CHAPITRE XV
Guillaume II à Metz. — Son entrée hypothétique h Nancy. — Intentions du général en chef. — Le 6 septembre au 20 e corps. — Le 16 e corps. — La 68* division. — L'attaque de Sainte-Geneviève. — Menaces de lViinemi dans 'la Woëvre. — Guillaume II le 7 septembre. — Evacuation de Sainte-Geneviève. — Au Mont d'Amanee. — La 68 e division. — Le détachement Ferry. — Ensemble de la journée.
Les 2 et 3 septembre, Guillaume II était à Marville, puis à Romagne. Le 3, dans la soirée, il partait pour Metz en automobile. 11 y séjournait le 4 et l'on y voyait défiler « le régiment de cuirassiers blancs, dont Bismarck affectionnait tout particulièrement l'uniforme.... Les cuirasses et les casques étaient à nu, brillants, astiqués, reluisant au soleil, les horïtmes rasés fraîchement, contrairement aux autres soldats qui avaient des barbes de quinze jours et même darantage. Ce beau régiment fut embarqué par chemin de fer pour Delme... où il resta cantonné plusieurs jours, sans prendre part à aucune action. C'était le régiment de parade à la tête duquel le kaiser comptait faire son entrée triomphale dans Nancy... » (1).
A Metz, on annonçait (6 septembre), V empereur devant Nancy, Nancy bombardée, la chute imminente de Nancy
{1) Choses vues à Metz pendant la guerre, par un Français de Mcfz, Revue hebdomadaire, décembre 191 5, p. 356.
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(Nanzig vor dem Fall). Le maire, fonctionnaire rétribué, comme on sait, se tenait en habit à l'hôtel de ville, prêt à gravir une table en bois blanc placée devant la maison commune. C'est de cette estrade improvisée qu'il comptait annoncer au public, convoqué par la voix puissante de la Mutte (1), le grand événement si bien escompté.
Chez nous, les dispositions étaient tout autres. Une directive du général en chef aux généraux Dubail et de Castelnau portait (6 septembre) : « La masse principale de nos -forces esf engagée dans une bataille générale à laquelle votre armée, trop éloignée du théâtre de cette action, ne. peut participer. J'estime préférable que vous vous mainteniez sur vos positions actuelles jusqu'à l'issue de la bataille... » (2).,
Une action de guerre, de proportions dépassant tout ce qui s'était vu jusqu'alors, commençait alors sur la Marne. Il était naturel que les i" et 2 e armées attendissent le résultat pour s'engager à fond*. Elles ne pouvaient donc que conserver le rôle ingrat dont elles étaient chargées depuis leurs échecs de Sarrebourg et de Morhange.
Le 6 septembre était marqué par une accalmie relative au centre de la 2 e armée, tandis que la bataille s'avivait aux ailes.
La nuit du 5 au 6 avait été tranquille devant le 20* corps. Ordre lui était donné de réoccuper le terrain perdu, de la forêt de Champenoux au bois de Crévic. Au centre, la 39 e division progressait sans difficulté, prenait Crévic, la croupe à l'ouest de Gellenoncourt et marchait sur Drouville. A gauche, la 70 e poussait sur Courbessaux, qui était reprts. Réméréville, reconquis également, était en-
(1) La grosse cloche de la cathédrale, celle qui sonnait le tocsin on les grandes .fêtés.
(2) JReproduit par Hanotaux, VI, p. 66.
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suite reperdu, sauf que nous en conservions la lisière ouest. A droite, la 11 e division s'avançait jusqu'à la .lisière est de la forêt de Vitrimont, rétablissant ainsi une grande partie de notre front primitif.
Au sud du 20 e corps, la 7.4 e division et le 16 e corps continuaient heureusement l'offensive commencée la veille. Devant la première, Rehainviller restait encore inoccupé par les deux partis (1). Entre eux, c'était surtout un combat d'artillerie. Quant au 16 e corps, il reprenait intégralement le terrain qu'il avait occupé à l'est de la Mortagne. Le soir .venu, son fronts bordait les bois de Bareth, de la Reine et l'entrée de la clairière de Fraimbois. Il restait à saisir la crête qui longe la rive gauche de la Meurthe et que jalonnent le bois du Fréhaut et Fraimbois.
Nos troupes étaient surprises, dit-on, de la faible résistance des Allemands et ne pouvaient l'expliquer que par les pertes des jours précédents (2). L'offensive du 16 e corps avait été soutenue par le 8 e , dont une fraction tenait le bois du Haut-de^ondal, face aux travaux ennemis du bois du Haut-de-la-Paxe, à l'est de la Mortagne.
