filz-Henry, et John de Penilon *. Sir John Garew avait été fait prisonnier. Le duc de Clarence, grièvement blessé, ne succomba pas à ses blessures.

Quand la résistance eut entièrement cessé le roi tra-

1 Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. IV, p. 471.

! Cbron. de Monstrelet, liv. I, ch. 154.

s Cbron. anglaise mss. p. 242. — Elle accuse seulement 14 morts. — Elmham et Titus I.ivius disent tOO. — La cbron. de la Ilibl. Harleieune, 23. — Les records de Salisbury. 17. — Pierre de Fénin et Berry, de 400 b 500.

* Cbron. anglaise, mss.

versa le champ Je bataille et a|terçut parmi les prisonniers William Olandyne, ce banneret qu’il avait chassé Je son camp à Southampton, et qui était venu se mettre au service Je la France : il le fit percer de mille coups sur-le-champ1. 11 appela ensuite Montjoie, roi d’armes de France, qui avait également été pris et lui dit en ne cherchant plus à cacher la joie qui rayonnait sur son visage : « Nous n'avons pas fait cette occision ; ains a été Dieu tout-puissant, comme nous croyons, pour les péchés des Français *. » Puis il lui demanda d’un ton moqueur à qui la victoire devait appartenir, de lui ou du roi de France. — A vous, sire, — répondit Montjoie — et à qui voulez-vous qu'elle soit? — Quel est, — continua le4oi, — le nom de ce chaslel que je veois assez près de moi? — 11 a nom Azincourt. — Pourtant, — dit encore Henri — que toutes les batailles doivent porter le nom de la plus prochaine forteresse, village ou bonne ville où elles sont faites, celle-ci des maintenant et perdurablement aura en nom la bataille d’ Azincourt*. »

Le théâtre de l’action offrait un aspect terrible. Sur

1 Vica des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. IV, p. *73.

1 Cliron. de Monstrelet, iiv. I, ch. 154.

3 Cliron. de Monstrelet, liv. I, ch. 154. — Cliron. de Saint-Kemy, ch. 63.

plusieurs points où la lutte avait été la plus acharnée, les cadavres s’élevaient à une hauteur de six pieds \ Les hérauts français et anglais et les clercs du roi, qui, par son ordre, parcoururent la plaine pour faire le récensement des morts, en enregistrèrent dix mille, dont huit mille gentilshommes ’. Jamais désastre aussi grand n’avait été infligé à la France. Courtray, Crécy et Poitiers étaient surpassés. Parmi les princes et grands feudataires tués, on comptait le connétable Charles d’Albret , Jacques de Châtillon, seigneur de JJampierrc, amiral de France ; le sire de Rambures, maitre des arbalétriers ; Guichard Dauphin, grand-maitre d’hôtel du roi ; Antoine, duc de Brabant , le duc Édouard de Bar , le duc d’Alençon, le comte de Nevers , Robert de Bar, comte de Marie ; Ferry de Lorraine, comte de Vaudémont ; Jean de Bar, sire de Puisaye ; le comte de Blamont, les comtes de Grandpré, de Roucy et de Fauquemberghes, Louis de Bourdon.

1 The hattlc of Agiucourt, by Harris Nicholas, p. 354.

* Monstrelet est d'accord avec Saint-Remy, Wavrin, Titus Uvius et Ëlmham dans l’évaluation des pertes subies par la France — P. de Fénin dit 3 ou 4,000, comme Berry, comme les records de Salisbury. — Walsingltam dit 4,000 nobles. — Otterbourne accuse t,500 chevaliers tués.

