CHAPITRE IV
Instructions du grand quartier général. , — Ordres du général de Gastelnâu. — Situation de la 2 e armée le 23 août. — Etat moral. — La gauche de la i re armée. — Le mouvement des Allemands. — Ordre du général de Castdnau, le a4 août. — La matinée. — La 70 e division et le 20 e corps. — La 74 e division et le corps ftonneau. — Les 8 e et i3« corps.
D'après les documents officiels ou officieux, les instructions données par le grand quartier général à la 2 e armée se borneraient à celle-ci, contenue dans un télégramme du 21 août : « La 2 e armée s'efforcera de se maintenir et 1 de se reconstituer sur le Grand-Couronné et entre la Meurthe et la Moselle ». On dit aussi qu'il attira l'attention du général de Castelnau sur la possibilité d'organiser un barrage dans la région de Bayon, Gripport, Charmes. A cet effet, il lui envoyait deux nouvelles divisions de réserve (1).
D'autre part, l'ordre général du 23 août, à la i re armée, définit ainsi la mission qui lui incombe, sans doute d'après la direction suprême : interdire à l'ennemi toute nouvelle progression et se mettre en état dé reprendre l'offensive. Cette double tâche répond à une préoccupation d'ensemble, « limiter le plus possible l'invasion du sol national », et à une nécessité immédiate, "« appuyer
(1) Les 64 e et 74 e , Hanotaux, VI, p. 4.
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la 2 e armée violemment attaquée ». Il paraît <en résulter que, dans la pensée du général en chef, le rôle de la 2 e armée était d'abord purement défensif et que celui de la i re
comportait au contraire une offensive destinée à dégager
sa voisine (i).
Selon les vues du grand quartier général, l'ensemble de nos forces de Lorraine doit combattre sur place. C'est ainsi que l'article 12 de l'instruction générale du 25 août porte : « Les i re et 2 e armées continueront à maintenir les forces ennemies qui leur sont opposées ». L'idée est la même le i er septembre, èous une autre forme : « Toute la manœuvre pivote autour des armées de l'Est » (2), qui doivent donc nécessairement rester en place. On verra comment elles s'acquittèrent de cette tâche, en combinant l'offensive et la défensive, selon les circonstances.
M. Hanotaux (3) donne une autre physionomie aux instructions du grand quartier général, sans indiquer sur quels textes sont basées ses conceptions : la i w armée devait faire front et lutter sur place; la 2 e , placée perpendiculairement à sa voisine, tomberait sur le flanc de l'ennemi, s'il s'engageait dans la direction des rivières au sud-ouest de Lunéville.
En l'absence de documents à l'appui, nous estimons que cette idée de manœuvre rie fut pas conçue avant le 25 août. Elle paraît rentrer dans la catégorie des conceptions « après coup », faites pour expliquer les événements en les mettant sous le jour lé plus favorable (4).
(1) Conclusion confirmée par Hanotaux, VI', p. 4, écrivant que le 28 à 7 heures, le grand quartier général prévoit l'attaque de la 2 e armée sur le Couronné et les hauteurs de Saffais, Belchamp. La i M armée lui viendra en aide par une contre-attaque.
(2) Texte reproduit par Hanotaux, VI, p. 6.
(3) Hanotaux, IV, p. ?q3, et V, p. 16.
(4) Un des commandants de corps d'armée intéressés écrit : « Si ce
La grande guerre. IV. 4
5o LA GRANDE GUEBRE SU* 1M FBONT OCCIDENTAL
La combinaison inverse, défense sur place de la 2 e armée et contre-offensive de la i w , telle qu'elle résulte des documents mis au jour jusqu'à l'heure présente, était beaucoup plus justifiée. Arrêter l'ennemi de front avec une armée (la i w ) alors très en arrière vers le sud et qu'il fallait reporter vers le nord pour l'établir en barrage dans un terrain traversé obliquement par des cours d ? eau, de façon à y recevoir le choc, faire abandonner par l'autre armée (la 2 e ) des positions défensives préparées (le Grand- Couronné) ou naturelles (plateaux de Saffais, Belchamp), où ses troupes étaient déjà installées, pour les jeter dans le flanc des colonnes adverses en marche vers la Trouée de Charmes, cette conception, disons-nous, comportait de graves inconvénients. Elle exposait les derrières de la 2 e armée, descendue de ses positions, aux entreprises des Allemands sortis de Metz. La bataille de Morhange pouvait se répéter, dans de pires conditions. D'autre part, en prenant l'offensive vers le nord, la i re armée avait ses derrières couverts par une zone sûre, la région d'Epinal, SaintJDié, à la seule condition que les Vosges continuassent d'être tenues.
Quoi qu'il en soit, conformément au télégramme du 21 août, le général de Castelnau décidait que le Grand- Couronné, ainsi que le front des i5 e , 16* corps, 64° et ^4 f divisions de réserve, serait tenu à tout prix. Le reste de la 2 e armée se grouperait dans la région de Lenoncourt, prêt à une puissante contre-attaque.
Quant à la i re armée, elle allait engager d'abord sa gauche face au nord, perpendiculairement à la 2 e armée, en combinant son effort avec celui du général de Castelnau
plan d'opérations a jamais été conçu avant les événements des a£ et 25 août, il faut avouer que les exécutants n'ont jamais eu conscience dé l'accomplir ».
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pour arrêter l'offensive ennemie. Ce résultat serait atteint dès le 26 août et la progression de l'ennemi arrêtée. Mais cette attaque déplacerait alors son axe et glisserait de plus en plus vers Test, c'est-à-dire vers les Vosges. Puis un gros effort se produirait contre le Grand-Couronné, sans plus de résultats.
On toit que, dans cette période des opérations comme dans beaucoup d'autres par la suite, les conceptions de nos adversaires ne brillent point par leur unité. S'ils montrent une rare persévérance dans leur volonté de victoire, la suite dans les iclées leur fait souvent défaut.
