CHAPITRE III LES DÉFENSES DE NANCY
Importance de Nancy. — Le Grand-Couronné. — La question des fortifications de Nancy. — Possibilité d'une attaque brusquée. — Premières études en vue d'y parer. — L'armement prévu. — Etat des travaux au n août. — Danger pour les Allemands d'une attaque en Lorraine.
Depuis la "perte de Strasbourg, de Mulhouse et de Metz, Nancy a pris une importance croissante. L'ancienne capitale de la Lorraine est la plus grande de nos villes de l'Est. Il faut aller jusqu'à Reims, Troyès, Dijon et Besançon pour trouver des centres à lui comparer. .Cette noble cité est d'ailleurs aussi remarquable par ses monuments, par l'art exquis dont ils témoignent, par les souvenirs qu'ils évoquent, que par l'activité intellectuelle, industrielle et commerciale de sa population. C'est, à tous égards, l'un des fleurons de notre couronne.
Elle s'élève dans une vasque magnifique creusée par la Meurthe entre des collines boisées, aux pentes roides (i). Ses vues sont à peu près limitées à la vallée; mais, dès qu'on a gravi les hauteurs qui l'environnent, on découvre • les panoramas les plus variés vers Metz, vers Lunéville et les Vosges, vers la Haute Moselle.
(i) Général Malleterre, De la Marne à VYser, p. 99 et suiv.
• Ces hauteurs, qui se prolongent sur les deux rives de la Meurthe et de la Moselle, appartiennent aux formations jurassiques. Elles se rattachent aux deux dernières des crêtes si nettement tracées, qui forment autour de Paris^une série de lignes naturelles de défense.. En s'y croisant, ces dos de terrain dessinent ce qu'on est convenu d'appeler le Grand-Couronné de Nancy. Les collines et les plateaux des environs, . d'altitudes sensiblement égales, forment, <m effet, une sorte de couronne; de plus, la pensée d'utiliser ces obstacles naturels à la défense de l'ancienne ville ducale a conduit à les désigner sous une appellation employée jadis dans la fortification (i).
Sur la carte au 8o.ooô e , le Grand-Couronné paraît- peu distinct,' en raison de nombreuses découpures. Mais, si Ton suit du Grand Mont d'Amance (4io mètres) le contour de ces hauteurs, on reconnaît assez aisément « une ligne .extrême, à peu près circulaire, que jalonnent des côtes isolées : Sainte^Geneviève, mont Toulon, mont Saint- Jean, promontoire de La Rochette, mont d'Amance, Painde-iSucre, hauteurs de Pulnoy » (2). De ces sommets, on commande la plaine ondulée où coule la Seilie et la forêt de Champenoux. Quand la transparence de l'air le permet, on aperçoit au loin les fumées et les clochers de Metz, la côte de Delme, les hauteurs de la forêt de Bezange et, par dessus les croupes qui bordent au nord la vallée du Sanon, la ligné bleuâtre des Vosges.
Quatre vallées secondaires, orientées de l'est à l'ouest, descendent vers «la Meurthe et la Moselle, coupant le Couronné en autant de secteurs. Celle de la Natagne sépare ^ les côtes Sainte-Geneviève, le mont Toulon et le mont *
(1) La Double couronne du Nord figure encore au nord de Paris.
(2) Général Malleterre, p. 101.
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Saint-Jean du plateau profondément découpé qui porte le bois du Chapitre. Au sud, la Mauchère forme fossé entre ce plateau et celui de Faulx; une troisième rivière, à peu près parallèle aux précédentes, l'Amezule, coule entre le bois de Faulx, le mont d'Amance et le plateau de Malzéville, qui domine directement Nancy au nord-est. Enfin, le ruisseau de la'Pissotte limite la branche sud du Couronné, qui s'abaisse vers les vallées du Sanon et de la Meurthe.
A l'ouest de cette dernière, entre 'elle et la Moselle, le large plateau de la forêt de Haye, prolongé au nord par les hauteurs de l'Avant-Garde et du bois Le Prêtre, relie Nancy à Toul. Il est lui-même encadré par les forts de Frouard^et de Pont-Saint-Vincent, qui battent les vallées de la Moselle et de la Meurthe, servant d'avancées à la place de Toul.
Le Grand-Couronné constitue la position principale d'un champ de bataille situé dans la zone où coulent la Moselle, la Meurthe, le Sanon et la Seille. Que l'attaque vienne du nord, de l'est ou du sud-est vers Nancy, elle se heurte à cet ensemble de défenses naturelles (i). Il allait jouer un rôle capital en 1914.
Nancy est depuis longtemps une ville ouverte. Le voisinage immédiat de la frontière allemande et l'importance de ce centre devaient naturellement conduire à la pensée d'en organiser la défense. On y songea aussitôt après la guerre de 1870, mais un double courant se mani-
(1) Général Mallcterre, p. 102.
ko LA GRANDE GUERRE SUR LE FRONT OCCIDENTAL
festa dans l'opinion. Si les uns jugeaient indispensable de fortifier la grande cité lorraine, les autres protestaient contre la multiplication des obstacles passifs sur notre frontière, jugeant que sa défense serait mieux assurée par des hommes que par une variante de la muraille de Chine. Le capitaine Gilbert (i) (G. G. de la Nouvelle Revue) discuta longuement cette question, avec l'originalité de vues qui lui était propre.^harles Malo, le critique militaire des Débats, M. Judet, de Y Eclair, suivirent ainsi que beaucoup d'autres (2).