Au nord du 20 e corps, la 68 e division était surtout attaquée à sa droite. Un bataillon de la i3(> e brigade (5 e du 212 e ) perdait laMaison forestière au nord-ouest de Champenoux (vers i/l heures), sans pouvoir la reprendre. Le 344°
(1) D'après la Victoire de Lorraine, p. 36, deux bataillons allemands étaient le soir du 6 au repos dans le cimetière de Rehainviller et aux environs. Vus par une reconnaissance de cavalerie, ils furent canonnés par notre artillerie, dont l'effet fut terrible.
(3) Hanotaux, VI, p. 86.
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abandonnait Erbéviller (i), mais gardait la lisière est de la forêt de Champenoux, au sud de la route de Château- Salins. A la nuit close, le général Mordrelle tenait encore cette lisière, face à Erbéviller, avec le 344*; le 6 e bataillon du 212 e était à cheval sur le chemin d"e Velaine à Champenoux; le~5 e à la ferme de La Bouzule, qui tient l'entrée est du défilé où passent la route de Château-Salins et le ruis- v seau de l'Amezule, entre les massifs sud" et nord de la forêt de Champenoux. Le 25 f était en seconde ligne, sur la position principale.
La i35 e brigade-, à la gauche de la i36 e , était surtout attaquée par l'artillerie vecs Amance et La Rochette; la grand'garde de la ferme de Quercigny subissait une vive attaque.
Entre temps, l'ennemi continuait un très violent bombardement, qui portait de préférence sur le quadrilatère de hauteurs au nord-ouest du mont d' Amance. Les témoins sont unanimes à cet égard : l'ennemi « gaspille follement ses projectiles. L'air est déchiré de milliers de sifflements... » (2). « Nous recevions 60 obus pour un que nous tirions... » (3). Sur la position de Sainte-Geneviève, il en tombait de dix à quinze par minute et Y arrosage s'étendait en profondeur jusqu'à la vallée de la Natagne et à Vïlle-au-Val. L'effet produit était néanmoins faible : un tué et cinq blessés au 3i4*.
Sous les coups, notre artillerie restait impuissante, faute d'avions surtout. Elle ne tirait pas. A 9 h. 3o, on signalait de l'infanterie allemande dans le bois de Beauzard. Elle avait dû passer la Seille à Port-sur-Seiïle et Clémery. A
(1) A la suite d'un mouvement de retraite du 279 e (70 division)
(2) Christian-Frogé, p. 142.
(Colonel Bujac, loc. cit.).
(3) Reproduit par Hanotaux, VI, p. 86.
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12 h. 3o, on entendait sauter le pont de Dieulouard. L'action ennemie se précisait, progressant sur la rive ouest de la Moselle, en amont de Pont-à-Mousson. Les colonnes allemandes marchaient vers le bois de Cuite, débordant Dieulouard par Villers-en-Haye. Leur artillerie arrosait la forêt de Puvenelle, les bois de Jezainville et de Rogéville. En raison de la distance et du manque de munitions, notre batterie de Bezaumont ne pouvait intervenir avec succès. Elle se réservait pour une attaque rapprochée qui semblait imminente. Nous croyions devoir détruire le pont de Marbache, à dix kilomètres de Nancy-
De la 73 e division, le 367 e faisait connaître qu'il avait abandonné Jezainville, mais qu'il tenait encore le bois de Cuite (16 heures). Un peu plus tard, il annonçait l'abandon de Dieulouard et la retraite sur Saizerais de la fraction qui gardait ce bourg. A 18 heures, Dieulouard était fortement canonné. Les défenseurs de Sainte-Geneviève se voyaient nettement débordés sur leur gauche, ce qui rendait leur situation de plus en plus difficile.
Entre temps, le bombardement continuait sur ce saillant. Le village de Sainte-Geneviève est situé à la pointe nord d'un massif de collines escarpées dont l'arête supérieure, orientée du nord au sud, atteint 320 à 390 mètres et domine la Moselle de i5o à 200 mètres. De cette rivière, qui coule à l'ouest, on gravit des pentes douces pour atteindre l'arête, tandis que, vers l'est et vers le nord, les dénivellations sont très rapides. Au nord, elles viennent mourir à moins de cent mètres de la forêt de Facq. A l'est, le front Sainte-Geneviève, Landremont, commande la plaine de la Seille qui coule à six kilomètres environ.
Le 3i4 e tenant le front Loisy, Sainte-GeneviSve, et le- 232 e celui de Sainte-Geneviève, Landremont, les positions de ces deux régiments dessinaient une équerre dont l'an-
gle droit était marqué p'âr Sainte-Geneviève. Ce village constituait évidemment le point faible de -notre ligne, de par la conformation même du terrain qui avait déterminé nos emplacements.