Le soir dû 23 août, la 2 e armée est ainsi répartie : les i5° et 16 e corps sur la rive gauche de la Meurthe, la 3i e division {16 e corps)., éprouvée par le combat de la veilla, se reconstituant sur la Moselle au sud de Bayon;-la 32° tenant les hauteurs entre la Moselle et le ruisseau de Lore, petit affluent de l'Euron, sa droite à Saint-Germain, au château de Belmont et à Villacourt, pour tendre la main au 8 e corps, gauche de la i n armée, établi vers Damasaux-Bois; la 74 e division de réserve, récemment débarquée et rattachée provisoirement au 16 e corps, occupant les hauteurs de Brémoncourt, Belchamp, Domptail et se reliant au i5 6 corps, vers Haussonville, Saffais, en barrant la grand'route de Lunéville à Bayon. L'artillerie de corps déployée sur le plateau de Brémoncourt, Belchamp, de façon K battre les débouchés de la-Mortagne, que les Aller mands cherchent à franchir par Xermaménil et Gerbéviller.
Le i5* corps est vers Haussonville et Ferrières, la 64 e
division de réserve (i) sur le plateau de Saffais; le 20 e corps sur la rive est de la Meurthe, sa droite v*rs Saint- Nicolas. Les 59 e , 68 e , 70 e divisions de réserve (2 e groupe), les 34 e et 35 e brigades (2) (9 e corps) occupaient le Grand- Couronné, prêtes à se porter vers Haraucourt et Réméréville. La 73 e division, général Châtelain, venue de Toul, dont elle constituait la défense mobile, était à l'ouest de la Moselle, avec un régiment à Pont-à-Mousson, un autre à Blénod, un troisième à Dieulouard et un groupe d'artillerie à Jezainvilie (3).
Le moral de nos troupes s'était beaucoup amélioré. Nous avions traversé des heures d'angoisse : les soldats étaient « à bout de souffle et à bout d'espoir.... Ils étaient allés, confiants, vers la bataille, en défenseurs sacrés d'une cause sainte : et le droit succombait, la justice immanente était vaine... ». Un court repos changeait cet état d'âme. Les uniformes souillés- de fange étaient- nettoyés, les visa-
(1) Division alpine do composition spéciale : 4 régiments de réserve, 1 régiment colonial de réserve, 1 régiment de réserve du type alpin, 1 groupe d'artillerie au lieu de 3; 2 escadrons (Hanotaux, VI, p. i34).
(2) Le 21 août, la 34 e brigade se porte dans la région de Seichamps, la 35 e dans celle de Serrières, Belleau, Sivry, Mont Toulon, Mont Saint-Jean. Le 23, la 35 e occupe Laneuvelotte, Champenoux, partie d-e la forêt de ce nom, le château du Tremblais; la 34 e , Cercueil, Vclainesous-Amance, Réméréville, Buissoncourt.
(3) A la 59 e division, général Kopp, depuis le 19 août, la 117 e brigade, colonel Lambin, tenait le front entre Loisy et le pont d'Harranoué inclus; la 118 e , colonel Tourtebatte, de ce pont à Leyr inclus. A :* 68 e division, général d'Aubignosc, après avoir repassé la -Seilîe le 21 août, la i35 e brigade était venue à Vandœuvre et Houdemorit, la i36 e à Heillecourt et Jar ville. La 35 e brigade et deux groupes du 9 e corps renforçaient d'abord la 59 e division. Le 23 août, ils étaient formés en détachement sous les ordres du colonel Janin, pour être employés à Test de Nancy. Ils étaient remplacés par la i35 e brigade (68° division) mise à la disposition du général Kopp pour tenir les hauteurs de Bratte et le plateau de La Rochette. Mais, dès le 26 août, cette brigade devait faire retour à la 68 e division et la 59 e n'avait plus que 12 bataillons sur un front de 24 kilomètres.
ges reprenaient leur sérénité perdue. « ...Le régiment, comme au coup d'une baguette magique, était redevenu la machine de guerre vibrante, capable d'efforts surhumains... » (i).
A la i 1 * armée, le 23 août, les 8 e et i3 e corps, qui constituaient sa gauche, occupaient une ligne passant par Damas-aux-Bois, Hallainville, Fauconcourt, Saint-Maurice, Roville-aux-Chênes, Anglemont. A l'ouest, le 8 e corps s'appuyait à la forêt de Charmes; à l'est, le i3 e corps était à cheval sur la Mortagne, la forêt de Rambervillers en arrière de son aile droite. L'ensemble du front s'orientait de l'ouest à l'est, presque perpendiculairement à celui de la 2 e armée. *
L'état moral s'était également amélioré parmi ces troupes. Un témoin du 8 e corps écrit le 23 août : « ...Les hommes ne semblent plus abattus et devisent joyeusement entre eux... » (2). Le général Dubail jugeait donc possible de reprendre l'offensive. Il adressait, dans cette même journée, un ordre préparatoire au 8 e corps : « La droite de la 2 e armée s'attend à être attaquée sur la position Belchamp, Saffais. Je vous donne Tordre de faire tous vos efforts pour intervenir, le cas échéant, dans le flanc gauche des attaques allemandes, afin de dégager l'armée voisine. La 16 e division m'est signalée comme pouvant encore fournir un effort. C'est donc à l'énergie de cette unité et de son chef que vous ferez d'abord appel. La i5 e division pourrait être mise en réserve derrière votre gauche. Mais son artillerie sera... dès le début à la dispo-
(1) Christian Frogé, Morhange et les Marsouins en Lorraine, p. 83 et suiv. à la date du a3 août, 43 e colonial. Lire dans le même sens, La victoire de Lorraine. Carnet d'un officier de dragons, p. iH.
