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conseiller de Philippe-le-Bon et son ami particulier, et que l’autre, le prévôt de Courtrai, Flamand de naissance et de cœur, ne perd pas une occasion d’exalter ses compatriotes et leurs seigneurs, les comtes de Flandre. II est donc impossible d’adincttrc que les Bourguignons aient éprouvé si peu de mal, malgré la fuite qui préserva les « chevaliers de Piequigny », surtout si l’on compare leurs pertes à celles de leurs adversaires. Des deux côtés , cela n’est pas douteux , il y a eu exagération préméditée, et, en retranchant quelque chose au compte des Français pour l’ajouter à celui des Bourguignons, on obtiendrait un chiffre plus rationnel et plus probable. Parmi les blessés de ce dernier parti on remarquait Jean de Luxembourg et le sire d’Humbercourt ; parmi les prisonniers : Colart de Commines , Ghislain d’IIallwyn , le sire de Sailly-en-Arrouaisc et Lamon de Lannoy ’.
Les dauphinois avaient donc plus souffert et les cadavres de plusieurs grands seigneurs de leur parti jonchaient la plaine, entre autres ceux de Charles de Saint-Sauflieu , de Pierre d’Argensy, baron d’Ivery, de Gallahaut d’Arcy, de Thibaut de Gérincourt, de Corbeau
1 Monstrelet, ch. **7.
de Rieux , de Sarrazin de Beaufort , de Robinet de Verseilles, de Guillaume du Pont, du bâtard de Moy, et d’environ quatre cents hommes d’armes d’un rang moins élevé'. Le recensement des morts fut plus productif que celui des prisonniers. On n’en recueillit qu’une centaine, mais c’était la fleur de l’armée française, les plus fermes appuis du dauphin: Poton de Xaintrailles , Gilles de Gamaches, pris par le duc de Bourgogne lui-même ; le seigneur de Conflans, Loys de Gamaches, Loys d’Offémont, le marquis de Serre et Loys Bournel, pris tous deux par David de Brimcu ; Philippe de Sainl-Sauflieu, Renaut de Fontaines , Sauvage de la Rivière, Jean de Proisy, gouverneur de Guise; Raoul de Gaucourt, Jean de Rogehan, Bernard de Saint-Martin , Jean de Joigny, le seigneur de Monmort, Jean de Verseilles, le Bourg de la Ilirc, Yvon du Puys, Jean de Sommain et Hervé de Dourdan *.
Philippe reprit le chemin d’Abbeville où il lit une entrée triomphale , escorté de ses chevaliers couverts encore de la poussière du champ de bataille. Scs pri—
' Moustrelet, ch. 247. — G. Chastellain , ch. 79. — P. <le Fénin , [i. tC8, accuse seulement ccut soixante morts.
•G. Chastellain, ch. 79. — Monstrelct, ch. 247. — P. de Fénin, p. 169.
sonniers le suivaient. Il descendit tout d’abord à l’église Notre-Dame1, et s’agenouillant devant le grand autel rendit grâces à Dieu de sa victoire*. Puis il alla loger a l’hôtel de la Couronne*. Ses hommes d’armes, dont beaucoup étaient blessés, se répandirent dans toutes les maisons de la ville où personne ne refusa de les recevoir.
L’histoire ne dit pas si le duc fit bon visage aux bourgeois, qui, le matin même, avaient fermé leurs portes devant le capitaine institué par lui et avaient refusé de l’admettre dans leurs murs. Il y avait deux manières d’envisager la chose pour qui n'aurait pas su lire dans le cœur des Abbevillois. On pouvait supposer que, indignée de la fuite des seigneurs bourguignons, la bonne ville n'avait pu consentir, par excès de fidélité, à donner asile à des traîtres à leur prince, à des lâches. On pouvait aussi penser que dans la commune, secrètement dévouée au dauphin et subissant avec peine le joug des Bourguignons depuis qu’ils s’étaient mêlés aux vainqueurs de Crécy et d’Azincourt, le sentiment publie avait fait explosion et s’était manifesté plus vite peut-
' C’était Notre-Dame-du-Chàtcl, la plus ancienne et l’une des plus importantes églises d’Abbeville.
< G. Chaslellain, ch. 79.
