‹ La grande guerre sur le front occidental (volume 2)Chapitre 23 sur 32 · VI · texte numérisé non relu

VI

Au 20 e corps, le général Balfourier avait eu, dès le soir du 11 septembre, l'impression que l'ennemi était grandement éprouvé entre la. forêt de Vitrimont et la route de Château-Salins. Il prit des dispositions pour une offensive énergique dès le premier recul de ses adversaires.

Au détachement Ferry, tandis que le 36o e organisait les lisières est des forêts Saint-Paul et de Champenoux, Je reste des troupes, constatant la retraite des Allemands, les poursuivait, leur enlevant deux canons et quatre caissons. On entrait dans Réméréville après un petit combat : « Deux puanteurs s'y confondent, comme à Vitrimont : l'incendie et le meurtre », écrit un témoin (2). Partout l'on trouvait des armes et des munitions abandonnées. Le détachement s'installait sur les positions à l'est, couvert par le 44 e bataillon de chasseurs remis à la disposition du général Ferry.

Devant les autres secteurs du 20 e corps, l'ennemi s'était également retiré : Gellenoncourt, Drouville, Maixe étaient

(1) Hanotaux, loc. cit.

(2) Çhristian-Frogé, p. i52. Cent-six maisons ont été incendiées; il n'en reste qu'une dizaine d'à peu près intactes. (Hanotaux, VI, p. 128).

La grande gnerre, IV. 14

21 LA GRAiNDE GUERRE SUR LE FRONT OCCIDENTAL

vides. Au moment où le corps d'armée allait occuper ces divers points, il recevait Tordre de partir pour la Woëvre. Il se bornait donc à porter ses avant-postes jusqu'à Courbessaux, Drouville, Maixe. Le soir, il était relevé par la 70 e division.

Au nord, la 64 e division (1) bordait la lisière est de la forêt de Champenoux et la gardait jusqu'au bois d'Haraucourt. La 68 e tenait la Maison forestière de La Bouzule et l'étang de Quercigny.

Au détachement 'Neltner, dès 8 heures, le, bataillon du 168 e était remis à la disposition du régiment de Toul. A ce moment, le 6 e bataillon du 3i4 e tenait la lisière est de la forêt, de la Maison forestière à La Bouzule; le bataillon du 325 e , à sa gauche, bordait la laie allant à La Fourassc où restait une compagnie du 3i4 e . Le reste de ce régiment était en réserve au sud de la'forçt. On attendait ainsi dos ordres, malgré les indices annonçant la retraite de l'ennemi. A 17 heures seulement, le colonel Neltner recevait pour instruction de .ne pas tenter d'attaque, mais de garder le contact par de petites patrouilles. Il ne survenait aucun incident de tout le jour.

Le détachement Lambin, ralenti par des ordres contradictoires de l'armée, de la 68 e division et du groupe Léon Durand, occupait simplement la ferme de La Candale, Dans la soirée, l'artillerie lourde allemande recommençait de bombarder le Mont d'Amance (2). La fatigue des troupes était extrême, à la suite des pluies continuelles, du défaut de sommeil, du manque d'aliments chauds et

(1) Le i43° était en bordure de la forêt, face à Champenoux (Colonel Bujac, loc. cit.).

(2) D'après Hanotaux, VI, p. ia5, la 69 e division ^aurait réoccupé Nomeny et Pont^à : Mousson. Au dire d'un habitant, les Allemand? auraient eu plus de 5.ooo tués et de 8.000 blessés près de Jezainvilk

FIN DE LA BATAILLE DE NAKCY (lO-l3 SEPTEMBRE) 211

de l'impossibilité de faire des feux en première ligne. Les pertes étaient sensibles, même pour les unités les moins engagées. Ainsi les deux bataillons du colonel Lambin avaient perdu 125 hommes et le nombre des malades y était très considérable, 67 ipour une compagnie du 335 e . Il est vrai qu'elle était commandée par un capitaine ne sachant pas réagir contre les tendances fâcheuses de sa troupe et les encourageant, au contraire, par ses lamentations.

Dans la journée du i3 septembre, nous continuions d'occuper les positions abandonnées par l'ennemi, sans poursuite véritable. Au détachement Neltner, par exemple, de petites patrouilles lancées dès le' matin ne trouvaient plus personne dans la forêt de Champenoux. Le régiment de Toul progressait à droite sur ce village; les bataillons des 325 e et 3i4 e poussaient également en avant, celui du 325 e à gauche et le long de la voie ferrée, celui, du 3 1 4 e à droite. Xa 19 e compagnie du 3i4 e , venant de la ferme de La Fourasse, les flanquait à gauche. Vers i4 heures, le 3i4 e atteignait la lisière nord-est de la forêt, puis s'installait sur un mouvement de terrain au nord-ouest du Rond-des-Princes; la réserve était portée à Y Arbore-' tum, maison forestière à 1.200 mètres au nord-ouest de Champenoux, Quant au bataillon du 325 e , il se portait en face de Brin, sur le mamelon 25o.

% A 16 heures, le colonel Neltner recevait Tordre d'occivper les lisièrçs est de la forêt jusqu'à la voie ferrée incluse,

de pousser deux compagnies à Mazerulles et de maintenir

et de Sainte-Geneviève. « Ils ramenèrent les cadavres dans des fourgons et des automobiles, et les brûlèrent, en les enduisant de pétrole, pendant trois jours. » Dès le matin du 11, iï n'en restait plus un seul dans Pont^à -Mousson. Nomeny était entièrement dévasté (Cf. Livre rouge. Les atrocités allemandes, p. 28-3o; la liste des victimes comprend cinquante noms).

un bataillon en réserve à la halte de La Bouzule et aux maisons forestières. Il semble que notre commandement ait eu peine à croire l'ennemi en pleine retraite : il craignait un retour offensif. Pourtant, dans la nuit du 12 au i3, les observateurs du Mont-Toulon et du Mont-Saint- Jean avaient signalé un actif mouvement de trains sur la ligne de Château-Salins à Metz. Des patrouilles de cavalerie lancées vers la Seille, au ppint du jour, ne rencontraient plus aucun ennemi, mais signalaient la destruction de plusieurs ponts sur cette rivière, ce qui confirmait le repli définitif de l'ennemi.

Au détachement (Lambin, on recevait, à i5 h. id seulement, l'ordre de réoccuper l'Etoile-Saint-Georges, dans la forêt de Ghampenoux, et de tenir les lisières nord et est, de Bey à Brin. L'heure tardive faisait même que cet ordre n'était qu'incomplètement exécuté.

Plus au nord, une compagnie du 335 e réoccupait les ruines de Nomeny. Une batterie de 75 était poussée, avec un soutien d'artillerie, vers Létricourt pour canonner la voie ferrée à la bouche qu'elle décrit vers Delme. La batterie de 120 sur Cingoli se transportait sur la hauteur de la ferme Laborde, à 800 mètres au sud de Nomeny, d'où elle bombardait la même ligne près de la gare de Liocourt. Le tir de ces deux batteries ne restait pas sans effet, car on observait un arrêt, suivi d'un ralentissement très marqué, du trafic.

" Dans la suite, après une série de petites opérations, la partie nord du front entre Seille et Moselle devait être portée jusqu'à la ligne Xon, Lesménils.et la lisière est de la forêt de Facq, c'est-à-dire jusqu'aux positions que nous tenons encore actuellement (1).

(1) Ecrit en mai 1918.

FIN DE LA BATAILLE DE NANCY (lO-l3 SEPTEMBRE) 2l3

Les divisions de réserve du général Léon Durand étaient appelées-à garder le front compris entre Pont-à- Mousson et la cote 328, au nord de Hoéville. A leur droite, la 70 e division s'étendait jusqu'auprès de Vàlhey (nord d'Einville), où elle se reliait au 16 e corps. Ce dernier servait de liaison entre la 2 e armée et la i re , du moins à titre provisoire.

En effet, le jour même, i3 septembre, l'armée du général de Castelnau était disloquée en vue de renforcer nos troupes de l'Ouest, où commençait déjà la bataille de l'Aisne, que devait suivre la Course à la mer. Le 16 e corps et le 2 e groupe de divisions de réserve passaient à la i M armée, chargée désormais de défendre Nancy. La 2 e armée restait provisoirement composée du 20 e corps, de la 2° division de cavalerie, de la 73 e division (Toul), du 3 e groupe de divisions de réserve et du 8 e corps, oe dernier transporté, à dater du ià, dans la région de Saint-MihieL Le quartier général de l'armée -allait à Commercy, le 20° corps dans la région Tremblecourt, Minorville, Sanzey (1); les divisions de réserve restaient sur les Hauts-de-Meuse, la 2 e division de cavalerie vers Montsec.

Partout, dans le territoire abandonné par l'ennemi, nos troupiers trouvaient les traces de sa sauvagerie et de sa férocité natives. Il faut lire dans la Victoire de Lorraine (2)- jusqu'où pouvaient aller ses trouvailles scatologiques. Il s'agit d'un moulin aux environs de Lunéville :

(iy Le détachement Ferry était disloqué le i3 septembre et celui du colonel Lambin le i5. Le bataillon "du 335 e rentrait à la 11 8 e brigade à Bratte: La 117 e réoccupait le secteur de Ville-au-Val . Le détachement Neltner ne la rejoignait que le 16. Le 325 e ne comptait plus que quatre officiers de l'armée active sur les douze du début. Il avait déjà reçu 797 gommes de renfort. Quant au 3i4°, il n'en avait reçu que 299. Les pertes du 232 e étaient très faibles.

(2Ï P. /io et 5o.