(2) Capitaine Rimbault, Journal de campagne d'un officier de ligne, p. 7 5.
sition de la 16 e division. Vous disposerez également de la 6 e division de cavalerie, dont la mission est de couvrir votre flanc droit. Vous aurez à lui marquer, en lui envoyant vos ordres, qu'elle a aujourd'hui un rôle de sacrifice à remplir ». .
Cet ordre, qui fait honneur au général Dubail, allait être fidèlement exécuté.
Le 24 août, dans la matinée, divers indices observés à la 2 e armée montraient les Allemands descendant du nord au sud, en négligeant Nancy. Une reconnaissance d'avion signalait une forte colonne ennemie quittant Lunéville et traversant la forêt de Vitrimont. Puis on apprenait la construction d'un pont de bateaux sur la Meurthe. Les avant-postes de la 64 e division de réserve étaient refoulés à Damelevières, dont les Allemands s'emparaient. Ils s'y retranchaient. On apprenait de divers côtés que deux corps d'armée au moins défilaient du nord au sud, à l'abri de cette flanc-garde. Us prêtaient ainsi le flanc à nos attaques. C'était »une occasion inespérée. Le général de Castelnau la saisit aussitôt.
A 11 1k 3o, il donnait son ordre : Une division du 20 3 corps et les fractions disponibles du groupe Léon Durand prononceraient un mouvement offensif en direction de Serres. Les 16 e et i5 e corps, le reste du 20 e contiendraient l'ennemi de front, tandis qu'il serait ainsi attaqué de flanc. Le 2 e corps de cavalerie, général Conneau, agirait à la droite de la 2 e armée. Le corps de gauche de la i re (le 8 e ) serait invité à soutenir l'action de la 2 e vers Rozelieures, Vennezey.
Au 16 e corps, la position Saint-Germain, Belchamp avait été mise en état de défense; les villages qui la bordent, a Test, Romain, Méhoncourt, Brémoncourt et autres, étaient organisés. La consigne était de tenir sur place. L'ennemi, qui avait débouché sur la rive gauche de la Mortagne, occupait les bois du Vacquenat et de Clairlieu, le long de la route de Lunéville à Bayon, le Grand-Bois, les bois du Censat et de Guilgnebois jusqu'au nord dç Gerbéviller. Il était arrêté à lest de la ligne Clayeures, Romain.
La 74 e division de réserve (i) barrait à l'ennemi la route
(1) Général Bigot : 147 e brigade, général Durupt, 222 e , 299 e , 36 e d'infanterie coloniale; i48 6 brigade, colonel Terris, 23o e , 223 e , 233 e $ artillerie, colonel Wack, un groupe monté, deux groupes de montagne, trois sections de munitions, dont Une d'infanterie; deux escadrons da 2 e dragons, lieutenant-colonel Champion; génie, commandant Rollin, une compagnie divisionnaire, un détachement de télégraphistes, un parc du génie, une compagnie d'équipage de ponts. Les deux groupes de montagne ne suivirent pas la division en Lorraine.
Cette unité fit tout d'abord partie de l'armée des Alpes. Elle se concentra dans la zone Aix-les-Bains, Ghambéry, Montmélian, Sarat- Pierre-d'Albigny. Elle fut transportée, du 1$ au 23 août, à Charme* et à Bayon. Le 21 août, elle était rattachée à la 2 e armée. Ses premiers éléments, débarqués dans la nuit du 20 au 21, durent organiser sans retard le terrain entre Meurthe et Moselle, de façon à couvrir les ponts de Charmes et de Bayon. Deux groupements furent constitués: au nord, général Durupt, trois régiments, une batterie, sur le front château de Belchamp, ferme Leumont; au sud, colonel Terris, trois régiments, deux batteries en avant de Bain ville-aux -Miroirs, Charmes. Le matin du 22 août, le général Bigot se présenta au général de Casteînau, qui lui dit : « Je vous en prie, tenez coûte que coûte, pendant trois jours, sur le plateau de Belchamp et devant Bainville-aux-Miroirs, pour me donner le temps de reformer les. 1 5 e et 16 6 corps aux abords de la Moselle ».
de Lunéville à Bayon et à Charmes. Dès le matin, elle voyait déboucher les colonnes ennemies sur un vaste front, de Damelevières, de Mont, de Lunéville. Elles convergeaient vers la route de Bayon, refoulant ses avantpostes. Des deux côtés de cette chaussée, des bois de Vacquenat et de CJairlieii débouchaient compagnie par compagnie, régiment par régiment. En même temps, les obus affluaient sur nos positions. De la ferme de Léomont^à Belchamp, sur plus de deux kilomètres, le sol était labouré comme par une gigantesque charrue (i).
Nous avons dit que le 2 e corps de cavalerie était établi au sud de la 74 e division. Constitué le 16 août, sous les ordres du général Conneau, il comprenait alors les 2 e , 6* et 10 e divisions. A dater du 19, la 6 6 division, général Le Villain, fut directement rattachée à la i n armée. Quant au 2 e corps de cavalerie, réduit aux 2* et 10 e divisions, il était placé sous les ordres du général de Castelnau et contribuait à couvrir la retraite de la 2 e armée. A la fin de ce mouvement, il était échelonné la gauche en avant, à hauteur de la droite du 16 e corps, sa propre droite tenant les passages de la Mortagne jusqu'à Gerbéviller inclus (2).
Pendant la bataille de la Trouée de Charmes, le corps Conneau resta, partie au repos, partie en avant de la Trouée. Entre la i w armée, qui avait sa gauche vers Fauconcourt, et la 2 e , dont la droite était à Belchamp, il s'était produit une lacune qui fut comblée par ces deux divisions. Pendant que celle du général Le Villain, la 6 e , couvrait en première ligne le débouché de Rozelieures, le corps Conneau lui venait en aide, donnant la main aux 8 e et 16 e corps, c'est-à-dire aux i re et 2 e armées.
(1) La victoire de Lorraine, p. 17.
