‹ La grande guerre sur le front occidental (volume 2)Chapitre 12 sur 32 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Ensemble de la situation sur le front occidental. — Les 8 e et i3 e corps, — La a e armée. — Le 16 6 corps et la 74 e division. — Combats vers Gerbéviller. — Le i5* corps. — Le 20 e corps. — Départ du général Foch. — L'ensemble de la journée du 28 août.

Le 28 août, la situation générale est telle, sur le front occidental, que nos armées de Lorraine ont surtout un rôle de défense active. Depuis nos échecs dans les Ardennes et sur la Sambre (21-23 août), les 3 e , 4 e , 5 e armées et leâ forces britanniques sont en retraite, cherchant à ralentir la marche de l'eiinemi par de vigoureux retours offensifs. Nos i™ et 2 e armées ont déjà subi des prélèvements destinés à renforcer les armées de l'Ouest; elles vont en subir d'autres. L'offensive qu'elles pourraient prendre serait limitée par c^la même. Le général en chef leur écrit (28 août) : « Il s'agit pour la i w et la 2 e arriiée de durer, tout en fixant les forces ennemies qui leur sont opposées et en restant liées entre elles » (1).

Dès les premières heures du 28, le général Dubail prescrivait au 8 e corps de venir en aide au i3 e . La 16 6 division recevait donc Tordre d'appuyer ce corps d'armée,

(1) Instruction reproduite par Hanotaux, V, p. 266.

Il8 LA GRANDE GUERRE SUR LE FRONT OCCIDENTAL

d'abord par son càhon, puis par son infanterie, le tout dans la direction générale de Saint-Pier remont. A sa gauche, la i5 e division opérerait vers Magnières et Moyen, en liaison avec le i6* corps.

Dans la matinée, un brouillard épais rendait laborieuse la préparation d'artillerie. Vers midi seulement, le temps % s'éclaircissait et nos batteries pouvaient préparer avec grand soin l'attaque du front Menu-Bois, bois de La Grande-Pucelle, lisière est de Doncières. Elles accéléraient leur tir à partir de 16 heures, l'attaque étant prévue pour 17 h. i5. En même temps, la 16 6 division pousserait un bataillon sur Saint-Maurice et un autre sur Saint-Pierremont, de façon à menacer sur un large front les passages de la Mortagne (1).

Durant la journée du 28, les progrès du 8* corps paraissent avoir été peu marqués et sa marche très lente. La 6 e division de cavalerie, à sa gauche, partie de Saint- Remy-aux-Bois, se rassemblait dans la matinée au sud de la route de Vennezey à Saint-Boingt. Elle n'engageait que son groupe cycliste, dont quatre officiers sur cinq avaient déjà été tués ou blessés. L'artillerie allemande, qui tenait sous son feu les accès de la Mortagne, interdisait toute autre intervention. Le soir, la 6 e division .retournait cantonner à Saint-Remy. Malgré tous les efforts, il était impossible d'entretenir la ferrure et l'effectif en chevaux fondait rapidement.

A la droite du i3 6 corps, la 44 e division, général de Vassart, allait être rattachée au 2i e (i), afin de combler le vide

(1) Hanotaux, V, p. 290.

(2) Dès le 26, la 44 e division avait été dirigée vers Bru et Saint- Benoît. Ses éléments s'y trouvèrent mêlés à ceux du 21 e corps, mais en restant tout d'abord indépendants de ce dernier. C'est le 29 seulement

<k que fut réalisée l'unité de commandement sur cette partie du front.

entre ce corps d'armée et le i3 6 . Devant la 25 e division, l'ennemi continuait d'occuper dans la matinée du 28 les crêtes du Menu-Bois, du bois de La Grande-Pucelle, qui commandent la rive est de la-Mortagne en aval de Rovilleaux-Chêhes. Il s'y était retranché. En face de la 26 e division, il canonnait Badelieu et la fusillade commençait dans le bois de Roville. On savait Doncières tenu par lui, et des tranchées entreprises aux abords de ce village comme sur les autres points de sa ligne. La 44 e division faisait savoir que, de Ménil, elle attaquait sur Nossoncourt et Bazien. Dès lors, le général Alix prescrivait une offensive générale du i3 e corps. A la 25 e division, la 5o e brigade attaquait Menu-Bois, Xaffévillers,-le bois du Grand-Bras; la £9* se portait en direction générale du bois de La Grande-Pucelle et du bois de La Home. Enfin, la 26 e division débouchait, à 6 heures du soir, du bois de Roville sur Doncières.