1 Mouslrelet, ch. îi9.
être que la prudence ne l’eût permis. Mais des deux hypothèses Philippe savait bien certainement discerner la vraie, et s’il ne manifesta à personne, soit par une allusion piquante, soit par un mot amer, son mécontentement, c’est qu’il sentait l'importance d’Abbeville pour sa cause et ne voulait pas s’aliéner davantage l’esprit public pour le plaisir d’une tardive vengeance, d’autant plus inutile qu’il était victorieux. Il ne fut pas aussi réservé avec les « chevaliers de Picquigny » qui parurent le lendemain en sa présence. Les accablant de sanglants reproches, il chassa ceux qui faisaient partie de sa maison. Les autres se dispersèrent : quelques-uns, Chaslcllain l’assure, moururent de chagrin ; d’autres entreprirent de lointains voyages, mais il se passa bien du temps avant qu’ils fussent réhabilités dans l’estime de leurs compagnons d’armes, cl ils durent accomplir de nombreux exploits avant d’avoir fait oublier la triste et significative qualification de « chevaliers de Picquigny ».
Le duc de Bourgogne s’arrêta quatre jours à Abbeville pour laisser reposer son armée et faire panser les blessés. Rien ne signala ce séjour qu’un accident dont un de scs chevaliers fut la victime. Loys de Saint- Sauflieu, qui avait été fait chevalier la veille cl s’étail distingué à Mons-en-Vimcu , était allé faire boire lui-
même à la Somme un cheval qu'il avait pris sur le champ de bataille. L’animal , saisi d’une frayeur soudaine, entraîna dans la rivière son cavalier qui fut noyé
Ce fut aussi à Abbeville que l’on agita la question du siège de Sainl-Riquier. Si l’idée de faire succéder au gain d’une bataille la prise d’une ville qui s’était si bien défendue souriait à Philippe encore jeune, encore inexpérimenté, et sous l’impression de son succès, scs conseillers, plus sages et plus prudents, mais tout aussi soigneux des intérêts et de l’honneur de leur prince qu’il pouvait l’être lui-même, envisageaient la situation sous un autre poiRt de vue, le point de vue véritable. L’armée, une et compacte trois jours auparavant, était divisée en deux fractions bien distinctes : celle qui avait fui , celle qui avait combattu ; celle qui s’était couverte de honte, celle qui s’était couverte de gloire. Or, si la première brûlait d’effacer sa tache par des hauts faits, la seconde, justement fière de scs lauriers nouveaux, aspirait après un repos légitimement acquis. Des gentilhommes, les uns étaient morts honorablement, les autres flétris et en fuite. Ceux qui restaient avaient rapporté
1 Monstrelet, ch. 248.
du combat des blessures plus ou moins gra\cs. En somme, l’armée était moralement désorganisée et attendait impatiemment de l’étre de fait. Par l’épreuve déjà tentée une fois, on avait pu se former une conviction au sujet d’un second siège de Saint-Riquicr, et reconnaître que pour s’en emparer il en coûterait beaucoup de temps et une forte dépense d’hommes et d’argent. Là où l'armée fraichc et au complet n'avait pu réussir, quels éléments de succès offrait-elle maintenant qu’elle était épuisée et amoindrie? La fortune de la guerre avait mis entre les mains de Philippe un moyen de réduire la ville sans combat à un moment donné. Avec de la patience, en laissant à la réaction bourguignonne le temps de se produire, on verrait un changement naître dans le Ponlhicu, et, à la faveur de ce mouvement d’idées, Saint-Riquier et peutêtre bien aussi d’autres places rentreraient sous la domination de Philippe. N’était-il donc pas aussi avantageux pour un prince de reconquérir son domaine sans combattre qu’en répandant le meilleur sang de scs sujets?
C’est par de telles paroles que les conseillers et l’entourage du duc de Bourgogne firent passer dans l’esprit de leur maitre les convictions qui les inspiraient. Se rendant à leurs conseils, il résolut de renoncer momentanément à la prise de Saint-Riquier et de retourner
dans ses Elats de Flandre. L’année quitta dune Abbeville le 5 septembre, passa devant Saint-Riquier et coucha à Auxy-le-Châlcau , suivant à son départ le môme chemin qu’elle avait pris pour entrer en Ponthieu six semaines auparavant. Mais quelle différence entre son aspect actuel et celui qu’elle avait alors ! Les rangs des hommes d’armes étaient très-éclaircis. Hommes et chevaux offraient des traces, honorables sans doute, mais nombreuses et pénibles des luttes auxquelles ils avaient pris part.
On voyait beaucoup de blessés qui l’étaient plus ou moins grièvement, et parmi eux Jean de Luxembourg' et le sire d’Humbercourt 1 qui, incapables de supporter la fatigue d’une longue marche, se faisaient porter dans des litières.
Le surlendemain, le duc de Bourgogne arriva à Hesdin et il y demeura plusieurs jours. Il s’y occupa à mettre des garnisons et des gouverneurs dans quelques places destinées à inquiéter Saint-Riquier et les dauphinois3.