(2) Hanotaux, V, p. 286.
Le 24 août, vers 10 heures, cette cavalerie était attaquée par des troupes allemandes remontant ou passant la Mortagne, de Mont-sur-Meurthe à Gerbéviller. JLa 10 e division gardait l'espace entre Lamath et Gerbéviller. Elle se repliait, vers midi, sur le bois de Filière, en se couvrant à gauche du 2 e bataillon de chasseurs. Elle n'avait pu faire , qu'un usage insuffisant de son artillerie, faute de vues, dit-on (i). Au nord-ouest, la 2 a division de cavalerie se tenait par Einvaux en relation avec le i6* corps; son artillerie et celle de la 10 e division, groupées sur le plateau de la Naguée, y agissaient énergiquement pour ralentir l'approche de l'ennemi.
Cependant, au reçu de l'ordre de n h. 3o, la 3g e division (20 e corps), la 70*, les 34 e et 35 e brigades (9 e corps) s'ébranlaient des hauteurs du Grand-Couronné pour se porter sur le front Serres, Hoéville, Erbéviller. Derrière elles, les 59 e et 68* divisions (2) continuaient d'assurer la garde des positions couvrant Nancy, la 59 e au nord, la 68 e remplaçant la 70*.
Au sud, la ii* division marchait dans la direction d'Haraucourt, de Flainval, sur chaque rire du Sanon.
Cette offensive allait surprendre l'ennemi, qui ne la prévoyait en aucune façon. Dans son infatuation ordinaire, il s'attendait à la continuation de notre retraite et à un grand succès. Il croyait même « fermer sur nous la
(1) Hanotaux, V, p. 22.
(2) Le ik août, le général d'Àubignosc prenait le commandement du secteur nordT de Nancy, avec quartier général à Lay-Saint-Christophe; le général Kopp commandait le sous-secteur de gauche de la Moselle à (Leyr inclus; le colonel Caldairou, le sous-secteur de droite de Leyr à Laître-sous-Àmance, chacun des sous-secteurs correspondant à la 59 e ou à la 68* division.
souricière » (i), c'est-à-dire crever notre front à la Trouée de Charmes,. de manière à isoler notre droite du centre.
La 70 e division, général Fayolle, avait l'ordre d'attaquer en direction de Courbessaux, Hoéville. D'un bond, elle enlevait Erbéviller, Réméréville, Courbessaux, en rejetant les Allemands sur la crête de Serres. Le cimetière d'Erbéviller était le théâtre d'un vif engagement.
A la fin du jour, nous occupions dans cette région Champenoux, Réméréville, Courbessaux, menaçant ainsi sérieusement la route de Château-Salins à Lunéville, par où s'établissaient les communications ennemies.
De même, le 20 e corps tenait dans la soirée le front Haraucourt, Flainval, Rosières; il se reliait au i5 e corps par Saffais. Contre-attaque à Flainval, le 4 e bataillon de chasseurs s'y était vigoureusement maintenu (2).
Pendant que notre attaque de flanc s'amorçait ainsi, les Allemands rencontraient en avant de la Trouée de Charmes une résistance imprévue. Sur le front de la 74 e division, à partir de i3 heures, notre artillerie ouvrait un feu « d'enfer », qui durait toute l'après-midi et la nuit entière, dit-on (3). Elle imposait silence à l'ennemi, qui ne' tirait plus qu'une seule rafale « énorme » le soir du 24 août.
On put ensuite constater, sur les deux routes suivies par ses colonnes, l'existence de trous d'obus creusés par nos Rimailho et nos 75 à droite, puis à gauche de ces
(1) Extrait des Feldpostbriefe , reproduit par M. Hanotaux, V, p. 22. Les 24, 25, 26 août, les 34 6 et 35 6 brigades (9 e corps) prenaient part
aux combats d'Erbéviller, sans que nous possédions aucun détail *ur leur rôle.
(2) Hanotaux, V, p. 26. D'après 2e même auteur, VI, p. 7, te brigade Ferry (87 e et 79 e ) restait maîtresse des hauteurs de Flainval, trois fois prises et reprises.
(3) Tm victoire de Lorraine, p. 17.
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chaussées. Ce semis d'entonnoirs était si régulier qu'on l'aurait dit fait avec intention. Des cadavres les jalonnaient : « Il y a surtout des fusils, des milliers de sacs allemands, à la fourrure fauve. ...Dans l'un de ces trous ï>éants, un cavalier avec son cheval. Dans un autre, un fourgon en miettes disparaît... » (i).
Au sud, sur le front du corps de cavalerie, des masses allemandes débouchaient, vers i4 h. 3o, des bois autour de Franconville et gagnaient rapidement du terrain. Le général Conneau ramenait ses gros sur la hauteur de Borville, ne laissant au plateau de la Naguée que le 2 e bataillon de chasseurs.
La 2* division de cavalerie parvenait à dégager son artillerie, mais la 10 e perdait une de ses batteries; elle ne devait la reprendre que le 26. Le 2 e bataillon de chasseurs se repliait (2) et, à 16 heures, tout le corps Conneau était sur la hauteur de Borville, au sud-est de Bayon. Quant à la 6 e division de cavalerie, elle était canonnée, dès le matin du 24, à Valois. Le général Le Villain faisait filer ses impedimenta sur la côte d'Essey, puis ramenait ses escadrons dans la même direction, en leur prescrivant
(1) La victoire de Lorraine, p. 17.