La noblesse de Picardie avait été décimée. Monstrelet cite parmi les « grands seigneurs tant des marches de Picardie comme d’autres pays 1 » Baudoin d’Ailly, vidame d’Amiens ; Jean de Croy, grand bouteiller de France, et Archambaut , son fils; Jacques de Heilly, maréchal de Guyenne ; David, sire et ber d’Auxy, qui avait été fait chevalier avant la bataille; le seigneur de Brimeu, Jean Tyrel, sire de Poix, conseiller et chambellan du roi; Baoul, sire de Créquy, dit l'Étendart; le sire de Lo.ngroy, Vitart de Bouts, Philippe d’Auxy, seigneur de Dampierre, bailli d’Amiens et son fils; Valeran et Jean de Raineval , le sire de Longucval et son

1 Cette liste, et celles qui vont suivre, ont été puisées aux sources les plus sûres. Pour Monstrelet, on a consulté, outre l'édition de 1593 et celles données par MM. Huchon et Douét-’d'Arcq, tous les exemplaires manuscrits que la France possède de ce chroniqueur, notamment les beaux manuscrits nos 8344, 8345, 8347, 966î de l'ancien fonds français; n» 93 du supplément français; 8Î99, fonds Colbert, et 8Î, fonds La Valliére (Bibliothèque Impériale). On en a fait autant pour les autres chroniqueurs, dont on a conféré les meilleurs textes imprimés et les meilleurs manuscrits. De plus, et afin de rendre la liste, sinon plus complète, du moins plus intelligible, on a ajouté , partout où il a été possible de le faire , les prénoms des personnages qui , le plus souvent, ne figurent qu’avec la dénomination de : le sire ou le seigueur, comme, par exemple, le sire <TAuxy. Ces renseignements ont été empruntés, «oit aux grandes collections de pièces originales des Archives ou de la Bibliothèque Impériale, soit aux ouvrages du P. Anselme, de la Chcsnaye-des-Bois, elc....

frère Alain, Colart de Mailly, dit Payen, et Colart son second fils* ; le sire d’Inchy, Guillaume de Saveuses, le seigneur de Neufvillc et son fils ; Jean de Recourt, châtelain de Lens ; Jean de Soissons, sire de Moreuil, chambellan du roi et capitaine de Compiègne; Rogucs de Poix, gouverneur de Ponteaudemer ; Jean de Béthune, seigneur de Mareuil-en-Brie, et son fils Colart; Simon de Craon, sire de Clacy; Guy de la Roehc-Guyon, conseiller et chambellan du roi ; le vidarne de Laon, les seigneurs de Galigny et de Bauffremont en Champagne, Pierre de Tourzel, dit d’Alègre ’ ; Jacques de Ham, le sire de Saint- Ilricc, Christophe de Fosseux, Renaut de Créquy, sire de Contes et son fils Philippe ; le sire de Mametz et Lancelot, son frère; Mathieu et Jean de Humière, frères; Louis de Beaussault, le seigneur de Ronq, Raoul de Mametz, Oudart de Renty et ses deux frères ; le seigneur d’Applaincourt et son fils Jacques ; Louis de Ghistelles, Robert de Wavrin, sénéchal de Flandres, et son fils ; le sire de Liedequerque, Jacques de l’Écuelle, Robert de Hames, les seigneurs de Pouques et de Hondschoote, Jean de Baillcul, Raoul de Flandres, Colart de Fosseux, Pierre

1 Ils furent enterrés tons deux à Saint-Nicolas d’Arras.

5 11 fut enterré dans l'église de Notre-Dame île Clermont.

de Rosimlms et son frère; Louis de Boussy, le sire de Thiennes, le seigneur d'Azineourt et son fils; Hulin Quiérct, le bègue de Cayeu et son frère Paycn ; les sires de Wargincs et de Saint-Crépin, Guy de Neslc, sire d’Offémont, eonseiller et c hambellan du roi, et Raoulquin, son fils ; le vicomte d’Esquesnes, Pierre de Beauvoir, bailli du Vcrmandois ; Jean et Griffon de Lully, frères ; Mathieu de Rouvroy, seigneur de Saint-Simon, dit le Borgne, et son frère Jean, dit Gallois ; Colart de la Porte, seigneur de Bellineourt ; Y vain de Cramaillcs, les seigneurs de Cerny en Laonnais, de Chavency, de Blainville, du Tret.de la Rivière, de Tignonvillc et deCourcy, Dreux d’Argies, sire de Béthcncourt, Gobert de la Bove, Guillaume Martel, sire de Bacqueville, porte-oriflamme de France, et Jean Martel, chambellan du roi, son fils; le seigneur d’ivry, et son fils Charles; le sénéchal d’Eu, les seigneurs de Sainte-Beuve, de Combourg et de la Heuse; Robert de Harcourt, baron de Bcaumesnil ; Yves de Vieuxpont, Bertrand Paynel, les sires de Chambois, de Saiut-Clcr, de Monteavrel et d’Offrevillc, Enguerran et Charles de Fontaines , frères; Amaury de Craon, seigneur de Briolé; les sires de Montejan, de la Haye et de l’ilc- Bouchart; Jean de Craon, sire de Monlbason, grandéebanson de France ; Jean de Beuil, chambellan du due