« ...Les officiers du village sont venus, après dîner, danser ici, explique une vieille femme. Ils se sont mis nus, Monsieur l'officier f oui, tout nus. Le colonel était là. Estce assez honteux! Un vieux de 60 ans, qui n'avait gardé que ses bottes. Et puis un petit morveux tenait le piano. Lui n'avait que son monociel

«c Elles bouteilles de Champagne, Monsieur! Fallait voir comme elles filaient.... Alors, ils ont eu une idée. Les uns ont fait chercher leur casque à pointe, leur sabre avec leur eeinturon, leur revolver. Ils ont mis cela sur leur corps, sur leur corps tout nu, mon bon Monsieur. Les autres ont cherché dans les armoires. Ils ont trouvé le beau linge de Madame. Alors ils ont mis ses chemises, et aussi celles de Mademoiselle.... C'est alors qu'ils ont dansé, les Prussiens (1) casqués avec les Prussiens déguisés en femme... Il n'y a que le colonel qui dansait seul, tenant une bouteille et tournant comme une toupie... Enfin, ils en ont eu assez. C'est alors qu'ils sont venus tous dans cette chambre. Et ce qu'ils ont fait, tous ensemble, à même le plancher, vous le voyez... tout le beau linge... oui, ça leur a servi de papier. Et ils sont allés dans un tiroir chercher la robe de première communion de Mademoiselle... ils se sont essuyés avec. Et ils ont pris le voilé. Et ils l'ont maculé aussi, les cochons. Et ils riaient, et ils riaient!... »

Le 18 septembre, le général de Castelnaiî recevait l'ordre de s'embarquer pour une nouvelle destination, avec l'état-major de la 2 e armée. Le 20 e corps allait quitter également la Lorraine. Quant au 16 e corps, laissant à Lunéville la. 7.4 e division qui restait, avec les autres divisions, chargée die la défense de cette région, il séjournait du i3

. (1) En réalité des Bavarois.

FIN DELA BATAILLE DE NANCY {lO-ï3 SEPTEMBRE) 210

au i5 autour de Dombasle et dans la basse vallée du Sanon, puis, du 16 au 20, à Nancy. Le 21, il quittait cette ville pour la Woëvre, où un nouveau danger s'était révélé, la prise du Camp-des-Romains et de Saint-Mîhiel par les Allemands. Dans l'intervalle, l'action de l'armée Dubail avait été étendue jusqu'à l'ouest de Toul. Elle se reliait directement à la 3 e armée (général Sarrail).

La période des opérations actives en Lorraine, commencée vers le milieu d'août, était close avec cette dislocation. Nous reviendrons sur leurs résultats, mais on a pu se rendre compte de^ l'importance des efforts qu'ils avaient réclamés ctes troupes et des sacrifices qui en étaient résultés au cours de combats presque ininterrompus jusqu'au 12 septembre. Le détail des partes est inconnu pour la plupart de nos troupes comme pour l'ennemi. Toutefois on se rendra aisément compte de leur poids global d'après l'indication suivante : à elle seule, du 24 août au 12 septembre, la 74 e division perdit i£o officiers et plus de 5.ooo hommes de troupe, soit le tiers de son effectif. D'autres troupes furent plus -éprouvées encore.

Redoublement de l'offensive ennemie. — Prélèvement du 21 e corps. — Offensive allemande du 4 septembre. — La i re armée sur la défensive. — Ses pertes. — Le groupement des Vosges fléchit le 5 septembre. — La situation est rétablie par la 4i e division. — Départ de la 6° division de cavalerie. — Affaiblissement de l'ennemi. — Prélèvement du i3 e corps. — Retraite des Allemands (11 septembre). — Départ du 8 e corps. — La i^ 8 armée va jusqu'à la Moselle.

Cependant, à la i re armée, le départ du 21 e corps pour l'Ouest allait créer un grand vide. A ce moment même, l'ennemi manifestait un redoublement d'activité contre notre droite* Il semblait qu'il voulût se glisser entre les Vosges et la i w armée, peut-être dans une pensée d'enveloppement, y

A l'est de la Meurthe, nous avions réussi à progresser un peu vers Fouchifol et la Tête-de-Réhoulle, mais l'ennemi, marchant par la vallée de La Groix-aux-Mines, menaçait notre droite et nos communications avec le massif du Bonhomme (i er septembre). Il devenait indispensable de tenir solidement les hauteurs du bois de Mandray et les deux cols qui les traversent, sans quoi notre situation eût pu devenir très précaire à Saulcy, sur la Meurthe, où un de nés bataillons s'était maintenu, et dans les Vosges, autour du col du Bonhomme. Ordre était donné de s'ins-

taller sur la crête de Mandray et à la Tête-de-Béhoulle, afin d'en faire l'axe "de nos opérations à Test de la Meurthe. Mais il devait falloir huit jours d'efforts soutenus et onéreux, marqués par de nombreuses fluctuations Ainsi les cols de Mandray et des Journaux furent perdus et repris cinq fois au moins.

Sur les entrefaites, le grand quartier général adressait au commandant de la i re armée le télégramme suivant : (( Grâce aux efforts de vos troupes et aux succès que vous avez presque journellement obtenus, la situation est devenue bonne devant notre armée.

« Il me semble, maintenant, que les forces actives de l'ennemi font de plus en plus. place à des formations de réserve et de landwehr. Il est donc possible de recouvrer un corps d'armée au moins de votre armée, pour être transporté sur un autre point du théâtre des opérations.

« Je vous prie de désigner, à cet effet, un de vos corps. Vous remédierez à la diminution de vos forces par une organisation plus solide des positions... » (i).

Les motifs ainsi allégués n'étaient qu'à moitié exacts. La situation de la i n armée n'était pas telle que la dépeignait le général en chef. Quant à la substitution dé forces de complément aux troupes actives de l'ennemi, elle n'était pas encore réalisée. Au contraire, les Allemands se renforçaient sur le front de la i re arinée. Le transport d'un corps d'armée dans l'Ouest n'en était pas moins indispensable. Il ne faisait que souligner l'erreur capitale *[ue nous avions commise au début, en accumulant des troupes dans l'Est, entre le Rhin et la Meuse, alors que nous laissions à peu près vide l'espace compris entre la Meuse et la mer du Nord.

(1) 2 Septembre, o h. i5, reproduit d'après Hanotaux, VI, p. 5q.

2l8> LA GRANDE GUERRE SUR LE FRONT OCCIDENTAL

Quoi qu'il en soit, le 21 e corps était désigné par le général Dubail. Il allait quitter la i 1 * armée après avoir repris, une fois de plus, le col de La Chipote. La 44 e division le relevait dans ses positions le 2 septembre, fait qui, sans doute, était aussitôt connu de l'ennemi, car il attaquait La Chipote et nous refoulait vers l'ouest. Toutefois, avec l'appui de l'artillerie du i3 e corps, la 44 e division parvenait à enrayer l'avance des Allemands, qui ne dépassaient pas la lisière du bois d'Hertemanche, au nord de la route de Raon-1'Etape à Rambervillers (1).

L'embarquement du 21 e corps commençait le 4 septembre, dans la région Bruyères, Epinal, Thaon-les-Vosges. A cette date, le i4* corps, à droite de la 44 6 division; tenait les lisières nord de la forêt de Mortagne, Rougi ville et Anozel jusqu'à la Meurthe. Sa situation était « précaire » et restait telle jusqu'au 5 inclus. Elle dépendait, en effet, des troupes à sa droite, la 4i e division et le reste du groupement des Vosges, insuffisantes pour fermer la trouée entre la Meurthe et ces «montagnes. L'ennemi s'en rendait compte, dans ce pays où il avait dès longtemps organisé l'espionnage. Aussi, depuis le 29 août, multipliait-il ses attaques dans cette région. »

D'ailleurs il ne restait pas inactif devant la gauche de la i™ armée. Le 3 septembre, il prononçait une vigoureuse offensive sur le front de la 26 e division, au bois d'Anglemont. Il était repoussé.

(1) Hanotaux, VI, p. 62. Le 21 e corps laissait à la 44* division, chargée de tenir le front Bru, Saint-Benoît, les trois bataillons de chasseurs qui constituaient sa réserve d'infanterie ot une compagnie du génie. Il maintenait provisoirement sur le front la 86 e brigade, alors fortement engagée. Le 6 septembre, il arrivait dans la région Wassy, Montiérender.

La nuit du 3 au 4, la i/i e division était attaquée de nouveau dans le massif de La Chipote et perdait du terrain (i). A sa droite, les Allemands continuaient leur offensive en direction de Fraize et de Gérardmer. Pour parer à cette menace, le général Dubail jugeait nécessaire de porter vers Longemer la brigade Claret de la Touche, de la 66 6 division de réserve (2), qui opérait avec la 4 i e division. Au nord-ouest, la 27 e division était re jetée de Nompatelize, dans l'après-midi du à; elle perdait ensuite La Salle, le Petit-Jumeau. La 28 e division tenait encore les Moitresses et les hauteurs du col d'Anozel. Du bois de La Pierre-de-Laitre, son artillerie arrêtait les Allemands. Mais la 27 e division, qui avait défendu jusqu'à 20 heures la croupe au nord de La Bourgonce et le carrefour de la Croix-Idoux, entre la forêt de Mortagne et le bois de Chemont, perdait de nouveau du terrain. Deux de ses batteries laissaient même six pièces sur huit aux mains de l'ennemi.

Celui-ci tentait d'exploiter son succès par une attaque de nuit, qui était repoussée; nous réoccupions. La Salle.

L'offensive allemande, coïncidant avec le départ du 21* corps, ne nous permettait plus de conserver l'altitude agressive qui avait -été celle de la i n armée jusqu'à la fin du mois d'août. Un ordre du général Dubail prescrivait de garder la défensive (3). Avec la brigade coloniale

(1) Hanotaux, VI, p. i4o. Les troupes allemandes engagées comptaient aux XIV* et XV e corps.

(2) Cette division faisait partie du groupement sud de Belfort, général Mazel.

(3) « La i re armée doit adopter, désormais, une attitude défensive

et la réserve d'infanterie (i) du 21* corps, la 44 e division formait un corps d'armée provisoire qui prenait la place du 21 e . Ordre était donné d'organiser notre première ligne pour une défense énergique, suivant les instructions du grand quartier général. Une réserve d'armée était constituée au moyen d'une brigade détachée de chacun des 8 e et i3° corps. Enfin, on préparait une seconde ligne de défense sur la rive gauche de la Mortagne, du bois de Lalau à la Vologne, par Haillairiville, Ortoncourt, Moyemont, Romont, la corne est de la forêt de Romont, Destord, le Grand-Mont, Bruyères (2). Nous comptions ainsi couvrir Epinal.