(2) Une petite fraction du 2 e bataillon de chasseurs avait occupé Gerbéviller dans la nuit du s3 au 24. Le village fut canonné dès 9 heures le 24 et les Allemands s'en emparèrent à 17 heures seulement. Ils le pillèrent et y mirent le feu, qu'ils entretinrent pendant trois jours (Ce qu'ils ont fait de Gerbéviller, lettre d'un témoin, Echo de Paris d'octobre iqi4). A Gerbéviller, sur 475 maisons, 20 au plus restèrent habitables. Plus de cent personnes disparurent,- dont cinquante au moins furent massacrées. Voici un épisode de ces massacres. En se sauvant M" 16 Lingenbeld voit son fils, blessé, « étendu sur le sol. Gomme le malheureux remue encore, les Allemands l'arrosent de pétrole auquel ils mettent le feu en présence de la mère terrifiée ». Le père de cette dernière, âgé de 75 ans, est également fusillé {Le Livre rouge. Les atrocités allemandes, p. 36). Cf. également Jean Bernard, Histoire générale et anecdotiqae de la guerre de i91&, I, p. 263.
d'utiliser toutes les coupures du terrain pour ralentir l'ennemi. Il leur fixait ce point de ralliement.
La retraite s'opérait sans difficulté, sauf pour l'escadron de Domptail, qui perdait en quelques minutes 5o chevaux sur une route repérée. L'ennemi tirait de Moyen et même des abords de Rozelieures. L'artillerie de la 6 e division prenait sous son feu ces dernières batteries et de l'infanterie couchée entre ce village et Saint-Boingt.
Le soir venu, on cantonnait dans la région de Saint- Rémy-aux-Bois. L'état des chevaux devenait inquiétant; les effectifs fondaient à vue d'œil.
A la gauche de la i re armée, le général Dubail, sachant que les Allemands attaquaient le front Haussonville, Borville, donnait l'ordre d'attaque préparé par celui du 23 que nous avons cité. Le 8 e corps prendrait l'offensive dans la direction Vennezay, Morviller, c'est-à-dire exactement dans le flanc droit des Allemands. Le i3 e corps couvrant la droite du 8 e , se porterait dans la région de Ménarmont, où il ferait face au nord ou à l'est, selon les circonstances (i).
Cet ordre parvenait à midi 3o au 8 e corps. La 16 e division, général de Maud'huy, se mettait en mouvement avec
(i) Cet ordre paraît avoir été complété par des instructions verbales. Du moins le général Ba jolie, qui commandait la division de gauche (i5 6 ) du 8 e corps, communiquait au général Le Villain, de vive voix, les prescriptions suivantes :
Le a5 août, la 6 6 division assurerait la liaison entre les i re et 2 e armées. A cet effet, elle s'établirait entre Borville et Saint-Boingt, barrant la route de Rozelieures à Charmes. Elle serait appuyée pfar trois régiments d'infanterie de la i5* division, tenant fortement de Saint- Boingt à la côte d'Essey.
Elle devrait résister jusqu'au dernier homme, afin de servir de pivot aux deux armées qui effectueraient un mouvement de tenaille, pour enserrer l'ennemi, le 8 e corps marchant sur Mattexey et le 16 e corps vers, Clayeures. L'offensive serait continuée le 26.
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entrain. A la fin du jour, elle atteignait le front Saint- Boiiîgt, Essey-la-Côte, CHézentaine, après avoir subi des pertes. Le colonel Tourret, du 95 e , était tué entre Ortoncourt et Clézentaine (1).
Quant au i3 e corps, il tenait Ménarmont, entre la Mortagne et la Meurthe, et couvrait ainsi l'aile intérieure du 8 e .
L'ensemble de la journée du it\ nous était avantageux. Elle préparait le succès du lendemain.
(1) Capitaine Rimbault, op. cit., p. 77. D'après le commandant G. V., Xa bataille de la Trouée de Charmes, Revue du i er -i5 janvier 191 7, p. 28 et suiv., le général Dubail se porta sur les hauteurs d'Essey avec le 8 # corps.
Objectif de la 2 e armée. — Les armées Ruprccht et Heerihgeii. — Offensive à la droite de l'armée Castelnau, — Le corps Conneau. — Les 16 e et i5 e corps. — Combat de Rozelieures. — Le 8 e xorps. — Le 20 e corps. — Combat de Gourbessaux. — Situation finale de la 2 e armée.
,Le 25 août, pour le général de Castelnau, l'objectif était la route de Château^Salins à Lunéville, entre Arracourt et Einville. Cette attaque, dont serait chargé le 20 e corps, avec le concours des éléments sortis du Grand-Couronné, devait être appuyée à droite pa* une division du i5 e . Le 16 e corps tiendrait à tout prix sur ses positions, le 8 e devant l'appuyer en débouchant, « ne fût-ce qu'avec une seule division».
Le piton de Borville (34a mètres) commande au loin les environs, notamment au sud-ouest les débouchés de la forêt et la Trouée de Charmes. De même, au nord, la hauteur de Flainval domine la route de Lunéville à Nancy. C'est entre ces deux collines qu'allait surtout se dérouler la bataille du 25 août. La première acquérait une importance particulière du fait qu'elle servait à relier les i n et 2 e armées. Toute la nuit, on y accumula de l'artillerie. À
l'aube, elle était prête à Jbattre les voies débouchant de la- Mortaghe vers Charmes.
Devant nous, l'armée du prince Ruprecht marchait sensiblement du nord au sud, dans la direction générale de Lunéville à Charmes; celle de von Heeringen (i) allait de Test à l'ouest, la grand'route de Raon-1'Etape, Ramberviller, CHarmes, dessinant son axe de mouvement. Le général de Gastelnau comptait arrêter la première de front, tout en l'attaquant sur son flanc droit, tandis que la seconde se heurterait à l'armée Dubail. Notons, en passant, l'extension des fronts de combat. La 2 e armée couvrait plus de 4o kilomètres à vol d'oiseau, de Sainte- Geneviève à Boryille (2), Le général de Castelnau avait son poste, de çonjmandement à Pont-Saint-Vincent. Il ne pouvait être renseigné que par le télégraphe ou le téléphone sur la marche générale de l'action. Les temps où un commandant d'armée embrassait du regard l'ensemble du champ de bataille sont passés sans retour.
