‹ La grande guerreChapitre 7 sur 11 · UI · texte numérisé non relu

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qu’ils lui amenaient des barques, ce dont il avait plus besoin que de toute autre chose.

Mais quand les assiégés virent que leur position s’aggravait, que les conséquences d’un assaut ne pouvaient plus désormais être douteuses, et qu’ils risquaient en se défendant de perdre tout ce qu’ils possédaient et leur bien le plus précieux , la liberté, ils se préparèrent à fuir. Réunissant « ce quils polrent de leurs biens’ », ils traversèrent la Somme sur des bateaux dont ils avaient eu la précaution de se munir et coururent jusqu’à Airaines, où ils trouvèrent un abri dans les deux forteresses ’. Aussitôt que les dauphinois eurent quitté le château, quelques-uns de « ceulx qui estoicnl dedens habitant anciennement1 », hommes et femmes, s’empressèrent d'abaisser le pont-levis par lequel se précipitèrent les hommes d’armes bourguignons. Tout fut mis au pillage : le duc ordonna ensuite d’incendier le château et ce qui se trouvait dans nie , ordre qui ne fut que trop rigoureusement exécuté. Il est probable qu'on

siège de Pout-Remy. V. Églises, châteaux et beffrois delà Picardie t. II.

' G. Cbastcllaiii, eh. 72 .

* Monelrelet, ch. 245. — G. Chastelluiu, eh. 72.

* G. Chastellain, ch. 72.

démolit ce que les flammes avaient épargné et qu’il ne resta pas pierre sur pierre de cette « moult belle habitation1 ». Rien, du moins, ne la rappelle dans le château actuel dont la partie la plus ancienne, la grosse tour surmontée de créneaux et de mâchicoulis, serait, dit-on, le seul reste du château reconstruit avant 1433 et pour remplacer celui que venait de détruire le duc de Bourgogne.

La nouvelle du succès des Bourguignons et de la ruine totale de Pont-Remy se répandit rapidement et porta l'effroi dans les garnisons d’Eaucourt et de Mareuil. Elles redoutaient avec raison un sort plus funeste que celui des défenseurs de Pont-Remy, car la position des deux châteaux ne permettait pas de s’opposer à leur complet investissement et était aux dauphinois tout moyen de fuir. En cas de siège, il ne leur restait d’autre alternative que de se rendre ou de mourir les armes à la main. Ils s’arrêtèrent au parti, sinon le plus glorieux, au moins le plus prudent. Evacuant avec armes et bagages les châteaux d’Eaucourt et de Mareuil , ils y mirent le feu et se replièrent précipitamment sur Saint- Riquier*. La soumission des deux forteresses n’avait

1 Moustrelct, ch. Îi5.

’ G. Chastclluin, ch. 7i. — P. de Fénin, p. 159.

— il 1

coûté qu’un jour au duc de Bourgogne, qui parvint sans obstacle à Abbeville dans la soirée, pendant que les fuyards, semant l’alarme partout sur leur passage, entraient dans Saint-Riquicr.

La première partie du plan de campagne des Bourguignons avait réussi ; restait à accomplir la seconde et la plus difficile. Le duc Philippe ne voulait pas s’arrêter dans ses succès. Il ne demeura que trois jours 1 à Abbeville et employa ce temps à s'assurer de la coopération de la ville à son entreprise. Les bourgeois, peu zélés pour la cause qu’ils avaient embrassée malgré eux , ne pouvaient cependant pas, maintenant qu’ils étaient en face de Philippe et de son armée, refuser de faire pour lui ce qu’Amiens avait si spontanément offert. Le duc demandait un secours en argent et en hommes : il l’obtint. La ville lui prêta 2,000 « écus d’or à la couronne de France » , et lui fournit des archers, des pavoisiers, des charpentiers, des pionniers et des canonniers 1 . L’armée, augmentée des contingents d’Amiens et d’Abbeville, se montait à six mille hommes environ.

A la fin du mois de juillet (1421) , le 28 ou 29, le duc

1 P. île Fiinin , p. 1S9.

’ Histoire d’Abbeville et du Ponthieu, t. 1", p. 33S.

de Bourgogne rassembla ses troupes qui étaient cantonnées dans les faubourgs, se mit en marche au bruit des trompettes qui sonnaient « tellement que l’ayr en retenlissoit et la terre 1 », et alla établir son camp devant Saint-Biquier.

Les partisans du dauphin avaient pris toutes les précautions que commandait la prudence et n’avaient rien négligé pour prolonger la défense le plus possible. Ils avaient brûlé les châteaux de Drugy et de la Ferté, et rappelé dans la place les hommes d’armes qui composaient la garnison de ecs deux forts. Ils avaient pensé que leur prise, celle de la Ferlé surtout, les incommoderait extrêmement : mieux valait donc les sacrifier et mettre les assiégeants dans l’impossibilité d’en retirer le moindre avantage. L'œuvre de destruction s’était accomplie à la hâte, et les remparts de la Ferté, fortement endommagés, il est vrai, restaient encore debout; mais, au lieu de les garnir de scs hommes d’armes, le duc de Bourgogne y établit son quartier, après y avoir fait les réparations indispensables pour se mettre à l’abri des traits et de l’artillerie * .

1 G. Cliastclluin . di. 74.

1 fi. Cbastetluiii, ch. 7 V — Monslrclct, oh. îiti. — 1». île Fciiin , p. IS!l.