d’Anjou; les sires de Beaumonl-sur-Loire, d’Asse et de rilc-Gomort, Antoine de Craon, seigneur de Beauvcrger, panetier de France ; Anne de la Tour en Auvergne, seigneur d’Olicrgucs, chambellan du duc de Berry ; Jean de Dreux, Gauvain de Dreux, sire d’Enncval ; le vicomte du Tremblay, Robert de Bonnay, Robert de Chalons, Jean de Bonncval, le sire de Monlgogier, Jean de Valeneourt, le seigneur de Saint-Tron, Ferry de Sardonnc, Pierre d’Argics, Henri d’Ornay, les seigneurs des Roches, de la Critc et de Béthcncourt, Jean de Montcnay, le vicomte de la Bellière, Bertrand de Rohan, sire de Monlauban, chambellan du duc de Guyenne ; Bertrand de Saint-Gilles, Jean de Wcrcliin, sénéchal de Ilainaut; les sires de la Hamaïde et du Quesnoy, Charles de Montigny en Ilainaut, les seigneurs de Beaurain, de Jeumont et de Chin, Simon de Ilavrech, le seigneur de Potes, Jean des Grés, Allemand d’Escaussincs, Christophe de Lens, Henri de Gavre, frère de l’cvèquc de Cambrai 1 ; Michel et Robert du Chaslelet, frères ; Gilles de Waudripont, Arnould de AVaudringhen, Pierre du Moulin, Jean de Bual, Georges et Henri de Qu iévrain, frères, le sire de

1 II fui enterré dans le chœur de la cathédrale de Cambrai. iCameracum cliristiamim . par M. Le Glay, p. 56.1

Solre el Briffant, son frère ; le Baudrain d’Esne, Maillarl d’Assonville, Palamèdc de Marquoy, les seigneurs de Bousincourt en Santerre, de Fréchencourt en Tiérarche et de Warluzel, Michel de Hcrtaing, chevalier flamand ; Grenier de Brucamps, le seigneur de Moy en Beauvoisis, et Tristran, son fils ; Gaviot et Bertrand de Boumonville, frères, Lionel de Maldinghcn et son frère; Colart de Fienncs, Alain de Wandonne, Jean de Lannoy dit Lamont, Colinet de Sempy, le seigneur du Bois-d’Annequiu, Lancelot de Clary, Lancelot de Fromessent, Jean d’Aumont, dit le Hutin, Robinet de Waencourt, Rasse de Montcavrcl, le sire de la Rachie, Gérard de Herbauines, Gérard de Récourt, Robert de Montigny, Charles de Chatillon, chambellan du roi ; Philippe de Poitiers, les seigneurs de Frignoles et de Saint-Pierre, Guillaume Fortescu, Girard de Poutraincs, Burel de Guéjames, le fils du bailli de Rouen , le Prévôt des maréchaux , Bertrand de Belloy, le seigneur de Baisieux et son frère ; Martel de Walhuon, .Jean de Malestroit, Raoul de Ferrières, Raoul de Longueil, Henri de Lalande, Arnaud de Corbie, Jean d’Estoutevillc, Yvain de Beauval, Brunei Frelel, le Baudrain de Belloy , Renaut d’Azincourt, Pons de Saluces, gouverneur du comté de Réthel ; le seigneur de Marquetés, Yvon de Morvilliers, Simonet de

