‹ La grande guerreChapitre 6 sur 11 · APRÈS LE TRAITÉ DE TROYES · texte numérisé non relu

APRÈS LE TRAITÉ DE TROYES

e duc de Bourgogne pouvait raison na blemenl se fier à Jacques d'Harcourl. Il avait été le compagnon du duc Jean-sans-Peur , il l’avait toujours assisté de ses conseils et de son épée, et nul n'aurait osé prédire qu’il trahirait jamais le fils de son ancien seigneur. Mais bien fou qui aurait compté sur la fidélité d’un homme dans ces temps où le père combattait contre son fils, le frère contre son frère, le vassal contre son suzerain, le valet contre son maître. Le duc Philippe eut donc tort de s’en « émerveiller durement, » et s'il avait fait un juste retour sur lui-mème, s’il avait écouté la voix de sa conscience, peut-être lui aurait-elle dit que le, sire d’Harcourt reprenait le chemin

de l’honneur el du devoir en se dévouant désormais au fils injustement dépossédé de l’héritage paternel.

Jacques d'Harcourt avait voué aux Anglais une haine éternelle. Fait prisonnier à la bataille d'Azincourt, il était à peine revenu d’Angleterre, après deux ans de captivité, qu’il avait épousé Marguerite de Melun, comtesse de Tancarvillc. Le mariage fut célébré à Noyellessur-Mer, et aussitôt après, le nouveau comte de Tancarville partit avec sa jeune femme (tour visiter ses magnifiques domaines. Son premier soin fut de renforcer et de compléter toutes ses garnisons , ajoutant aux anciens serviteurs de Guillaume de Melun , son beau-père, quelques-uns de ceux qui lui étaient le plus dévoués et s’associaient le plus franchement à son horreur des étrangers. Guillaume, en 1412, avait nommé le sire de Crasménil capitaine du château de Tancarvillc aux gages de cent livres par an '. Jacques le confirma dans son emploi, et, tranquille de ce eété , il donna tous ses soins à préparer une expédition hardie, dont le double but était d’enlever au roi d’Angleterre un de ses plus fermes appuis en Normandie, eide punir la trahison de l'un des siens qui s'était vendu aux ennemis de la France.

1 Ilisl. du eliiUeau et des sires de Tancarvillc , par Deville. Rouen, 1831, p. 187.

Jean VII, comte d’Harcourt et d'Aumale, chaud partifan de Henri V, s’était retiré dans son château d’Aumale. Il y était « atout son état', » ce qui n’empêcha pas Jacques d’Harcourt d’exécuter son projet avec autant d’adresse que d’audace. Accompagné de soixante hommes déterminés et bien armés, il arriva en plein jour à Aumale, et vint frapper à la poterne du château. Les officiers du comte, reconnaissant le cousin de leur seigneur, ne firent aucune difficulté de lui ouvrir les portes; ils l’accueillirent au contraire avec de grandes marques de respect, et laissèrent entrer avec lui une partie de sa suite’. Le reste avait reçu l’ordre de Jacques, pendant que l’on abaissait le pont-levis, de loger les chevaux dans la ville et de venir le rejoindre ensuite, ce qui fut ponctuellement exécuté.

Le comte d’Harcourt, sans méfiance, alla au devant de son cousin, le reçut avec un visage riant et en lui témoignant beaucoup d’amitié. « Beau cousin — lui dit-il — soyez le bienvenu. » On se mit à table. C'était plaisir de voir la bonne harmonie qui régnait entre les deux parents, et d’entendre comme ils dissertaient sagement

1 Ohron. de Monstrelet, cli. 187.

des guerres de France et de divers sujets de chevalerie, •quand tout à coup Jacques , estimant que les hommes -qu’il avait envoyés par la ville devaient être rentrés dans le château, se leva et porta la main sur le comte en lui disant : « Monseigneur, vous ôtes prisonnier du roi — Beau cousin , que voulez-vous faire ? s’écria le comte au comble de la surprise. — Monseigneur, répondit Jacques, le roi, ne vous déplaise, m’a donné commission de vous conduire à lui *. » Là-dessus le comte se récria et se répandit en protestations de dévouement pour le roi, assurant qu’il était son serviteur aussi bien que Jacques d’Harcourt lui-même , qu’il n’avait jamais porté les armes contre lui, que l’on ne pouvait rien lui reprocher à cet égard : « Beau cousin , que dites-vous? Je suis au roi comme vous savez , et n’ai rien fait en son préjudice ni contre sa majesté *. »

Les belles paroles, les promesses n’avaient aucun pouvoir sur Jacques, enchanté du succès de sa ruse. Le comte eut donc la mortification de voir son château changer de mains en si peu de temps , sans que ses gens

' Monstrelct, ch. 187. — Mémoires de Pierre de Féuin, publiés par M11’ Dupont, p. 101.

> P. de Féuin, p. 10î.

3 Monstrelet, eh. 187.

essayassent la moindre résistance , et d’être prisonnier là où tout à l’heure il commandait en maître. Jacques le fit étroitement garder, et veilla toute la nuit de crainte d'une surprise. Le jour venu , il s’occupa avec ses compagnons de rassembler tout ce qui était susceptible d’être transporté et le fit charger sur ses chevaux. Puis , après avoir laissé une garnison dans le château, il partit en toute hâte pour le Crotoy, emmenant avec lui son prisonnier, et monté sur un « bon cheval fauvel à courte queue *, « qu’il avait eu dans sa part de butin.

Jacques d’Harcourt, qui possédait, du chef de son aïeule maternelle. Blanche de Ponthieu, les seigneuries de Noyelles-sur-Mer, d’Hiermont en Ponthieu et deConteville’, avait été nommé châtelain du Crotoy, en 1417, par le duc de Bourgogne. Jcan-sans-Peur, jaloux d'établir son autorité dans le pays, avait promis de supprimer les tailles, impôts et gabelles en faveur des personnes qui l’aideraient et se mettraient de son parti , menaçant au contraire des châtiments les plus terribles ceux, de quelque condition qu’ils fussent, « soient université*.

1 Monslrelet, oh. 187.

* Hist. d'Abbeville et du comté de Ponthieu, par M. Louandre t. I, p. 343.

eslaz ou communautez, chapitres, collèges, nobles',» qui refuseraient d’adhérer à ses projets. Les sires d’Humbercourt, de Fosseux et Philippe de Morvillers avaient été choisis pour porter dans les bonnes villes les lettres patentes du duc, où ses intentions étaient expliquées plus au long. Leur mission eut un plein succès. Montreuil fut la première place qui accepta l’alliance du duc de Bourgogne. Amiens, Abbeville, Saint-Riquier et Doullcns suivirent bientôt cet exemple. C’est alors que Jean confia à son fidèle serviteur Jacques d'Harcourt , comte de Tancarville, le commandement des châteaux du Crotoy et de Noyelles, fonctions importantes, puisque ces deux forteresses commandaient l’embouchure de la Somme et le cours de cette rivière jusqu’à Abbeville, et dont Jacques devait s’acquitter avec autant d’honneur et de profit pour lui que de dommage pour le successeur de Jean-sans- Peur.

Le comte de Tancarville ne séjourna pas longtemps au Crotoy, où il était arrivé sans encombre. Il y mit en sûreté son butin cl son prisonnier, pour qui la captivité ne devait plus avoir d’autres limites que celle de sa propre existence. Les pensées de l’infortuné seigneur

1 Monstrelet, ch. If.fi.

durent être bien amères, s’il apprit surtout, ce que l’on racontait tout bas autour de lui , que son fils Jean n’avait pas été étranger à la perte de sa liberté1. Il est certain, du moins, que Jean ne fit aucune tentative pour délivrer son père.

Le mois de juin était arrivé. Henri V, après avoir soumis Pont-de-1’ Arche, venait de mettre le siège devant Rouen avec une puissante armée. Dans la capitale de la Normandie s’étaient enfermés, sur l’ordre du roi et du duc de Bourgogue, plusieurs chevaliers parmi lesquels on remarquait Jean de Neufchàtel, seigneur deMontagu, le seigneur de Bapaume , Antoine de Toulongeon et Girard , bâtard de Brimcu. Guy Le Bouteiller et le bâtard d'Arly commandaient en chef. La ville se défendit vaillamment et pendant six mois arrêta l’armée anglaise sous scs murs. Mais la situation des assiégeants était désespérée, et ils étaient en proie à une horrible famine. Quelques braves chevaliers résolurent de tenter un effort pour faire lever le siège ou au moins opérer une diversion qui permit de ravitailler la place. A Jacques d’Harcourt et à Thibault de Soissons, sire de Moreuil, revient l’honneur d’avoir conçu et dirigé celte entreprise qui,

1 Monstrelet, cli. 187.

malheureusement, échoua. Suivis d'environ deux mille hommes, ils s’avancèrent jusqu’à deux lieues des assiégeants. Cent vingt hommes d’armes furent dépêchés en éclaireurs : ils devaient fondre sur des troupes anglaises qui étaient cantonnées dans un village assez près de Rouen, et se retirer ensuite en se défendant, de manière à attirer l’ennemi dans l’embuscade où l’attendait le gros des Français. Le projet réussit d’abord : les coureurs , ayant pénétré dans le village indiqué, avaient taillé en pièces les Anglais qui s’y trouvaient.