Le village de Loisy, situé entre Sainte-Geneviève et la Moselle gavait été également niis en état cle défense. Le cimetière, situé un peu au nord, formait une véritable redoute susceptible d'une résistance énergique.
Sous le bombardement, Sainte-Geneviève était rapidement en flammes et des feux d'infanterie venaient déjà de la forêt de Facq. Le bataillon du 3i4 e (de. Montlebert) était renforcé de fractions de celui encore à Bezaumont. Dans la soirée, le lieutenant-colonel Neltner faisait connaître que la compagnie de Loisy (18 e du 3i/i e ) était attaquée et qVil se portait en soutien avec sa dernière unité disponible. Il, ne restait plus en réserve à la 117 e brigade qu'une compagnie du 325 e au carrefour des chemins de Loisy, Bezaumont, Ville-au-Val, et une demi-compagnie à Ville-au-Val. Le bombardement continuait. La fusillade faisait rage, puis on entendait des fifres et des tambours, des clameurs de troupes allemandes montant à l'assaut (1). La première attaque avait lieu vers 20 heures, les Allemands formant deux colonnes. Celle de droite, partie d'Atton, marchait sur Loisy; celle de gauche cheminait dans le bois de Facq et abordait directement Sainte-Geneviève. La première, arrêtée par des feux violents, ne poussait pas à fond son offensive. Une partie refluait vers la gauche et prenait part à l'attaque de Sainte-Geneviève,
(i) D'après Hanotaux, VI, p. 88, les Allemands auraient engagé des fractions des a5 6 , 6o°, 68 e de landwehr et du i3o 6 de réserve. D'une source autorisée, on fait connaître qu'il s'agissait d'une brigade corn-" posée des 68* et i3o e régiments (de réserve ?). Ce détail paraît douteux, 1rs régiments actifs ou de réserve de ces numéros n'appartenant ni à la même brigade, ni même à un seul corps d'armée.
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beaucoup plus énergique. A 22 h. 3o, le lieutenant-colonel Neltner venait demander la compagnie du 3a5°, qui se dirigeait vers Loisy. Il ne restait plus au carrefour que la demi-compagnie venant de Ville-au-Val. Des pentes sud-ouest de Bezaumont, la batterie Delage tirait sur la forêt de Facq et sur les pentes au sud. De même, la batterie Langlade tirait à courte portée des abords de Sainte- Geneviève. Une de ses sections, établie au sud-est du village, continuait le feu jusqu'au dernier moment. Presque entourés, 4e capitaine de Langlade et les huit servants encore valides se dégageaient à coups de mousqueton et allaient combattre avec l'infanterie. Les deux pièces, dont Tune avait les roues brisées, restaient entre les deux lignes. Quant à l'autre section, elle combattait jusqu'à entier épuisement de ses gargousses. L'infanterie commençait à craindre, elle aussi, de manquer de munitions.
Vers 23 heures, l'artillerie allemande se dévoilait au "bois de Cuite, tirant par dessus la Moselle sur la batterie Delage, sans l'atteindre, ses obus étant trop courts. Deux assauts avaient déjà été donnés à Sainte-Geneviève, avant que la résistance du 3i£ e fût ébranlée. Deux officiers avaient été tués, le commandant de Montlebert était légèrement blessé. Aljoisy, bien que les pertes fussent nulles, le capitaine N... donnait des signes d'affolement. Vers minuit seulement, le combat devenait moins violent et l'on croyait l'attaque terminée. En prévision d'une nouvelle offensive, le colonel Lambin réclamait des renforts, sans les obtenir.
A 3 h. 3o, nouvel assaut ennemi sur Sainte-Geneviève, plus furieux encore que les précédents. Les Allemands se ruaient sur nos tranchées en formations massives, au bruit des hourrah, des fifres et des tambours, les hommes ivres d'eau-de-vie et d'éther, dit-on. Ils atteignaient sur
plusieurs points nos réseaux, qu'ils cherchaient à percer, mais pour être décimés à courte portée par le fusil et la mitrailleuse. Poussés par les secondes lignes, ils hésitaient, tourbillonnaient, cédaient sous le feu et finalement redescendaient en courant les pentes raides vers la forêt de Facq.
Sur Loisy et le cimetière avait lieu un assaut analogue, mais beaucoup moins acharné. D'ailleurs, de ce côté, en raison de la configuration du sol, les obus de 76 eurent plus d'effet et brisèretit l'attaque (1).