Sain t-Riquicr renfermait douze à quatorze cents hommes 1 commandés par Poton de Xaintrailles, Guy de Nesle, sire d’Oflfémont, le sire de Vcrduisant et d’autres braves gentilshommes, l’élite des parlisansdu dauphin ; la garnison était animée du meilleur esprit, et la ville était bien approvisionnée de vivres et de munitions.

Trois portes seulement donnaient accès dans Sainl- Riquicr : celle de Saint-Nicolas, située au sud-ouest et regardant Abbeville ; celle de Saint-Jean , située au nordest et regardant Auxy-le-Chàtcau , et enfin celle du Héron, située vers l'ouest et dans la direction duCrotoy. Le sire de Croy s’établit à la première, Jean de Luxembourg à la seconde; quanta la troisième, soit négligence, soit que l’armée n’ait pu y suffire, elle ne fut pas attaquée’. L’investissement n’était donc pas complet, et le ravitaillement de la place pouvait être tenté avec succès par les garnisons de Novelles et du Crotov , à la faveur d’une sortie des assiégés. 11 était impossible de commencer un siège dans de plus mauvaises conditions que ne le fit le duc de Bourgogne. Ses machines de guerre, « bombardes et gros vcuglnires’, » faisaient, il est vrai,

> Monstrelet , ch. île. — P. de F^niu dit seulement G00.

* Monstrelet , cl». S4G. — G. f.lm~tellmn , ch. 74.

5 G. CliastcllHui , cli. 74.

de vastes brèches aux murailles, entamaient les portes, crevaient les maisons et tuaient du monde aux dauphinois, mais ceux-ci faisaient de fréquentes sorties et ne rentraient pas sans avoir causé du dégât aux Bourguignons et sans ramener des prisonniers. C’est ainsi que furent pris, entre autres, Hémon de Boubcrs ', que l'on peut regarder, avec d’Harcourt, comme les principaux auteurs de toute la campagne ; Jean de Crèvecœur, sire deProsart; Jean de Courcelles , Henriet Lallcmcnt et le seigneur d’Ancellct *.

Le mois d'août s’écoulait sans amener aucun changement dans la position des deux parties belligérantes. Les assiégés avaient toujours le dessus dans les escarmouches cl les combats presque quotidiens livrés au pied de leurs remparts. De fréquents messages de Jacques d’Harcourt venaient exciter leur ardeur en faisant briller à leurs yeux l’espoir d’un prochain secours. Ils disaient : que Jacques avait envoyé des hommes surs à tous les chefs des dauphinois, en Champagne, en Bric, dans le Valois, à Compiègnc, au dauphin lui-même, pour avertir du péril que courait Xaintrailles et de la perte probable de

1 II mourut en prison nprès une très-longue captivité. P. de Fènin , p. 161.

5 P. de Fènin , p. ICI, — Monslrclet, oli. Ï4G. — G.Chastcllain. eli. 74.

Sain t-Riquier, qu’il considérai! comme fort grave on pouvait certainement encore tout sauver, mais il fallait se hâter, réunir des hommes et opérer une diversion en attaquant le duc de Bourgogne, qui serait pris entre l’armée et les murs de Sain t-Riquier ; lui, d’Harcourt, appuierait ce mouvement avec l’élite des garnisons de Noyelles et du Crotoy.

Le secret ne fut malheureusement pas bien gardé, et le duc de Bourgogne fut promptement instruit des projets de ses adversaires. On les lui dénonça de partout où il comptait des amis, d’Amiens surtout'. Son conseil ayant clé aussitôt assemblé, il fut unanimement résolu qu’on lèverait le siège de Saint-Riquier sans tarder. En effet, la position offrait des dangers. Si l’ennemi avaitétc plus prompt, si Philippe n’avait pas été prévenu, le salut de son armée aurait pu être gravement compromis. Les conséquences d’un combat dans de telles conditions étaient incalculables. Puisqu’il était certain que les dauphinois approchaient et qu’ils étaient peut-être même plus près qu’on ne le croyait, il ne restait à Philippe que deux partis à prendre , deux partis dignes de lui : tenter

> Monstrelet , cli. Î46. — G. Chastolluin , ch. 74. * G. Chastellain , cli. 75.

un effort suprême, attaquer encore une foisSainl-Riquier avec une énergie désespérée, s’en rendre maître et s’y retrancher à son tour, ou bien lever le camp, passer sur l’autre rive de la Somme, et offrir la bataille aux Français. Tel était l’avis des conseillers du duc de Bourgogne.

Des deux alternatives, Philippe choisit celle qui paraissait la plus conforme à l’esprit et aux mœurs chevaleresques de son temps. Il se décida à courir les chances d’une bataille rangée, sans même savoir le nombre des adversaires auxquels il allait avoir affaire. Une fois la résolution prise de renoncer momentanément à Saint- Riquier, le plus sage était de la mettre à exécution sans délai. Il y avait un motif de plus pour se hâter : si la garnison de Sainl-Riquier apprenait, et il était difficile qu’il en fût autrement, que les Bourguignons s’apprêtaient à partir , elle saisirait à coup sur ce moment de désordre inévitable pour sortir de ses retranchements et pour remporter un facile avantage sur les troupes ennemies. Il fut donc arrêté que l’on se mettrait en marche la nuit, et la nuit même qui allait suivre la réunion du conseil.