A 7 h. 30, la 26 e division occupait Roville et la voie ferrée vers Saint-Maurice; les Allemands continuaient de tenir le Menu-Bois et le bois de La Grande-Pucelle. A i3 h. 5o, la 26 e division bordait la lisière du bois d' Anglemont, face au château de Villers. Ordre était donné à la 25 e division de préparer l'attaque du Menu^Bois et de la hauteur des Pucelles. Mais, dès 16 h. 20, cette offensive était abandonnée. La 49 e brigade n'avait pas davantage pu ei^lever Doncières.

A la nuit, les crêtes du Menu-Bois et des Pucelles restaient à l'ennemi; la 25 e division tenait Roville et Saint- Maurice. La 26 e avait son gros à Badelieu, à Rambervillers, à la Papeterie des Grandes-Carrières. La menace allemande sur Rambefvillers n'était pas encore écartée (1).

(1) Hanotaux, V, p. 292.

A la 2 e armée, le général de Castelnau prescrivait un effort général pour atteindre la Meurthe, mais cette offensive se heurtait à de nouvelles difficultés. Dès le 26, l'ennemi, se rendant compte du danger couru, avait arrêté un corps de réserve bavarois en face du 20 e corps. De la sorte, son flanc droit était couvert et Lunéville protégé indirectement. Dans la journée du 27, il se retranchait fortement à la lisière ouest de cette ville, au .nord-est de Frescati, sur les hauteurs de Deuxville et au bois d'Einville. De plus, il commençait à montrer des forces croissantes dans la région de Delme, au nord-est de Nancy.

Le 16 6 corps et la 7 4" division opéraient une attaque générale sur le front Gerbéviller, Xermaménil, la 74 e divir sion à droite sur Gerbéviller, la 3i e au centre sur le bois de la Reine, la 32 e à gauche sur les bois de la Grande et de la Petite-Frenoux. Ce mouvement était combiné, avec celui du 8 e corps, qui attaquait en direction de Magnières, Valois, Moyen. Mais l'élan de ce dernier fut brisé, parce qu'il fut obligé de renforcer sa division de droite qui appuyait le i3 e corps vers Roville-aux-Chênes. Il ne put franchir là Mortagne vers Moyen. A i4 heures, étant fortement pressé par l'ennemi, il réclamait le concours de la 2 e armée. La 12 6 brigade de dragons, général Lucas, et le 2 e bataillon de chasseurs essayaient de le dégager en se portant sur Moyen. Le tout sans grand résultat, semble-t-il.

Au 16 e corps, la droite (74 e division) reprenait Gerbéviller, puis attaquait l'ennemi retranché à l'est de la Mortagne, au nord de ce bourg. Elle prenait pied sur la rive

est et s ? y maintenait sous un feu violent d'artillerie, tirant à petite distance de la lisière du bois de la Paxe, solidement organisé et occupé en forces.

Le centre et la gauche du corps d'armée (3i e et 32 e divisions) traversaient la Mortagne sur des passerelles fréquemment endommagées par l'artillerie adverse (i). En fin de journée, les trois divisions avaient leur première ligne en têtes de pont sur la rive droite, tenant la route Gërbéviller, Lunévillé, les gros à la lisière est des bois dominants de la rive gauche. Les efforts pour traverser la vallée avaient été rendus très coûteux par le feu d'une artillerie lourde qui, des hauteurs au nord-est dç Moyen, prenait d'enfilade les deux versants et les bords de la rivière. Ces pièces étaient insuffisamment contrebattues par notre propre artillerie lourde (i55 court), récemment arrivée, mais trop peu nombreuse (un groupe) et de portée trop courte. De front, surtout en face des positions de départ de xiotre droite, les bois de Guilgnebois, du Haut-de-Gondal, les Allemands avaient creusé , trois lignes de tranchées parallèles à la Mortagne, entre Gërbéviller et Moyen. On ne put parvenir à les en déloger.