Le général avait prescrit de mener lentement, méthodiquement notre offensive. Après chaque bond, les troupes devraient «'installer sur le terrain conquis, de manière à ménager leur sang et leurs forces. Le 16 e corps aurait à ne pas perdre la liaison avec le 8 e .
(1) Colonel-général Jonas von Heeringen, né en i85o, ancien combattant de 1870.
En 1879, il e8t détaché au grand état-major où il fait presque toute sa carrière. En 1906, il commande le II e corps. En 1909- 19 13, il est ministre de la Guerre, remplaçant von Einem. Il quitte le ministère après avoir effectué la transformation de l'armée dont nous avons pu constater les résultats.
(2) Hanotaux, V, p. 3i.
t>4 LA GRANDE GUERRE SUR LE FRONT OCCIDENTAL
Dès l'aube du 25 août, les Allemands prenaient l'offensive, au nord de la Meurthe, vers Réméréville; au sud vers la ligne Einvaux, Moriviller. En même temps, ils dessinaient une contre-attaque sur le front du 8 e corps. Comme i\ous le verrons, ce corps d'armée ne parvenait pas à déboucher vers Rozelieures et Remenoville. Ses gros restaient vers Saint-Boingt et Essey-la-Côte, sensiblement au sud. L'artillerie allemande le criblait de projectiles, tandis que l'infanterie cherchait à franchir les hauteurs au sud-ouest de Remenoville, en direction de Rozelieures (i).
Cette situation, connue du général de Castelnau, le décidait à presser l'intervention de la 2 e armée. Il donnait au i5 e corps l'ordre de se porter en avant, avec le concours de la 64 e division. Nous- verrons bientôt les résultats de cette offensive.
Au 16 e corps, la consigne était la même que la veille : tenir à tout prix. Pour mieux assurer la liaison avec le 8 e corps, la droite du corps d'armée fut portée en avant, de Saint-Germain au mamelon de Borville, fortement occupé par de l'infanterie et de l'artillerie, sous le commandement du général Vidal (3i 6 division). Ces batteries croisaient leurs feux avec celles de Brémoncourt. La tâche du 16 e corps devait être facilitée par le 8 e , qu'on assurait devoir déboucher dans la journée. La lutte se prolongeait tout le jour, particulièrement violente devant Einvaux,
(i) Hanotaux, V. p. 35.
Méhoncourt, aux abbrds sud de la route de Bayon, ainsi qu'entre les bois de Jontois et Moriviller. L'ennemi débouchait par Remenoville sur Rozelieures, où sa pression devenait très violente.
Vers i5 heures, le i6° corps était avisé que, le 8 e ne pouvant déboucher de Damas-aux-Bois, Saint-Boingt, il devenait indispensable de lui ouvrir la route. Le général de Castelnau envoyait l'ordre suivant : « L'intervention du 16 e corps vers le bois de Filière est indispensable- et devra se faire sentir de toute urgence ». Il télégraphiait à la même heure : « En avant, partout, à fond ! » Tandis que l'artillerie de Borville aidait à arrêter l'attaque sur Rozelieures par ses feux directs, celle de Bréiponcourt prenait deflaiic les forces ennemies de la région Clayeures, Moriviller, Rozelieures. L'infanterie marchait à droite sur Moriviller, au centre sur Franconville, à gauche sur le bois deVacquenat, la 29 e division, général Cart>illet'(i 5 e corps), suivant en réserve derrière la -/4 e . L'ennemi était refoulé sur la totalité du front. La crête entre l'Euron et la Mortagne, c'est-à-dire les bois de Réthimont et de Filière, la ferme de la Naguée, le bois du Château qui occupent le sommet de mamelons dominants, étaient enlevés. Tandis que la route était ainsi ouverte au 8 e corps, à droite, la ligne de la Mortagne était menacée à gauche vers Lamath.
.La 7^ division de réserve tenait la gauche du 16 e corps. Par suite de sa disposition en deux groupements distincts, elle encadrait, les 25 et 26 août, une brigade (la 61 e ) de ce corps d'armée, auquel le général de Castelnau l'avait d'ailleurs rattachée (2/1 août) et qui mit à sa disposition l'artillerie dont elle manquait. Le groupement nord, général Durupt, attaqua vers le bois de Vacquenat et Einvaux. Le groupement sud, colonel Terris, après s'être installé au plateau de Borville le 2/1, marcha sur Rozelieures, puis
La grandi 1 gnerre. IV. ;>
sur Remeno ville, se reliant à gauche avec des fractions du 16 e corps, à droite avec la 6 e division de cavalerie.
Au groupement nord, le 223 e et le 36* colonial se portèrent, avant 6 h. 3o, face à la lisière sud-ouest du bois du Château qu'ils devaient attaquer. A 6 h. 45, l'offensive était déclenchée, le 223 e marchant de la croupe au sud de Romain sur le bois; le 36 e colonial du nord de Méhoncourt sur la station d'Einvaux. Le 222 e suivait les coloniaux en seconde ligne. L'attaque était préparée par un, puis par deux groupes et une batterie en position au sud de Romain, et par deux batteries lourdes tirant du nord de Haigneville (1).
L'offensive du 223 e se heurtait à un 'bois fortement organisé; après avoir dépassé Méhoncourt, ce régiment était, entre 10 et 11 heures, contraint de se retirer devant une contre-attaque descendant du nord. Les pertes étaient grandes; le lieutenant-colonel Brouet avait été tué.
Quant au 36 e colonial, après avoir dépassé la ligne ferrée au sud de la station d'Einvaux, il se voyait également arrêté. Son lieutenant-colonel, Mouret, était tué, en essayant de réparer la faute grave d'un subordonné (2), et il battait en retraite sur Haigneville. A partir de midi, le 222 e occupait le mamelon sud de Méhoncourt. Le 223 e , h sa gauche, se maintenait dans le village.