A la chute du jour, le duc de Bourgogne fil appeler au château de la Ferlé, où rien ne paraissait annoncer un si prochain départ, Philippe de Saveuses, « noble

escuier et saige de guerre 1 , » et Jacques de Crèvecœur, frère de celui qui était prisonnier dans Saint-Riquier , et leur dit : « Or ça, seigneur de Crèvecœur et Philippe de Saveuses, vous en yrez prestement sans tarder à Abbeville passer la rivière de Somme, et de là vous tirerez ou pays de Vimeux et ailleurs s'il est besoing, pour enquérir et apprendre de lestât et de lestre de mes ennemis qui len dict qui me menassent et viennent combattre. Diligentez bien , enquestez et meclez cœur à mon commandement. Je vous suiveray, si Dieu plaist, de près encoires à nuyt, et me trouvères à vostre secours se besoing vous est. Allez, ne tardez rien, et mapportez vrayes nouvelles, je vous en prye’. » Il termina en leur annonçant qu’il mettait à leur disposition cent vingt chevaux pour cette entreprise, dans laquelle nous les suivrons.

La nuit était venue quand les sires de Saveuses et de Crèvecœur s’éloignèrent du camp. Poursuivant rapidement leur chemin, ils atteignirent Abbeville, se firent ouvrir les portes et traversèrent la ville en ne s’y arrêtant que le temps nécessaire pour faire rafraîchir leurs che-

1 G. Chaslellain, cli. 75.

vaux \ Quand ils furent parvenus sur l’autre rive de la Somme, ils marchèrent avec plus de précaution et en observant un silence absolu. Ils étaient en vue d'Oisemont comme le jour commençait à poindre (30 août). Douze éclaireurs, commandés par Le Bègue de Grouches’, prirent les devants et signalèrent bientôt l’ennemi. Les dauphinois, s’avançant rapidement et en bon ordre, se dirigeaient sur le gué de Blanquetaque. Le Bègue de Grouches parvint à faire prisonniers quelques traînards’, entre autres deux archers k, et, sans attirer sur lui l’attention des hommes d’armes français, il se déroba et vint rendre compte de ce qu’il avait vu à Philippe de Saveuses et à Jacques de Crèvecœur. Les deux archers, interrogés, avouèrent que l'armée découverte par les coureurs du Bègue de Grouches était bien celle du dauphin, qu’elle allait passer la Somme à Blanquetaque et que le but' de

1 Fénin (p. | (i3) prétend nu coutraire qu'ils passeront la nuit à Abbeville et n'en sortirent qu’au jour levant II dit aussi qu’ils découvrirent les Français à deux lieues d’Abbeville, dans la direction d’Airaincs. l.a version de Cliastellain nous a paru plus sûre. Ccst pourquoi nous l’avons adoptée. Elle esl d’ailleurs parfaitement d'accord avec celle de Monstrelet.

* P. de Fénin, p. 163.

J Cliastellain , cl». 75 , et Monstrelet , cli. 246.

1 P. de Fénin, p. 163.

sa longue marche (elle venait de Compiègne) était de délivrer Saint-Riquier et de livrer bataille au duc de Bourgogne. Munis de si précieux renseignements, Saveusesel Crèvecœur dépêchèrent sur l’heure quelques hommes d’armes, avec leurs prisonniers, au duc de Bourgogne ; puis, suivis de leur petite troupe, ils se portèrent sur la droite des dauphinois, les observant de loin et se tenant toujours à portée d’ètre rejoints par le duc avant le passage de la Somme si, en recevant leurs messagers, il faisait diligence. C’est ainsi qu’ils aperçurent Poton de Xaintrailles et onze chevaliers et écuyers qui, après s’ètrc échappés nuitamment de Saint-Riquier et avoir heureusement traversé la Somme', opérèrent leur jonction avec l’armée française.

Pendant que ces événements se passaient sur le plateau du Vimeu , Philippe n’était pas demeuré inactif dans son camp. Ses troupes avaient été rassemblées dans le plus grand silence; les tentes, les bagages et les munitions chargés à la hâte sur les chariots. Quant tout fut prêt, le duc ordonna « de bouter le feu » à ce qui ne pouvait être emporté, et lui-même, se mettant à la tête de ses chevaliers, donna le signaldu départ. La garnison,

1 G. Clmstellaiu, ch. 75, et Monstrelel , ch. Uti.

accourue sur les remparts, put voir aux rouges lueurs de l'incendie les Bourguignons disparailre dans la nuit, se dirigeant vers Abbeville.

Philippe arrivait à Abbeville à peu près à l’heure où les sires de Saveuses et de Crèvecœur découvraient l’ennemi. Le duc attendait des nouvelles d’un moment à l’autre ; il ne permit pas que les troupes se débandassent pour chercher des logements ou pour pourvoir à leur subsistance ; les hommes d'armes eurent la permission de descendre de cheval, seulement pour manger ou « boire ung cop en passant 1 ». Enfin arrivèrent les messagers envoyés par Philippe de Saveuses ; conduits devant le duc, les deux archers répétèrent et confirmèrent ce qu’ils avaient déjà dit, à savoir que les dauphinois se hâtaient de gagner le gué de Blanquelaque pour traverser la Somme, pour opérer leur jonction avec Jacques d’Harcourt et lomber tous à la fois sur les Bourguignons, qu’ils croyaient toujours occupés au siège de Saint- Riquier. Les messagers insistèrent vivement afin que Philippe se hâtât. 11 n'y avait pas, disaient-ils, une seule minute à perdre ; peut-être l’ennemi avait-il mis le fleuve entre lui et les Bourguignons; s’il s’était déià

1 G. Chaslelluiii , cli. 75.

réuni à d’Harcourt, on perdait une occasion de l’écraser qui ne se représenterait sans doute plus dans tout le cours de la guerre. De nouveaux courriers, arrivant à franc étrier, prouvèrent par leur présence, mieux encore que parleurs paroles, que rien n’était exagéré de tout ce que l’on venait de dire à Philippe, et qu’il ne s’agissait plus de temporiser, mais d’agir.