Le seigneur de Cohen, entre autres, fut nommé capitaine de Rue *. Puis, après qu’il eut acheté et payé à beaux
< Monstrelet, ch. 2*7.
* P. de F/'niu, p. 170.
5 Monstrelet, ch. 2*7. — O. Chastellain, ch. 79.
4 P. de Fénin, p. 171.
deniers comptants à ses hommes d’armes les prisonniers faits par eux, et qui pouvaient lui être utiles pour ses projets ultérieurs, le prince licencia ses troupes, passa par Lille dont il donna le château pour prison aux vaincus de Mons, et rejoignit à Gand la duchesse de Bourgogne1.
1 P. de Fénin, p. 170.
ous avons exposé, en commençant, les événements qui provoquèrent la « rencontre » de Mons-en-Vimeu, comme la nomme Monstrelet'; fej^il nous reste à raconter rapidement ceux qui la suivirent et qu’elle provoqua à son tour.
Les résultats de la victoire remportée par le duc de Bourgogne furent tels qu’on devait les attendre. Le parti bourguignon , qui s'était tu pendant le succès des dauphinois, releva la tète et parla haut à son tour. A Montreuil, à Hesdin, à Amiens surtout, les démonstrations de joie étaient universelles et sincères. Le découragement gagna les dauphinois tandis que les Bourguignons devinrent agressifs et se mirent en cam-
1 Monstrelet, ch. Î47.
pagne. Le fait suivant est significatif. Le lendemain même de la bataille, c’est-à-dire au moment où la nouvelle s’en était à 'peine répandue , Jean Blondel, seigneur de Dourrier, se sentit la force nécessaire pour rentrer en possession de son château. Il assembla plusieurs gentilhommes des environs, parmi lesquels on remarquait Olivier de Brimeu, chevalier de renom, et « plusieurs eompaignons tant de ladicte ville de Monstreul comme d’ailleurs 1 ». Il n'eut qu’à se montrer cl à parlementer pour que les dauphinois se rendissent sans autre condition que la promesse d’un sauf-conduit afin de rentrer dans Saint-Riquier. Peu après, Jacques d’Harcourt, parcourant le Vimeu à la tète de sept cents chevaux , fut attaqué et entièrement défait par les Anglais qui tenaient garnison sur les frontières de la Normandie , notamment à Arques et à Neufchàtel. Laissant sur le terrain deux à trois cents des siens, tant morts que pris, et parmi ces derniers le seigneur de Verduisant, capitaine de Saint-Valéry, il parvint non sans peine à regagner le Crotoy avec le reste *.
Le fâcheux effet produit par ce double revers fut bientôt dépassé par une nouvelle qui frappa de stupeur
1 Monstrelct, ch. 449.
* Moustrelet, ch. 451.
— 'lîil —
d’Harcourt et tous les parlisuns du dauphin établis en Ponthieu. Saint-Riquier, à la possession duquel on attachait tant de prix , Saint-Riquier, qui avait eu l’honneur de résister au duc de Bourgogne en personne, Saint-Riquier était pris, ou plutôt avait ouvert ses portes sans combattre, car voici ce qui s’était passé.
Tenu au courant par ses partisans des avantages remportés sur ses adversaires et du re\irement d’opinion qui s’était opéré en sa faveur, Philippe s’était souvenu à propos de l’avis qui lui avait été donné par ses conseillers le lendemain de la journée de Mons-en-Vimeu. Le moyen auquel ils avaient fait allusion, il l’avait entre les mains. C’était les prisonniers qu’heureusement inspiré il avait rachetés à ses chevaliers. Il leur avait prouvé la lance au poing son courage pendant l’action : il allait leur montrer sa modération après la victoire. Faisant comparaitre ses captifs devant lui , il s’ouvrit à eux et leur communiqua son projet en deux mots : leur liberté sans rançon ni condition contre la reddition de Saint-Riquier. Poton de Xaintrailles et ses amis acceptèrent , tout en craignant cependant, et en le disant , que le sire d’Offémont, qui commandait à Saint-Riquier, où il gardait aussi dans ses prisons quelques Bourguignons, entre autres Ilémon de Boubers, ne voulût jamais entendre parler d’un semblable
arrangement. La réponse du sire d'Offémont ne se fit pas attendre; elle ne contenait pas un refus absolu, aussi les négociations furent-elles entamées sur les bases suivantes: les Français qui étaient détenus au château de Lille : Poton de Xaintrailles, Renaut de Fontaines, Gilles de Gamaches, le seigneur de Conflans et Loys Bournel', seraient conduits jusque sous les murs de Saint-Riquier par les commissaires du duc de Bourgogne. Sur leur miscen liberté immédiate, le seigneur d’Offémont livrerait la place aux commissaires qui en prendraient possession au nom de leur maitre. Quant aux prisonniers du capitaine de Saint-Riquier, c'est-à-dire à Hémon de Boubcrs, à Jean Blondel, à Ferry de Mailly, à Jean de Beaurevoir et à Jean de Crèvecœur, ils seraient échangés contre une forte rançon \
Sur ces entrefaites, Hémon de Boubcrs mourut épuisé par une longue captivité5. Les pourparlers furent aussitôt rompus. Leduc entra dans une violente colère et parla de poison et de mort violente. Ses conseillers toutefois parvinrent à l’apaiser ; la négociation fut reprise et l’on
> P. <lo Fénin, p. 170. — Chaslellaiii. ch. 8î, dit seulement en parlaut , d'eux : « Pothon cl sa compaiguic. »