Averti par quelques fuyards de ce qui s’était passé, le roi d’Angleterre fit monter à cheval le sire de Cornouailles avec six cents hommes et l’envoya à la découverte, tandis que le camp était en rumeur, chacun s’attendant à voir déboucher l’armée française, commandée par le roi et par le duc de Bourgogne en personne.

Cependant, le seigneur de Cornouailles, ayant atteint le village où gisaient les cadavres de beaucoup des siens et où tout portait l’empreinte d’une lutte acharnée et sanglante, le traversa et découvrit alors les éclaireurs ennemis qui , selon leurs instructions, se replièrent aussitôt sur le corps d’armée. Il les suivit de si près qu’à peine les sires d’Harcourt et de Moreuil avaient-ils eu le temps de ranger leurs hommes d’armes en bataille quand

on leur présenta le combat. A cette vue, une terreur panique s’empara des Français. Pendant que les plus braves, et c’était, hélas! le plus petit nombre, se battaient en désespérés pour sauver au moins l’honneur, les autres tournaient le dos et fuyaient honteusement à toute bride. Le sire de Moreuil et le bâtard de Croy furent faits prisonniers; Jacques d’Harcourt ne dut son salut qu’à la vitesse de son cheval '. L’histoire a oublié d’enregistrer, et il serait curieux de le savoir, si ce cheval était ce même « fauvel à courte queue » qu’il avait acquis à si bon marché lors de son expédition d'Aumale.

Celte affaire coûta encore au roi et au duc de Bourgogne près de deux cent quarante hommes , tant morts que pris, et n’empècha pas Henri V de faire son entrée triomphale, le 13 janvier suivant, dans Rouen, qui s'était enfin rendue. Le lendemain, Alain Blanchard, rnayeur de la vieille cité normande, disent les uns, « capitaine des gens du commun*, » suivant les autres, payait de sa tète son courage et son inébranlable fidélité aux fleurs de lys , tandis que Guy le Bouteiller rendait

1 Monslrelet, ch. 200. — P. fin Fémn, p. tos. 1 Monstrelel, ch. 201.

hommage au vainqueur et recevait pour prix de sa trahison avérée le commandement de Rouen avec le château et les biens de la dame de la Roche-Guyon'.

La perle de Rouen entraîna celle de la Normandie entière. Toutes les villes se rendirent sans coup fcrir, et l'Angleterre fut de nouveau maîtresse d’une des plus belles provinces de la France.

Henri V n’avait pas oublié les injures qu’il avait reçues de Jacques d’Harcourt. Partout où il s’était agi de combattre les Anglais et de les inquiéter dans leurs faciles et cruels triomphes, on avait vu le comte de Tancarville au premier rang, précédé de sa bannière blanche aux flammes rouges, bleues et vertes*. Le roi implacable dans ses haines, jura de sc venger, et bientôt il tint parole. Le duc d’Oxford fut dépêché pour réduire le beau château de Tancarville. On n’a peut-être pas oublié que le sire Guillaume de Crasménil en était capitaine. Sans même essayer de faire un simulacre de défense, sans décocher une flèche, sans rompre une lance, le châtelain, soit par peur, soit plutôt pour conserver ses

1 Histoire des ducs de Bourgogne, pur M. de Baraute, t. IV, p. 406 13* édition;.

s Histoire du château et des sires de Tancarville, p. 186.

fiefs de Crasménil , de Belleville et de Perchehaye négocia imraédiateinent la reddition de la place. Jean de Grey , chevalier anglais , fut investi du comté de Tancarville, le 31 janvier suivant, et mis en possession de tous les biens que Jacques d’Harcourt avait en Normandie.

Guillaume de Crasménil lui rendit hommage peu de jours après pour ses fiefs qu’il tenait de Tancarville et ne rougit pas de plier le genou devant Jean de Grey devenu , grâce à lui , le maitre de l’héritage de son suzerain, de son parent*.

On comprendra maintenant, par cette rapide exposition, la cause du ressentiment implacable de Jacques d’Harcourt contre les Anglais. On sait pourquoi, plutôt que de s’allier à eux , il aima mieux renoncer aux amitiés de sa jeunesse, recommencer pour ainsi dire sa vie et imposer silence aux sentiments qui le portaient vers Philippe-lc-Bon , nouveau duc de Bourgogne.

1 Histoire du château et des sires de Tnucarville, p. 190. 1 Ibidem.

mmn

kax-sans-pkuh venait de périr assassiné. Les

il r •

. moindres details de cette scène tragique et des

— -‘événements qui en furent la conséquence im- J&j médiate sont trop connus pour que l’on veuille les retracer ici. Philippe avait fait célébrer un service solennel pour son père, dont le corps sanglant reposait encore dans l’église de Montereau. Vingt-quatre évêques et abbés s’étaient réunis à Arras pour cette cérémonie. Jean de Luxembourg et Jacques d’Harcourt conduisaient le deuil en manteaux longs1. Jacques avait donc hérité auprès du fils de la confiance et de l’affection que lui témoignait le père. Cette occasion cependant est la der-

1 Monstrelet. oh. 2i6. — Chronique ilu duc Philippe de Bourgogne, par Georges Chastellain, eh. lï.

nière où on le trouve aux côtés de Philippe. Il revint aussitôt s’enfermer dans son château du Crotoy.

Il s’occupa immédiatement à assembler, le plus secrètement qu'il put , de vastes approvisionnements de toute espèce, à réparer les fortifications du Crotoy, à y mettre tout en bon ordre et en bon état de défense, et enfin à augmenter la garnison. On dit qu’il la porta à douze cents hommes Nous avons entre les mains un document qui livre à l'histoire le nom d'un des gentilshommes qui se renfermèrent alors dans le Crotoy avec Jacques d’Harcourt. C’est une quittance de cinquante francs d’or donnée le 6 avril 1420 à Jacques d’Harcourt, « chevalier, capitaine et garde des villes et chastel du Crotoy, » par Jean de Belleval , écuyer, capitaine de vingt-quatre arbalétriers « cslans oud. chastel du Crottoy et servans à la garde et défense dicclluy !. » Jean de Belleval appartenait à une maison

* Histoire de lu ville de line et du pays de Marqucutcrrc, par M. Kl. la-fils, p. 211.

* On nous pardonnera, nous l'espérons, ee souvenir donné à ceux donl nous sommes Ber île descendre, parce qu'ils furent fidèles A leur pays et donnèrent leur vie pour lui. Nous demandons donc la permission de transcrire ici le texte de ln quittance originale ; la voici :

« Saiclicnt tous que je, Jelian de Belleval, escuior, rappitaine de a vingt-quatre arbaltestriers. estans en la ville du Crotoy, confesse

du Ponthieu. Son père avait été tué à la bataille d’Azincourt.

Les conseillers et les partisans du duc de Bourgogne avaient appris les sourdes menées de d’Harcourt et remarqué le mystère dont il se plaisait à s’entourer. Ils commençaient à croire, selon l’expression de Georges Cliastellain , qu’il « devait avoir quelque estrange et nouvelle ymaginacion sur le temps advenir , plus avant qu’il ne la desclaroit. » Mais veillant sur sa conduite avec le soin le plus scrupuleux, ne laissant pas échapper une parole qui pût trahir son dessein secret , Jacques pouvait braver les soupçons , même dans le cas où ils auraient été portés à la connaissance du duc Philippe. Ses armements, l’accroissement des forces dont il disposait n’auraient été que du zèle pour la cause bourguignonne; ses approvisionnements, les réparations de scs remparts un effet de la prudence et de la prévoyance dont un bon gouverneur ne devrait jamais se départir.

« avoir eu et receu par la main de mons. Jacques de Harcourt, chier, « cappnc et garde des villes et chastel du Crotoy, le some de cinquante » francs d'or en prest et paiement pour les gaiges de mov et de xxiv « arballestriers souffiz. armés et habillés, estons oud. chastel du « Crottoy et servons h la garde et defTense d'icelluy, de lnqle some je u me tiens a bien paie. Tesmoing mon scel miz a reste quittan. le « vi« jour davril, lnn mil cccc et vingt. »

Jacques attendait donc, confiant dans sa force et dans l’ensemble de ses précautions, que la position se dessinât davantage et que l'orage que, comme tout homme un peu clairvoyant, il voyait se former à l’horizon envahit le ciel et éclatât sur sa tète: il n’attendit pas longtemps.

Il était aisé de pressentir quelle marche allait suivre le duc de Bourgogne, qui ne respirait que la vengeance du meurtre de son pore et venait de déclarer à l’assemblée d'Arras qu’il sacrifierait tout pour parvenir à ses fins « corps et àme , substance et pays » Le 12 octobre était conclu entre la Flandre et l’Angleterre un traité de commerce qui fut le préliminaire de négociations plus sérieuses *.

Les conférences furent longues ; Henri V demandait la main de madame Catherine de France, la couronne de France héréditaire dans sa famille après la mort de Charles VI, auquel il laissait pendant sa vie le vain titre de roi. Il réclamait le nom et les fonctions immédiates de régent du royaume , et voulait enfin que tous les princes, les seigneurs, les communes, les bourgeois et le peuple lui prêtassent serment de fidélité et d'obéissance comme à leur légitime souverain.