La distance à parcourir était d’environ huit à dix mille mètres : les chevaux, rafraîchis et reposés, pouvaient fournir rapidement cette carrière. Les hommes d’armes ayant été rassemblés en un instant, grâce à la sage précaution prise par le duc de Bourgogne, on s’éloigna d’Abbeville au grand trot en suivant la rive gauche de la Somme. Les arbalétriers, les archers et le contingent des bonnes villes furent laissés en arrière, avec ordre de suivre la cavalerie le plus diligemment qu’ils pourraient le faire.

Au xv* siècle, l’aspect de l’embouchure de la Somme différait encore complètement de ce qu'il est aujourd’hui : la mer venait battre, dans les grandes marées, jusqu’au pied des falaises au sommet desquelles s’élèvent les villages de Pinchefalize , de Boismont et de Saigneville, couvrant tout ce qui s’étend entre ces falaises et les villages de Noyelles et de Port-le-Grand , c’est-à-dire un

espace d'au moins quatre mille mètres. Au lieu des prairies qui sont bornées par les digues du canal, on n'apercevait qu’une plaine de sable légèrement ondulée, dans laquelle serpentait le chenal de la Somme, assez profond pour qu’on ne pût le franchir qu’en un seul endroit, au trop célèbre gué de Blanquetaquc, et pour porter jusqu’à Abbeville des navires d’un fort tonnage. Si les Français, engagés dans les sables, ne réussissaient pas à traverser, avant l’arrivée des Bourguignons, le gué « où douze hommes le passeraient de front deux fois entre jour et nuit, et n'auroient d’eau plus avant que aux genoux 1 », ils s’exposaient à être pris en flanc par l’ennemi , et, enfermés entre les collines et la rivière, sur un terrain mouvant, détestable pour la cavalerie, à éprouver un désastre complet. Us se hâtaient donc, comprenant bien que de leur promptitude dépendait leur salut. Déjà l'avant-garde entrait dans le lit de la rivière ; déjà d'Harcourt et l’clile de scs hommes, rangés sur l'autre rive, les encourageaient de la voix et du geste, quand un grand bruit de chevaux se fit entendre dans le lointain. Des milliers d’armures étincelaient aux rayons d’un brillant soleil d'été : c’était le duc de Bourgogne que

< Froissart , livre I". partie I", ch. 278.

venaient «le rejoindre les cent vingt chevaux des sires de Saveuses et de Crèvecœur.

Il ne restait plus aux dauphinois qu’un seul parti à prendre, en profitant du peu d’avance qu’ils avaient encore sur les Bourguignons : c’était de rebrousser chemin, de choisir un des petits vallons qui coupent les coteaux , entre Pinchefalise et Saignevillc, et donnent accès dans la plaine par une pente douce, accessible à la cavalerie, de le suivre et d’attendre l’ennemi en rase campagne , sur un terrain solide et uni. Les chefs de l’armée française n’hésitèrent plus à saisir la seule chance favorable qui leur fût laissée. Tournant le dos au gué de Blanquetaque et marchant vite, mais en ordre et avec une ferme contenance, ils revinrent sur leurs pas, gravirent les hauteurs et se déployèrent entre Saigneville et Mons '. Quand Jacques d’Harcourt eut compris l'intention de ses amis, soit que le découragement se fût emparé de lui, soit que le flux de la mer qui se faisait sentir le condamnât à l’inaction, il ne fit aucun effort pour leur porter secours et rentra au Crotoy, où, selon l’expression singulière du chroniqueur, il se tint « escoutant l’aveine lever * ».

1 Hist. d'Abbeville el du Ponthieu , t. 1", p. 335.

1 (i. Cbastellain, cb. 75.

Le duc de Bourgogne avait imité le mouvement de l’armée française, et, laissant derrière lui la rivière, il s’avançait parallèlement aux dauphinois vers le village de Saignevillc. Il prit position au pied du moulin de Mons, à trois portées d’arbalète de ses adversaires

Dans les rangs de son armée, qui comptait environ six mille combattants, comme on l’a déjà dit, on remarquait Jean de Luxembourg, le seigneur d’Antoing, le seigneur de Croy, Jean de la Tréinouille, seigneur de Jonvellc; le sire de la Viefvillc, le sire de Longueval, le seigneur de Genly, le seigneur de Roubaix et son fils Jean de Roubaix ; le seigneur d’Auxy, Philippe de Saveuses, Jacques de Crèvecœur, le seigneur de Novelles, surnommé le Blanc chevalier ; le seigneur de Humbercourt et ses deux fils ; Pierre Quiéret, Jean de Mailly, Jean de Fosseux, Le Moisne de Renty, David de Brimeu, seigneur de Ligny ; Andricu de Yallines, le seigneur de Saint-Simon, le seigneur de Fromessent, Renaut de Longueval, Aubellet de Folleville, le bâtard de Coucy , Loys de Saint-Sauflieu , Jean de Flavy, Colinet de Brimeu, Andrieude Toulongcon, Philibert Andrenet, Gauvain de la Viefville, Florimond de Brimeu, Mauroy de

■ Hiet. «l'Abbeville et du Ponthicu. t. I", p. 33S.