De même Gërbéviller était défendu en arrière par des tranchées, par une artillerie lourde dissimulée entre Fraimbois et le bois du Four. Il fut impossible de la repérer, faute d'aéroplanes. Que de fois n'avions-nous pas eu à faire cette triste constatation depuis le début de la guerre! Après avoir eu l'idée première de l'aviation, après en avoir montré, les premiers, l'utilité pratique, nous étions retombés dans notre laisser-aller coutumier, dans notre indifférence mortelle pour les intérêts les plus chers,

(i) D'après Hanotaux, VI, p. 18, l'attaque de la 32° division sur le pont du Fiscal fut entravée par une crue subite de la Mortagne.

au point d'entrer en campagne avec une organisation aérienne à peu près inexistante (i), tandis que nos adversaires mettaient sans bruit nos progrès, nos idées à profit, et dévoilaient, dès les premiers jours, des services infiniment supérieurs aux nôtres. Cette douloureuse situation s'améliora très lentement, en dépit de l'ardente poussée de l'opinion (2). Nouvelle preuve que, si nous avons de l'initiative en matière de découvertes et d'applications pratiques, nous nous laissons singulièrement devancer quand il s'agit de tirer parti de nos propres idées. Nos administrations, presque toujours ménagères des deniers publics,

-sont trop souvent inintelligentes et routinières dans leur emploi.

A la 7/1 6 division, la i48 e brigade, colonel Terris, quitta vers 6 heures ses emplacements de bivouac, les 333 e et 299 e en première ligne, le 23o e en deuxième. La 147 e brigade, colonel Giralt, suivait. Vers 10 heures, le 233* entra dans Gerbéviller, qui était inoccupé. Le 299*, qui avait

. passé la Mortagne au gué en amont, vers la cote 247, refoula l'ennemi; son gros s'établit derrière la voie ferrée qui longe la rivière à l'ouest; le 23o e , se rapprochant, arrivait à la lisière sud de Gerbéviller; le 333 e atteignait la lisière nord.

. Vers i3 h. 3o, une contre-attaque allemande se déclenchait sur la brigade Terris; elle était fortement soutenue par l'artillerie, en sorte que Gerbéviller devait être de nouveau évacué; les 333 e et 23o e se repliaient vers Rerrie-

(i) Un membre de l'Institut, M. G. R., nous écrit : « ...Or, au début de la guerre, le directeur de l'aviation — chose incroyable, inouïe et pourtant vraie — n'y croyait pas ».

(2) Du i er octobre iqi5 au i er mars 1916, nous commandâmes un secteur de première ligne entre l'Oise et la Somme. Pendant ces cinq mois, il ne nous fut jamais possible d'obtenir un avion pour régler nos « tirs de concentration ».

noville, avec des pertes sensiWes. Toutefois, le 299 e se maintenait à l'est de la Mortagne. L'artillerie de la 74 e division couvrait la retraite, mais ses batteries les plus avancées se repliaient (1).

La brigade Giralt (147 e ) engageait les 222 e et 223 e pour soutenir la i48 e . D'ailleurs, l'ennemi, contenu par notre artillerie, ne cherchait pas à tirer partir de ce succès momentané.

Vers 17 heures, le 222 e était au nord du gué, à i.5oo mètres en amont de Gerbéviller, dans des tranchées faisant face à celles des Allemands, qui bordaient la lisière sud du bois du Haut-de-la-Paxe; le 299 e se reformait dans la vallée, près du gué. Le 36* colonial était en marche pour renforcer ôes deux régiments. Le 223 e tenait la crête 287 au sud de Gerbéviller et la lisière nord du bois de Guilgnebois, mais nous n'avions pas encore réoccupé Gerbéviller. Les 23o e et 333 e se reformaient au nord de Reme- 110 ville.

Vers 22 heures, le bourg fut occupé par deux compagnies et une section de mitrailleuses de la 147 e brigade. ^La 74 e division coucha sur ses positions, la 147 6 brigade tenant les tranchées au nord du gué et Gerbéviller, la i48 e au bivouac vers le bois de Guilgnebois et Remenoville; le quartier général en ce dernier village (2).

A gauche de la 74 e division, la 3i. e division n'avait pas passé la Mortagne, mais elle tenait les ponts et les gués aux abords d'Haudon ville. La 32* gardait la tête de pont en face de Xermaménil, la 64 e brigade ayant un régiment à la lisière nord-est du bois de Broth et un autre à la

(1) Hanotaux, VI, p. 20.

(2) Hanotaux, VI, p. 20 et 21, d'après le Carnet de route du lieutenant Morel- Journel. Le même auteur porte, p. 20, que Gerbéviller fut réoccupé à 17 heures.

lisière sud-ouest. Le i5 e coij)s, 29 e division, était à Lamath. On attendait qu'il eût progressé pour lancer la 32 e division sur la corne sud-ouest du bois Saint-Mansuy, que çanonnait déjà son artillerie.