La 29 e division, général Carbillet, avait suivi en seconde ligne le mouvement de la 74 e . Elle venait occuper la position Béchamp, Brémoncourt.
Vers 17 h. i5, l'offensive recommençait. Le 222 e , appuyé par l'artillerie, marchait sur Landecourt, refoulant les Allemands. Vers 18 heures, il atteignait la station d'Ein-
(1) Hanotaux, VI, p. 10.
(2) Le commandant X. fut condamné à mort et exécuté le i er septembre.
vaux. La brigade du général Dauvin (61 e ), qui marchait à gauche de la 74 e division, avait péniblement progressé dans l'après-midi. Elle tenait le bois de Grimont (1). Nous verrions ce qu'il en advint le soir du 25.
Quant au groupement Durupt, il stationnait dans la zone Einvaux, Landecourt, Haigneville.
Le groupement sud de la 74 e division, colonel Terris, parti des abords de Borville, marchait sur Rozelieures par la vallée de l'Euron, où des herbages et des terres de labour sont semés de quelques bouquets d'arbres. Le village, construit stir une élévation, fut vigoureusement défendu. Il fallut pour l'enlever une double attaque, celle des fractions de la 74 e division et du 2 e bataillon de chasseurs renforcé de cavaliers à pied, descendus du bois de Lalaù. L'ennemi avait à sa disposition un long glacis, dominé par des pentes raides. Rozelieures fut néanmoins enlevé entre 16 et 18 heures, après un combat acharné. . Un témoin vit, le soir du 25, deux morts, l'un Français, l'autre Allemand, qui demeuraient debout contre un mur, tels qu'ils s'étaient transpercés de leurs baïonnettes (2). Dans le village, pas une maison intacte; beaucoup flambaient; à chaque pas des blessés ou des cadavres.
A la fin du jour, la droite du 16* corps et de la 74 e division tenait Rozelieures et la crête de la Naguée, entre Moriviller et le bois de Jontois; la gauche était au bois de Grimont et à l'est de Méhoncourtr, Einvaux. Quant au i5 e corps, il bardait la Meurthe à Blainville, serrant de près Lunéville; il s'était arrêté aux issues ouest de Montsur-Meurthe.
(1) Ha no taux, VI, p. 11. Un témoin note que les avions allemands lancent au-dessus de nous des fusées-signaux. « Nous, nous n'avons pas d'avions. » (Notes inédites du lieutenant Morel- Jour net, reproduites par M. Hanotaux, VI, p. i3.)
(2) Maurice Barrés, Echo de Paris, i3 septembre 191 7.
La 74 e division avait eu devant elle des fractions du IIP corps bavarois et du XXI e corps. Leurs pertes furent assez considérables pour qu'elles perdissent l'ascendant moral conquis lors de nos échecs précédents. Un instant même, les Allemands crurent leur insuccès plus grave qu'il n'était réellement et surtout que nous l'imaginions. Le 25 au soir, ils faisaient, dit-on, leurs préparatifs pour évacuer Lunéville. Suivant leur coutume en cas de repli forcé; ils mettaient même le feu à la place des Carmes et au faubourg d'Einville (1).
Un fâcheux incident, survenu dans cette même soirée, modifia peut-être leurs dispositions; Par ordre de la 2 e armée, la 61 e brigade fut constituée vers 19 heures en « détachement de poursuite », avec un peu de cavalerie. Elle s'engagea sans précautions suffisantes entre les bois de Vacquenat et de Clairlieu, sur la route de Méhoncourt à Làmath. Elle approchait en pleine nuit du pont de Lamarth, quand des coups de feu retentirent à droite et à gauche; des Allemands restés dans les bois la fusillaient à courte portée. Il y eut du désordre et on dut renoncer à « la poursuite » si malheureusement amorcée.
Les opérations du 16 6 corps donnaient lieu néanmoins, de la part du général de Castelnau, aux appréciations suivantes : « Le commandant de la 2 e armée approuve entièrement les mesures prises dans les journées des 24 et 25 par le commandant du 16 e corps. Il le félicite de l'activité
(1) D'après le Livre rouge. Les atrocités allemandes^ p. 3i, l'hôtel de ville, la synagogue, des maisons de la rue Castara et le faubourg d'Einville furent incendiés; dix-huit personnes furent tuées, dont plusieurs femmes et enfants, notamment la mère du sieur Kahn, âgée de 98 ans. Ces attentats continuèrent le 26. Environ soixante-dix maisons furent brûlées. Par ironie, sans doute, la commune fut ensuite frappée (3 septembre) d'une contribution de 65o.ooo francs, à titre de répression.
déployée dans l'exécution des contre-attaques, puis dans la reprise de l'offensive . Cette attitude vigoureuse n'a pas eu seulement pour résultat de retenir l'ennemi établi en face du 16 e cofps; elle a ensuite contribué à faciliter la tâche des corps d'armée voisins et à rendre plus efficace leur action... ».
Pendant que ces événements se déroulaient devant le 16 6 corps, à sa droite, la 6 e division dé cavalerie, partant de Saint-Remy-aux-Bois à 5 heures, était établie à 6 heures pour combattre à pied à la lisière du bois Lalau, face à Rozelieures, dans Tordre suivant de droite à gauche : 6 e groupe cycliste, 6 e brigade légère, 2 e régiment de dragons. Deux escadrons dé cuirassiers formaient soutien à cheval. Le i4 e dragons et le 7! cuirassiers étaient réservés pour des opérations ultérieures. JLe groupe d'artillerie mettait en batterie entre la lisière ouest du bois Lalau et le chemin de Borville à Saint-Rémy.