En prévision d'une tentative allemande vers Belfort, cette place avait été mise sous les ordres du général Dubail ( i er septembre), comme il était naturel. On ne s'explique pas, en effet, l'indépendance que certains règlements avaient établie pour les places comprises dans la zone d'action d'une armée. Il est trop évident que le sort de chacune dépend de celui de l'armée. Le commandant de cette dernière doit, sous sa responsabilité, disposer des ressources en hommes et en matériel des places, ainsi que du reste de la région.

Les combats continuels soutenus, depuis le milieu d'août, par la i ro armée n'avaient pas été sans lui causer de très fortes pertes, surtout en officiers. Un témoin du 21 e corps écrit, le 3 septembre, que le 17 e bataillon de chasseurs* a vu son dernier capitaine tuë devant La Chi-

et se borner à maintenir les forces adverses qu'elle a devant elle » (Hanotaux, VI, p. i4o). *

(1) Trois bataillons de chasseurs. On donnait souvent ce nom aux deux régiments de réserve, à deux bataillons, affectés à chaque corps d'armée.

(2) Hanotaux, VI, p. 62 et i4o.

pote; il ne compte plus que sept' ou huit officiers. Le 17 e de Ifgne est réduit à trois capitaines. Au 11 e bataillon de chasseurs, il n'y en a plus. Les « tireurs d'officiers » choisis dans les compagnies allemandes mettent à profit la différence de tenue entre les cadres et la troupe pour les détruire peu à peu, dans la très juste conviction que, sans ses officiers, la meilleure compagnie x perd le plus gros de sa valeur (1).

Du côté de l'ennemi, les pertes paraissent avoir été très fortes également. Des compagnies auraient été réduites à 64 et même à 36 hommes (2).

A la gauche du général Dubail, les 8 e (3) et i3° corps maintenaient simplement leurs positions, à cheval sur la Mortagne. Visiblement, l'action de l'ennemi était vers la droite. D'ailleurs ces deux corps d'armée avaient été renforcés d'artillerie lourde tirée d'Épinal. Ils continuaient à « tenir » sur place les 5, 6 et 7 septembre. La gauche du 8 e corps, i5 e division, contribuait même, le 5 dans l'après-midi, à la réussite cle l'offensive du 16 e corps. Avec la 6 e division de cavalerie, ces troupes rejetaient l'es Ailemands à l'est de la Mortagne, qu'ils avaient franchie (4).

(1) Cf. Hanotaux, VI, p. i4i, d'après Maurice Barrés, L'armée française et la guerre, L'union sacrée, p. 282, et capitaine F. Belmart, Lettres d'un Officier de chasseurs alpins, p. 4i.

(2) Hanotaux, VI, p. 142, d'après Mecklemburgs Sôhne ijxWeltkrieg , de M. Schafer.

(3) Le commandant de la 16 e division, général de Màud'huy, partait le 4 septembre pour aller relever, au 18 e corps (5 e armée), le général de Mas-Latrie.

(4) V. supra, p. 157.

A la droite de la i n armée, les événements prenaienl une tournure plus sérieuse dans les journées des 5 et 6 septembre. La situation du groupement des Vosges devenait même critique. Du col de Mandray au col des Journaux, nos troupes fléchissaient jusque sur la Meurthe, de Saint-Léonard à Souche. En même temps, l'ennemi cherchait à déboucher à l'ouest des Vosges méridionales.

Le général Dubail donnait à la 71 division de réserve l'ordre de sortir du camp retranché d'Epinal et de s'établir en seconde ligne vers Gugnécourt, le sommet de la Croix-de-Faite (ouest de Bruyères), la droite à la Vologne. Cette précaution semblait d'autant plus nécessaire que, dans la matinée du 5, la 27 e division perdait la Passéedu-Renard, au sud-ouest de La Bourgonce, le carrefour de la Croix-Idoux et celui du Haut-Jacques, entre la vallée de la Basse et celle du ruisseau de Taintrux. Déjà l'on prévoyait la nécessité d'un repli sur la ligne Brouvelieures, Bruyères, Haute-Vologne (1).

Heureusement, la siluation tendait à s'améliorer dès le 6 septembre. A gauche, les 8 e et i3° corps se maintenaient sur la Mortagne, où l'ennemi devenait de moins en moins pressant. Sur la Meurthe, le i4 e corps reprenait l'offensive. La 27 e division (2) progressait au delà de la Passée-du-Renard, du Grand-Jumeau, de la Croix-Idoux. A sa droite, la 28 e (3) attaquait le Haut- Jacques, sans par-

Ci) Hanotaux, VI, p. i44.

(2) D'après Hanotaux, VI, p. i46, elle était ainsi constituée : 53 e brigade, 75 e et i4o e régiments, 1 4 e bataillon de chasseurs; 54 e brigade, 62 e , 157 e régiments, 12 e , 28 e , 5o* bataillons de chasseurs; 2* régiment d'artillerie.

(3) Composition d'après Hanotaux^ : 55 e brigade, 22 e et 99 e régiments; 56 e brigade, 3o e et 97 e régiments, 11 e , i3 e , 22* bataillons ie chasseurs; 54 e d'artillerie.

venir à l'enlever, mais occupait Rougiville et le col de Grandrupt.

.. En même temps, la /u e division rétablissait la situation à Test de la- Meurthe. Par des attaques répétées, furieuses, fortement appuyées par l'artillerie, où nous perdions en tués et blessés une moyenne de 800 hommes. par régiment, elle- reprenait définitivement les cols de Mandray et des Journaux,' arrêtait les tentatives de l'ennemi dans la vallée de La Croix-aux-Mines. Ainsi, l'ennemi, qui menaçait naguère nos communications avec le Bonhomme, voyait les siennes menacées vers Saint-Dié.

À la même date du 6 septembre, dans cette région des Vosges, nous reprenions Bagenelles, perdu le 5.

Le 7, le général en chef écrivait au général Dubail : « La région dans laquelle opère la i re armée ne rendant pas indispensable le maintien... de la 6° division de cavalerie, il y a lieu d'en prévoir l'enlèvement prochain ». Ainsi, l'armée Dubail allait perdre son unique division de cavalerie, élément de force très appréciable, alors que la situation restait encore incertaine. Néanmoins, le général ne voyait dans les prélèvements qu'il avait subis, dans ceux qu'il subirait encore, aucun motif de désespérer. C'est même à cette même date du 7 septembre qu'il envoyait au général de Castelnau un officier chargé d'insister pour que la 2 e armée n'abandonnât pas Nancy (1).

Dans la journée du 7, le 1 4 e corps progressait légèrement. Nous maintenions nos positions de Rossberg (région du Bonhomme) (2). Sur plusieurs points du front,

(1) V. supra^ p. 177.

'(2) D'après le capitaine Rimbault, op cit., p. 102, le 8 e corps borde la Mortagne, en face de Magnières et Saint-Pierremont, tenus par l'en jicmi. La gauche du i3 e corps est au sud de Xafféviîlers (et non Xainviîlers, comme écrit M. Rimbault).

des indices concordants révélaient un affaiblissement de l'ennemi. En effet, le chef d'état-major du Kaiser, général von Moltke, avait envoyé, le 6, à la VII e armée, un ordre prescrivant la mise en route du XV e corps et du commandant de l'armée, von Heeringen. Ils devaient ^tre transportés vers Trêves dès le 7, afin d'aller, par Maubeuge, renforcer la droite allemande, alors fortement engagée vers la Marne. Le XV e corps était relevé par des formations de complément. Le reste de la VII e armé« était rattaché à la VI e .

Les indices relevés au sujet de l'affaiblissement des Allemands amenaient le général Dubail à prescrire la reprise de l'offensive (8 septembre). v Pourtant, sur la presque totalité du front, aucun changement marqué ne survenait dans nos emplacements. Dans les Vosges, au Rossberg, nous avions à supporter un bombardement d'une extrême intensité. Le général Bataille était tué, ainsi que plusieurs officiers autour de lui, mais nous conservions néanmoins le massif du Bonhomme. Au sud, dans le secteur de la Schlucht, le résultat était le même. Dès le 5 septembre, le général Putz avait prescrit au groupement des Vosges de ne plus céder de terrain.' Son ordre était exécuté.

Le 9 septembre, le général Dubail voyait encore affaiblir son armée. Du grand quartier général il recevait l'ordre suivant : « La partie décisive se joue à l'extrême gauche. Il serait absolument nécessaire de transporter encore un corps d'armée, 8 e ou i3 e , dans la région de Paris. Désignez-en un et tenez le prêt ». En même temps, il apprenait, par un document trouvé sur l'ennemi, qu'un

mouvement important se développait au sud-ouest de Metz; les V e , XIV e corps et III e corps bavarois marchaient sur Commercy, dans l'intention évidente de couper les armées de l'Est du reste de nos forces (i).

D'autre part, le général Dubail était, paraît-il, dans une complète ignorance des événements à l'ouest de la Meuse. Quoi qu'il en soit, il désignait le i3 e corps pour quitter la i w armée. Ordre était donné de l'embarquer à dater du ii, dans la région d'Epinal, pour être transporté au nord de Paris.

Entre temps, l'ordre général de l'armée pour le 9 septembre avait prescrit au 8 e corps d'enlever, par une attaque de nuit, Magnières et Saint-Pierremont; au i3 e corps de prendre le bois de la Horne, au nord-est de Xaffévillers; au corps provisoire de se rendre maître de Sainte- Barbe,

L'attaque du 8 e corps, mal conduite et sans aucune préparation, semble-t-il, échoua. Le 95 e , qui attaquait Saint- Pierremont, reçut dos projectiles du régiment en seconde ligne. Nos troupes durent réintégrer leurs positions dans la soirée du 9 (1).

Quant à l'offensive du i3 e corps et du corps provisoire, elle réussit.