Dès 1876, le général Félix Douay proposait la création autour de Nancy d'un camp retranché qui se relierait à celui de Toul. On refusait, trouvant les frais trop lourds.
En 1 880-1881 , de premières études furent faites sur le terrain, le général Farre étant ministre! Elles ne conduisirent à aucun résultat pratique. En 1886-1887, le général de Boisdenemetz prescrivit un travail d'ensemble, d'après lequel le général de Courcy (1 887-1 888) "fit amorcer quelques ouvrages défensifs, notamment des emplacements de batterie. Le général de Négrier demandait ensuite que Nancy, au lieu de Toul, devînt le ce Bel-fort de la Lorraine ». Il aurait voulu en faire une grande tête de pont, permettant dès le début une contre-offensive en pays annexé (3), pensée qui fut, comme on sait, réalisée en août 191 4. On en resta là, pendant des années, bien que, parfois, la question fut de nouveau agitée après des inter-. valles de silence.
Le i3 janvier 1906, le général Langloïs publiait, dan?
(1) M. Hanotaiix (VI, p. 1) mentionne « sept études mililnircs du capitaine Gilbert parues dans la Revue de Paris » dont nous n'avons nulle souvenance.
(2) A citer, notamment, Ch. Malo, La question de Nancy et la Défense nationale, conférence faite à Nancy le 18 mars i8o4.
(3) Hanotaux, VI, p. 2.
LES DÉFENSES DE NANCY kl
la Revue bleue, un article préparant l'opinion à l'abandon de Nancy. Les motifs invoqués étaient notre retard éventuel sur la mobilisation et la concentration allemandes. Toute tentative pour couvrir la capitale lorraine serait nécessairement vaine. La conclusion du célèbre artilleuiv était nette : « Nancy ne doit pas peser une once dans les décisions du généralissime.... L'occupation de Nancy par Fennemi n'a aucune importance » (i).
Par contre, Nancy envoyait à la Chambre un député, M. Louis Marin, élu sur ce programme : la ville et ses environs à l'abri d'une attaque par surprise. Le commandant Ernest Picard, chef de la Section historique, faisait paraître, en 1909, une brochure, Nancy et Lorraine, où il réclamait, non un camp retranché, mais des travaux de campagne destinés à protéger la ville d'un coup de main , « pendant huit jours » (2).
La situation de Nancy pouvait à bon droit passer pour inquiétante en cas de mobilisation. Bien que la 11 e division, tout entière, tînt garnison dans cette ville ou aux environs, vers 191 1, pendant la période d'hiver, c'est-àdire du i or octobre au i er mars, l'effectif disponible en infanterie ne dépassait guère 4.000 hommes le premier jour, les compagnies actives ne pouvant mobiliser plus de 80 hommes. L'autre division du 20 e corps était à Toul, c'est-à-dîre à une étape.
Or, pour les Allemands, Nancy devait être une proie tentante. Le fort de Frouard ne pouvant résister à un bombardement violent, s'ils passaient la Meurthe à Nancy, ils pénétraient librement sur le plateau de Haye et la défense de Toul en devenait bien précaire, car il fallait plusieurs jours pour" mettre ses forts en état de défense.^
(1) Hanotaux, VI, p. i. #
(2) Hanotaux, VI, p. 2.
Il y a des raisons sérieusas de croire qu'à ce moment, c'est-à-dire avant le vote de la loi de trois ans, la possibilité d'une attaque brusquée sur Nancy n'était nullement exclue pour les Allemands, surtout pendant la saison d'hiver. De la comparaison entre les effectifs stationnés dans le voisinage, de chaque côté de la frontière, nous arrivions à cette conclusion que, l'ordre d'alerte étant donné dans la soirée aux troupes de Metz et des garnisons voisines, notre territoire pourrait être envahi le matin suivant entre 6 h. 3o et 7 heures, à Pagny, Cheminot, Raucourt, Moncel, Moyenvic, par environ trois divisions d'infanterie et cinq brigades de cavalerie. Dans l'après-midi, une quatrième division pourrait passer la frontière à Blâmont; deux autres seraient débarquées à Verny et à Bénestroff.
Aux initiés, cette situation paraissait^très inquiétante à bon droit. Ils en déduisaient la nécessité d'organiser la défense de Nancy, ou, tout au moins, de la préparer en détail dès le temps de paix. A la fin de 191 2, ordre était donné d'étudier l'organisation défensive du front forêt de Faulx, Amance, face au nord, pour l'effectif d'une brigade mixte. Puis ce premier projet, très insuffisant, était modifié. Il faudrait désormais prévoir la création d'une vaste tête de pont d'armée à l'est de la Meurthe, en la jalonnant par Custines, Amance, Velainc^sous-Amance, Buissoncourt, le Rambêtant. On étudierait, en outre, l'organisation ultérieure du front Sainte-Geneviève, Serrières, Jeandelaincourt, Leyr, où se ferait la jonction avec la ligne Amance, Le Rambêtant.
On comptait créer des centres de résistance au sud de Custines, à La Rochette, à Amance. La première ligne de défense serait marquée par les villages riverains de la Mauchère; des emplacements de batterie et des abris pour mitrailleuses étaient prévus à proximité des crêtes du