1 G. Cbaatelain, ch. 5.

! Histoire de Flandre, par M. Kerviu de Letteuliove, t. III. p. loi.

Philippe, oubliant qu’un sang français, et un sang royal, coulait dans ses veines, accepta ces propositions par lettres patentes signées de sa main. Henri l'avait décidé en le menaçant de s’allier au dauphin s’il ne se hâtait de « parachever le traité » A son tour, le duc de Bourgogne exigeait qu'un des frères du roi d’Angleterre épousât sa sœur , que lui et le monarque anglais s’aimassent et s’assistassent comme frères; qu’ils fissent au dauphin une guerre sans trêve et sans merci ; si le dauphin ou quelqu’un des siens étaient faits prisonniers, ils ne pourraient être remis en liberté sans le consentement de lui duc ; et, enfin , lui et sa femme, la duchesse Michelle, recevraient du roi Henri des terres pour vingt mille livres de rente*.

La ratification de ce double traité eut lieu le 2 décembre. Il restait à faire accepter au malheureux Charles VI l’exhérédation d’un fils , la perte d’un royaume, le déshonneur. Son consentement, du reste, était à peine douteux. Tout ce qu’on pouvait craindre, c’était que Dieu permit qu’une dernière lueur de raison vint éclairer l’abime ouvert sous ses pas, et dans lequel

1 G. Gtiastellain, eh. 9.

5 Histoire des ducs de Bourgogne, t. V, p. t f .

le poussaient à la fois la main d’une femme et eelle d’un parent , d'un Français. Philippe-le-Bon accepta le rôle odieux de présenter le traité à la signature de Charles. Le 21 mars, il fit son entrée à Troyes, entouré des ambassadeurs anglais, de scs plus illustres chevaliers, parmi lesquels on remarquait les sires d’Halewyn , de Commines, de Steenhuyse, de Roubaix , d’Uutkerke ', et enfin d’une nombreuse armée. Accueilli avec enthousiasme par la foule qui criait Noël sur son passage comme pour le roi , il affecta un grand respect pour Charles VI et parut avoir oublié la folie de ce prince. Sa conduite s’expliquait aisément : il voulait , après avoir rendu hommage pour le duché de Bourgogne et les comtés de Flandre et d’Artois, obtenir du roi qu’au lieu de la dot en argent, stipulée lors de son mariage avec madame Michelle de France, on lui cédât Péronne, Montdidicr et Roye, et que l’on renonçât à racheter Lille, Douai et Orchies; il réussit et cela eut lieu effectivement *.

Henri V attendait à Pontoise le résultat des démarches de son allié. La nouvelle du succès complet qu’avait obtenu le duc de Rourgogue lui fut portée par le chancc-

1 Histoire! de Flandre, t. III, p. 165.

* Histoire de Flandre, l. III, p. 166. — Histoire des ducs de Bourgogne, t. V, p. 16.

lier et le premier président du parlement de Paris1. Il sc mit en chemin suivi d’un corps d’armée et arriva le 20 mai à Troyes. Le lendemain fut conclu et signé le traité qui vouait notre infortuné pays à quinze ans de désastres et de guerres civiles.

La publication du traité entraînait l’exécution immédiate de ses différentes clauses, et conditions. Henri V réclama la prestation du serment de fidélité et d’obéissance que chacun lui devait en sa double qualité de régent et d’héritier de la couronne de France. C’était au duc de Bourgogne, premier pair du royaume, à donner l’exemple. Il le fit en ces termes : « Nous Philippe , duc de Bourgogne, pour nous et nos héritiers, jurons sur les Saints Evangiles de Dieu à Henri, Roi d’Angleterre, Régent de France pour le Roi Charles, de lui obéir humblement et fidèlement dans tout ce qui concerne la couronne et chose publique de France; et aussitôt après la mort du Roi Charles notre Seigneur, d’ètre perpétuellement homme lige et fidèle du Roi Henri et de ses successeurs; de n’avoir ni de souffrir pour Souverain Seigneur Roi de France aucun autre que le Roi Henri et ses héritiers ; de n’entrer jamais en conseil ni consentement

1 Histoire «le France, par M. Henri Martin, t. VI, p. C7.

d’aucun tort qui pourrait être fait au Roi Henri et à ses successeurs, par lequel ils auraient à souffrir en leurs corps ou en leurs membres ou à perdre la vie ; mais au contraire de leur annoncer diligemment, autant qu’il sera en notre pouvoir , lesdits desseins par lettres ou messages1. »

La plupart des assistants, grands seigneurs , prélats ou hommes d'armes, imitèrent le duc de Bourgogne et rendirent hommage à leur futur souverain. On dit que quelques-uns des serviteurs de Philippe lui-mème refusèrent pourtant de proférer les paroles qui avaient si peu coûté à leur maître , et que leur conscience se révolta à l’idée de cette alliance sacrilège. Le duc fut obligé d’intervenir et de les contraindre par des menaces et en invoquant l’obéissance qu’ils lui dc\aient et lui avaient jurée. De ce nombre étaient Jean de Luxembourg et son frère Louis de Luxembourg, évêque de Thérouannc. Vaincus par les prières et la colère de Philippe, ils cédèrent enfin. « Vous le voulez — dirent-ils — nous prêterons ce serment, mais aussi nous le tiendrons jusqu’à la mort*. » La suite fit bien voir qu’ils n’étaient pas parjures, et le

< Histoire des duc» de Bourgogne, t. V, p. 37, d'après In Chronique d’HoUinslied.

* Histoire des durs de Bourgogne, I. V, p. 38.

dauphin n'eut pas d’adversaire plus constant que le seigneur de Beaurevoir, Jean de Luxembourg.

Si le peuple de Paris avait crié Noël « fort et haut en démonstrant grand signe de joye 1 » quand les deux rois et le duc de Bourgogne firent leur entrée dans la capitale, il était d’autres et meilleurs Français qui frémissaient d’indignaHon et se disposaient à embrasser chaleureusement la cause du dauphin. Philippe l’apprit bientôt à ses dépens.

Jacques d’Harcourt , auquel il est temps de revenir, était toujours enfermé dans le Crotoy, où il apprit le traité de Troyes et les premiers succès des armées anglaise et bourguignonne réunies. Sens, Montcreau, Vil— leneuve-le-Roi , Melun et Paris étaient tombés au pouvoir de l’ennemi, après qu’on lui eût opposé partout une défense héroïque ; Charles de Valois, dauphin de Viennois, convaincu — suivant ses ennemis — de tous les crimes qu’on lui attribuait, était banni et exilé pour toujours du royaume , et proclamé incapable de posséder aucune seigneurie. Henri V, était retourné en Angleterre avec sa jeune femme, et le duc Philippe passait son temps en

1 Histoire de Charles VI, par Jean Juvénal dda l'rsins, Mit. Micliand et Poujonlat, p. 5C1 .

tournois et en fêtes dans les principales villes de son comté de Flandre. Le sire d'Harcourt crut que le moment de se déclarer était arrivé, et il se décida enfin à le faire.

Profitant de sa position, qui lui permettait d’entamer à la fois les hostilités par mer et par terre, Jacques avait fait équiper un navire avec lequeLil comptait se porter sur les points les plus rapprochés de la côte où se trouvaient des garnisons anglaises. Ses espions lui apprirent qu’une nef chargée de blé était à l’ancre dans le port d’Elaples. Il fit aussitôt armer son navire et arriva au point signalé. Le combat s’engagea avec acharnement , mais il se termina par la prise de la nef, qui fut ramenée en triomphe au Crotoy. Or, il se trouvait justement que ce bâtiment appartenait à un chevalier du Ponthieu nommé Hémon d’Abbeville, sire de Boubers, qui tenait le parti du duc de Bourgogne et des Anglais. Hémon fut « bien esbahy de ceste prinse, et ne savoit à quelle occasion, car il ne cuidoit pas que messirc Jacques, qui gentil chevalier estoit, et tous deux dung parti, deust porter couraige ennemy à son maître, ne penser telle malice'. » Il courut donc rejoindre Philippe et lui demanda justice,

' U. Qiastellain, cli. 69.

« car la perte lui estoit dure et le déplaisir grand »

C’était pour le Ponthieu que bien plus grand allait être le déplaisir, et de même que souvent une petite cause amène un grand résultat, le blé du sire de Boubers devait mettre à feu et à sang toute la basse Picardie.

Le duc promit à llémon qu’il aurait satisfaction d'une telle insulte, et il s’étonnait que, sans provocation, de propos délibéré, Jacques d'Harcourt, qui n’avait jamais fait sentir le poids de son bras qu’à ses ennemis à lui duc, s’en prit tout à coup à un de ses familiers. Il envoya donc à Jacques un message dans lequel, s’exprimant avec modération, il lui reprochai t cette attaque inouïe contre un seigneur tout dévoué à la cause que d'Harcourt servait aussi, et lui ordonnait de restituer à llémon de Boubers, son serviteur, tout ce qu’il avait pris et détenait contre la justice et la bonne foi. Jacques s’empressa de répondre à Philippe « qu’il sen tenist à content, » qu’il avait pris la nef en sachant bien à qui elle appartenait, qu’il avait employé la force pour s’en emparer, qu’il emploierait la force pour la garder et ne la rendrait que s’il avait le dessous dans la lutte.