Saint-Léger, Aiulrieu d’Azincourt, le Seigneur de Commines , Colard de Commines , son frère ; Jean de Steenhuyse, Jean de Horn, Roland d’Uutquerquc et son fils Jean d’Uutquerquc; Ghislain d’Ilallwin, Désiré de Cauroy, Jacques Pot, Jean Villain, Andrieu Yillain, le seigneur de Sailly, Laruon de Lannoy, Daviot de Poix, le seigneur de Moyencourt \ Jean de Rosimbos, le seigneur de Mamines *, le seigneur de Lannoy \ Gérard d’Athies1.

Le sire de Cohen , capitaine d’Abbeville , quoique à peine convalescent de ses blessures, s’était joint aux seigneurs Imurguignons.

L’armée française, moins nombreuse, était composée d’hommes choisis et éprouvés. Monstrelet l’évalue à six cents hommes d'armes et à quatre cents arbalétriers et archers s. Parmi les premiers on distinguait : le seigneur de Conflans, Pierre d’Argenson, baron d’ivery ; le sei-

' Monstrelet, ch. 218.

* G. Oiastellain, ch. 76.

* Hist. de Flandre, t. III, p. 171.

* Noblesse et chevalerie de Picardie el d’Artois, par M. Roger, p. 181.

* Ch. 218. — Chastellain a évidemment copié tout ce passage dans Monstrelet. La phrase sur le nombre et la valeur des Français est textuellement reproduite.

gneur de Moy, le seigneur d’Inchy, Luys d'Offémout, Gilles de Gamaches, Loys de Gamaehes, son frère ; Polon de Xaintrailles, Renaut de Fontaines, Charles de Saint- Sauflieu, Jean de Proisy, gouverneur de Guise; le marquis de Serre Philippe de Saint-Sauflieu, son frère ; Picrron de Luppel, Jean Raoulet, Jean de Rogehan, Raoul de Gaucourt, Loys Bournel , sire de Thiemhronne ; le seigneur de Monmort, Bernard de Saint-Martin, Thibaut de Géraincourt, Gallehaut d’Arsy, Sarrazin de Bcaufort, Robinet de Ycrseilles et son frère Jean de Verscilles ; Jean de Joigny, Yvon du Puys, Jean de Sommain, Hervé et Jean de Dourdan, Colinct de Villequier, Jean d’Espagny, Corbeau de Ricux, Sauvage de la Rivière, le Bourg de la Hire, Guillaume du Pont, le bâtard de Moy.

Le duc de Bourgogne allait faire ses premières armes. Jamais il n’avait encore assisté à une bataille, et, bien que le nombre d’hommes engagés ne dépassât guère huit ou neuf mille, on prévoyait que la lutte serait acharnée et sanglante. Si les plus gros bataillons étaient aux Bourguignons , l'infériorité numérique des partisans du

1 Frère Je Philippe Je Suiul-SauQieu , suivant P. de Féuiu. V. l'édit,

de M1 11* Dupont , p. 159.

dauphin était compensée parleur courage, par lu nécessité de secourir leurs frères d’armes et par la lutine que chacun d'eux ressentait contre ces Français indignes, contre ce prince des fleurs de lys, alliés aux éternels et irréconciliables ennemis de la France. Philippe jugea que la journée serait favorable pour qui voudrait acquérir de la gloire, et il résolut de recevoir l’ordre de chevalerie dont il n’était pas encore revêtu. Jean de Luxembourg chevauchait à scs côtés ; le duc tira son épée et la lui présenta « froidement, sans sembler estrc esmeu 1 » en lui disant : « Beau cousin, je vous requiers chevalerie. » Jean, se tenant pour très-honorc , frappa le due du plat de son épée et lui donna l’accolade en prononçant les paroles d'usage : « Monseigneur, en nom de Dieu et de Monseigneur Sainct-Georges, je vous fais chevalier. » Puis il ajouta, sous l’impression solennelle du moment, et comme s’il avait prévu les quinze années de lutte et de désastres auxquelles il lui était réservé de prendre une part si active : « Que aussy le puissiez vous devenir , comme il vous sera bien besoing et à nous tous’. »

Leduc revêtit alors une armure de Milan que lui pré-

' G. CliasliOlain , cli. 76.

* Ibidem.

senta Huguenin du Blé, un de ses écuyers. Elle était en acier poli et sans aucun ornement de nature à déceler le rang de celui qu'elle était destinée à protéger. Un gentilhomme bourguignon, dont le nom est resté inconnu, se dévouant à un trépas certain et sans gloire comme sans profit pour lui, reçut la périlleuse mission de porter au milieu des rangs ennemis la somptueuse armure de Philippe, où sa devise, accompagnée de fusils et de flammes, « nuées de rouge clair à manière de feu, s’enlaçait parmi les écussons de scs nombreux états 1 >J.