Dans les Vosges, nous n'avions reculé nulle part le 9 septembre et quelques progrès avaient même été réalisés. Vers Thann, nous conservions nos positions, sauf Vieux-Thann, évacué le 9, et nous gagnions du terrain dans la vallée de Masse vaux.

Le 10, le général Dubail recevait du grand quartier général des félicitations à peu près conçues dans les

^ (1) Hanotaux, VI, p. i5o.

(2) Capitaine Rimbauît, p. 107.

La grande guerre, IV. ' 15

mêmes termes que celles adressées le même jour à la 2* armée et, comme ces dernières, amplement méritées (i).

Pour combler la brèche qu'allait ouvrir le départ du i3* corps, la* 71 e division de réserve fut portée en première ligne. De plus, le groupement Sud de Belfort fut dissous. La ilf brigade de dragons resta seule à la disposition du gouverneur de cette place. La 66* division de réserve fut rattachée à la i M armée et portée dans la région Le Thillot, Saint-Maurice, de façon à rendre disponible toute la !\ i e division, dont les derniers éléments furent poussés sur le front. Ce mouvement s'opéra du 9 au 11 septembre.

Le matin du 11, les renseignements recueillis confirmant la retraite d'une partie des troupes et de l'artillerie, le général Dubail prescrivait de continuer l'offensive. Dès 11 h. /»5, il faisait connaître que l'ennemi se repliait devant le groupement des Vosges et ordonnait d'attaquer sur tout le front. A i3 h. 10, Saint-Dié ayant été évacué, il prescrivait de lancer des détachements de poursuite partout où il serait possible. Le i4* corps progressait rapidement dans la combe de Nompatelize et rentrait à Saint- Dié. La 4i* division poussait de l'infanterie à Fouchifol et de la cavalerie à Laveline, dans la vallée de La Croixaux-Mines, où l'ennemi était arrivé les jours précédents

(1) a Depuis plus d'un mois, votre armée combat presque journellement, montrant des qualités remarquables d'endurance, de ténacité et de bravoure. Vous avez su, vous-même, insuffler à tous l'ardeur dont vous êtes animé; malgré les prélèvements importants qui ont été successivement opérés sur vos forces, vous avez su maintenir l'ennemi, et vos troupes ont compensé la diminution de vos effectifs par une activité toujours croissante.

« Je tiens à vous témoigner, à vous et à la i n armée, toute ma satisfaction pour le résultat obtenu » (Hanotaux, VI, p. i5i).

jusqu'au Chipai. Désormais, notre liaison avec le Rossberg et le Bonhomme v n'était plus menacée.

A gauche, le corps provisoire et la 71 e division de réserve atteignaient la Meurthe, comme avait fait la l\i* division. Le 8 e corps se bornait, dit-on, à pousser une compagnie sur Magnières et une autre sur Valois. Ces reconnaissances étaient aisément arrêtées (1).

Mais la i re armée, comme lai 2 e , était affaiblie de nouveau, à l'heure même où elle aurait pu mettre à profit la retraite de l'ennemi après cette longue série de combats.

Dans la matinée du 11, le général Dubail recevait l'avis suivant di grand . quartier général : « Il se peut que l'ennemi récupère des forces devant la 1™ armée pour les amener devant Nancy ou dans la Woëvre. Etudiez les moyens de récupérer des forces, de préférence un corps d'armée constitué, qui pourrait être amené en arrière de votre gauche comme réserve générale des i M et 2 e armées, à hauteur de Bayon. S'il en était besoin, toutes ces forces pourraient être transportées en Woëvre »,(2).

Des deux éventualités ainsi prévues, la première était peu vraisemblable, d'après la tournure prise par les événements, jusqu'au soir du 10, à l'est de Nancy. La seconde semblait fort probable. Le général Dubail désigna d'abord le i£ e corps, puis le 8 e , mieux placé, pour être dirigé dans la région de Bayon, Charmes. Le i4 e corps allait appuyer vers Rambervillers;la 71 e division de reserve et la £i e division se partageraient le front qu'il occupait antérieurement.

En attendant le départ du 8 e corps, le général Dubail prescrivait une offensive générale pour le 12 septembre :

(1) Cf. Hanotaux, VI, p. i52.

(2) Hanotaux, VI, p. i54.

le corps d'armée provisoire marcherait sur Raon-1'Etape, la 71 e division sur Baccarat et le 8 e corps sur Domptail et Azerailles. Ainsi la gauche de l'armée borderait la Meurthe, alors que la droite la débordait sensiblement* vers Ban-de-Sapt et Coinches.

Après tant dfe combats acharnés, où l'enjeu était presque toujours quelques centaines de mètres, la retraite subite des Allemands surprenait fort les troupes. Au 8 e corps, par exemple, on apprenait dans la journée le départ des Allemands, pendant la nuit, de Magnières et de SainUPierremont. Ils étaient en retraite précipitée vers le nord. Le 95 e prit aussitôt possession de ce dernier village, qui fut trouvé rempli d'équipements, d'armes, de débris de toute nature. Le régiment allait passer la nuit à Domptail, sans coup férir (1).

Les détachements de poursuite poussés jusque dans la région de Blâmont ne rencontraient plus l'ennemi. Mais, à l'est, il occupait encore Raon-sur-Plaine, le Donon, Senones, Ban-de-Sapt. Sur la Meurthe, comme sur la Mortagne et devant Nancy, les batailles de Lorraine se terminaient par un échec incontestable de l'ennemi. Nulle part, malgré de très lourdes pertes, il n'était parvenu à obtenir un succès durable et cette période des opérations aboutissait pour lui à un recul sur tout le front. Il revenait aux abords de notre ancienne frontière et, .dès lors, la situation ainsi établie était destinée à se stabiliser. Entre la Moselle et les Vosges, les positions occupées par les deux adversaires en mai 191 8 ne diffèrent pas essentiellement de celles qu'ils tenaient vers le i3 septembre 191/1.

Au 8° corps, le i3, les troupes recevaient, dans la ma-

(i) Capitaine Rimbault, p. 125.

tinée, Tordre suivant : « Le 8 e corps d'armée, victorieux, va continuer sa marche en avant et poursuivra l'ennemi jusqu'au delà de ses frontières ». Une demi-heure après, un contre-ordre survenait, au grand regret de tous : la poursuite était abandonnée à d'autre^ unités et le corps d'armée allait s'embarquer dans la région de Charmes, pour une destination inconnue (i).

La 71 e division et le corps d'armée provisoire Bordèrent la Meurthe d'Azerailles à Raon-1'Etape. La zone d'action de la i w armée était étendue jusqu'à la vallée de la Moselle, ainsi que nous l'avons vu, et sa composition entièrement modifiée. Désormais, elle comprendrait surtout des divisions de réserve et sa tâche serait limitée à la défense deg positions reconquises.

(1) Capitaine Rimbault, p. i36. L'embarquement du 96 e avait lieu le i5 à 5 heures (ibid., p. i4o).

Résultats généraux. — But de l'offensive allemande en Lorraine. — Répartition générale des Allemands. — Effectifs des VI e et VIP armées. — Les i n et 2 e armées. — Variations d'effectifs. — Notre supériorité numérique dans l'Est. — Les erreurs de notre concentration. — L'offensive préliminaire. — Nos doctrines.de guerre en 1914. — La proclamation du roi de Bavière. — Enseignements tactiques des batailles de Lorraine.

Comme dans les Ardennes et sur la Sambre, nos opérations avaient mal débuté en Lorraine. Après deux tentatives prématurées et inopportunes d'offensive en Alsace, aboutissant finalement à l'abandon de la majeure partie du terrain conquis, nous avions entrepris une autre série d'opérations de même nature en Lorraine, interrompues par le double échec de Sarrebourg et de Morhange. Il avait fallu effectuer une pénible retraite, mettant à une dure épreuve le moral de nos troupes, si haut au moment de la mobilisation.

A ces mouvements rétrogrades succéda une longue période d'offensive, alternant avec des échecs, avec des retraites partielles suivies de retours offensifs. Nos deux armées, et particulièrement la i re , y furent exposées à des attaques acharnées, répétées, incessantes. Elles* y firent preuve d'une énergie, d'une abnégation, d'une endurance qui ne sauraient trop être célébrées. Grâce à elles, la

droite de nos forces remplit entièrement sa mission, qui consistait à fixer sur notre front lorrain un maximum de troupes allemandes, tout en servant de pivot inébranlable au centre et à la gauche des armées alliées. Si ces dernières ont pu opérer le délicat rétablissement qui portera dans l'Histoire le nom de Victoire de la Marne, c'est grâce à la solidité inébranlable de leur aile de Lorraine.

Notons encore l'étroite solidarité qui se manifesta entre les i te et s e armées, bien qu'aucune ne fût subordonnée à l'autre. Peut-être aurait-il été plus avantageux encore de les grouper sous un même commandement, puisqu'elles opéraient sur le même théâtre d'opérations. Le général en chef était trop loin, son attention était trop retenue à l'ouest de la Meuse pour qu'il pût diriger efficacement nos armées de l'Est.

On a beaucoup discuté l'importance de l'offensive allemande en Lorraine, non sans que, parfois, des considérations de personnes soient intervenues pour tendre à l'exagérer. C'est ainsi que l'un des principaux historiens de la Grande Guerre a écrit de la « manœuvre de la Trouée de Charmes » que, « parfaitement conçue et magnifiquement exécutée », elle était « une des plus belles de l'histoire militaire ». « 11 y a dans cette combinaison de la stabilité et du mouvement, quelque chose qui sent son Marengo » (i).. Peut-être trouvera-t-on qu'il y a une singulière exagération dans ces louanges /Il suffît de rappeler que nos batailles de Lorraine n'eurent, par leurs résultats matériels et moraux, absolument rien d'une bataille décisive comme Marengo.

Dans une publication dont on s'accorde généralement

(i) Hanotaux, V, p. 42-44-

à constater l'importance (i), un officier d'étatanajor allemand, qui paraît inspiré par de hautes personnalités, a établi que la mission de l'aile gauche allemande (V e et VI e armées) « consistait principalement à retenir de grandes forces françaises sur les positions extrêmement puissantes de Nancy, Toul et Verdun, et dans les autres fortifications de la Meuse » (2). Tandis que nous serions ainsi fixés en Lorraine, la droite allemande aurait plus de facilités pour l'exécution de son grand mouvement enveloppant par la Belgique, déclenché dès le premier jour des hostilités.