Le duc fut très-irrité en recevant ces fières paroles et

1 <». Chaslellain , r.li. f.9.

ne douta plus de la défection de Jacques, qui allait en entraîner bien d’autres et lui susciter de grands embarras dans le Ponthieu, sur lequel il croyait pouvoir compter. Il est certain que si les nobles et les bourgeois du Ponthicu et du Vimeu avaient été convoqués par Philippe pour faire une rude guerre aux Anglais , ils se seraient levés comme un seul homme, et qu’à peine aurait-on pu constater quelques cas isolés de rébellion. Mais la position était bien différente. Quoique Abbeville, Saint-Valéry, Rue et Sainl-Riquier continssent des garnisons bourguignonnes ; quoique la bannière de Bourgogne flottât à côté des léopards anglais sur les châteaux de la Ferté-lès-Saint-Riquicr, de Drugy , d’Eaucourt, de Dommart, de Bailleul, d'Airaincs, de Ramburcs, de Gamaches ; quoique les Anglais fussent établis à Eu et à Mondiaux, qui passait pour la forteresse la plus redoutable de tout le pays ', l’oppression n’avait pu faire justice d’un sentiment trop vivace d’honneur et d’indépendance qui remplissait le cœur de presque tous les Picards. Les désastres de Crécy et de Poitiers étaient encore présents aux mémoires; l’herbe n’avait pas eu le temps de pousser sur la tombe des vaincus d’Azincourt.

' Monstrclet, liv. Il, ch. 1S8.

Haine aux Anglais! Tel était le mot d’ordre des habitants du Ponthieu et surtout des bourgeois d'Abbeville. Ges derniers frémissaient de rage d’avoir été obligés d’accueillir dans leurs murs d’insolents vainqueurs.

Aussi, lorsque Philippe de Bourgogne eut conclu une étroite alliance avec Henri V, l’opinion générale, qui jusque-là lui avait été favorable, changea entièrement et lui devint tout à fait contraire. La nouvelle de la défection de Jacques d’Harcourt réjouit donc les Abbevillois. Ils firent des vœux pour le succès de ses entreprises, et l’on verra plus tard comment ils tentèrent de l’aider plus efficacement que par des souhaits stériles.

Comprenant qu’il ne tirerait rien de plus de d’Harcourt, espérant peut-être que tout n’était pas perdu de ce côté et qu’il ne s’agissait que d’une querelle entre gentilshommes, d’une guerre privée comme on en voyait si souvent à cette époque , le duc de Bourgogne dissimula son ressentiment et attendit un motif plus sérieux pour infliger au capitaine du Crotoy le châtiment qu’il lui destinait.’Le sire de Boubers, qui perdait à cela son navire de blé, sans môme avoir la consolation de penser qu’il allait être vengé, jugea très-sainement qu’il vaut mieux faire ses affaires soi-même que de les donner à faire aux princes ; il monta à cheval et partit pour Calais. Guil-

launte Valledo1 ou Balledo 'était alors capitaine de cette ville. 11 accueillit bien le sire de Boubers, qui lui raconta comment Jacques d'Harcourt lui avait fait la guerre et comment il était probable qu’il allait recommencer, car il se retirait ostensiblement du parti bourguignon. Guillaume lui promit une revanche de nature à le satisfaire. Assemblant à Calais les garnisons de Guines et des forteresses les plus voisines, il se mit en mer avec elles et fit voile pour le Crotoy. Du haut de ses remparts, d'Harcourt put bientôt découvrir la flottille ennemie qui, avec la marée montante, franchissait la barre de la Somme et se déployait dans la baie. 11 eut alors la douleur d’assister, sans pouvoir rien faire pour les défendre, à la destruction complète de tous les navires qui s’étaient réfugiés dans le havre du Crotoy, à l’ombre de ses créneaux. Rien ne fut épargné. Tout ce qui ne fut pas incendié s’abîma dans les flots. Quand la mer se relira, le capitaine anglais et Hémon de Boubers cinglèrent vers Calais, ne laissant derrière eux que des ruines et des débris.

D’Harcourt ne pouvait songer de sitôt à aller ravager

1 G. Gbastellaii), ch. 69.

1 Moustrelet, ch. 2<1.

à sou tour le port de Calais ; du côté de la mer, toute expédition lui était interdite pour longtemps. Il, sortit alors du Crotoy à la tète d'une troupe d’hommes d’armes bien montés et envahit « aulcuns villaiges 1 » qui composaient l'apanage du sire de Boubers ou qui étaient sous son commandement. Imitant scrupuleusement l'exemple qui lui avait été donné par Ilémon lui-mèmc, il s’attacha à tout détruire. Les maisons furent brûlées jusqu’aux fondations, après avoir été pillées de fond en comble; ce qu'on ne put emporter, on le brisa ou on y mit le feu ; enfin tous les hommes valides, dont on pouvait attendre rançon ou service , furent saisis. Jacques d’Harcourt rentra au Crotoy chargé de butin, en traînant à sa suite un grand nombre de prisonniers.

Hémon de Boubers « en refit arrière autant et s’en vengea le miculx quil povoit* » surles possessions de son ennemi. Enfin d'Harcourt, renonçant le premier à des expéditions de pillards, également indignes de lui et de son adversaire, déclara la guerre au roi d’Angleterre et au duc de Bourgogne, releva la bannière française et appela à lui quiconque était partisan du dauphin. André.

1 (î. Olm.-.lf’llui» , ch. t>9.

* Ihidcni.

sire de Rambures, de Dompierreetd'Escouy, fut l'un des premiers qui répondit à son appel. 11 remplit son cbàteau d’hommes d’armes et commença à guerroyer de concert avec Jacques d'Harcourt; aussi, quand la perte de la bataille de Mons-en-Vimeu eut rétabli dans le Ponthieu l’autorité de Philippe et du roi d'Angleterre, Henri y distribua-t-il ses dépouilles entre ses partisans. Colartde Mailly , chevalier , seigneur de Blangy , et Ferry de Mailly, chevalier, son frère, reçurent en pur don le château et la terre de Rambures, « qui furent et appartindrent à Àndreu de Rambures et à Jaques de Harccourt , chevaliers, » par lettres données à Amiens, en avril 1 423 1 . Le 23 février précédent, David deBrimeu, chevalier, seigneur de Humbercourt, avait obtenu pour sa part la terre et la seigneurie de Drucat-lès-Abbcville \

Mais n’anticipons pas sur les événements.

A Jacques d'Harcourt se joignirent un grand nombre de gentilshommes qui avaient à venger quelques injures personnelles ou la perte d’un père, d’un parent ou d’un ami. Il faut citer entre autres Louis Bournel, Louis de

i Trésor des Clmrtes, reg. coté vin” su, pièce 286. D'après l'appcud. ilu Féuin de XI11' Dupont, p. 247.

* Trésor des Chartes, reg. coté Vlll“ Xll, pièce 547. D'après l'appcud. du Kéniu de M11* Dupout , p. 252.

tiaucourt, le Bon de Saveuses , Gauvain et Jean de Harcelaincs, frères Perceval deHoudent, Pierre Quiérel , Coquart de Cambronne , Jean de Caumont * , et Rifflarl de Campremy

Jacques demanda encore du renfort aux garnisons de Compiègne et des environs1 * * * et, soutenu en outre par Poton de Xaintrailles et La Ilire, il entra en campagne. Le château de Pont-Remy lui fut livré par Louis de Gaucourt, qui y commandait5 *. Les deux châteaux d’Airaines, de l’un desquels Pierre Quiérct était capitaine, avec six arbalétriers sous ses ordres 5, reçurent des garnisons dauphinoises. Le château d'Eaucourt fut emporté d’assaut. Le château deDrugy, qui appartenait à l’abbé de Saint-Riquicr, et ceux de la Ferlé et de Bailleul se rendirent. Gamaches fut livré par Louis Bournel, son gouverneur 7. Xaintrailles entra en vainqueur dans Sainl-

1 P. de Fénin, p. 153.

* Monstrelet, ch. 241.

* P. de Fénin, appendice, p. 308.

* 6. Chastellain, ch. 59.

s P. de Fénin , p. 158.

* V. une montre du Trésor généalogique de Picardie , pur un gentilhomme picard, t. II , p. 187.

1 P. de Féniu, appendice, p. 29H.

Valéry, où se trou\ aient des Anglais depuis longtemps et des Bourguignons depuis peu Le château de Dourrier eut bientôt le même sort. Le Trésor des Chartes contient le récit des moyens employés pour le réduire, récit qui trouvera parfaitement sa place ici*.