Le duc de Bourgogne voulut à son tour armer chevaliers quelques-uns des écuyers de son armée les plus renommés par leur bravoure. Ainsi reçurent l’accolade de sa main Philippe de Saveuses, Colard de Commines, Jean dcSlecnhuyse, Jean de Roubaix, Ghislain d’Halhvin, André et Jean Villain, Philippe Andrcnet, Daviot de Poix, Gérard d’Athics, Gauvain de la Viefvillc, Andrieu d’Azincourt, Le Moisnc de Renty, Colinet de Brimeu, Jacques Pot, Loys de Saint-Sauflieu , Désiré de Cauroy et le seigneur de Moyencourt *. Du côté des dauphinois

1 Hist. de Flandre, t. III , p. 171.

’ Monslrelet, eh. 217. — O. r.hastellaiu , ch. 76, et Hist. de Flandre , t. III, p. 171.

furent faits aussi quelques chevaliers. C’était Renaut de Fontaines, Colinet de Villequier, le marquis de Serre, Jean de Rogehan, Jean d'Epagny, Corbeau de Ricux et Sarrazin de Beaufort.

Une heure fut employée à ces divers préparatifs. Il était midi lorsque le duc engagea l’action en donnant l’ordre à Philippe de Savcuses, à Mauroy de Saint-Léger et au bâtard de Coucy de faire un détour avec cent vingt lances et de se porter sur le flanc de l’armée française. Ce mouvement, exécuté aussitôt, fut le signal du combat. Les dauphinois, n’attendant pas la première attaque, baissèrent leurs lances, piquèrent des deux et s’abattirent comme une trombe de fer sur le corps d’armée à la tète duquel se trouvait le duc de Bourgogne. Le choc fut terrible, et plus d’un cavalier, de part et d’autre, mordit la poussière. La mêlée s’engagea. Jetant leurs longues lances désormais inutiles, les hommes d’armes saisirent leurs épées, leurs haches, leurs masses d’armes et s’attaquèrent avec fureur. Chacun, animé d’une égale haine, frappait pour tuer, s'attachant à découvrir dans les armures le défaut par lequel pouvait pénétrer le coup mortel. Les arbalétriers faisaient pleuvoir une grêle de traits qui perçaient le fer et l’acier et renversaient hommes et chevaux.

Cependant le désordre commençait à se mettre parmi les Bourguignons. Les deux ailes de l’année, qui avaient le plus souffert de la charge furieuse des dauphinois, pliaient et étaient rompues. Les efforts des chefs pour rétablir le combat devenaient impuissants. Les sires d’Hallwin , de Lannoy, de Commines, d’Uutquerquc et Jean Villain se multipliaient 1 et faisaient en vain des prodiges pour ramener au combat leurs hommes d’armes de plus en plus découragés. La fortune leur semblait décidément contraire. Les sires d’Hallwin, de Lannoy, de Commines , de Sailly et Lamon de Lannoy furent faits prisonniers. Le sire d’IIumbercourt, blessé, avait aussi rendu son épée. Le seigneur de la Viefville et Jean de Mailly étaient morts; Jean de Luxembourg courait de son côté les plus graves dangers. Entouré d’un groupe serré de Français qui l’avaient reconnu et voulaient le prendre mort ou vivant, il se défendait de son mieux , et sa redoutable épée traçait autour de lui un cercle sanglant et infranchissable. « De la foy, chevalier, de la foy * ! » lui criait-on de toutes parts; mais lui, « grinant les dens de courroux \ » ne voulait rien entendre. Enfin

1 Hist. Je Flandre, t. III, p. 171.

* G. Cliastellain , cti. 78.

un homme d'armes nommé La Mourc lança son cheval contre lui, se dressa sur ses étriers et lui déchargea un grand coup d’épée sur le visage en disant : « Je reviens. Or à ce cop vous mourrez ou vous vous rendrez. Je vous ay huy tant poursievi, il est heure que je en aye une fin. Sus, rendez-vous à l’heure, ou à la mort’. » Le sang jaillit avec violence et inonda la figure du sire de Luxembourg. Aveuglé*, vaincu par la douleur, il se soumit à sa destinée et se rendit à la Moure.

Pendant ce temps, le duc de Bourgogne se battait courageusement, ne s’épargnant pas plus que le dernier de son armée, et « toujours mains et bras sur les visières et sallades hurtoit et chocquoit sur les ungs et les autres* ». Nul ne reconnaissait Philippe dans le chevalier couvert d’une armure blanche, à la visière baissée, qui payait si hardiment de sa personne. Aussi n’était-il pas ménagé : un coup de lance avait traversé l’arçon de sa selle de guerre, un autre lui avait « esquipé de costé son harnois * » Un homme d’armes d’une taille gigan-

1 G. Chastellain, ch. 72.

’ II avait perdu un œil il l'assaut d’Aübaudièrcs , en 1420. — Féuin , p. 131.

3 G. Oiastellain, cb. 77.

i Monslrelet, ch. 247.

lesquc le saisit tout à coup dans ses bras et s’efforça de le précipiter à terre ; mais le duc montait, heureusement pour lui, un cheval très vigoureux qui, d’un violent effort, l’arracha à l'étreinte du dauphinois ’.