L'importance relative des opérations de Lorraine et dans le Nord de la France résulte de ce qui précède. On peut aussi la déduire des effectifs et de la composition des armées chargées de ces deux missions. Le gros de la cavalerie allemande est affecté aux I™," II e ,' III e armées. De même pour la garde prussienne. Les F 8 et II e armées surtout sont très fortement constituées. Elles ne comptent pas moins de douze corps d'armée, tandis que les trois armées du centre en ont quatorze et les deux armées de gauche neuf seulement (3).

Notons encore que, dans notre plan de concentration primitif, les i rt et 2 e armées devaient faire face aux VI e et VII e , les 3 e , 4 e et 5 e aux V e et IV e , alors que les P, II e et IIP armées allemandes n'auraient devant elles que des unités de réserve ou de territoriale (4). Il fallut, dès le début des opérations, modifier la composition de nos

(1) Une version allemande de la Marne. Les batailles de la Marne (6-12 septembre 1914), par un officier d'état-major allemand, traduction Th.-C. Buyse, avec étude critique de J. Reinach, Van Œst et C*,

(a) Ibid., p. 90.

(3) Cf. La grande guerre sur le front occidental, II, p. 97."

(4) Cf. La grande guerre sur le front occidental, II, p. 100 et suiv.

armées et leur répartition, ce qui n'alla pas sans des inconvénients de toute nature. On admettra difficilement que ces faits irrécusables témoignent en faveur de notre prévoyance.

Nous allons voir que les effectifs de nos i w et 2 e armées varièrent beaucoup du 25 août au 12 septembre, ainsi, d'ailleurs, que ceux des VI* et VU* armées allemandes. Mais il est facile d'établir que les nôtres dépassèrent très sensiblement, à un moment donné, ceux de l'ennemi en Lorraine, alors que le centre et la gauche de nos armées étaient dans une regrettable infériorité numérique, même en tenant compte des forces britanniques, encore très restreintes. On se souvient du mot inoubliable de Guillaume II sur la <( méprisable petite armée anglaise ».

L'effectif maximum de notre i n armée atteignit i3 divisions, y compris les fractions appelées à constituer la 6* armée, mais sans la brigade coloniale, les régiments de réserve des corps d'armée et la 71* division (Epinal) (1). Quant à la 2 e armée, à un moment donné elle représenta un total de 12 divisions, sans la 73 e (Toul), sans la brigade coloniale et les régiments de réserve des corps d'armée {2). Le total général atteignit 25 et même 28 divisions; sans ces régiments de réserve, presque toujours utilisés à 4es opérations accessoires. Les VI e et VII e armées allemandes comptaient 9 corps d'armée, soit 18 divisions sans les formations d'ersatz et de landwehr. Nous avions donc une supériorité numérique marquée en Lorraine, et nous étions inférieurs en nombre à l'ouest de la Meuse, où

(1) 8*, i3 e , 21 e , i4 e corps, cinq groupes Bataille, huit groupes alpins de réserve, 44 e division, 4i e division; 58 e , 57 e divisions de réserve.

(a) 16 e , i5 e , 20 e , 9 e corps (une division), 74 e , 70 e , 64 e , 68 e , 59 e divisions de réserve.

se jouait la grosse partie. 11 est difficile d'admirer cette répartition.

On s'est efforcé, en présentant ces calculs sous une autre forme, d'en tirer des conclusions qui diffèrent entièrement des nôtres. Il y a lieu d'examiner de près les évaluations dont il s'agit.

Au début (i), la VI e armée comprenait outre trois divisions de cavalerie, cinq corps d'armée (II e , IIP corps bavarois, XXI* corps, 1 er corps bavarois, et I er corps de réserve bavarois), soit un effectif approché de 2i5.ooo hommes. Dès la fin d'août, les Allemands constituèrent de nouvelles formations, montrant ainsi qu'ils n'avaient pas oublié l'exemple du Gouvernement de la Défense nationale en 1870-1871. Deux compagnies d'ersatz furent créées dans chaque brigade. L'ensemble permit de former 17 brigades mixtes, groupées en 6 divisions. Trois furent identifiées sur le front lorrain (2). En -outre, un certain nombre de régiments de landwehr étaient en Lorraine dès le mois d'août (3). Dans les premiers jours de septembre, la VI e armée reçut la 33 e division de réserve venue de Metz et comprenant une brigade active; puis la 3a e division de réserve (10 septembre), qui opéra dans la Wocvre. En faisant état de toutes ces troupes de complément, de valeurs fort inégales \ on arrive à un effectif de

(1) Hanotaux, VI, p. i3o et suiv.

(2) Division de la Gardé, une division saxonne, une division bavaroise (Hanotaux).

(3) 6 e division, 4 e , 6 e , 7 e , 8 e , 10 e régiments de landwehr bavaroise; 25 e , 65 e , 28 e , 29 e , 68 e , 3o e régiments prussiens (Hanotaux). Le même auteur y ajoute ensuite les 43 e et 45 e brigades de landwehr et deux « « détachements ».

3oo.ooo hommes. Mais il convient d'ajouter que, ni les divisions d'ersatz, ni les régiments de landwehr endivisionnés ou non ne pouvaient, au début, être considérés comme des troupes de campagne. Ce chiffre de 3oo.ooo hommes paraît donc fort exagéré.

Quant à la VII e armée, au début eiky comprenait les XIV e , XV e corps, le XIV e corps et la 3o e division de réserve, destinée avec la 39 e division à former le XV e corps de réserve : au total, vers le 20 août, sept divisions que M. Hanotaux évalue à i^o.ooo hommes. En outre, des formations d'ersatz et de landwehr renforcèrent la VII e armée (1), ce qui porterait l'ensemble à 220.000 ou 23o.poo hommes, chiffre surjequel nous faisons également toutes nos réserves. D'ailleurs, dès le 6 septembre, ces forces furent très sensiblement réduites par le départ de deux corps d'armée mis à la disposition de la VI e armée, puis du XV e corps envoyé sur l'Aisne.

Si les effectifs allemands se modifièrent du 25 août au 12 septembre, ce fait est encore iplus vrai pour les nôtres. Une brigade légère de la 2 e division de cavalerie et toute la 10 e , le i5 e corps, la 18 e division (9 e corps) quittèrent la 2 e armée avant le 5 septembre. Le reste de la 2 e division de cavalerie se porta dans la Woëvre le 8 (2). M. Hanotaux évalue donc à 206.000 hommes environ l'effectif de la 2 e armée au 20 août, à 2^2.000 le 25, à 200.000 le 4 septembre et à 1 36. 000 le i3. Ces chiffres, qui ne tiennent aucun compte des pertes, pas plus d'ailleurs que ceux relatifs aux Allemands, semblent fort sujets à caution.

(i)i9 e division saxonne d'ersatz (?), une division bavaroise d'ersatz, douze régiments de landwehr badoise et wurtembcrgeoise (von Gacdo) (Hanotaux).

(2) M. Hanotaux en tient compte comme quittant la a 6 armée, alors qu'il énumère dans les renforts allemands la 32 e division do réserve opérant également dans la Woëvre (ibid, p. i32-i36).

La seule évaluation présentant quelques chances d'exactitude est celle du nombre des divisions d'infanterie, la véritable unité tactique comme on a pu le constater au cours de cette guerre, où les armées et les corps d'armée ont subi des modifications incessantes dans les deux camps.

A la i M armée, la 8 e division de cavalerie, le 21 e corps, la 6 e division de cavalerie, le i3 € corps, le 8 e corps furent transportés sur d'autres théâtres d'opérations du 3o août au i4 septembre. M. Hanotaux (1) évalue doïic à 320.000 hommes environ ensemble des armées Dubail et Pau vers le 20 août; à 290.000 vers le 25; à 1 65. 000 à la fin de la bataille de la Mortagne et de la Meurthe.

Tous ces calculs, dont les bases sont très fragiles, comme on a pu le constater, permettent d'aboutir à une conclusion non moins aventurée, à savoir qu'au moment de la bataille de la Mortagne les armées allemandes de Lorraine représentent un effectif total de* 53o.ooo hommes et les armées françaises de 532. 000. A ces évaluations nous en opposerons d'autres, qui paraissent plus fondées. L'effectif maximum des 1™ et 2 e armées réunies représente 28 divisions (2) actives ou de réserve; celui des VI e et VII e armées allemandes est de 19 divisions actives ou de réserve, auxquelles s'ajoutèrent 12 divisions d'ersatz ou de landwebr.; ces dernières n'ayant d'analogues dans notre armée que les formations territoriales qui ne figurent pas dans le relevé de M. Hanotaux, il n'y a pas lieu de les faire entrer en compte pour l'ennemi. Même en comptant les cinq divisions d'ersatz, qui ne pouvaient être

(1) VI, p. i58.

(2) Y compris les deux brigades coloniales, les 71 e et 73 e divisions de réserve, mais sans les régiments de réserve des corps d'armée.

comparées aux divisions actives ou de réserve, le total des VP et VIP armées ne serait encore que de 24 divisions au plus.

Nous en concluons que nos forces de l'Est étaient numériquement supérieures à celles de l'ennemi. On n'est arrivé qu'en torturant les chiffres à les considérer comme à peu près égales (1), et cela dans le but, constamment visé, d'alléger les responsabilités encourues : « L'offen r sive des Allemands par la Belgique n'était pas, comme on l'a dit et comme on le répète encore, la seule opération à laquelle le haut commandement allemand eût consacré des forces importantes. Par conséquent, il eût été absurde, de la part du général Joffre, de n'avoir en vue que cette offensive et de diminuer sa force de l'Est » (2).