, Cette fois, l'offensive allemande était définitivement enrayée sur Sainte-Geneviève. Un fâcheux incident faillit annuler ce résultat. Le capitaine N..., bien que n'ayant « aucune » perte à Loisy, se crut tourné et rendit compte au lieutenant-colonel Neltner qu'il était obligé de se retirer (2). Ce renseignement, la pénurie des munitions, l'absence de toute réserve influèrent sur cet officier supérieur qui crut devoir donner au commandant de Montlebert l'ordre de se retirer, lui aussi, sur Bezaumont. Montlebert refusa d'obéir, estimant qu'il pouvait tenir. Nouvel ordre confirmant le premier. Nouveau refus. Nouvelle confirmation. Montlebert refuse encore, déclarant qu'il ne cédera pas sans un ordre écrit. Le lieutenant-colonel Neltner donne cet ordre et Montlebert s'y soumet à son grand regret. Il est 4 heures.
/ (i) Des renseignements recueillis à Pont-à-Mousson et à Atton les 18 et 19 septembre précisèrent que, le 7, après le dernier assaut, une effroyable panique se déchaîna parmi les Allemands et les emporta au travers d'Atton jusqu'à Pont-à -Mousson. Le colonel von Rostoch, qui commandait les troupes d'attaque, fut tué. Il y eut environ 700 morts et i.5oo blessés dans les trois assauts; 49<o blessés furent portés à Pont-àiMousson seulement. Aucun prisonnier ne fut fait de part et d'autre.
(2) Le capitaine N..., traduit en conseil de guerre, le i!\ septembre, fut acquitté.
Au jour, vers 5 heures, les batteries Delage et Langlade arrivaient à Ville-au-Val. Deux des pièces de la dernière étaient restées à Sainte-Geneviève (i). Le 232 e ; qui n'avait pas été engagé, tenait toujours le >Signal de la Vierge et le village de Landremont. Ses pertes étaient seulement de 2 tués et 7 blessés. La bataillon Montlebert rentrait à Villeau-Val, ayant perdu 2 officiers, 28 hommes tués et 61 blessés, dont un officier. Avec le 6 e bataillon du 3i4 e , il allait se reformer au col de Millery; le 3 2 5° occupait, en arrière de la Natagne, la crête entre la Moselle et la cote 374, sur la position de repli prévue.
Dès 9 heures, le 232* rendait compte qu'une patrouille entrée dans Sainte-Geneviève n'y avait trouvé personne, ni Français ni Allemands. De très nombreux tués et blessés ennemis gisaient devant nos réseaux et leurs brancardiers s'affairaient à les relever. Sainte-Geneviève, Loisy et Bezaumont restaient inoccupés toute la journée du 7, les Allemands continuant de ramasser paisiblement leurs blessés et leurs morts (2).
La situation demeurait incertaine le long de la Moselle. On apprenait que, sur la rive ouest, l'ennemi paraissait progresser vers Toul, dans des intentions inconnues. A ,
(1) Dans la soirée du 7, le lieutenant Combescure alla chercher Pune de ces pièces et la ramena. L'autre, laissée sur place, faute de roues, fut emmenée par l'ennemi dans la nuit du 7 au 8. De source autorisée, on fait connaître que le recul de la compagnie de Loîsy aurait eu lieu vers minuit. Toutefois, une section, commandée par l'adjudant, serait restée dans le village et le capitaine N... s'y serait reporté de son propre mouvement avant le repli définitif.
(2) C'est dans la soirée du 7 seulement que la 59 e division paraît avoir eu la notion très nette du repli des Allemands devant Sainte- Geneviève. Au cours de l'après-midi, elle avait donné l'ordre de porter à Ville-au-Val une réserve de patrouilles, d'où elles circuleraient vers Bezaumont et Sainte-Geneviève. Vers 16 ou 17 heures, la 117 e brigade reçut un ordre de la 2 e armée pour la réoccupation de Bezaumont et de Sainte-Geneviève, à raison de deux compagnies par village.
Saizerais, sur la route de Marbache à Domèvre-en-Haye, il refoulait une fraction de la défense mobile de cette place forte. On y signalait la 33 e division de réserve (i), que nous avons déjà vu opérer contre là 3 e armée (2). Le grand quartier général attira sur ces faits l'attention du général de Castelnau, l'invitant à se tenir en liaison, non seulement avec Toul, mais, avec le i5 e corps, alors vers Gondrecourt, et avec la 65 e division de réserve, à la droite de la 3 e armée, qui était le 5 septembre autour de Saint- Mihiel.
De son côté, bien que ses forces, eussent été fort affaiblies, le commandant de la 2 e armée jugea nécessaire de remettre à la disposition du gouverneur de Toul la i45 e ' brigade (73 e division) restée jusqu'alors en réserve d'armée.