Saisis d’une terreur panique, les deux tiers des Bourguignons lâchèrent pied subitement et s’enfuirent. Yoici ce qui causait leur effroi : le chevalier chargé de garder la bannière du duc l’avait remise à un de ses valets qui le suivait à cheval , la tenant « ainsi que ung paige porte la lance de son seigneur ’ ». Au moment où la bataille s’était engagée, pressé d’y prendre part, le preux avait oublié la noble mission qui lui avait été confiée. La bannière était donc restée entre les mains du valet, qui se joignit l’un des premiers aux fuyards. Mais bientôt, embarrassé par le poids du riche étendard qui ralentissait sa course, il le jeta loin de lui, a car trop en estait empeschié, luy sembloit ». Tant que les Bourguignons avaient eu avec eux la bannière, ils avaient cru que Philippe les accompagnait ; quand ils la virent tomber, ils pensèrent que le duc était mort ou prisonnier. Le roi d’armes d’Artois, « peu saige et mal instruit*, » les

' Monstre lot, c.h. Ï47. — U. Chastellain , ch. 77.

* fî. Clmalellai» , cil. 77.

1 Ibidem.

confirma dans celte opinion. Il leur démontra que dans l’une ou l’autre hypothèse la bataille était perdue, et que ce qu’ils avaient de mieux à faire, s’ils ne voulaient pas tomber entre les mains des Français enivrés de leur triomphe, c’était de fuir à toute bride. — Sauve qui peut, s’écria-t-il, tout est perdu1 ! — Rien ne put alors arrêter ces fiers chevaliers éprouvés dans tant de combats et qui avaient versé leur sang sur tant de champs de bataille : pas même le souvenir de leur gloire passée, pas même l’image de la honte ineffaçable dont ils allaient se couvrir! S’excitant l’un l'autre dans cette fuite désordonnée, ils parvinrent bientôt aux portes d’Abbeville, qu’ils trouvèrent fermées. Louis de Berghes, sire de Cohen, capitaine d'Abbeville, qui se trouvait avec eux, eut beau supplier les bourgeois de l’admettre avec ses compagnons dans leurs murs, ils n’en voulurent rien faire, d’où l’on peut conclure, comme le fait observer très-judicieusement Pierre de Fénin ’, que si le duc de Bourgogne avait perdu la bataille, Abbeville aurait embrassé le parti du dauphin.

Abbeville fermé pour eux , les Bourguignons avaient

1 Jlisl. du Flandre, t. lit, p. 171.

* Mémoires, p. ICO.

continué leur course insensée et ne s’étaient arrêtés qu'à Picquigny. Le nom de oc village leur resta , et on ne les appela jamais autrement que « les chevaliers de Picquigny 1 ». Quand ils reparurent le lendemain devant le duc, il les accueillit fort mal, leur reprocha rudement leur lâcheté !, et , reconnaissant parmi eux quelques-uns des gentilshommes de son hôtel, il les bannit de sa présence Jean de Luxembourg et les autres seigneurs , qui s’étaient tous distingués àMons, ne leur épargnèrent pas non plus les reproches et les sarcasmes. Le sire de Cohen fut seul ménagé. Il était « vaillant homme de guerre1 » et avait fait preuve d’un véritable attachement pour Philippe-le-Bon en l’accompagnant, car ses blessures étaient à peine refermées, et tout au plus pouvait-il supporter le poids de son armure.

Quand les Français avaient remarqué la fuite d’une si notable partie de leurs adversaires, leur joie et leur confiance ne connurent plus de bornes, et c’est ce qui les perdit. Dans la pensée qu’ils auraient facilement raison des braves, inférieurs en nombre, qui se défendaient en

1 P. de Ft'nin, p. 167.

* Ibidem.

a Hist. de Flandre, t. III, p. 17î.

* P. de KCnin , p. 167.

désespérés, ils se dégarnirent imprudemment des forces dont ils n’auraient dû se séparer à aucun prix. Pierron de Luppel et Jean ltaoulet s’élancèrent , suivis de cent vingt chevaux , sur les traces des fuyards et en tuèrent et prirent plusieurs pendant leur longue poursuite \ La partie devenait désormais plus égale entre les troupes du dauphin et celles de Philippe. L’étendard lxuirguignon était encore une fois debout. Jean de Rosimbos, qui sortait des prisons d’Amiens où il avait été détenu pour sévices commis sur un bourgeois’, avait ramassé la bannière dans la boue où elle gisait et avait tenu ce noble langage à ses compagnons : « Or ça, messeigneurs, vous tous nobles hommes et moi ne sommes dignes de vivre, ne de nous trouver jamais en lieu de bien, si nous n’amendons nostre mespris aujourdhuy qui nous vient de malheur et de légier couraige par ceste bannière qui nous a abusés. Ça, ça, rallions nous, au nom de Dieu! Monstrons-nous estre gentils-

1 Monstrelet, ch. 247 , et G. Chastellain , ch. 78.

1 V. les lettres de rémission à lui données par Charles VI en février 1421, où il est dil qu'il fut élargi sous raution « estant au service du Boy au siège devant Saint-Ricquier, souhz et en la compaignie du duc de Bourgoigne » . Append. de l'édit, de Fénin, pnbl. par M11* Dupont, pièce 21, d'après le Trésor des Chartes, rcg. coté vui“ xi pièce 504.