1 Monstrelet, ch. ïM.
* Monstrelet, ch. S5I. — G. Cbastellain, ch. Si.
tomba d'uccord avec le sire d’Üffémont. Au jour fixé, les seigneurs de Roubaix et de Croy se présentèrent devant Saint-Riquier avec Poton de Xaintrailles et ses compagnons; les conventions furent fidèlement exécutées de part et d’autre, et tandis que les envoyés bourguignons installaient dans leur nouvelle conquête Philippe deFosseux, dit le Borgne, seigneur d’Àilly, en qualité de capitaine, en lui adjoignant de valeureux hommes d’armes tels que Nicolas de Mailly, Ferry, son frère, Nicaise de Boufllers, ancien capitaine du château de la Ferté, et Jean de Doncœur le seigneur d'Offémont, suivi de la garnison de Saint-Riquier, passait la Somme au gué de Blanquetaquc, traversait tout le Yimcu et allait s'enfermer dans Pierrefonds *, dans Crespy-en-Valois et dans d’autres forteresses qui reconnaissaient son autorité’.
Le duc avait réussi à souhait. Il avait reconquis Saint-Riquier dès le mois de novembre , sans sortir de ses États, et s’était assuré, parla modération qu’il avait affichée, l’estime d’hommes influents dans le parti de ses adversaires *.
1 G. Chasteilain, ch. 82.
5 P. de Fénin. p. 17t.
:l Monstrelet, ch. 251.
* Histoire des ducs de Hmirgogne, t. V, p. 79.
Au mois de mars suivant1, Jean de Luxembourg voulut à son tour frapper un grand coup. 11 résolut d’arracher les principales forteresses du Vimeu aux dauphinois qui les avaient conservées et en sortaient souvent pour porter autour d’eux le pillage et l’incendie comme en pays conquis. Presque tout était fait sur la rive droite de la Somme ; tout était encore à faire sur la rive gauche. D’un côté Airaines, le Quesnoy, Gamaches , Longroy, Hcllicourt , Tilloy, Saint-Yalcry, toutes les places enfin étaient encore au pouvoir des Français, tandis que de l’autre côté le Crotoy et Noyclles seuls résistaient toujours. Il fallait aller au plus pressé, et c’était, suivant Jean de Luxembourg, de nettoyer complètement le plateau du Vimeu et les deux rives de la Bresle.
Il assembla donc à Ancre 5 une nombreuse armée dont il prit le commandement au nom des rois de France et d’Angleterre. Parmi les chevaliers et écuyers qui la composaient on remarquait surtout Hue de Lannôy, grand maître des arbalétriers de France, le vidaine d’Amiens, le seigneur de Longueval, le seigneur de Saveuses, le seigneur de Humbereourt et le bâtard de Brimeu.
1 Mars <421. L'aunée 1 422 oommença le 12 avril suivant.
* o Vray est qu’au mois de mars autour de la ville d'F.ncrc furent passées les monstres. » Monstrelet, ch. 257.
Luxembourg traversa Amiens et entama les hostilités eu investissant le Quesnoy, près d’Airaines, après avoir pris la précaution d’y envoyer la veille le seigneur de Saveuses et le vidame d’Amiens , afin d’être sûr que sa proie ne saurait lui échapper. Il en voulait en effet beaucoup à la garnison qui, appuyée par les dauphinois maîtres des deux châteaux d’Airaines, étendait ses ravages jusqu’aux portes d’Amiens et interceptait les communications avec Abbeville. 11 avait résolu de faire un exemple et il le fit d’une manière odieuse et au mépris de toutes les lois de la guerre.