Le 7 septembre, Guillaume II quittait Metz pour se rap- . procher de ce qu'il crpyait -être bientôt sa proie. Après avoir passé la Seille, il s'avançait sur la route de Château- Salins à Nancy et mettait pied à terre pour attendre les événements (3). A Metz, dès le matin de ce jour, anniversaire du service fondé par M* r Dupont des Loges en mémoire de nos morts (1870-1871), le maire, en habit, attendait le moment d'annoncer la victoire de Nancy. La matinée se passa dans cette attente. Le fonctionnaire se fit remplacer par un adjoiïit pour aller déjeuner, puis
(1) D'après Hanotaux, VI, p. 89, elle comprenait la 8 9 brigade bavaroise active, les 67 e et 130 e régiments de réserve.
i?) La grande guerre sur le front occidental, III, p. 233.
(3) D'après Hanotaux, VI, p. 90, il observait soit de la corne nordest du bois Morel, soit des hauteurs d'Eply, soit de la côte des Er van tes.
reprit son poste qu'il garda fidèlement jusqu'au soir, non sans provoquer les sourires discrets de ses administrés {1).
De notre côté, des reconnaissances d'avions et des rapports d'observateurs signalaient bientôt de gros mouvements dans Tes lignes ennemies. Les troupes disponibles semblaient converger en face du mont d'Amance, tandis que, devant notre droite, l'ennemi était devenu moins actif. Son artillerie même se taisait. Il en était à peu près de même vers Sainte-Geneviève, Bezaumont et Loisy, que les Allemands n'occupaient pas plus que nous dans la journée du 7. Le 232 e .(117 e brigade) continuait de tenir le Signal de la Vierge et Landremont, non sans être exposé à se voir déborder vers sa gauche et même. envelopper. Il est bizarre assurément que l'ennemi n'ait pas mis à profit la défaillance d'une partie du 3i4 e pour faire tomber entièrement la position de Sainte-Geneviève. Après les trois assauts infructueux du 6 septembre et de la nuit du 6 au 7, son moral s'affaissa brusquement sans doute et cet affaissement n'est pas exceptionnel chez lui. Etait-ce le résultat d'une discipline brutale qui cessait d'agir quand la tension devenait trop grande? Etait-ce le fait de la surprise causée par une résistance inattendue (2) ?
L'action de nos adversaires se localisa en face du mont d'Amance, où ils voulaient sans doute faire une trouée. Dans la matinée du 7, le bombardement redoubla; des batteries tiraient de la ferme des Ervantes, de Rozebois, de l'intervalle entre le bois de la Grande - Goutte et Sornéville, derrière les fours à chaux de Brin, sur la Seille. Leurs obus atteignaient Amance, Laître, Dommartin, Moulins-sous-Amance et même Àgincourt (3). Une
(1) Choses vues à Metz pendant la guerre, loc. cit., p. 357.
(2) Général Malleterre, loc. cit. Cf. l'Illustration, i4 janvier i£i5.
(3) Hanotaux, VI, p. 94.
puissante attaque partie de Brin mettait en action, dit-on, une brigade active (1), quatre bataillons appartenant à différents régiments de réserve, un régiment d'artillerie et huit batteries lourdes établies sur la rive droite de la Seille.
Cette offensive portait sur le défilé de- La Bouzule. A la 58 e division, le 206 e perdait son lieutenant-colonel, Venot, et ses deux chefs de bataillon. Après avoir échoué dans une attaque sur la forêt de Champenoux, il était rejeté sur la ferme de La Fourasse. De même, le 212 e (5 e bataillon) reculait sur Velaine et le château du Tremblois. Un. peu après 11 heures, le général Léon Durand, redoutant une rupture plus complète, envoyait à la 68 e division v les seules réserves dont* il disposât, le groupe cycliste et deux batteries de la. 2 e division de cavalerie. Les cyclistes, à Seichamps, servaient de soutien. Les batteries s'établissaient au nord-ouest de Laneuvelotte, vers la cote 236.
Ces précautions n'étaient pas superflues car, dans l'après-midi, le 6 e bataillon du 212 e quittait définitivement la forêt de Champenoux. Ce régiment, fort éprouvé, ayant perdu le lieutenant-colonel Courtance, mortellement frappé, se ralliait à Seichamps, couvert par le 257 e .