Morai n v illiers, Jean de Folleville, bouleiller du due de Guyenne; Gallois de Fougères, Lancelot de Rubempré, Lionnel Torbis, le seigneur de Boissay, Antoine d’Ambrincs, Hector de Chartres, Mit le Jeune, grand-maitre des eaux et forêts de Picardie, maitre-d’b(Hel du roi, et ses deux frères ; Topinet de la Ncufville, Thiebaut de Fay, le seigneur de Beauvoir-sur-Anere, Hue des Auteulx, le seigneur de Cauroy et son frère, Eustacbc d’Ambrines, Lancelot de Coucy, Jean de Lannoy, Colart de Montbertaut, Charles Boutcry, vicomte de Maisnières ; Guy et Jean Gourlc, frères ; le Bon de Sains, Antoine de Brouilly, Guillaume de Villers, Boissart de Rougefay, Aubert de Merbres, Renaut de Villers, seigneur de Vcrderonne ; Floridas du Souich, le sire de Regnauville, Baugeois et Gamart de la Beuvrière, frères; Le Ploutre de Griboval, Pierre Aloyer, Perceval de Riquebourg, le seigneur de Fieffes et son fils ; le bègue de Quenoullcs, Godefroy de Saint-Marc, le seigneur de Tencques, Jean d’Herlin, Simon de Mondiaux, Maillet et Pons de Gournav, frères; Jean, Pierre et Lancelot de Noyelles-sous-Lcns, Caruel de Hangart, Jean d'Authieulle, seigneur de Wavrans; Renaut de Griboval, Guillaume d’Erin, Pierre de Remy, Sausset d’Esnc, le seigneur de Haucourt en Cambrésis, Guichart d’Ausne, le seigneur et Colart

de Rasse , le seigneur d’Epagny , Louis de Chepoy , Jean de Chaule, le seigneur de Brétigny, Jean du Blaisel, Gilbert de Griboval, Baudouin de Belleval , chambellan du duc d’Orléans ; Guerart de Havresis, Louis de Verehins, Estourdi et Bertrand d’Ongnies, frères; Henri deBoissy, seigneur de Chaule, Artus de Moy, le borgne de Noaillcs, Floridas de Moreuil, Bridoul dePuisieux, Baugeois de Griboval, le vicomte de Doinart, Ponchon de la Tour, Godefroy de Prouville, Aléaume de Gapennes, Hector et Philippe de Saveuses ', Antoine de Beauverger, Jacques de Lichtervelde, Dreux d'Ongnies, Guillaume, comte de Ilorn et d’Altcna, grand-veneur héréditaire de l'empire’, Jean de Montagu, archevêque de Sens, « qui fut peu plaint pour ce que ce n’estoit pas son office’, » Jean de Coetquen, le seigneur de Chàteaugiron, Guillaume de la Folie, Guillaume Le Ver‘, le seigneur de Bourbourg, Philippe de Wissoc, Guillaume d’Averhoult *, les seigneurs de Hevne et de Sehonvelde, Roland de Bruges,

1 Chrnn. de Monstrelet.

* Chron. de Saint-Rémy, ch. fit.

1 Jnvénnl des Ursins.

‘ Vie d’Artlnm de Bretagne, emnte de Rielieinonl, connétable, p. ISS. s Puits artésien, année 1837, p. 381 et suiv.

sire de la Gruuthuse 1 ; Hugues d'Amboise, chambellan du roi; Jean d’Angennes, Aléa urne de Bournonvillc, Robert de Chabanncs, Hugues, Gaspard cl Robert de Châtillon, Hugues du Bellay, Jean du Biez, Pierre de Villaines, Jean de Hangest, chambellan du roi, capitaine de Boulogne; Guillaume de Longueil, gouverneur de Caen et de Dieppe, et ses deux fils Robert et Denis ; Jean de Créquy, dit le Jeune, seigneur de Molliens ; Charles de Montagu, chambellan du duc de Guyenne ; Pierre d'Orgemonl, chambellan du roi, échanson du duc de Bourgogne ; Jacques le Brun, seigneur de Paloiscau ; Guillaume de Prunelé, dit le Jeune, chambellan du duc d’Orléans ; Pierre Gougcul, dit Moradas, seigneur de Rouville, chambellan et mailre-d’hùtcl du roi ; Raoul de Saint- Remy, chambellan du roi et du due d’Orléans ; Jean Le Veneur, Charles de Soyecourt, chambellan du roi, capitaine du château de Creil ; Guillaume de Melun , comte de Tancarville, grand-bouteiller de France*; Jean et Oranglois d’Anvin de Hardenthun, Arnould d’Audregnies, Reginald , Guilbert et Alain d’Auxy, Antoine de Beaufort, seigneur d’Avesnes, maitre-d’hétel du roi;