Quarante hommes étaient enfermés dans ce « méchant chastel », comme le dit dédaigneusement Monstrelet ’, toujours sujet à caution chaque fois qu’il s’agit de ses Bourguignons et de ses Flamands bien-aimés. Les machines de guerre battirent les murs qui s’écroulèrent. Les assiégés, prêtant l’oreille aux perfides conseils de Valeran de Saint-Germain, leur capitaine, qui les trahissait, traitèrent avec le seigneur de Saveuses, commissaire de Jean de Luxembourg, et se rendirent. Une partie d’entre eux devait avoir la vie sauve, les autres devaient se mettre à la discrétion du vainqueur*.
' Ch. 257.
* Monstrelet, rb. 257. j ,
Le capitaine, qui avait fait son arrangement particulier, reçut un sauf-conduit et s’éloigna, tandis que ses trop crédules compagnons étaient entraînés dans une maison du village. Beaucoup furent pendus sur l’heure, au Quesnoy même ; le reste fut envoyé à Amiens et remis au bailli, Robert le Josne, qui en fit justice sommairement. Tous périrent. L’un d’eux, Léonard de Picquigny, qui se réclamait du vidamc d'Amiens et se disait son parent, ne fut pas épargné, le vidante ayant refusé de le reconnaître et même de l'entendre1. Les débris du château du Quesnoy furent livrés aux flammes et l’armée alla mettre le siège devant Longroy.
Le traitement barbare qui avait été infligé aux défenseurs du Quesnoy avait cet avantage qu’il sema l’épouvante dans toutes les forteresses environnantes. Longroy, Hellicourt et Tilloy se rendirent, et furent rasés par ordre du roi'. 11 est probable que le sire de Luxembourg n’y renouvela pas les mémos cruautés, car les chroniqueurs, qui n'auraient pas manqué d’en tirer gloire, gardent le silence à cet égard. Ce fut alors le tour d’Airaincs, dont les deux châteaux, bien approvisionnés et renfermant de fortes garnisons, offraient de
* Monslrelet, ch, 257. — P. dp Féniii , p. 177.
’ Gamachea et ses seigneurs, par M. Darsy, p. 128.
plus grandes difficultés aux assiégeants. L’investissement commença pendant la nuit de Pâques ; mais la vigueur de la défense répondit à la vigueur de l’attaque. Les assiégés faisaient pleuvoir sur les Bourguignons, du haut de leurs remparts, une grêle de boulets, de carreaux, de flèches et de pierres. Confiants dans la promesse qu’on leur avait fait parvenir d’ètrc secourus sous un bref délai, ils se défendaient énergiquement en gens décidés à s'ensevelir sous les ruines de leurs retranchements plutôt qu’à se rendre. Déjà ils avaient réussi à incendier plusieurs fois le bourg dans l’espoir d’en déloger les Bourguignons, et ceux-ci n’avaient encore fait aucun progrès, quand Jean de Luxembourg apprit tout à coup que Poton de Xaintrailles, ce rude champion de la royauté légitime, Gilles de Gamaches et le seigneur de Moy s’avançaient à la tète de mille chevaux dans le dessein de le combattre et de le forcer à lever le siège d’Airaines. Ils étaient sortis de Compiègne, ils avaient emporté le village de Pierrepont, mais ils avaient échoué devant le château qui appartenait au vidame d’Amiens'.
Le sire de Luxembourg fit promptement ses dispositions et se décida à envoyer à la rencontre de l’ennemi ,
1 Mouslrelot, ch. 259. — P. de Fému, p. 17a.
— io8 —
sans pour cela se relâcher un seul instant de l’étroit blocus qu’il avait établi autour d’Airaines. Détachant donc de son armée un millier d’hommes , dont les trois quarts Bourguignons sous les ordres de Hue de Lannoy, du seigneur de Saveuscs et de Philippe de Fosseux , dit le Borgne, capitaine de Sainl-Riquicr, et un quart Anglais commandés par Raoul Le Boutciller, il leur prescrivit de faire diligence et d’offrir la bataille aux Français. Il les accompagna même assez longtemps, et ne les quitta que pour retourner à son camp
Après avoir couché à Conty\ Hue de Lannoy, à qui sa haute position, son titre de grand officier de la couronne paraissent avoir assuré le commandement en chef del’expédition , passa l’Avre à Morcuil et marcha droit à Pierrepont. Averti de son approche, Poton de Xaintrailles fit mettre le feu aux maisons et rangea ses troupes en bataille derrière le village, dans la direction de Monldidier. L’incendic n’arrèta pas les Bourguignons: ils passèrent au milieu des flammes , où se livra une escarmouche dans laquelle ils perdirent quelques hommes,