Ce qui fut « absurde » de la part de notre grand quartier général, pour employer l'expression même de M. Hanotaux, c'est de ne tenir aucun compte de l'invasion de la Belgique, commencée dès le 4 août et prévue depuis des années, dans la concentration qui s'opéra les jours suivants; c'est d'avoir obstinément fermé les yeux à cette menace évidente, en ajournant jusqu'à la dernière extrémité les mesures indispensables pour y parer. Dans les conditions, où se trouvait la France vers le milieu d'août 1914, en face d'une attaque menaçante qui pouvait compromettre sa vie nationale, il était déraisonnable de maintenir dans l'Est des effectifs dépassant le strict nécessaire pour la défensive pure et simple; il l'était encore plus d'entreprendre des mouvements offensifs en Alsace et en Lorraine, sans chances sérieuses de succès, alors que nos troupes demeuraient en très grande infériorité numérique

(1) Hanotaux, VI, p. i38.

{2) Hanotaux, ibid. Cf. VI, p. 162-168.

à l'ouest de la Meuse. On l'a écrit récemment, et nous y souscrivons volontiers : « Après la magnifique résipis : cence de la Marne, on peut, sans inconvénient, avancer que jamais on ne se trompa aussi complètement. L'erreur fut absolue et, ce qui stupéfie, volontaire, car jamais attaque ne fut plus prévue, plus annoncée, plus prophétisée que celle qui se produisit en août icjiA; les stratèges de la vieille école, non seulement l'avaient prédite depuis quarante ans, mais nous avaient donné les moyens d'y parer; on bafoua leurs idées et on abolit leur œuvre... » (1).

Comment, en présence de ces faits, a-t-on pu écrire : l'échec allemand « sur le front de France... est dû aux précautions prises ...pour accumuler dans l'Est des forces égales aux forces allemandes. Il est dû surtout à l'idée très juste et très profonde que notre haut commandement s'est faite, dès le début, de l'importance de la manœuvre dans l'Est. Sauver l'Est, c'était sauver l'armée, c'était sauver la France! » (2).

Est-il besoin d'ajouter qu'il y a là une singulière déformation des événements? Non, H n'est pas exact que « sauver l'Est, c'était sauver la France », attendu que si notre gauche avait été mise en déroute sur la Marne, rien n'eût pu empêcher l'enveloppement de cette aile, c'est-à-dire un véritable désastre, suivi de l'entrée des Allemands dans Paris.

(1) F. Engerand, Le drame de Charleroi, Correspondant du 10 avril 191 8, p. 219. Dès 1890, un officier belge, le major Girard, prévoyait la violation par les Allemands de la neutralité belge {La Belgique et la guerre prochaine, la Lecture, tome XI, p. 323, 438 et suiv.).

(2) Hanotaux, VI, p. 168.

RÉFLEXIONS SUR LES BATAILLES DE LORRAINE ?3g

M. Hanotaux écrit encore (i) : « Ne résulte-t-il pas tout naturellement de ces données incontestables que le haut commandement français suivait les lois de la sagesse et du bon sens quand il opposait dans l'Est, aux forces considérables de l'ennemi, les forces nécessaires pour s'en prendre à lui, lui sauter à la gorge, le battre et ultérieurement le refouler au cas où le territoire français serait envahi »? C'est le leit-motiv de cette partie de Y Histoire illustrée de la Guerre de 191U; il y revient constamment, sans en être plus exact. Accumuler des forces dans l'Est fevenait nécessairement à réduire d'autant celles à l'ouest de la Meuse. Or, quel était le plus important de sauvegarder nos départements lorrains ou ceux situés entre Paris et la frontière belge? Il ne peut y avoir de doute à cet égard, si l'on tient compte des ressources de tout genre que renfermaient le Nord, le Pas-de-Calais, la Somme, l'Aisne et l'Oise. Nous avons pu le constater à nos dépens depuis août 1914.

Au sujet de l'offensive préliminaire, sur tout le front, telle que nous la mîmes en pratique, l'unanimité n'était pas faite avant la guerre. M. Hanotaux reproduit même (2) des passages d'une étude rédigée au printemps de 1914 par le général de Castelnau et-concluant à une défensive stratégique « sur la rive gauche de la Mortagne, les hauteurs de Saffais-Belchamp et le Grand-Couronné de Nancy ». Néanmoins, le principe de l'offensive stratégique, du « coup de poing » préliminaire, gagnait constamment des adeptes, surtout parmi les jeunes cadres. Nous avons résumé ailleurs les idées du général de Grandmaison dans des conférences célèbres (3). Elles

(1) VI, p. 172 et stiiv.

(2) Ibid.

(3) La grande guerre sur le jront occidental, I, p. 274-378.

24o LA GRANDE GUERRE SUR LE FRONT OCCIDENTAL

imprégnaient jusqu'à des règlements (i). I>ans ses Principes de la guerre, conférences faites en 1900 à VEcole de guerre (2), le général Foch écrivait : « Le mouvement est la loi de la stratégie.... Mais, ce choc, on pourra l'attendre? Evidemment non. Car, si on ne le cherche pas, il pourra bien ne pas se présenter ou se présenter dans de mauvaises conditions... Il faut aller le chercher... ». Peut-être y avait-il là une doctrine trop rigide. L'expérience que nous subissons depuis quatre ans n'est guère en faveur de l'offensive quand même, de l'offensive contre des forces très. supérieures, à .moins qu'il n'y ait complet défaut d'équilibre entre les quantités morales en présence.

On concluait néanmoins « à une offensive entre Metz et le Donon » (3). On ne tenait aucun compte de l'avis prophétique du lieutenant-colonel Grouard : « Une contreoffensive entre Metz et les Vosges, non seulement n'aurait aucune chance de succès, mais serait des plus dangereuses » (4). Le général Foch écrivait : « Il nous faut aller à Berlin en passant par Mayence », c'est-à-dire en rééditant le plan mort-né de Napoléon III en 1870. On développait même le projet d'opérations suivant, dont la naïveté n'a pas besoin d'être soulignée : « Percer l'ennemi entre ses deux camps retranchés de Metz et de Strasbourg », après avoir réuni « toute la masse disponible des troupes actives, de réserve et même de territoriale » dans la région de Neuf chat eau. L'auteur eût d'ailleurs préféré la combinaison suivante : disposer nos masses

(1) Ibid, p. 279-283.

(2) 3 e Edition, 191 1, cité par Hanotaux, VI, p. 180.

(3) Général Leblond, cité par Hanotaux, VI, p. 180.

(4) France et Allemagne. La guerre éventuelle, 5 e édition, 1913, cité par F. Engerand, Correspondant du 10 avril 1918, p. 223.

derrière la ligne Verdun, Toul, leur centre de gravité dans la région Vitry-le-François, Revigny, Bar-le-Duc, Saint- Dizier. La masse priilcipak serait flanquée au nord par une armée dans la région Reims, Rethel, Vouziers; au sud par une autre armée, vers Neufchâteau, Mirecourt. En outre, un détachement opérerait dans les Vosges et un corps d'armée à l'extrême droite.

Dès qu'on serait suffisamment renseigné sur la marche de l'ennemi, l'armée de Reims se porterait à sa rencontre dans là région Sedan, Montmédy; l'armée de Neufchâteau jouerait le même rôle vis-à-vis du groupement débouchant par Avricourt. La masse principale livrerait bataille sur les Hauts-de-Meuse et le Grand-Couronné (i). L'auteur de ces plans ingénieux oubliait un détail parmi beaucoup d'autres : l'invasion probable des Allemands par la Belgique.

On a reproché à la défensive stratégique, de laisser d'importantes fractions du territoire à la merci de l'ennemi {2). Est-il bien opportun d'insister sur un argument de ce genre, alors que l'offensive stratégique du milieu d'août 191 1\ a conduit finalement les Allemands à Luzarches et qu'ils sont encore à Noyon (mai 191 8)?

M. Hanotaux résume comme il suit les motifs de notre action en août 191 4 : « Utilisation de l'heureuse avance que les travaux du grand état-major assurent à notre concentration; nécessité d'opposer des forces considérables au plan d'invasion des Allemands en Lorraine annexée; nécessité dp protéger, non seulement le territoire national, mais l'aile droite de l'armée contre l'attaque

(1) Capitaine Sorb (Ch. Cormier), La doctrine de la Défense nationale, cité par Hanotaux, VI, p. 180-182.

(2) Hanotaux, VI, p. 180.

La grande gn rre, IV. 10

brusquée des Allemands sur Nancy et sur la Trouée de Charmes; succès rapide à exploiter en cas de victoire; possibilité de revenir sur une première défaite, à supposer qu'elle se produise; impulsion, élan, mouvement, audace, pleine et libre expansion du tempérament national et de la volonté nerveuse de la jeune armée; telles sont les raisons qui ont décidé le haut commandement français à prendre l'initiative dans l'Est et à y porter, dès le début de la guerre, des forces considérables.... L'ennemi Ta réconnu lui-même : ce sont les échecs dans l'Est qui ont fait échouer le grand plan allemand » (i).

Ces arguments sont-ils de nature à justifier notre premier dispositf de concentration et même celui qui lui fut substitué en cours d'exécution, ainsi que notre offensive préliminaire sur tout le front entre le Rhin et l'Escaut? Nous ne le croyons pas. Pouf nous, il y eut erreur grave dès le début. Notre grand quartier général, mal renseigné, évalua trop bas les forces de l'ennemi; il ne sut pas apprécier l'importance du mouvement par la Belgique. Il opéra une série d'offensives échelonnées du Rhin à la Sambre, dans des conditions telles qu'elles ne pouvaient aboutir à rien. Et pourtant le lieutenant-colonel Grouard l'avait démontré : « L'offensive initiale ne peut nous conduire qu'à la défaite » (2). Où puiser, dans tout cela, des motifs d'adihirer la « perspicacité » et la « sagesse » du grand quartier général (3)? Nous en restons personnellement convaincu, avec M. Engerand : « Cette offensive de Lorraine fut assurément une des plus lourdes fautes de cette guerre » (4).

(1) Hanotaux, VI, p. 182.

(2) Op. cit. t cité par F. Engerand, p. 222.

(3) Hanotaux, VI, p. 168, 172.

(4) F. Engerand, loc. cit., p. 2^3.