Jean Blondel, seigneur de Dourrier, était alors prisonnier en Angleterre et n’avait laissé pour garder son domaine que des « bonshommes de la ville » commandés par Lancelot de Dourrier, Pierre Blondel et le bâtard du Quesnoy. Inquiétés par les excursions du sire d’Harcourt et de la garnison de Noyelles, les habitants de Dourrier cherchèrent un refuge derrière les hautes murailles qui dominaient leurs chaumières. D’Harcourt, suivi de mille hommes « ou de plus comme on disoil ’ » , vint incendier le village où étaient restés quelques paysans plus confiants ou moins effrayés que les autres. C’est par eux qu’il apprit combien le château était mal défendu. S'approchant des remparts, il appela Lancelot de Dourrier, qu’il savait être un des capitaines, et « moult durement

i Histoire de Saint-Valéry et du comté de Vimeu , par M. Fl. I.efila , p. 133.

* Publié par M11* Dupont dans l'appendice de sou édition de Fénin , p. 297 à 300.

3 lettres de rémission, publiées dans l'nppendice du Fénin, déjà cité

«le paroles oribles lui fist commandement quil lui rendist la forteresse ou se non il lui fcroit tranchier la tête et à tous les autres qui la estaient avant qu’il fcust vespres1 ». Après que les trois gentilshommes se furent consultés ensemble, il fut résolu que Lancelot et Pierre Blondel iraient trouver Jacques et lui remontreraient qu’ils n’étaient pas en guerre avec lui , qu’ils gardaient le château pour leur seigneur, prisonnier des Anglais, et ne pouvaient par conséquent, sans forfaire à leur honneur, le remettre à d’Harcourt qui, de son côté, ne pouvait sans violer la justice et le droit des gens exiger qu’on le lui remit. Dans le cas très-probable où d’Harcourt ne se paierait pas de semblables raisons, on lui rendrait la place. Munis de sauf-conduits, ils sortirent des remparts, mais à peine étaient-ils en présence du sire d'Harcourt que, leur déclarant qu’ils étaient prisonniers, celui-ci envoya un message aux « bonnes gens qui oudit chastel estaient demourez sans chief » et leur fit dire que s’ils ne se rendaient sur l’heure Pierre et Lancelot auraient la tête tranchée et eux aussi, mais que s’ils voulaient obéir ils pourraient se retirer sains et saufs en emportant ce qui leur appartenait. Les bonnes gens « véant que sans chief

* Lettres de rémission, publiées dans l’appendice du Fénin, déjà cité.

ilz poroient pou fuire » et se fiant à une bonne foi dont Jacques venait cependant de donner un exemple si peu concluant, espérèrent qu’en emportant leurs biens ils pourraient en même temps emporter ceux « que avoit ledit Jehan Blondel oudit Chastel » . Ils se décidèrent donc, et Jacques, fidèle cette fois à sa parole, les laissa partir tandis qu’avec ses hommes d’armes il prenait possession, au nom du dauphin, du château abandonne. Pierre Loys, « povre homme et chargié de femme et de plusieurs petits enfants, » était un des « bonshommes » de la ville de Dourrier qui fut témoin oculaire de cette affaire et y joua un rôle comme les autres. Il fut enfermé pendant deux mois au château de Ilesdin par ordre du duc de Bourgogne, et c’est dans les lettres de rémission du mois de mars 1423, qui lui rendirent la liberté, que l’on trouve les détails précédents.

La prise du château de Mareuil , arrivée à la même époque , et peut-être quelque temps avant , fut accomplie dans des circonstances encore plus singulières. Un écuyer, Henri de Machy, s’était retiré avec sa femme, ses enfants et ses richesses dans le château de Mareuil, dont Jean de Vaudricourt était capitaine. Il avait « une queue de vin pour la boisson de lui, dudict cappitainc et autres hommes eslans dedans ladicle forteresse », et

il en vendait aussi en détail. Un jour, on entendit frapper au guichet de la poterne. Henri de Machy descendit et reconnut Jean de Caumont, qui était du parti du dauphin et ami de Jacques d’Harcourt sans que Machy s’en doutât. Machy lui demanda ce qu’il voulait et s’il était seul. Jean répondit qu’il était seul en effet et qu’il venait pour boire de son vin. Mais derrière lui se cachaient une dizaine de compagnons bien armés que Henri de Machy ne pouvait voir. La poterne s’ouvrit et Caumont, s’élançant dans l’intérieur du château, s’en empara facilement. Le seigneur de Mareuil notait donc plus maître chez lui. Henri de Machy s’en consola cependant et resta avec Caumont comme il était resté avec Vaudricourt '. On ne dit pas si ce dernier suivit son exemple. Mais le dauphin comptait une forteresse formidable de plus et que sa position rendait très-préjudiciable à la sûreté d’Abbeville et de ses habitants.

Pendantce temps, Henri V débarquait à Calais, suivi d'une armée composée de quatre mille hommes d’armes et de vingt-quatre mille archers*. La position du duc d’F.xcter et des Parisiens était assez précaire. Ils

1 Lettres de rémission, reproduites dans le Fénio de Mll<? Dupont, appendice, p. 308-309.

1 Histoire d'Abbeville et du Pontbicn, t. I", p. 330.

demandaient du secours à grands cris. Chartres était investie par l’armée française, et Paris n’était pas à l’abri d’un coup de main. Le roi d’Angleterre se h:\ta d’envoyer en avant le comte de Dorset et lord Clifford avec douze cents lances, et prit ses dispositions pour les suivre de près 11 partit donc de Calais à la tôle du gros de son armée.

Le duc de Bourgogne, prévenu du débarquement d’Henri V, et d’ailleurs mandé par ce prince pour « avoir parlement ensemble de leurs affaires », se trouvait alors à Domvast, où il était retenu par un violent accès de fièvre*. Se mettant néanmoins en chemin, il arriva à Montreuil un peu avant le roi et fut contraint de s’y arrêter, car son mal avait redoublé d'intensité1 * 3. Il envoya au-devant du monarque anglais Jean de Luxembourg et « sa chevalerie * » pour le complimenter et lui porter ses excuses. Henri accueillit gracieusement Jean et les barons qui l’accompagnaient, et reçut « bien agréable » les « excusances 3 » de Philippe ; puis il con-

1 G. Chaslcllain, ch. 71.

* Ibidem.

* Histoire d’Abbeville et du Ponlhien , t. Ier, |>. 330. ‘ Monstrelet, ch. 213.

* G. Chnstellnin, ch. 7t.

tinua son voyage et entra à Montreuil, où il se logea à l’hôtel de la Couronne, pendant que l’armée plantait ses tentes dans les environs*. Il y séjourna trois jours, et le quatrième il alla avec le duc coucher à Domvast. Le lendemain , en traversant Maintenay, Philippe se souvint que Jacques d’Harcourt y avait une maison et un moulin, qui furent brûlés par son ordre, tandis qu’on mettait « toute la terre en gast1».

Henri V avait dit qu’il voudrait bien franchir la Somme à Abbeville; le duc l’entendit, et, prenant aussitôt les devants, il y courut. Or, les bourgeois d’Abbeville pour la plupart, on l’a déjà dit, consentaient à être Bourguignons, mais pourvu qu’ils ne fussent pas Anglais en même temps. Philippe, neutre ou partisan du dauphin , était acclamé comme le seigneur auquel ils étaient fiers d’obéir: devenu l’allié du roi d'Angleterre, il ne devait plus compter ni sur le respect ni sur l’affection des Abbevillois. On se taisait, car la ville était pleine d’hommes d’armes ; mais les succès récents de d’Harcourt et des dauphinois avaient ranimé bien des colères, réveillé bien des espérances. Georges Chastellain

1 Histoire d’Abbeville et du Ponthieu, t. 1", p. 330.

* G. Chastellaiu, ch. 71.

en fournit la preuve dans une phrase pleine d’énergie : « Estoient les citoyens d’icelle et tous ses habitans assez restifs en le (Henri V) vouloir complaire et obéir, excepté que cremeur et faveur portoient beaucoup au jeune duc et à son parti sans vouloir estre Anglois'. »

Philippe, qui avait eu occasion sans doute de s’apercevoir de ce mauvais vouloir à l’égard de ses alliés, avait donc jugé utile d’exprimer en personne aux Abbevillois le désir du roi. Il rencontra, comme il s’y attendait, une vive résistance, et ne put la vaincre qu’avec des promesses: l’armée, dit-il, ne commettrait aucun désordre ; elle ne prendrait rien sans le payer à beaux deniers comptants, et la plus sévère discipline serait observée pendant le court séjour que les Anglais comptaient faire dans les murs d’Abbeville. La commune céda enfin aux instances du duc et consentit à ce qu'il voulait, mais à regret, et seulement pour lui être agréable ’.

Tandis que ces choses se passaient , Henri V, sa suite et son armée s’étaient arrêtés à Crécy, et le roi charmait les loisirs de son attente en chassant dans la forêt avec

1 G. Chastellaio , ch. 71.

j G. Cliastcllain , ch. 71. — Moastrelet, ch. Î13.

ses barons. Il vit arriver avec satisfaction un chevalier que le duc de Bourgogne lui envoyait pour lui annoncer que tout étant réglé suivant son bon plaisir, il pouvait marcher sur Abbeville. Pour se rendre de Crécy à Abbeville, le roi d’Angleterre prit par Saint-Riquier. Or, on se souvient que les châteaux de Drugy et de la Ferlé étaient depuis peu au pouvoir de Jacques d'Harcourt, qui y avait mis garnison. Le premier se rendit, et quand le bâtard de Belloy, qui était enfermé dans le second en qualité de capitaine, vit déboucher l'armée anglaise commandée par le roi en personne, il comprit qu’avec ses soixante hommes1 il ne pouvait en arrêter vingt-huit mille, et sur la sommation qui lui fut faite d’ouvrir ses portes, il se constitua prisonnier1. Trois places voisines, Pont-Remy, .Mareuil et Eaucourt, suivirent cet exemple et succombèrent également.