Au i5 e corps, ordre avait été donné de prendre pied à Test de la Mortagne, d'abord par des avant-gardes, après une puissante préparation d'artillerie (1). La 64 e division de réserve, rattachée les jours précédents à ce corps d'armée, restait le 28 à la disposition du général de Castelnau.

A 10 heures, F avant-garde de la 3o e division débouchant dç, Mont-sur^Meurthe, entrait dans Rehainviller; à droite, la 29 e division poussait un instant jusqu'à la lisière du bois Saint-Mansuy, où elle lançait des reconnaissances. De formidables rafales d'obus de gros calibre l'empêchaient d'exploiter ce premier succès. Elle ne parvenait même pas à mettre son artillerie en batterie. Toutefois, la vallée du Laxat, entre Rehainviller et Hériménil, était évacuée par l'ennemi, ainsi que les approches de Lunéville. Vers le sud, le i5 e corps commençait de s'étendre dans la direction des bois, au nord-ouest de Fraimbois, de façon à dégager le 16 e corps vers Gerbéviller.

Vers i5 h. 3o, il se produisait un temps d'arrêt marqué dans cette offensive, au moment où les Allemands rentraient à Gerbéviller^

La 3o* division avait reçu l'ordre de pousser vivement sur Lunéville, en liaison avec le 20 e corps. L'artillerie préparait cette attaque, quand les faits survenus au nord et au sud obligeaient d'y renoncer. Dans l'ensemble, le i5 e corps se borna donc à se rapprocher légèrement de Lunéville.

(1) Hanotaux, VI, p. 22.

Au 20 corps, la droite avait mission de déboucher sur cette ville par les hauteurs de Frescati. Entre elles et Deuxville, Anthelupt, l'artillerie française tira violemment le 27 et le matin du 28 (1). A midi, le i5* corps ayant progressé, le 20 e attaquait vers Lunéville. A la nuit, le 69 e s'emparait, dans un « élan magnifique », du signal de Frescati. Mais, au sud, les fractions engagées dans la forêt de Vitrimont ne pouvaient en déboucher vers les lisières de Lunéville (2), L'ennemi, fortement organisé sur les contrepentes du plateau, y tenait avec énergie. •

Dans la journée du 28, le commandant du 20 e corps, général Foch, était appelé au grand quartier général, où il allait recevoir un commarjdement^plus important, celui d'un « détachement d'armée » destiné à jouer un rôle de , premier ofdre dans la bataille de la Marne. Il était remplacé par le général Balfourier.

Les engagements sur le front de la 2 e armée avaient été extrêmement violents.

D'après un bulletin français du 27 août, à 23 heures, on aurait compté sur trois kilomètres, au sud-est de Nancy, un total de 2.5oo morts allemands; sur quatre kilomètres, dans la région de Vitrimont, 4.5oo. Nos adversaires n'avaient pas encore renoncé aux attaques en formations denses et il en coûtait cher, jparifbis (3).

(1) D'après Bernard Descubes, Mon Carnet d % éclairewr, p. 82, cité -par Hanotaux, VI, p. 22, il y avait sur les hauteurs de Flainval trois

groupes de campagne, une batterie de 120 long et une de 120 court.

(2) D'après Christian-Frogé, p. 99, la brigade coloniale rattachée au 20 e corps paraît avoir été dans Vitrimont et dans la forêt.

(3) Bernard Descubes, Mon Carnet d'éclaireur, p. 82, cité par Hano-

Dans l'ensemble, cette journée du 28 août aboutissait à des résultats peu marqués pour la gauche de la i re armée et pour la 2 e . Nous avions légèrement avancé une partie de notre front, tandis que, sur Je reste; nous parvenions simplement à maintenir nos positions (1). Les circonstances présentes ne permettaient guère d'aspirer à un meilleur résultat, puisque nos effectifs, déjà restreints pour le front à défendre, étaient destinés à se réduire encore davantage.

taux, VI, p. 26, mentionne une attaque de la ferme de Léomont par deux bataillons allemands. Un soutien d'un régiment au moins fut vu à i.5oo mètres, en formations denses, par une de nos batteries de 75 et soumis à un tir écrasant. Dernièrement encore, dans l'été de 1918, le général von Ludendorff reprochait au commandement allemand d'abuser des formations massives.

(1) Notons que, dès le 28 août, ordre était donné à la 59 e division d'étudier des positions de repli en prévision de l'abandon de Sainte- Geneviève.

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