1 P. de Eéuiu, p. 179.
1 Et non pas Coucy, comme dit Monstrelet, on Courty, comme dit t'éiiii).
entre autres Le Breton d’Aillv', un vieux gentilhomme de grande noblesse*, et en tuèrent aussi quelques-uns aux dauphinois, entre autres Brunet de Gamaches, « qui estoit homme bien renommé* ». Lorsqu’ils furent en faee des Français, plusieurs écuyers demandèrent à Hue de Lannoy de leur conférer la chevalerie : c’était le Bègue de Lannoy, Antoine de Rubempré, Jacques de Brimeu‘, Robert Frctcl, Gilles de Hardecourt, Mathieu de Landas, Philippe du Bos, Jean de Beauvoir, Valeran de FiefTes et Tramet de la Tramerie*. Puis ils mirent presque tous pied à terre ; mais après quelques engagements partiels de peu d’importance, Poton de Xaintrailles, plaçant à l’arrière-garde ses meilleurs hommes d’armes, se replia en bon ordre sur Compiègne. Le seigneur de Saveuses le poursuivit pendant environ deux lieues avec quatre-vingts chevaux, mais sans pouvoir l’entamer, de sorte qu’après s’ôlrc tué à chacun sept à huit hommes les deux partis se tournèrent le dos , l’un rentrant à Compiègne, l’autre retournant à Airaines.
1 P. de Féni», p. 179.
* MoDstrelet, ch. 249.
3 P. de Fénin, p. ISO.
1 Ibidem.
k Monsirelet, eh. 249.
Les Français emportaient pour unique trophée de eette journée un étendard pris aux Anglais de Raoul Le Bouteillier Les Bourguignons, plus heureux, avaient obtenu à bon marché le résultat qu’ils désiraient : Xaintrailles montrait par sa retraite qu'il renonçait à venir de sitôt les troubler dans leurs opérations.
Coquard de Cambronne et Jean Sarpc, capitaines d’Airaines , ayant perdu désormais tout espoir d’étre secourus et craignant qu’une résistance prolongée ne rendit Jean de Luxembourg plus exigeant, capitulèrent à de bonnes conditions. Ils obtinrent pour eux cl la garnison, composée de cent hommes d’armes et de cent archers et arbalétriers, la vie sauve, le droit d’emporter leurs biens et de se retirer dans telle place de leur parti qu’il leur conviendrait de choisir, pourvu qu’elle fût située entre la Seine et la Manche *. L’un des deux châteaux fut rasé: c’était celui de la dame d’Airaines; l’autre fut ravitaillé, réparé, et reçut une garnison avec Jacques de Liévin pour capitaine9.
La campagne était terminée. Jean de Luxembourg
’ P. de l enin, p. 181. ’ Monslrclel. clt. 259.
avait conquis six forteresses : le Quesnoy, Longroy, Hellicourl, Tilloy et les deux châteaux d’Airaincs, et il avait fait reculer les Français. Il licencia l’armée cl se retira dans sa seigneurie de Beaurevoir. Sa retraite rendit la liberté à Jacques d’Harcourt, qui, craignant d’ètre attaqué, s’était tenu prudemment renfermé dans le Crotoy. Dès qu’il eut acquis la certitude du départ des Bourguignons, il recommença ses excursions et pilla tout le pays jusqu’à l’Authie, rançonnant les paysans, les emmenant prisonniers, et rentrant toujours au Crotoy chargé de butin.
La prise de Meaux, arrivée à cette époque après une résistance magnifique, parait avoir eu, au dire des chroniqueurs, un retentissement immense en Ponlhieu. Monstrelet, Chastcllain et Fénin sont d’accord pour insinuer que l’esprit public fut vivement frappé, et que la nouvelle conquête de Henri V provoqua en Picardie et en Ponlhieu des résultats aussi complets qu’inespérés. Ce que Jean de Luxembourg n'avait pu obtenir malgré la persistance de sa bonne fortune, le roi d’Angleterre l’obtint sans le chercher. L’intimidation fut générale, et d’autant plus incompréhensible que rien ne prouvait qu’Henri V eût le projet de reprendre l’œuvre inachevée par son allié le due de Bourgogne. Jean de Luxembourg
n’élait plus à craindre : il était parti ; les Anglais n’arrivaient pas, et pourtant de toutes parts on se prépara à leur ouvrir les portes des forteresses qui résistaient encore. Le seigneur d’OfTémont, si ardent naguère pour la seule cause qu’un Français pût servir avec honneur, la cause vraiment nationale et celle en même temps de son roi légitime, exilé et malheureux, se laissa prendre aux caresses de l’Anglais et fut ébloui par ses promesses. 11 remit au roi d’Angleterre Crespy-en-Valois, Pierrefonds, toutes les places fortes où il commandait au nom du dauphin ; mais il garda ses propriétés moyennant la reconnaissance du traité de Troyes et le serment de l’observer avec fidélité. L’évêque de Noyon et le sire de Chauny se portèrent garants de la bonne foi du nouveau converti.