Après avoir ainsi reconquis, en chemin faisant et sans effusion de sang, plusieurs forteresses importantes, le roi d’Angleterre fit son entrée à Abbeville, où il fut reçu par le duc de Bourgogne et les « orateurs de la ville* ». On lui fit de beaux présents, et la tranquillité

1 Moostrelc-t, ch. 243.

3 Monstrelet, cb. 2*3. — P. de Fénio, p. 155.

3 6. Chaatellam, ch. 71.

la plus parfaite régna entre les troupes et la population jusqu’au lendemain. Ce jour-là, les « chars, charrettes et autres bagues1 » défilèrent sur les ponts de la Somme apres que toutes les dépenses eurent été soldées exactement, et le roi et le duc s’éloignèrent de compagnie. Henri V laissait à Abbeville un nouveau capitaine : Louis de Berghes, chevalier, seigneur de Cohen et de Bienque, chambellan du duc de Bourgogne’. Le roi et le duc avaient aussi pourvu au remplacement du bâtard de Belloy dans la capitainerie du château de la Fertélès-Saint-Riquicr : ils confièrent ce poste à Nicaise de Boufllers, gentilhomme du Ponthicu3.

Le duc de Bourgogne et le roi d’Angleterre s’étaient quittés à peu de distance d’Abbeville, et avaient pris congé l’un de l'autre « par un gracieux adieu * ». Le roi marchait sur Paris et le duc allait rassembler ses gens d’armes. Meaux était désigné comme le lieu du rendezvous.

Suivi de trois mille combattants d’élite5, Philippe

1 Monstrclet, ch. 213.

» P. de Fénin, p. 156.

* P. de Fùnin, p. 155. — Monstrclet, ch. 253.

* G. Chastellain, ch. 71.

5 Histoire de Flandre, t. III, p. 169.

partit d’Amiens, qui lui était restée très-favorable, traversa Beauvais , Gisors, et fit camper ses troupes dans un gros village, à quelque distance de Mantes, où il se rendit à « privée mesgnie 1 » pour s’entretenir avec le roi d’Angleterre qui l’y attendait. Leur but était de forcer le dauphin à lever le siège de Chartres, où il était retenu depuis trois semaines*. Mais Charles n’attendit pas leur arrivée: il leva promptement son camp, se retira en bon ordre, et mit la Loire entre lui et ses ennemis. L’assemblée fut rompue, on se sépara. Henri alla investir Meaux, tandis que Philippe, à la tète de douze cents hommes d’armes 3, retourna en Ponthieu, où de très-graves événements rendaient sa présence nécessaire.

Pendant le séjour de l’armée anglaise à Montreuil, puisa Crécy et à Abbeville, Jacques d’Harcourt, s'attendant à chaque instant à être attaqué, s’était prudemment renfermé dans le Crotoy. La nouvelle de la prise de Drugy et de la Ferlé n'avait fait que le confirmer dans scs craintes ; mais dès que l’armée anglaise se fut éloignée, il ne tarda guère à se remettre en campagne.

1 Monstrelet, ch. 243.

1 G. Chastellaiu, ch. 71.

5 Histoire de Flandre , t. III, p. 169.

Le chàleau (le Mareuil , que Jean de Caumont avait fait démanteler et qu’il avait abandonné à l’approche du roi d'Angleterre, comme étant trop difficile à défendre fut repris, mais avec de grandes pertes. Harcourt y laissa au moins cent cinquante des siens *.

Pont-Remy et Eaucourt retombèrent également au pouvoir de Jacques , et les garnisons de Noyelles et du Crotoy recommencèrent sans obstacle à courir et à désoler le pays. Les vaisseaux destinés aux marchands d’Abbeville et qui , pour gagner ce port, devaient passer devant le Crotoy, étaient arrêtés et confisqués par le sire d’Harcourt ; à tel point qu’une sorte d’ambassade lui fut envoyée pour obtenir la restitution des navires et la réparation du dommage. Elle se composait de Pierre de la

' P. de Féuin , p. 309.

5 Histoire d’Abbeville et du Ponthieii , t. la, p. 330.

M. l-otmndre ne place qu’après la bataille de Mons la surprise du château de Mareuil racontée plus liant. Cest une erreur du savant historien , dont les renseignements sont d'ordinaire si exacts. Le texte des lettres de rémission accordées à Henri de Machy pour s'étre laissé surprendre par Jean de Caumont, capitaine dauphinois, porte en propres termes que cet événement s’accomplit avant le passage à Abbeville du roi Henri V, et qu’alors les partisans du dauphin « desemparèrent ladicte forteresse de Marueil et se partirent». Appendice du P. de Fénin de M'1' Dupont, p. 309.

Cauchie, doyen de chrétienté; de Jean Duflos et de Williaume de Mautort, échevin en charge*.

On a peine à s’expliquer la conduite qu’avait tenue Jacques d’Harcourt dans cette circonstance, car tous les chroniqueurs sont unanimes à déclarer qu’il entretenait des intelligences très-étendues dans Abbeville et qu’il y comptait de nombreux alliés. L'aventure suivante en fait foi, d’ailleurs, et prouve en même temps que ses partisans ne se bornaient pas à des paroles, mais qu’ils savaient agir et ne reculaient pas devant le péril quand leurs passions politiques étaient en jeu.

Louis de Berghes, seigneur de Coben , venait d’ètre nommé gouverneur d’Abbeville. Une nuit qu’il faisait « le sourguet à cheval * » et parcourait les quartiers de la ville, suivi d’une dizaine d’hommes et précédé de valets portant des torches *, il fut tout à coup assailli au détour d'une rue par quatre hommes qui s’y étaient embusqués. En proférant des menaces de mort, ils l’attaquèrent vigoureusement, et Louis de Berghes fut

'Notices sur l’arrondissement d’Abbeville, par M. E. Prarond, t. II, p. 108.

1 P. de Fénin , p. 167.

3 Monstrelet, ch. 2U.

gravement atteint, surtout au visage. Un avocat d'Abbeville, maître Jean de Queux , « homme de conseil , » qui chevauchait à ses côtés monté sur « ung fort cheval* », ne fut pas épargné davantage, et l'aventure se termina pour lui d’une manière encore plus tragique que pour le seigneur de Cohen. Il reçut un coup si violent sur la tète que, tout étourdi, ne sachant plus ce qu’il faisait, il piqua violemment son cheval. Le robuste animal, s’élançant au galop et n’étant plus dirigé par son maître, alla donner de tout son élan dans une chaîne de fer qui, selon l’usage, « tenant à une estachc au meillieu de la rue ’, » la barrait entièrement. Par la violence du choc, le poteau fut arraché et, le cheval ayant été rouler sur le sol avec son cavalier, Jean de Queux, « l’homme de conseil , » resta tué sur la place \

Pendant que les serviteurs du seigneur de Cohen s’empressaient autour de lui et relevaient le cadavre, les agresseurs avaient gagné au pied, étaient sortis de la ville sans être inquiétés, ce qui montre bien la complicité des bourgeois d'Abbeville, et s’étaient réfugiés au Crotoy, où d’Harcourt les accueillit avec joie. Ils ne

1 P. de Fénin, p. 1G7.

* Monstrelet, ch. i44.

! Monstrelet, ch. 2U, et P. de Fénin , p. 167.

lardèrent pas, toutefois, à être pris et furent exécutés tous quatre.

Nous arrivons à l’événement le plus important de la guerre, à l’une des principales causes de la bataille de Mons-en-Vimeu et des sanglantes représailles qui signalèrent le triomphe du duc de Bourgogne, c'est-à-dire à la prise de Saint-Riquier, dont la nouvelle décida enfin Philippe-le-Bon à revenir en Ponthieu.

Si l’histoire n’était pas explicite sur ce point, il serait difficile de croire aujourd’hui , en voyant ce modeste bourg, qu’il a été jadis une ville importante de laquelle on a pu dire :

Turribus a ceutum Centola nomen habet >.

En vain chercherait-on les cent tours dont Centule était si fière. De cette célèbre enceinte, que reste-t-il ? Quelques informes débris. A peine compte-t-on quinze cents âmes dans l’espace qui , sous Louis le Débonnaire, contenait deux mille cinq cents maisons et quatorze mille habitants*. Quoi qu'il en soit, Saint-Riquier

1 Description historique de l’église de Saint-Riquier, par Gilbert , p. 5.

5 Description du département de la Somme , par MM. Dusevel et Scribe, 1. 1", p. 63.

passait, au moyen âge, pour une des positions les plus importantes du Ponthieu : celç ne peut être révoqué en doute, quand on considère l’acharnement avec lequel tous les partis se la disputaient et les ruines qu’y accumulèrent plusieurs siècles de guerre.