1 llist. de Flandres, par M. Kervyn dt* Lettenhove, t. III p. H7.

1 Hist. des Grands Officiers, par le P. Anselme, et llist. des Chance liers de France, par Du Chesne, p assit)).

Adrien de Bernieulles, le seigneur de Crèvecœur, Jean deCoudun, Jean d’Esclaibes, Philippe deFosseux, Hervé de Genevièrcs, Baudouin de Lamelh, Philippe cl Henri de Lens, le seigneur de Torey

Les prisonniers étaient au nombre de quinze ! à seize cents1 * * * 5, tous nobles. Le comte de Richemont, légèrement blessé, fut reconnu à sa cotte d’armes ensanglantée *. Le duc d'Orléans et le maréchal Boucicaut furent retrouvés sous des monceaux de cadavres. Parmi leurs compagnons d’infortune on remarquait le duc de Bourbon, les comtes d’Eu et de Yendémc, Jacques d’Harcourt, capitaine de Rue et du Crotoy ; Jean de Craon, dit le Jeune, seigneur de Domart ; les seigneurs de Fosseux, de Humièrcs et de Cany, Mathieu de Roye, Guy Quiéret, dit Boort, seigneur de Heuchin et de Tours-en-Yimeu ; Pierre Quiéret, seigneur de Haucourt ; Jean, baron de Ligne, maréchal de Hainaut ; le seigneur de Noyelle, surnommé le blanc chevalier, et Baudouin, son fils ; le sei-

1 Chron. ms», de la bataille d'Azinrourt, citée par M. Roger, p. 174

et suiv. de la Noblesse Pt Chevalerie de Flandres, de Picardie cl d'Artois.

* Chron. de Monslrelet, lir. I, ch. 153.

1 Chron. de Saint-Remy, ch. 55.

* Vie d'Artus de Bretagne, p. 5.

gneur d’Inchy, Jean de Waencourt, Athis de Brimeu, Jeannet de Poix, Gilbert de Lannoy, le sire d’Aucoeh en Ternois Edouard de Rohan, Olivier de la Feuillée, Jean Giffart, le seigneur du Buisson’, Pierron de Luppe, Guichard de Sesse, Jean de Fell, Charles de Savoisy, Jacques de Brussy, Jacques de Trie, Théobald de Chantemerle, Guillaume d’Azincourt *, Aléaunie de Boulllers, Jean de Cambout, Jean, comte d’Harcourt et d’Aumale, Geoffroy du Puy, chambellan du roi ; Jean de Rochechouart, Georges de la Trémoille, grand-maître des eaux et forêts de France * ; Hugues de Lannoy, chambellan du roi et du duc de Bourgogne, mais il parvint à s’enfuir pendant la nuit s.

Parmi ceux qui assistèrent à la bataille et qui échappèrent à la mort et à la captivité, on cite Clignet de Brébant, amiral de France, Louis du Bois-Bourdon, le seigneur de la Ferté-Hubert, en Sologne ‘, Tanneguy du

1 Chron. de Monstrclet, liv. I, eh. 156. — Chron. de Saint-Kemy, eh. 06. — Mena. de P. de Fénin, p. 65.

1 Vie d’Artusde Bretagne, p. 188.

•1 Rymcr, t. IV, part n, p. 149-163.

• llisl. des Grands Officiers, par le P. Anselme, passim

* Chron. de Wavrin, pari. V, liv. (, eh. 11.

B Jnvénal des l'rsins.