Le 3.44 e était à sa droite, face à Erbéviller. Il ne tardait pas à se trouver dans une situation d'autant plus difficile que les 279* et 237 e , à sa droite (70* division), cédaient peu à peu sous la «pression de l'ennemi. Vers i5 heures, ce dernier se faufilait dans la clairière au sud-ouest d'Erbéviller. A 16 h. 3o, pour ne pas être encerclé, le lieutenant-colonel Gros se résignait à la retraite sur la lisière ouest de la forêt. Avec le 160 e , il prenait encore part à
(1) Les i5* et 17 e régiments, cités par M. Hanotaux, ibid., p. 95, ne font pas partie de la même brigade. De même pour les i5 e et 17 e bavarois.
une contre-attaque (19 heures), sarns succès. Il refluait ensuite sur Vejaine.
Tandis que la i36 e brigade subissait ainsi de violentes attaques, la i35 e , au nord, perdait la ferme de Quercigny et les bois ^voisinants (1).
Le général de Castelnau se rendait compte de l'importance des efforts ennemis vers le ment d'Amance. Partout ailleurs, l'ennemi semblait attendre le résultat de cette attaque pour. s'engager plus avant.
Dans ces conditions, le commandant de la 2 e armée prescrivait au 20* corps de faire sentir son action vers Rémérévillc, de façon à dégager la droite des divisions de réserve. De même, le 16* corps devrait fixer l'ennemi devant lui.
Les Allemands mirent quatre heures, dit-on, à traverser la forêt de Champenoux, au sud de la route de Château- Salins. Tout ce qui tenta d'en déboucher fut fauché par le 75, par les mitrailleuses ou par les feux d'infanterie, quand il ne fut pas rejeté sous bois par de violents retours offensifs des régiments de réserve. Nous avions d'ailleurs quelques pièces lourdes (2), mais fort inférieures en portée, en calibre moyen et en nombre à celles des Allemands. Durant plusieurs heures, leur feu fut donc
(1) Colonel Bujac, loc. cit.
(2) Selon M. Hanotaux, VI, p. 96, quatre 120 L. sur Cingoli au col de Serrières, huit i55 L. sur le plateau d'Amanoe, douze 120 L. sur plates-formes au plateau de La Rochette, quatre 120 L. au- Rambêtant, quatre 95 sur l'arête de Pulnoy.
neutralisé au plateau d'Amance. L'ennemi, tira, dit-on, plus de 3o.poo obus (i) en quarante-huit heures.
Dans l^près-midi, nos pièces lourdes reprirent le feu sur Tordre du commandement. L'artillerie des 68 e , 64 e divisions, les deux batteries à cheval, la batterie de 95 de Pulnoy intervinrent activement. Néanmoins, à la gauche du 20 e corps, la 39 e division, fortement pressée, dut évacuer les hauteurs à l'ouest de la route de Drouville, Courbessaux; la 70 e division, à sa gauche, perdait également du terrain; chassée du bois de Velaine, elle se repliait sur Cercueil. De « partout », le général de Castelnau recevait des avis inquiétants. Nos avions confirmaient l'entrée d'une division au moins dans la forêt de Champenoux. L'infanterie bavaroise gagnait du terrain à l'est de Lenoncourt, en face de la brigade coloniale, malgré des rafales de 75. Nos soldats escaladent les parapets de leurs tranchées et se jettent sur l'ennemi à la baïonnette. Ils sont submergés par le flot gris-vert et se replient : « Alors, de nos tranchées fumantes, un être 'humain surgit, haute statue pâle en robe noire. La main droite élève un crucifix d'argent, la gauche est tendue vers l'est, face au devoir. Un crépitement de fusillade et des huées barbares accueillent l'apparition providentielle. Mais nos soldats s'arrêtent, stupéfaits.... Sous la bénédiction muette de l'immobile statue, ils bondissent dans les rangs ennemis qui fléchissent, tourbillonnent, se désagrègent. La Marseillaise emplit l'espace... » (2).
Devant la gravité de la situation, le général de Castel-
(1) Ces évaluations sont fort sujettes à caution, car il est matériellement impossible de dompter les éclatements quand le bombardement est violent. Seul l'ennemi sait ce qu'il a tiré.
(2) Christian-Frogé, p. i45-i£6. Ce prêtre inconnu fut mortellement atteint. :
nau croyait devoir grouper les forces disponibles en un détachement qu'il confiait au général Ferry, l'un des brigadiers du 20* corps. Il faisait rassembler deux bataillons de la 11 e division (un du 69 e et un du 79*), les 4i e et 43* colonial chacun à deux bataillons, le 44 e bataillon de chasseurs, les 226 e et 36o* régiments de réserve, à deux bataillons également (1); trois groupes de 75 (artillerie de corps du 20 e corps), deux groupes de 120, un escadron du 5 e hussards, une compagnie du génie. Ces troupes étaient réparties entre Lenbncourt (quartier général), Cercueil, Voirincourt, Le Tremblois; leur mission, de.contre-attaquer Tehnemi qui aurait débouché du bois de Velaine, en refoulant la 70* division. Le général Ferry donnait des ordres en conséquence.