Si les échecs des Allemands en Lorraine n'eurent pas toute l'importance qu'on leur a prêté parfois, ils n'en furent pas moins réels. Il faut se rendre compte, en effet, des illusions vaniteuses, de la mégalomanie outrancière qui hantaient les Allemands après nos premiers échecs en Lorraine, dans les Ardennes, sur la Sambre. Ils voyaient déjà la guerre terminée par l'écrasement de la France et de la Grande-Bretagne, le colosse russe accablé en quelques jours. Leur Kaiser ne s'était-il pas écrié, du haut de son balcon, à Berlin, le jour même de l'ouverture des hostilités : « Vous serez de retour, vainqueurs, dans vos foyers, avant que les arbres ne soient dépouillés -de leurs feuilles! » (i). Leur ambition, leur âpreté au pillage sous touteâ ses fortaies n'avaient plus de limites. * Un ensemble d'insuccès et d'échecs, survenus du 6 au 12 septembre, montra qu'ils avaient trop présumé de leurs forces. Ils ne pouvaient qu'en être profondément déçus. C'est sans doute pour amortir la dureté de ce coup que le roi de Bavière lançait, le 11 septembre, à sa petite armée, une proclamation qui vaut d'être reproduite par son emphase ridicule et mensongère :

« Mes chers Bavarois I

« Plein d'orgueil et de joie de la conduite héroïque de nos troupes, je me suis hâté d'accourir sur le théâtre

(1) D'après les Mémoires de James W. Gérard, Revue hebdomadaire, 11 mai 1918, p. 147.

de la guerre pour exprimer à tous ceux qui appartiennent à mon armée... une pleine et entière reconnaissance.

<( Soldats! vos actes méritent d'être placés à coté des plus hauts faits de l'Histoire de nos ancêtres et vous assurent dans l'avenir une gloire immense.

« Beaucoup de succès et de grands succès sont déjà obtenus, mais il faudra encore livrer de durs combats jusque ce que nos ennemis, qui nous ont criminellement attaqués, soient abattus. J'ai la (ferme confiance que, tous, vous persévérerez dans votre inébranlable fidélité et bravoure jusqu'à la fin glorieuse de la guerre.

« Soldats I mes meilleurs vœux vous accompagnent. Que le Dieu tout-puissant' daigne attacher pour toujours la victoire à nos drapeaux. C'est ma fervente prière quotidienne au milieu de ces grands . événements -pour nous si durs!

« Donné en Lorraine, le n septembre 1914.

« Louis » (1).

Certes, le vassal couronné qui écrivait ces lignes en septembre 191 4 ne se doutait guère que, quatre ans après, le front de ses troupes en Lorraine serait, à très peu près, identique à celui qu'elles occupaient alors. Si les Allemands n'étaient intoxiqués, au delà de toute imagination, par l'orgueil, par l'avidité d'un peuple.de proie qui se croit, comme naguère l'Autriche (2), appelé à régir le monde, ils s'apercevraient que tant de sacrifices les laissent sur notre front (mai 1918) dans une situation inférieure à celle qu'ils occupaient en septembre 1914.

(1) Hanotaux, VI, p. i56.

(2) Tout le monde connaît la devise qui se traduit par A. E. I. 0. U.

En ce qui concerne la tactique, les batailles de Lorraine ne faisaient que confirmer lés résultats des opérations précédentes. Malgré leur répugnance innée, nos troupes étaient amenées à se rendre compte de l'importance des fortifications passagères : « A force de prôner l'offensive, de répéter que, seul, le mouvement en avant çst décisif et irrésistible, on ne songeait pas assez qu'il est utile, par moment, de s'accrocher au sol et de remuer la terre pour augmenter sa capacité de défense. Et cela est surtout vrai pour les petites unités... (i).

L'artillerie lourde allemande, les avions continuaient d'exercer une action déprimante sur nos troupes : « C'est toujours leur maudite artillerie lourde qui démoralise. Ils nous atteignent à dix kilomètres. Pour nous, même avec les i55 que nous possédons, il faut nous avancer jusqu'à six kilomètres d'eux. Et ces odieux aéroplanes allemands sont toute la journée à planer pour nous repérer! » (2).

Entre les différentes armes, chez nous, la liaison se montrait trop souvent imparfaite, au point que lés obus de l'artillerie, par exemple, atteignaient l'infanterie et arrêtaient ses progrès. Dans le bois de Bareth, le 6 e bataillon de chasseurs était ainsi couvert de projectiles par des pièces de 75 et obligé de se replier par suite de ses pertes. On en arrivait à redouter nos canons plus que l'artillerie lourde adverse (3).

Il . convient d'ajouter qu'avec leur souplesse d'esprit

(1) Carnet de route d'un Officier d'alpins, I, p. 46.

(2) La Victoire de Lorraine, p. 43.

(3) Carnet de route d'un Officier d'alpins, I, p. 48.

habituelle, nos troupes s'adaptèrent rapidement aux circonstances, si imprévues qu'elles fussent pour elles. Les tranchées qu'elles creusèrent ne le cédèrent nullement à celles des Allemands. Quant à leur tactique, elle se modifia de même. On utilisa davantage le terrain, on dissimula mieux ses mouvements, on prit des formations plus diluées et moins rigides. Malheureusement, les premiers engagements du mois d'août avaient causé aux i n et 2 a armées de lourdes pertes, surtout en cadres (i), et ces derniers devaient être difficilement remplacés. Un vieil* adage l'assure, « ce sont toujours les mêmes qui se font tuer ». Trop de nos meilleurs officiers étaient restés sur les champs de bataille entre le Rhin et la Moselle. Comment suppléer à leur expérience, à leur entrain, à leur bravoure communicative?

En ce qui concerne la stratégie,, les événements qui nous occupent ne marquent aucun progrès. Au contraire, les deux partis en reviennent à une sorte de stratégie linéaire, d'où l'idée de manœuvre paraît absente. Des Vosges à la Moselle, les deux fronts sont à peu près continus. Il n'y a nulle part de masse formée dans une intention déterminée. C'est une régression à. la guerre de lignes, telle qu'on la pratiquait au xvn* siècle, mais avec des effectifs et des moyens matériels infiniment plus considérables. Il ne paraît pas douteux qu'il y aurait mieux à faire qu'une série de batailles à fronts parallèles, telles qu'on a pu en livrer dès les temps lointains où les premières guerres ensanglantèrent le sol de l'Asie.

(i) V. supra, p. 2i5, les pertes de la 74 e division du 24 août au septembre.

Première modification ministérielle. — Faiblesse du Gouvernement. — Inexactitude des communiqués. — Joie des Allemands. — Notre confiance dans Jes Russes. — Démission du Ministère. — Le nouveau Cabinet Viviani. — Bulletin français du 28 août. — La victoire d'Hindentyurg à Tannenberg. — Le combat naval d'Heligoland. — Inquiétudes croissantes. — Le transfert du Gouvernement à Bordeaux. — Victoires des Russes en Galicie. — La déclaration de Londres. — La situation au 5 septembre.

Nous avons dit (1) dans quelle atmosphère de confiance et de calme s'étaient déroulées la mobilisation et la concentration. Pourtant notre organisation politique n'était pas telle qu'elle garantît une heureuse direction de la guerre : « Le Gouvernement manque d'autorité. Le Président de la République, depuis la fâcheuse expérience du 16 mai, a renoncé en fait à user des droits que lui réserve la Constitution. Les ministres, les directeurs des grands services publics ont pris peu à peu l'habitude de capituler devant les exigences égoïstes du Parlement et surtout •des parlementaires. « C'est la princesse qui paie », suivant un mot qui a fait fortune, mais qui n'a pas sauvé celle de la France. Un certain laisser-aller général a

(i)'La grande gmrre sur le front occidental, II, p. 17, 99 et suiv.

envahi les mœurs politiques. C'est ce qu'on appelle « la République des camarades »* le régime des « bons garçons », mais les bons garçons ne sont pas forcément, ni même aisément, de bons citoyens. Les hommes d'Etat, qui savent à quoi s'en tenir et qui entrevoient l'abîme, n'osent parler... » (i).

Bien que, jusqu'alors, l'accord se fût manifesté complet entre le Parlement et le Gouvernement, celui-ci subissait, dès le 2 août, une première modification. Le ministre de la Marine, M. Gauthier, démissionnait, soit pour raisons de santé, comme on Ta dit, soit parce qu'il se sentait inférieur à sa tâche, ce qui paraît plus probable. Il était remplacé par un ancien gouverneur de Madagascar, M. Augagneur, que ses allures et son passé ne semblaient nullement appeler à ce poste. Lui-même avait pour successeur M. Sarraut au ministère de l'Instruction publique. Enfin, M. Doumergue prenait le portefeuille des Affaires étrangères, jusqu'alors détenu par le président du Conseil, M. Viviani.

Ce remaniement était insuffisant, car il ne modifiait en rien la composition générale du Cabinet, ni son orientation politique. On avait très justement songé à une entière reconstitution. Le Cabinet futur devait comprendre MM. Briand, Clemenceau, Delcassé, mais cette combinaison échoua par suite de l'opposition de M. Malvy, qui mit en mouvement, dit-on, les dirigeants du parti radical-socialiste (2). Le ministère Viviani avait été constitué après les élections de 191a, sous des impressions

(1) Journal des Débats du 18 mai 19 18, extrait de La France de la guerre, tome I, par A. Albert-Petit.

(2) Jean Bernard, Histoire générale et anecdotique de la guerre de Î9U, I, p. 435.

tout autres que celles qui nous agitaient en août. Il comprenait une majorité, sinon hostile au service de trois ans\ du moins fort tiëde à cet égard. Issu d'une Chambre élue au scrutin d'arrondissement, d'après le système majoritaire pur et simple; sous la pression d'une administration sans scrupule, il ne représentait pas plus qu'elle le pays véritable. La plupart de ses membres n'étaient que des politiciens vieillis dans des intrigues de couloirs, dans une basse politique électorale. Il leur était impossible d'oublier les intérêts de partis, d'essence si fugitive, pour ne songer qu'à la France, qui seule demeure. L'insuffisance de la plupart n'allait pas tarder à s'affirmer, quand la gravité croissante des événements fit voir à tous la nécessité d'une direction intelligente, énergique et persévérante dans ses desseins.