Chastel, prévôt de Paris 1 ; le chroniqueur Jean, bâtard de Wavrin, seigneur du Forestel*; Robinet de Bouruunville, Rilllart de Plamasse, Isambarl d’Azincourt, Ferry deMailly’, Hugues d'Arpajon, Guillaume de Braquemont, dit Braquel, chambellan du roi ; Philippe de Humières, Jean de Rohan, seigneur de Montauban, premier échanson du duc de Guyenne; Armand de Saint-Nectaire % Raoul d’Ailly, Binet Pappin, seigneur de Coqucrel11 ; Jean d’Argies, Jean de Boflles, Louis Bournel, Jean de Chambly, Philippe de Fosseux, dit le Borgne, Jacques de Fosseux, Hue et Jean de Franqueville, Jean Quiérct, dit Rilllart

Le roi ne se lassait pas du spectacle de sa victoire. Il resta quatre heures sur le champ de bataille et n’en fut chassé que par la pluie qui, vers le soir, recommença à tomber. Il regagna alors Maisonccllcs et s’y établit dans

I Vie d' Artus de Bretagne, p. 6.

* Cliron. de Wavrin, part. V, liv. I. ch. H.

II Cliron. de Saint-Remy, ch. 65.

‘ Hist. des Grands Officiers, parle P. Anselme, passiin.

5 Binet Pappin, écuyer, seigneur de Coquerel, reçut en don, par charte du 6 juillet H17, de Kaoul d’Ailly, vidame d'Amiens, h cause des services qu’il lui avait rendus et « espéciallement h la bataille d’Azincourt » une inaisou située à Abbeville, sur la rivière de Talance, dans la rue de la Pointe. — Pièce originale en parchemin ; cab. de rautcur.

* Très, généal. de la Picardie. — Montres et quittances, passim.

le logement où il avait déjà passé la nuit précédente. Lui et ses chevaliers seuls prirent un repos dont ils avaient grand besoin. Les archers et les valets s’occupèrent sans relâche à transporter dans le village leurs morts et à dépouiller les vaincus. Quand le roi vit le lendemain la quantité d’armes et d’armures qu’ils avaient ramassées, il défendit à chaque homme de prendre plus d’un équipement pour sa part et fit entasser tout le reste dans une grange à laquelle on mit le feu '. On fit bouillir les restes du duc d’Yorck * et du comte de Suffolk pour pouvoir emporter leurs os en Angleterre ; et, après avoir placé les prisonniers entre l’avant-garde et le corps de bataille, les Anglais se mirent en marche vers Calais.

Le roi dut traverser de nouveau dans toute sa longueur le théâtre de la triple action de la veille. Les archers et les goujats avaient fait leur besogne en conscience : les cadavres « estoient tout dénués, comme quand ils issirent du ventre de leur mère 5. » Quelques

1 Chron. etc Saint-Hcmy, ch. 64.

* Les barons, dans les guerres qu'ils so livraient incessamment au moyen-àgc , faisaient porter, dans leur bagage, une chaudière neuve destinée, en cas de mort, il faire bouillir leur corps pour qu'on piU rapporter leurs os dans la sépulture de famille. V. Canin : llist. des lia liens. T. IV.

s CJiron. de Monstrelet, liv. I, ch. t 56.

— 3il —

blessés, ranimés par la fraîcheur de la nuit, s’étaient relevés du milieu des morts, et s’étaient trainés dans les bois de Tramecourt où ils moururent ; d’autres, plus heureux, purent gagner, à la faveur de l’obscurité, les villages de Buscamp et d’Ambricourt : les Anglais en découvrirent plusieurs qui respiraient encore et les achevèrent impitoyablement \

Après le départ du roi d’Angleterre qui s’était arrêté pour jeter ses regards autour de lui, et quand les derniers Irai nards eurent disparu à l’horizon dans les profondeurs de la forêt de Ruisseauville, les paysans des environs s’abattirent dans la plaine, comme des oiseaux de proie, et firent main basse sur tout ce qui n’avait pas tenté la cupidité des vainqueurs, sur les vêtements, et surtout sur les armes dont les Anglais n’avaient choisi que les plus précieuses. Après eux il ne resta plus rien à recueillir.