Mais une certaine confusion se produisait du fait de Tétat-major de la s 6 armée, qui n'avait pas spécifié sous les ordres de qui était placé ce groupement. Il en reçut donc à la fois du général Balfourier, commandant Je 20 e corps, et du général Léon Durand, commandant le 2 e groupe de divisions de réserve.
La soirée du 7 septembre étant avancée déjà lors de la constitution du détachement, il gardait ses emplacements en se couvrant d'avant-postes
A la fin du jour, le 20 e corps tenait au nord du Sanon le front Crévic, Haraucourt, Tour-de-Domèvre, bois d'Haraucourt, lisière est de la forêt Saint^Paul. Au sud, la 74 e
(1) Le 44° bataillon était à la disposition du général Ferry du 7 au 10; les 226° et 36o e du 10 au i3 seulement. La composition de ce détachement donnée par M. Hanotaux, VI, p. 96, est inexacte.
division et le 1 6 e corps avaient continué de gagner lentement du terrain à l'est de la Mortagne.
Ainsi la journée se résumait en quelques progrès à notre droite, un recul marqué au centre, un combat indécis à l'extrême gauche (i). Mais l'ennemi avait progressé le long de la Moselle, ainsi que vers Rosières-en-Haye, au nord-est de Toul. Le général en chef prescrivait à la 2 e armée de porter immédiatement ce qui restait de la 2 e division de cavalerie dans la Woëvre (2),' vers Beaumont, avec mission de reconnaître les forces allemandes qui semblaient se porter de la Moselle vers Saint-Mihiel.
Un incident grave était survenu dans cette même* journée du 7 septembre, à l'état-major de la 2 e armée. Le commandant de la i re , général Dubail, la savait violemment attaquée à l'est de Nancy, Il n'ignorait pas, sans doute, qu'à deux reprises il avait été question d'une, retraite sur le front Belchamp, forêt de Haye. Or, ce mouvement éventuel, indépendamment des conséquences qu'il pourrait avoir pour la situation d'ensemble, présenterait pour la i re armée* des inconvénients tout particuliers. .
(1) L'ennemi brûlait presque tous les immeubles de Réméréville, sous un prétexte inconnu (Le Livre rouge. Les atrocités allemandes, p. 45). -
D'autres villages des environs x de Nancy furent le théâtre de scènes analogues. A Crévic (22 août), 76 maisons furent brûlées, dont celle du général Lyautey. Les Bavarois réclamaient à grands cris « M™ et M 1 * Lyautey pour leur couper le cou 1 » A Domèvrc (24 août), trois personnes furent massacrées et i36 maisons brûlées. A Hériménil (29 août), les habitants furent tenus groupés dans l'ég'ise pendant quatre jours, pour qu'ils fussent plus aisément atteints par nos obus, au propre 'dire d'un capitaine allemand. Cet individu fît fusiller quatre personnes, dont deux femmes, qui n'allaient pas assez vite à l'église, d'autres pour ne pas s'y être rendues; vingt-quatre personnes furent tuées par un obus dans cet édifice, 22 maisons brûlées au pétrole (Lç Livre rouge. Les atrocités allemandes, p. 3g, 4?, 44).
(2) Une brigade légère était partie avec la 10 e division pour l'Ouest (V. supra, p. i46).
La grande giienv, IV. 12
Fj8' LA GRANDE GUERRE SUH L£ FBOUT OCCIDENTAL
En effet, le recul de l'armée Gastelnau placerait l'armée Dubail dans l'alternative suivante : ou suivre la 2 e armée dans sa retraite, en restant liée à sa droite, et alors c'était l'abandon de la Franche-Comté et l'enveloppement probable de la droite de nos armées; ou résister dans la région Epinal, Belfort, avec la perspective d'être coupé de la 2 e armée et acculé à la frontière suisse. Dans les deux cas, c'était risquer une catastrophe.
Ces graves considérations amenèrent le général Dubail à une intervention directe auprès du général de Castelnau. Un officier de son état-major, le commandant D..., fut envoyé au quartier général de la 2 e armée, avec mission d'insister auprès du commandant de cette armée afin qu'il tînt coûte que coûte dans ses positions présentes (i).