Gilles de Gamaches suivit l'exemple du sired'Offémont. Il traita delà reddition de Compiègne dont il était capitaine, de Morlemer, de Gournay-sur-Aronde, de Cressonsacq , et promit d’y recevoir les Anglais s’il n’était pas secouru avant le 18 juin. La garnison du château de Moy le brûla et se relira à Guise '.
En Vimeu, il ne restait plus, depuis l'expédition de
1 Monstrulet, ch. 361. — <i. Clinstolluin, ch. 79.
Jean de Luxembourg, d’autres places que Gamaehes et Saint-Yalcry qui appartinssent au dauphin , et la position de la première était bien plus précaire que celle de la seconde. Elle était, en effet, entourée de tous côtés, soit de ruines où sa garnison n’aurait pu chercher un abri en cas de désastre, soit de châteaux tombés depuis peu au pouvoir des Anglo-Bourguignons et desquels elle ne devait plus, comme jadis, attendre de secours; Saint-Valéry, au contraire, s’appuyant sur le Crotoy et Noyelles, ne pouvait être entièrement investi qu’à l’aide d’une flotte. Or, celte flotte, on ne l'avait pas sous la main ; il fallait la faire venir des ports de la Normandie, et, en attendant qu’elle arrivât, Jacques d’Harcourt ne négligerait aucune occasion d’approvisionner d’hommes, de munitions et de vivres la ville située vis-à-vis de sa forteresse. La garnison , puisant dans sa position exceptionnelle, la force et le courage dont elle avait besoin, était décidée à se défendre et à faire payer cher l’acquisition de ses remparts. On ne devait pas tarder à mettre sa résolution à l’épreuve.
Loys Bournel, sire de Thiembronne, capitaine de Gamaehes, quoique brave et entièrement dévoué au dauphin, désespéra de la fortune en voyant que les Anglais triomphaient de tonies parts. Le comte de
Warwick, à la tète d’une armée, le serrait de près. Il avait établi à Longroy son quartier général, et du haut de la Tour-Bise 1 et des cinq grandes tours dont elle était flanquée 1 les hommes d'armes de Gamaches pouvaient compter les tentes qui abritaient trois mille Anglais, dressées sur les pentes du coteau que domine la forêt d’Eu et dans les prairies arrosées par la Bresle. Le U juin, une capitulation honorable fut signée par le comte de Warwick pour les Anglais, et pour les Français par Loys Bournel, chevalier; Adam de Haull-Guenou , dit Germain ; Loys le Beut, Guillaume de Ricquerville, Pierre du Pont, Guillaume Bouterel, tous écuyers; Pierre le Carpentier, Guéroult Aulrci, Jean Dioubal et Colart Jennnes, bourgeois. Elle portait en substance que le lendemain 12 juin, à dix heures du matin, la ville et le château de Gamaches seraient rendus au roi d’Angleterre; que la garnison toutentière pourrait rejoindre le dauphin, et qu’elle recevrait des sauf-conduits à cet effet ; que les hommes d'armes pourraient emporter leurs biens et meubles personnels, mais qu’ils seraient tenus de laisser
1 Nom ilù sans doute à la couleur plus foueéc des matériaux dont celle tour était construite, le reste du ehAteau étaut en pierre calcaire blanche.
* Oamackes et ses seigneurs, p. 31-33.
les ornements d'église el les vases sacrés, les poudres, les canons, arcs? arbalètes, traits, et généralement toutes les armes considérées comme appartenant au château ; que les prisonniers seraient rendus de part et d’autre, et qu’enfin dix otages : six gentilshommes, « des plus notables après le cappitaine, » pour le château, et quatre bourgeois, pour la ville, seraient livrés aux Anglais, qui ne les remettraient en liberté qu’après l’entière exécution du traité'. Le lendemain 12 juin 1422', toutes les conditionsde la capitulation ayant été remplies, la bannière d’Angleterre flotta sur le donjon du château de Gamachcs, sur la Tour-bise.
Après s’ètre rendu maître si promptement de Gamaches, après y avoir installé un capitaine anglais, nommé Felton,et une garnison suffisante, Warwickalia sommer Saint-Valéry de* reconnaître aussi l’autorité du roi d’Angleterre. Lorsque les coureurs ennemis eurent été signalés aux dauphinois, cent hommes d’armes d’élite sortirent delà ville et s’avancèrent à leur rencontre. Le combat s’engagea avec vigueur ; il y eut du monde tué
1 Extr. du Trésor dos Chartes, reg. coté vni*‘xil, pièce 360, et publ. par M1 11* Dupont dans l’appendice de son édition de Féuin, p. 30Î-306.