Jacques d’Harcourt attachait donc beaucoup d’importance à la possession de celte « très belle villette de guerre et forte assez 1 », qui, bien garnie de défenseurs, l’incommodait extrêmement et l’entravait souvent dans ses projets. Sa prise assurait, en outre, celle des châteaux de la Ferlé et de Drugy, où -les Anglo-Bourguignons tenaient garnison, et qui commandaient les approches de la ville. Une fois maître de Saint-Riquicr, Jacques, la prenant pour centre de scs opérations, pouvait faire pivoter ses troupes dans tout le pays dont sa nouvelle position lui assurait le libre accès et les lancer même jusqu’au pied des remparts de Montreuil, qui était restée très-attachée au duc de Bourgogne, malgré l’alliance anglaise.

Jacques fit part de sa résolution aux herminaux, comme on appelait, dit un contemporain *, les partisans

1 G. Chaslellaiu, ch. 72.

a Chronique abrégée de J. de la Chapelle, publiée par M. E. Prarond, p. 139.

du dauphin. Pu ton de Xaintrailles et Guy de Nesle, seigneur d’Offémont, réunirent quinze cents chevaux, selon Jean de la Chapelle1 * *; douze cents, selon Monstrelet * ; trois cents seulement, selon Fénin’, et suivis de ces forces, empruntées en partie à la garnison de Compiègne, ils traversèrent tout le Vimeu pour venir rejoindre d’Harcourt. Jacques les attendait au gué de Blanquctaque, qu'ils franchirent pendant la nuit4 *; il opéra sa jonction avec eux et les guida vers Saint- Riquier, en évitant Drugy et la Ferté. Les chroniqueurs ne nous ont pas conservé le détail des circonstances qui accompagnèrent l’entrée des « herminaux » dans la ville. Monstrelet et Fénin sont muets. Chastellain seul rapporte dans une courte phrase 6 que les bourgeois ne se souciaient pas de se rendre, mais que d’Harcourt fit tant par ses belles paroles et ses promesses qu’il leur persuada d’ouvrir leurs portes. Nous ignorons, par conséquent, si un combat, quelque court qu’il fût, avait précédé les négociations.

» Ch. 2«.

* G. Chastellain, ch. 72.

s Ch. 72.

Après ou sans combat, une fois maître de Saint- Riquier, Jacques s’occupa de réduire Drugy et la Ferlé, ce qui n’était plus difficile. On ne sait qui commandait à Drugy : Monslrelet dit seulement que la forteresse appartenait à l’abbé de Saint-Riquier et qu’elle se rendit sans coup férir. Quant au château de la Ferlé, d’où Nicaise de Boufllers avait pu se voir enlever sa dernière chance de salut, il n’arrèta pas.longtemps les vainqueurs. Soit que Nicaise fut 1 ou non vendu secrètement à d’Harcourt, il n’essaya pas de résister et traita aussitôt de la reddition de la place, qui lui avait peut-être été trop légèrement confiée et où il aurait pu au moins frapper quelques coups d’épée pour sa réputation.

Il n'y avait pas dans ce temps-là de victoire sans excès. Des scènes de violence cl de pillage déshonoraient souvent les plus éclatants triomphes. Les sires d’Harcourt, de Xaintrailles et d’Oflëmont se mirent à courir le pays, saccageant les campagnes, rançonnant les malheureux paysans qui , innocents des querelles des princes, se voyaient ravir par les dauphinois ce que les Bourguignons n’avaient pu leur enlever et réciproquement, selon que l’un des deux partis faisait reculer

1 Chaslellain croit qu'en effet il l'était.

l'autre. Étendant leurs dévastations jusqu'au bord de la Canclie, ils n’épargnèrent même pas les édifices sacrés et livrèrent aux flammes l’église de Conchy, dans laquelle s’étaient réfugiés les .habitants du village avec ce qu’ils avaient de plus précieux. L’asile sacré fut envahi, ceux qu’il renfermait furent faits prisonniers et leurs minces richesses devinrent la proie des hommes d’armes *.

Les résultats obtenus ainsi en peu de temps par les dauphinois étaient importants. Le Ponthieu était nettoyé des Bourguignons. Mareuil et Eaueourt, d’un côté, Saint- Riquier, Dourrier, où Polon de Xaintrailles avait mis garnison, Drugy et la Ferlé, d’un autre, le Crotoy et Saint-Valéry d’un troisième, entouraient Abbeville d’un cercle étroit et forçaient les Anglo-Bourguignons et le sire de Cohen à se tenir prudemment derrière leurs fortifications. Les deux châteaux d’Airaines et le château du Quesnoy menaçaient Amiens, et celui de Pont-Remy commandait la vallée de la Somme, de telle sorte que pour aborder Abbeville il fallait d’abord l'emporter, puis se rendre maître successivement de ceux de Mareuil et d’Eaueourt. Les dauphinois ou « terminaux » pouvaient

1 Monstrelet, ch. 244. — G. Cliastellain , ch. 72.

se déployer sans obstacle dans tout le pays qui s’étend entre la Manche, la Somme, Montreuil et Ilesdin. Sur l’autre rive de la Somme, les plateaux du Vimcu leur étaient également ouverts. Ramburcs, Gamaches, Ilcllicourt, Longroy, Vismes, Saint-Maxent , Bailleul, et bien d’autres forteresses de moindre importance avaient été reconquises. Enfin la capitale du Ponthieu était favorable au dauphin : Harcourt , nous le répétons, s’y était ménagé des appuis, y comptait des amis. L’adhésion déclarée d’Abbeville à la cause vraiment française aurait pesé d’un poids considérable dans la balance et l’on pouvait raisonnablement, sur ce point, fonder quelque espoir sur les succès à venir. Le gain d’une bataille, par exemple, devait rendre Abbeville à la France.

Telle était la situation du Ponthieu lorsque Philippe de Bourgogne s’émut enfin et se. décida à se mettre luimème en campagne.

hilippe avait appris coup sur coup les défaites des siens. La reddition de Saint-Riquier, qui était la clé des pays arrosés par l’Authie et la Canche et comme le poste avancé d’Abbeville, dont le duc savait apprécier la valeur, mit le comble à sa colère et le fit enfin sortir de son inactivité. Comprenant à merveille de quelle importance il était pour lui de regagner ce qu’il se doutait bien avoir perdu dans l’esprit des bourgeois d’Abbeville, il résolut de frapper un grand coup et de commencer la campagne par la conquête de Saint-Riquier.

Quand le duc de Bourgogne s’était séparé à Mantes du roi d’Angleterre, il était retourné sur scs pas, s’était arrêté à Beauvais et avait enfin établi son eampàCroissy.

C’est là qu’il reçut la première nouvelle des faits accomplis dans le Ponthieu depuis qu’il l’avait quitté. Il assembla aussitôt son conseil et l’on délibéra sur la conduite à tenir. La reprise de Saint-Riquier parut indispensable, et Jean de Luxembourg fut chargé par le duc de tenter un coup de main sur la ville. S'il réussissait, il devait poursuivre ses opérations ; s’il échouait, il avait ordre de reculer et de venir rejoindre le corps d’armée qui marcherait plus lentement.

Luxembourg prit avec lui cinq cents chevaux, alla passer la Somme au pont de Picquigny, gravit les pentes escarpées qui séparent la vallée des plateaux de Yignacourt et se rabattit , probablement par Berthaucourt et Saint-Léger, sur Dommart-en-Ponthicu où il s’arrêta *. Son dessein était d’attirer dans la plaine les défenseurs de Saint-Riquier et de leur livrer une bataille décisive. La position de Dommart lui convenait pour cela mieux que toute autre. La faible distance qui sépare ce bourg de Saint-Riquier lui permettait de réunir tous les renseignements dont il manquait sur le nombre, l’esprit et les dispositions des dauphinois, et pouvait tenter ceux-ci de venir l’attaquer ; enfin, en cas de revers, il évitait, par

1 P. do Fi'nin, p. 137. — Monstrelet, ch. 2U.

là même, la démoralisation et la dispersion de troupes qu’enlraine toujours une longue retraite, et il avait l'avantage de s’appuyer sur le redoutable château des anciens sires de Saint- Valéry , échu à Jacques de Craon qui était très-bien intentionné pour le duc de Bourgogne

Le lendemain, Jean de Luxembourg sortit de Dommart et occupa « ung villaige au-dessus de Sainl-Riquicr s » que le chroniqueur ne nomme pas, mais qui doit être Coulonvillers. Tendant qu’il disposait ses troupes de manière à attaquer à {'improviste les dauphinois s’ils commettaient la faute de sortir de la place, ses coureurs chevauchaient jusqu’au pied des remparts de Saint- Riquier et provoquaient la garnison à venir rompre des lances avec eux. Elle fut assez sage pour mépriser des démonstrations dont elle pénétrait bien la portée et pour demeurer impassible. Trompé dans son attente et désespérant de triompher de la prudence de ses adversaires, le sire de Luxembourg alla rejoindre le duc de Bourgogne qui l’attendait à Auxy-le-Château.

Or, voici ce qui s’était passé pendant celle courte et inutile expédition.