Le commandant D..., arrivé à Neuves-Maisons, le 7 août, y trouva le général de Casteinau profondément déprimé. Le général venait d'apprendre la mort glorieuse d'un de ses fils. En même temps, on lui annonçait l'évacuation de la hauteur de Sainte-Geneviève par le bataillon du 3i/i e qui était chargé de la défendre. Le chef d'étatmajor de la 2 e armée, général Anthoine, avait déjà préparé Tordre de retraite générale et se disposait à enjoindre aux autorités civiles d'évacuer Nancy.
Le commandant D... fit valoir la gravité de ces décisions et leurs répercussions probables sur l'ensemble des opérations, ainsi que sur l'armée Dubail. Le général de Casteinau répondit qu'il n'y pouvait rien, que les Allemands, maîtres de Sainte-Geneviève, bombarderaient Nancy et s'en empareraient quand ils voudraient. En même temps, le général Anthoine vantait les avantages
(1) Une allusion à ce fait a été* faite par le commandant G. V., «Tans l'article de la Revue que nous avons plusieurs fois cité, p. 3o.
de la position Saffais, Belchamp, sur laquelle la résistance serait facile. *
Une' heureuse inspiration vint au secours du commandant D..., qui avait épuisé les arguments. Il fît remarquer que notre évacuation de la hauteur Sainte-Geneviève n'impliquait pas nécessairement sa prise de possession par l'ennemi.
L'ordre de retraite était prêt. Les épreuves dactylographiées n'attendaient que la signature du général de Castelnau. D... supplia cet officier général d'envoyer un officier à Sainte-Geneviève pour vérifier le*. bien-fondé de sa supposition.. Le commandant de la 2 e armée y consentit de guerre lasse et apprit ainsi, non sans surprise, que les Allemands n'étaient pas à Sainte-Geneviève. Il donna l'ordre de réoccuper immédiatement cette position (ï), qui ne devait plus être attaquée. On renonçait en même temps au mouvement rétrograde qui avait été préparé. Ainsi la conservation de Nancy était due, avant tout, à l'intervention instante du général Dubail.
M. F. Engerand a publié récemment (2), à propos de ces événements, une comparaison intéressante entre les commandants des i re et a 6 armées. Du général Dubail il célèbre la « grande énergie, la volonté indomptable », telles qu'elles ressortent de la glorieuse citation qui lui fut conférée. Ce fut, dit-il, un exécutant sans rival. Par sa tournure, par son attitude, il rappelait les plus énergiques des généraux du II e Empire, dans leurs^ons jours. C'était le zouave, l'entraîneur d'hommes, un « guerrier de Corneille »* fait pour braver tous les obstacles.
Le député du Calvados trouve une complète opposition
d) V. supra, p. 170.
(9.) Le drame de Ch^rleroi, Correspondant du 10 avril 191 8, p. 23 1a33.
l8o LA GRANDE GUERRE SUR LE FRONT OCCIDENTAL
entre le général Dubail et le commandant de la 2 e armée. Si le premier a quelque chose de Cornélien dans sa manière d'être, « Castelnau, c'est Racine ». C'est « le modèle des vertus privées »; il supportera, sans faiblir, le poids de deuils écrasants. Mieux que personne, il connaît notre armée et la frontière sur laquelle il a été appelé à combattre. Chez lui, le caractère n'est pas à la hauteur des autres dons de l'esprit : « Il fera des observations sur un programme, mais dans la mesure conciliable avec le respect de la hiérarchie, car c'est un respectueux; au surplus, la formation catholique lui a donné le goût de l'humilité comme de la résignation... ». Peut-être y a-t-il des réserves à faire sur ces derniers points; quant au reste de ces appréciations, il paraît d'une grande justesse. Rapprochons-les des suivantes, dues à un de nos anciens commandants d'armée : « Prenant et sympathique au premier chef, d'esprit juste et large, mais abdiquant toute personnalité devant [le général] Joffre (plan de concentration, création de l'artillerie lourde, etc.) et se laissant impressionner par les événements, au point d'avoir la retraite trop facile (La Meurthe, Péronne, Chaulnes). Il lui manque la ténacité ». On voit que ces deux portraiis ont plusieurs points communs. Peut-être sera-t-il permis d'ajouter que les faits survenus en Lorraine du 23 août au 7 septembre n'indiquent pas chez le commandant de la 2 e armée l'énergie et la persévérance qu'ils attestent chez le général Dubail. Dans l'étude que nous avons plusieurs fois citée, le commandant G. V. ne célèbre-t-il pas, à propos de l'incident du 7 septembre, cette « lutte tragique où la vision claire et l'énergie d'un vrai chef réussissent à l'emporter sur un fatalisme » (1) au moins dangereux en de telles circonstances?
1) Revue y loc. cit.