* Et non pas le Î7 juin, comme on l’a sonvenl dit sur la foi de Monslrelet.
et blessé des deux côtés ; on se fit mutuellement des prisonniers, mais l'arrivée du générât anglais, qui accourait avec le gros de ses forces, obligea les Français à regagner leurs murailles. Warwick se logea à l’abbaye avec les chevaliers du plus haut parage ; le reste campa autour de la ville1. Le siège commença aussitôt.
Pendant trois semaines, l’énergie des assiégés ne se démentit pas un seul instant. Ni les murailles qui s’écroulaient et comblaient les fossés de leurs débris, ni les pierres qui plcuvaient dans la ville, ni l’acharnement des Anglais et leur nombre, de beaucoup supérieur, rien ne parvint à ébranler la constance des Français. Ils faisaient de fréquentes sorties, le plus souvent malheureuses à cause de leur infériorité numérique, et conservaient cependant toujours leurs communications avec le Crotoy, d'où ils tiraient des vivres en abondance. Warwick, reconnaissant qu’il lui serait impossible de réduire Saint- Valéry si les dauphinois n’y étaient bloqués par mer comme par terre, se décida enfin à demander le secours d’une flotte qui partit des côtes de Normandie, entra dans la baie de Somme et se déploya devant la ville, sous les yeux de ses défenseurs consternés. Une plus longue résis-
• <•. Umslelluin, rli. 9î.
tance devenait dès lors inutile autant qu’impossible. Les Français consentirent à capituler sur les bases ordinaires : ils se rendraient si, avant le 4 septembre suivant, ils n’avaient pas été secourus par le dauphin ; en attendant, ils s’engageaient à ne pas « courir ne fourrager le pays 1 » et donneraient des otages*. Le 4 septembre, rien n’ayant paru , Warwick prit possession de la ville démantelée.
Un an s’était écoulé depuis la bataille de Mons-en-Vimeu et l’aspect du Ponthieu avait bien changé. Il n’y restait plus au dauphin que des amis disséminés, incapables d’agir efficacement pour sa cause et pouvant tout au plus échanger à voix basse des vœux stériles pour le triomphe du roi de Bourges. Plus de forteresses, plus de villes, plus de châteaux , plus d’armée. Les communes avaient adhéré au monstrueux traité de Troyes. Les seigneurs qui avaient refusé leur adhésion étaient en fuite et leurs biens étaient confisqués. C’est ainsi que Ferry de Mailly dormait paisiblement dans le château de Rambures, à la place du maître légitime, André de Rambures; que David de Brimeu, sire de Humbercourt, s’intitulait seigneur de Drueat. Saint-Riquier, Rue, Dourrier, Ga-
1 Monstrelet, cb. 253.
* Monslrelet, ch. 253. — G. Cbastellain, ch. 92.
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mâches, Longrov, Hellicourt, Tilloy, Mondiaux, Saint- Valcry, la Ferlé, Drugy étaient remplis d’Anglais. Les bourgeois d’Abbeville avaient obtenu du roi d’Angleterre la permission de démanteler Mareuil, Eaucourt et Pont-Remy, qui les inquiétaient toujours Enfin la bataille de Mons avait porté ses fruits amers.
Jacques d'Harcourt seul ne voulait pas entendre parler de se soumettre. Rien ne put ébranler sa résolution, pas même les prières de son frère Jean d’Harcourt, évêque d’Amiens ; de Pierre Cauchon , évêque de Beauvais, et de Hue de Lannoy, qui lui furent envoyés par le roi d’Angleterre*. Quand donc Henri V eut terminé son glorieux règne, quand les caveaux de Saint-Denis se furent refermés sur le cercueil de Charles VI, il n'y avait plus, de Paris à Boulogne \ que deux forteresses, le Crotoy et Noyelles-sur-Mcr, qui tinssent fermées leurs portes à l'Anglais; il n’y avait plus qu’un seul homme, Jacques d’Harcourt, qui défendit encore le double principe de la nationalité et de la légitimité. Mais bientôt, de cette ruine apparente devait sortir un triomphe — dont le
1 Notices sur l'arrond. d’Abbeville, t. l*r, p. îl I.
* G. Chastellain, cli. 92.
3 Monstrclet, ch. 203. — G. Chaslellain, ch. 92. — P. de Féuin, p. 181.
fidèle d’Harcourt, hélas! ne serait pas témoin, — et Charles VII allait recevoir à Reims la couronne qu’il éla it réservé à Jeanne d’Arc de replacer et d’assurer sur la tète du véritable roi de France.
*(ïïf
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