Dès le même jour, quelques personnes charitables s'occupèrent à faire donner une sépulture chrétienne à tous ces pauvres cadavres qui gisaient nus dans la bouc : le connétable d’Albrct fut enterré dans l’église des frères mineurs de Hesdin ; les ducs de Brabant, de Bar et

1 Olirnu. ila Saint-ltainy, ah. «S.

d'Alençon, les comtes de Nevers, de Blamont, de Vaudéinont, deFauquembergheset l’amiral de Dampierre furent relevés, bien lavés et remis aux mains de leurs valets qui les avaient reconnus et qui les emportèrent dans leurs domaines On porta les gentilshommes des environs chez eux et on les enterra dans les églises de leurs seigneuries. Le comte de Charolais, qui fut plus tard Philippe-le-Bon, commit l’abbé de Ruisseauville et le bailli d’Aire pour faire ensevelir à ses frais les corps abandonnés, tant ceux que l’on connaissait, mais que personne ne réclamait ou qu’à raison delà distance de leurs manoirs on ne pouvait y transporter, que ceux que l’on ne reconnut pas. L'abbé et le bailli achetèrent un champ de vingt-cinq verges carrées et y firent creuser trois fosses profondes, de la largeur de deux hommes chacune ’. On y déposa en leur présence cinq mille huit cents cadavres sans compter ceux qui étaient allés mourir de leurs blessures dans les villages, dans les villes ou même, comme on l’a dit, dans

1 Philippe de Wissoc fut enterré dans l'église de Sainte- Aldegonde, à Saint-Omer; Jean de Croy, grand buuleiller de France, fut inhumé dans l'abbaye de Saint- Berlin ; Guillaume d'Averhoult fut déposé dans le caveau d’une chapelle de Saint-Denis, 6 Saint-Omer, où l’on retrouva son cercueil, eu 1808. — Puits artésien, année 1837, p. 381 el suiv.

3 ('.h rnn. de Mnnslrrlcl, liv. I, ch. lân.

les bois d'alentour, et qui furent mis en terre en divers endroits Jacques Delà, dominicain, évéque in-partibus d’Esquinnes, bénit, en qualité de procureur de l’évêque de Thérouannc, ce cimetière de la noblesse française qui fut entouré d’une haie d’épines et d'un large fossé.

La plus vaste tranchée avait été ouverte dans un champ nommé encore La Gacogne, de plus d’un arpent d'étendue et presqu’altenant au bois de Tramecourt. Jusqu’en 1734 cet enclos avait été l’objet des respects et même de l’effroi des paysans ; il était planté d’arbres qui mouraient sur pied sans que l’on y portât la cognée : ni hommes ni bestiaux n’y pénétraient. En 1734 ou y érigea une chapelle qui fut démolie en 1793.

Pendant l’occupation de 1816 un officier supérieur anglais porta une main sacrilège sur cet asile des morts et y fil pratiquer des fouilles par ses soldats. Ses recherches, auxquelles l’autorité municipale se hâta de mettre fin, furent couronnées de succès : Outre une grande quantité d’ossements qui furent portés dans le cimetière d’Azincourt avec tous les honneurs militaires, il y trouva beaucoup de débris d’armes, de pointes de flèches, quelques pièces d’or et d’argent aux effigies des rois Jean, Charles V

1 Chrnn. île Monslrelel, liv. I, eh. Ibf-.

et Charles VI, et trois magnifiques oliphants en ivoire sculpté, couverts de légendes latines et garnis en cuivre

Un pli de terrain, la butte de l’ancienne forteresse, voilà tout ce qui indique aujourd'hui au passant le champ de bataille d’Azincourt.

Henri V, qui était parvenu à Calais sans encombre, le 29 octobre, n’y resta que dix-neuf jours. Son triomphe l’avait épuisé ; une seconde victoire aurait anéanti son armée et il n’était d’ailleurs plus capable de tenir la campagne. Il s’embarqua donc le 16 novembre et revit le lendemain les côtes de l'Angleterre.

1 Revue miglo-fraui-aise, minée 1835, p. U8.

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