1 Description du département de la Somme, t. I", p. H2. ’ Mémoire de t'ému , p. U8.

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Le due de Bourgogne était arrivé à Amiens, il avait besoin de renforts et de provisions de touleespècc, cl avait voulu les demander lui-mème pour être certain de n’avoir pus à éprouver de refus. Cela n’était d’ailleurs pas à craindre. « Ceulx d’Amiens fort affectés à luy complaire 1 * 3 » lui promirent « assistencc et service* », décidés peutêtre qu’ils y furent par une certaine rivalité qui régnait entre la capitale de la Picardie et la capitale du Pontliieu , cl qui faisait qu’Abbeville favorisant le dauphin et brûlant du désir de combattre les Anglais, Amiens s’empressait d’accueillir les étrangers et d’épouser la querelle de leur allié le duc de Bourgogne. Il fut convenu que le contingent fourni par la commune d’Amiens rejoindrait le duc au siège de Pont-Bemy « dont moult fut esjoy ledict duc » .

Philippe se transporta, en passant par Doullcns, à Auxy-le-Chàteau, « ung bon gros village', » qui appartenait à son chambellan, le ber d’Auxy. C’est là que se réunirent les hommes d’armes qu’il avait convoqués et qu’il y attendit pendant trois jours. Après ce laps de

1 G. Chnstellaiu , ch. 72.

* Ibidem.

3 Ibidem.

temps , on vit arriver avec ses cinq cents chevaux Jean de Luxembourg, qui rendit compte au duc de son insuccès, lui rapporta ce qu’il avait vu, la prudenceet la force des défenseurs de Saint-Riquier, et conclut enfin à la peine que l’on aurait à les vaincre.

Philippe leva son camp le quatrième jour et se dirigea droit sur Saint-Riquier.

Un seul chroniqueur, Monstrelet, a rapporté exactement la route qu’il suivit dans cette circonstance. Il dit que l’armée, partie d’Auxy, coucha à Yvrcnch '. Laissant à sa gauche les fortifications de Saint-Riquier, assez loin pour que les machines de guerre ne pussent l'atteindre, assez près pour donner « despità l’ennemie garnison qui y estoit ’ » , par conséquent bien en vue de la plaee, l’armée traversa sans doute Saint-Mauguille, descendit à Buigny-l’Abbé, coupa près de Bellancourt, entre ce village et Ailly-le-Haut-Cloeher, la route qui conduit d’Abbeville à Amiens, puis, suivant les bois de Francières et en traversant même une partie, elle atteignit les pentes assez escarpées qui dominent la vallée de Somme et Pont-Remy. C'était le soir de la fête de sainte Marie-Madeleine (22 juillet).

1 Monstrelet, ch. 245.

* G. Oliastellain . cli. 72.

Le château île Pont-Remy , situé à l'extrémité orientale d’une petite ile de la Somme, était plus facile à défendre que la plupart des forteresses occupées alors par les partisans du dauphin aux environs d’Abbeville. Outre les remparts , il était encore entouré de retranchements en terre 1 et relié par un seul pont à la terre ferme. Les Bourguignons se logèrent dans plusieurs « grandes maisons » qui faisaient face au pont et commencèrent l’attaque le lendemain (23 juillet). Mais des flèches portant des matières incendiaires, lancées du château, embrasèrent bientôt les toits couverts de chaume , et les Bourguignons furent contraints de déloger à la hâte et de s’établir plus en arrière. A peine eurent-ils le temps de sauver leurs chevaux *.

Cinq ou six jours se passèrent ainsi sans qu’aucun progrès eût été fait par les assiégeants. Le village était presque tout entier réduit en cendres. Les arbalétriers, tirant à coup sûr à l’abri des murailles, ne laissaient approcher personne du pont-levis par lequel seulement les Bourguignons pouvaient entrer dans l’ile’;car la garnison s’était emparée d’avance de toutes les barques

1 Églises, châteaux et beffrois de Picardie, t. 1t.

! G. ChostellaiD , ch. 7Ï.

1 Ibidem..

et les avait mises en sûreté dans la partie de la rivière qui baignait presque les remparts du château.

Sur ces entrefaites, et tandis que les chevaliers maudissaient l’inaction à laquelle ils étaient condamnés , peut-être pour longtemps encore, un poursuivant qui arrivait de Saint-Riquicr vint , au nom de six des gentilshommes qui y étaient renfermés, requérir six Bourguignons de rompre chacun trois lances en l’honneur de leurs dames ' , en leur laissant le choix du théâtre de la joute*. Chastellain a connu exactement le lieu où s’accomplirent ces prouesses chevaleresques si bien en rapport avec les mœurs de l’époque ; malheureusement la désignation est restée en blanc dans sa chronique. Il est probable qu'aucun des deux partis ne pouvant, sans manquer à la courtoisie, faire faire à l’autre une plus longue chevauchée, on choisit un emplacement découvert et bien uni à moitié chemin entre Saint-Riquicr et Pont-Remy.

Au jour fixé , Jean de Luxembourg partit du camp avec les six gentilshommes qui avaient obtenu du duc la permission de répondre au défi des dauphinois. Ils étaient bien montéset armés de toutes pièces. C’était Lvonnel de

1 I’. île Fénin, p. 159.

? Chastellain , rli. 7i.

UMi —

Bournonville, le bâtard de Roubaix, Pierre de Recourt, Ilenriet Lallement et deux autres dont la chronique n'a pas inscrit les noms 1 . Jean de Luxembourg les accompagnait en qualité déjugé du camp. Dans la crainte que cette invitation ne cachât quelque embûche conçue dans le but d’enlever au duc de Bourgogne six de ses plus valeureux compagnons, il sc fit suivre de trois cents hommes qu’il laissa dans un petit bois avoisinant le lieu du rendez-vous, et de cent hommes d’armes qui lui servirent d’escorte. Guy de Nesle , sire d’OUémonl , le seigneur de Verduisant, Guillaume d’Àubigny et quatre autres seigneurs les attendaient, « Si sarrouta chacun et prit renl et les champions se mirent en apprestc de férir des espérons chacun à son homme et bassans leurs lances vindrcnl de randon férir lung sur laultre par grand air *. » A la première passe, les dauphinois tuèrent les chevaux de Ilenriet Lallement et de Pierre de Recourt , « dont messire Jehan de Luxembourg fut malcontent ; » car, fidèle à ses soupçons, il croyait qu’on voulait enlever à ses amis tout moyen de retraite.

La nuit s’approchait: sur les douze combattants.

1 P. de Féuin, p. 1(10. — Moostrelet, ch. 21S. * G. Chaatellain , ch. 73.

dix 1 avaient fourni leurs trois lances, sans qu’aucun des cavaliers ni des chevaux eût reçu de nouvelles atteintes. Lesdeux partis se séparèrent très-satisfaits l’un de l’autre, après que Guy d’Ofîémont et Jean de Luxembourg les eurent fait « touchier ensemble et entreparler gracieusement à visière tenue ’ » . Les dauphinois rentrèrent à Saint-Riquier et les Bourguignons regagnèrent le Pont- Rcmy. Mais ce ne fut pas sans aventure : car, avant d’arriver auprès du bois dans lequel devaient se tenir cachés les trois cents hommes du sire de Luxembourg , les Bourguignons en aperçurent quelques-uns qui, ayant mis pied à terre, se promenaient sur la lisière des taillis, sans prendre souci d'ètre vus, tandis que leurs chevaux paissaient en liberté au milieu des champs de blé voisins.

Jean entra dans une terrible colère à la pensée du conflit qui pouvait s’ensuivre si les dauphinois, retournant sur leurs pas, se croyaient trahis. Il prit sa lance des mains de son page et s’élança au grand galop de son cheval sur les coupables.

A son approche, ceux-ci se hâtèrent de remonter sur leurs chevaux et de rejoindre leurs compagnons dans

1 l*. de Fénin, p. 161.

* fi. Qiustellain . ch. 73.

l'intérieur du bois ; mais l'un d'eux, un gentilhomme nommé Aloycr, ne put s’enfuir assez vite et eut la cuisse traversée par la lance du sire de Luxembourg. Le choc fut tel que la lance se rompit et que l’homme et le cheval roulèrent ensemble sur le sol. Sans s’arrêter, Jean de Luxembourg, tenant à deux mains le tronçon de son arme, fondit sur les autres et leur déchargea de grands coups sur la tète et sur les épaules, en les accompagnant de reproches et de menaces.

Après cette rude leçon de discipline, les Bourguignons rentrèrent au Ponl-Remy sans encombre.

Cinq ou six jours s’étaient écoulés1. Le duc de Bourgogne commençait à craindre d’être obligé de lever honteusement le siège, car rien dans l’attitude des assiégés n’annonçait qu’ils voulussent se rendre, et les moyens manquaient pour les réduire, lorsqu’enfin arrivèrent les renforts promis par la ville d’Amiens. Les arbalétriers, les pavoisiers , les pionniers, l’artillerie, les maçons et les charpentiers remplissaient douze grands bateaux Philippe sc félicita d’autant plus de leur venue

1 P. de Félilii , p. laS.

* La même année, Charles VI autorisa les tnavCUr et éclievius d'Amiens à vendre 300 livres de rentes à vie pour couvrir les dépenses des secours fournis par la ville au due de Bourgogne , à l'occasion du

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