Soit qu'il fût lui-même mal renseigné' par le grand quartier général, soit qu'il s'efforçât de cacher des vérités désagréables, le Gouvernement adressait à la presse des communiqués sensiblement inexacts. Celui du 2 4 août (i5 heures) porte ce qui suit : « En Haute-Alsace, sur les Vosges et la Meurthe, l'ensemble des troupes est placé sous le commandement du général Pau », renseignement absolument faux. Non seulement les pouvoirs du général ne s'étendaient pas au delà de l'armée d'Alsace, mais cette armée elle-même allait être supprimée le 26 août et son chef laissé dans l'inaction, malgré son entrain et sa popularité auprès du soldat.

Le communiqué continuait ainsi : « Une armée partant de là Woëvre septentrionale et se portant sur Neufchâteau (Belgique) attaque les forces allemandes qui ont défilé dans le Grand-Duché de Luxembourg et sur la rive droite de la Semoy, se portant vers l'ouest.

« Une autre armée, partie de la région de Sedan, tra-

25o LA GRANDE GUERRE SUR LE FRONT OCCIDENTAL

versant l'Ardenne, attaque les corps allemands en marche entre la Lesse et la Meuse.

« Une troisième armée, de la région de Ghimay, s'est portée à l'attaque de la droite allemande entre Sambre et Meuse. Elle est appuyée par l'armée anglaise partie de la région de Mons.

<( Le mouvement des Allemands, qui avaient cherché à déborder notre aile gauche, a été suivi pas à pas, et leur droite se trouve donc attaquée maintenant pat notre armée d'aile gauche, en liaison avec l'armée anglaise — A notre extrême, gauche, un groupement a été constitué dans le Nord, pour parer à tout événement de ce côté... ».

Est-il nécessaire de faire remarquer que la vérité différait grandement de ce tableau? A la date du 2^ août, l'offensive de nos 3 e , 4 e et 5 e armées, Celle des forces britanniques avaient complètement échoué et nos troupes étaient en retraite sur tout l'immense front qui va du sud de Longwy à Mons. Dès le soir (23 heures) un nouveau communiqué reconnaissait l'échec de la 5 e armée et de la /; e , sans mentionner la 3 e , et en colorant de la façon la plus fantaisiste cette double défaite (i). '

D'ailleurs, parmi ceux qui suivaient attentivement les faits, ces pauvres habiletés ne trompaient personne. « Ça ne va pas bien... », écrivait le 24 août un téhioin (2). Les Allemands embouchaient la trompette triomphale, tout en reconnaissant la pression inattendue des Russes :

(1) Cf. La grande guerre sur le front occidental, III, p. 357.

(2) Lettres inédites du général X..., commandant un secteur de la zone nord (camp retranché de Paris).

« Tandis que, sur le théâtre occidental de la guerre, la situation de l'armée allemande est, grâce à Dieu, si favorable qu'elle dépasse toutes les espérances, sur le théâtre oriental de la guerre, l'ennemi est entré sur le territoire allemand » (i).

Le 25 août, le Gouvernement continue d'appliquer son système de maladroite dissimulation : « Dans le Nord, les Allemands semblent reprendre l'offensive qui avait été arrêtée hier. Ils sont contenus par nos armées en liaison avec les troupes anglaises. L'armée belge, sortant d'Anvers par surprise, a refoulé les premiers éléments allemands et a dépassé Malines.

<( En Lorraine. — Après les contre-attaques de la journée d'hier, la droite de nos forces s'est repliée sur la Mortagne, qui prolonge exactement le cours de la Meurthe, de Luhéville à Nancy.

« En Alsace. — Nos troupes ont repoussé plusieurs contre-attaques allemandes dirigées sur Colmar.... Le théâtre d'opérations de l'Alsace devient d'ailleurs secondaire »;

A en croire ce singulier communiqué (2), l'offensive allemande dans le Nord était enrayée. Aucune mention ne concernait les 4 6 et 3* armées. Enfin, nous paraissions être en possession de Colmar, ce qui ne fut jamais.

Le bulletin du 25' août, 2k heures, est plus inexact encore. A l'en croire, les troupes franco-anglaises occupent « une ligne de front passant dans le voisinage de Givet. Elle§ ont gagné ce front en combattant et en tenant en respect leur adversaire, dont l'offensive a été nettement arrêtée... ».

(1) Communiqué allemand du a5 août.

(2) 25 Août, i5 heures.

<( A l'est de la Meuse. — Sur ce frbnt aussi, par ordre du général en chef, nos troupes ont regagné leurs emplacements de départ, en maîtrisant les débouchés de la grande forêt des Ardennes. Plus à droite, nous avons pris une vigoureuse offensive en faisant reculer l'ennemi. Mais le général Joffre a arrêté la poursuite, pour rétablir les lignes qu'il avait assignées, avant-hier, sur le front de bataille (sic). I>ans cette offensive, nos troupes ont montré un admirable entrain. Le 6 e corps a, notamment, fait subir à l'ennemi, du doté de Virton, dès pertes considérables.... »

Le moins qu'on puisse dire de ces prétendus renseignements, c'est qu'ils fardent singulièrement la vérité quand ils ne l'altèrent pas. La 4 e armée est très loin de « maîtriser les débouchés » de la forêt des s Ardennes. L'offensive de la 6 e armée est grossie outre mesure. Le 6 e corps n'a jamais paru à Virton.

Après avoir mentionné, en Lorraine, l'offensive combinée des i n et 2 e armées, le bulletin annonce l'abandon « momentané'» de l'Alsace. Il termine ainsi : « Dans le Nord. — Des partis de cavalerie qui s'étaient montrés, avant-hier, dans la région de Lille, Roubaix, Tourcoing ont apparu, hier, dans la région de Douai... ». Puis il s'efforce de pallier ces aveux en résumant l'ensemble de la situation (i).

Malgré tout, la masse de la population ne perdait pas confiance. Dans les Débats du 25 août, M. G. Blanchon affirmait qu'on pouvait avoir une foi entière dans l'étatmajor français, dont toutes les prévisions avaient été justifiées jusqu'à présent. Toutefois, il admettait que, peut-être, l'ennemi dévoilerait des effectifs supérieurs à

(i) Cf. La grande guerre sur le front occidental, III, p. 358.

ceux annoncés, avec, cette conséquence que nos moyens seraient insuffisants. Il n'en faudrait pas désespérer pour cela.

Ces réserves impliquaient les doutes les plus sérieux pour l'avenir. D'autre part, les progrès de nos alliés russes étaient pour nous rassurer pleinement. Dans le Figaro, M. Joseph Reinach écrivait, le 25 août : « La marée russe/., continue à monter, grossissant d'heure en heure des flots pressés de l'inépuisable Russie....

« Si longue encore que soit l'étape et qu'ils collent ou non l'oreille contre terre, les Berlinois entendent déjà rouler les canons russes... » (i).

En dépit de ces affirmations réconfortantes, une sourde inquiétude se répandait : « Notre excellent Gouvernement se révèle aussi nul que je le prévoyais. Il laisse le Matin publier impunément des choses dangereuses; il continue d'envoyer des communiqués ridicules..., nous donnant des détails que nous ne lui demandions pas et en cachant d'autres qu'il n'y a aucun intérêt à taire.... Depuis deux jours, beaucoup de fronts se révèlent soucieux... » (2).

Le bulletin français du 26 août, 23 heures, est plein de réticences :

« En Lorraine. — D'une façon générale, notre offensive progresse entre Nancy et les Vosges. Toutefois, notn/

(1) Les Commentaires de Polybe, I, p. 5o. Au sujet de nos illusions d'alors sur la force russe, lire Ch. Rivet, correspondant du Temps en Russie, Le dernier Ramanof, 77 édition, p. 3o5 et suiv.

(2) Lettres inédites du général X..., 25 août.

droite a dû légèrement se replier dans la région de Saint- Dié....

« Dans la Woëvre. — Aucun fait saillant dans la Woëvre, où les. forces opposées semblent se recueillir....

<( Dans le Nord. — Les lignes franco-anglaises ont été légèrement ramenées en arrière; la résistance continue. »

A cette même date du 26 août, la 5° armée et les forces britanniques étaient en pleine retraite. Les Allemands talonnaient leur gauche. Nous n'avions plus dans la Woëvre que des formations de réserve, incapables d'une offensive durable ou même d'une défensive isolée. Enfin, la i w armée perdait du terrain au pîed des Vosges.

La population civile se rendait si peu compte de la situation que M. Hanotaux pouvait écrire le 26 août (1) : (( La Belgique apparaît, dans la conception allemande, comme le véritable chemin de l'invasion de Paris. Le haut commandement a tout sacrifié au succès de cette puissante offensive : seize corps d'armée sur vingt-cinq, avec cinq divisions de la garde et trois divisions de cavalerie... opèrent cette formidable poussée; et je ne parle pas des sept corps d'armée et des trois divisions échelonnés en Lorraine et en Alsace. Ce serait donc toute l'armée allemande qui serait sur la frontière franco-belge, sauf les trois corps qui viennent d'être écrasés à Gumbinnen par les Russes et sauf les forces secondaires disséminées sur les côtes et à l'intérieur....

« Il semble bien qu'on ait eu, d'abord, de notre côté, quelque surprise à voir se réaliser, tellement à fond, un plan aussi rigoureu* (sic). Avions-nous les forces suffi-

(1) Revue hebdomadaire du ag août 1914, La semaine de Sombre et Meuse.

santés sur la Belgique? Avons-nous su nous en servir à temps?... »

Après avoir mentionné que, les 22 et 23 août, Charleroi avait été « pris et repris jusqu'à cinq ou six fois », détail qui paraît inexact, M. Hanotaux assurait que, si notre gauche était en retraite, notre droite avait « pris le dessus vers le Luxembourg » et notre centre s'était « maintenu très fortement sur Givet ».

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