— WG —

hommes et servons noslrc prince, car mieulx vault morir en honneur avec luy que vivre reprochiés » Cinq cents hommes d’armes, décidés à vaincre ou à mourir, se rallièrent autour de lui. Philippe se mit à leur tète en criant : « Bourgogne ! Bourgogne ! » et tomba sur les dauphinois qui se croyaient déjà vainqueurs. Là furent donnés et reçus maints beaux coups d’épéc et de hache. Là furent accomplies d’héroïques prouesses dont les chroniqueurs nous ont conservé le souvenir. Antoine de Croy « féroit, mailloil de lespéc dcstocq et de taille, roinpoit mailles et charnières ! ». Jean , son frère, ne se distinguait pas moins que lui. Le scigncurdc Longucval, « qui n'admiroit daulphinois non plus que loups les œilles5, » et Jean de la Trémoïlle, sire de Jonvclles, enfoncés au plus épais des rangs ennemis, combattaient en désespérés; mais nul n’égalait Jean Villain, que le duc avait armé chevalier avant la bataille, gentilhomme d’une taille gigantesque et d'une force athlétique, et dont Chastcllain trace un portrait qui , s’il ne répond pas à l'idée que nous nous faisons de la beauté, montre du moins ce que durent être ces rudes champions. 11 était,

• G. Glmstollain, ch. 77.

* Ibidem.

3 Ibidem.

dit-il, « noble homme et de liaultc stature, gros avec ce, membreux, et portoit force et croysée, ayant baulte foreelie et gros yeux felles durement et flamboyeulx 1 ». Couvert d’une pesante armure qu’on a longtemps montrée comme une curiosité dans la cathédrale de Lille *, monté sur un destrier qu’il ne guidait qu’avec les jambes, car il avait lâché la bride pour tenir à deux mains sa longue hache; il faisait un épouvantable carnage des dauphinois, qu’il assommait « comme bouchiers font les bœufs ». Il renversait hommes et chevaux sous les pieds de son coursier bardé de fer, qui fléchissait, quoiqu’il fût « merveilleusement gros et couragieux », sous le poids de son maître. Tout fuyait à l’aspect de Jean Villain, qui avait quelque chose de surnaturel, et semblait « plus diable que homme ». Poton de Xaintrailles lui— même, tout brave qu'il était, recula devant lui et se signa dévotement comme s’il avait cru que Satan en personne avait pris la place du chevalier flamand *.

Enfin les dauphinois plièrent à leur tour , se débandèrent et, dans ce mouvement, Jean de Luxembourg et le sire d’Humbercourt furent délivrés. Pierron de Luppel

* G. Chostellaiu, ch. 77.

* Hisl. des dues de Bourgogne, t. V, p. 78.

* Monstrelet , eh. 2Î7. — G. Chastellain, cl*. 78

cl ses cent vingt lances reparaissaient au même instant, croyant la bataille terminée et les Bourguignons tous morts ou pris. Ils furent consternés en voyant la défaite des leurs dont ils avaient été en partie la cause, et, saisis d’un découragement profond , sans essayer de rétablir les affaires en recommençant le combat, ils se mirent à fuir dans toutes les directions. Le seigneur de Moy et l’ierron de Luppel avec quelques hommes coururent jusqu’à Saint-Valéry 1 ; le reste prit le chemin d’Airaines*.

La bataille était désormais tout à fait perdue par les Français. Malgré la lâcheté d’une partie des Bourguignons, des « chevaliers de Picquigny », le bon droit était vaincu et la mauvaise eausc triomphait. Réunis autour de leur bannière, les chevaliers bourguignons pouvaient à peine croire à leur succès. Leur joie était d’ailleurs paralysée par une circonstance alarmante : le duc ne reparaissait pas. Était-il mort? Était-il prisonnier? Enfin, après une longue attente et une vive anxiété, Philippe se montra avec le seigneur de Longueval en compagnie duquel il avait vivement poursuivi les fuyards. Il ramenait trois prisonniers qu'il avait faits de sa propre

1 G. Chaslelliûn, ch. 78.

* Monslrelel, ch. Ï47.

main : Poton de Xaintrailles *, Gilles de Gamaclies * et un troisième chevalier que l’on ne nomme pas. il s'avançait aussi calme en apparence que si la bataille avait été gagnée par un autre et pour le compte d’un autre. Il était silencieux et jouait négligemment avec ses étriers. C’est alors seulement, dit-on, et en recevant les félicitations de ses fidèles serviteurs, qu’il apprit la conduite honteuse d’une bonne partie de son armée 5. Sa colère fut terrible, et le lendemain il montra bien que l’ivresse de la victoire n’avait pu le calmer.

Quand les Bourguignons se furent rassemblés et remis en bon ordre, on s’occupa, sous les yeux de Philippe, à relever les morts et à ramasser les prisonniers, afin de se rendre un compte exact des pertes faites de part et d’autre. Au nombre des morts se trouvèrent le seigneur de la Vicfville et Jean de Mailly, que le duc regretta beaucoup, puis seulement quarante ou cinquante hommes d’armes. Ces chiffres sont fournis par Chastcllain : Monstrelet ne parle même que de vingt ou trente hommes, mais il ne faut pas oublier que l’un était panelier et

1 Mém. <l’01ivier de la Marche, publ. par Micliaad et Poujoulat, liv. II, p. 328.

1 Iterry; d’après une note du Fénin de Ml, * 3« Dupont, p. 1 09

3 P. de Fénin, p. 169.

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