A ce moment, l'ennemi occupait les bois de Réthimont et de Filière, au nord de Rozelieures. Le feu commençait vers 6 h. 3o; le i34 6 (i5 e division), colonel Perrin, débouchait de ce village pour attaquer les bois; mais, en arrivant à la crête, il était accueilli par des feux partant de tranchées. Re jetés en désordre, ces bataillons traversaient rapidement Rozelieures. Ils ne pouvaient être repris en main qu'à la lisière sud-ouest du bois Lalau (t).
(1) D'après Un témoignage que cite M. Barrés (Echo de Paris du i3 septembre 191 7), le i34 e se serait replié par ordre. Il a été dit que le 8 e corps et la 6 e division de cavalerie étaient rattachés, le 25, à la 2 e armée. Des renseignements positifs nous permettent d'affirmer le contraire.
L'ennemi se jetait, dans Rozelieures et attaquait vivement la lisière nord-est de ce bois. Pour faire diversion, le général Le Villain portait le i4° dragons au delà du ruisseau l'Euron, afin de menacer le village par le nordouest. Heureusement, l'un des régiments de réserve du 8 e corps, le 210 e , était aperçu, arrivant de Saint-Remy, au sud de Borville (10 heures) et ses éléments de tête prenaient une formation de combat. Mais tout à coup, sOûs l'éclatement des premiers obus, bien qu'ils n'eussent causé aucune perte, tous ces réservistes, couchés, se levaient, faisaient demi-tour et fuyaient vers Saint 7 Remy. Un officier de la 6 e division cherchait vainement à les ramener. Ordres et menaces étaient inutiles, faute de cadres, dit-on.
Cependant le combat redoublait d'intensité au sud-ouest de Rozelieures. Nos escadrons à pied subissaient des pertes sensibles. Le général Le Villain* faisait demander l'intervention dû i34 e qui, sorti du bois de ,Lalau, se retirait alors vers Saint-Remy. Aucune suite n'était donnée à cette demande, le régiment ayant « reçu l'ordre de se replier » (1) et n'étant pas « capable d'un effort immédiat ».
A midi, la 6 e division était sans appui à droite et à gauche. L'ennemi progressait. Le lieutenant dé Cazenove, commandant le groupe -cycliste, faisait connaître que les Allemands tenaient la corne sud-est du bois Lalau, vers Saint-Boingt. De là, ils pouvaient filtrer à travers les taillis et détruire les chevaux des cavaliers pied à terre. Il fallait placer un escadron de cuirassiers à pied le long de la lisière voisine et porter un peloton et demi du n e "hussards en soutien du groupe cycliste.
Sur les entrefaites, un avis daté de Damas-aux-Bois, ri h. 5o, faisait connaître que les 210 e et 1 34 e se refor-
(1) Confirmation de la note précédente.
LE 25 AOUT A NOTBE GAUCHE Jl
maient près de Saint-Remy; au nord du bois de la Voivre le 27 e essayait de percer sur Saint-Boingt. La droite de la i5* division, 56 e et io% reculait sur Damas et Hallainville^ (1). L'intention du général Bajolle était alors de résister sur la ligne Saint-Remy, bois de la Voivre, Damasaux-Bois, Hallain ville. Au lieu de l'offensive ordonnée, la gauche du 8 e corps préparait la défensive sur un front de quatre kilomètres eh arrière de celui de la 6 e division.
Le général Le Villain jugea nécessaire de garder par devers lui ces renseignements attristants. Quant à la mission qui lui avait été confiée, il la remplirait jusqu'au bout.
A midi 3o, il rendait compte de sa situation au 8 e corps, ajoutant que le 16 e corps arrivait à Borville, marchant vers Clayeures. Il maintenait donc la 6 e division à la lisière du bois Lalau, en demandant l'intervention de la 2 e division de cavalerie, au repos à Saint-Remy.
A la même heure, ,en effet, le général,Le Villain réclamait du général Varin « tous les fusils et tous les canons » dont il pourrait disposer, faisant valoir l'urgente nécessité d'assurer l'offensive des deux armées.
Sur les entrefaites, le 2 e dragons rendait compte de l'épuisement de ses cartouches. Il fallait recourir aux cais- •sons des bataillons de Saint-Remy, recueillir les munitions des blessés. Le i5 e régiment (16° corps) venait d'arriver à Borville. Le général Le Villain lui faisait demander une bonne compagnie comme soutien. Il obtenait aussitôt satisfaction et le commandant des Michels, du 2 e dragons, pouvait ainsi boucher les principaux vides sur la ligne de feu. D'autre part, des fuyards se^ faufilaient à travers
(1) L'ennemi paraît avoir occupé Essey-la-Côte le 25, de midi à i5 heures.
bois, sous couleur d'accompagner des blessés. Au nombre de plus d'une centaine, ils étaient groupés sous les ordres du capitaine Thierry, du i3 6 chasseurs, qui tes encadrait et les ramenait au front.
Cependant, le général Varin détachait en renfort de la 6 e division le 2 e bataillon de chasseurs (i), le 2 e groupe cycliste, qui se portaient vers Rozelieures, et un groupe d'artillerie qui s'installait entre Borville et le bois Lalau, derrière un remblai. Enfin, une brigade de dragonspoussait vers Clayeures, pour se rabattre sur les derrières de l'ennemi.
Vers 2 heures, le 2 e bataillon de chasseurs arrivait au bois Lalau. A ce moment, le 6 e groupe cycliste était en retraite sous la pression continue de l'ennemi, qui pénétrait dans le bois. Le chef de bataillon demandait quelques minutes pour permettre à ses compagnies de l'occuper et le lieutenant de Cazenove priait le lieutenant de Percin, qui commandait le détachement du n e hussards, de charger pour gagner ce répif. Ce petit groupe de cavaliers se formait en colonne sur le milieu de la route de Rozelieures et prenait de suite le galop allongé, appuyé par les derniers cyclistes du brave Cazenove, qui était tué presque aussitôt. Une grêle de balles atteignait la charge. Sur quarante-cinq chevaux, trente-six étaient abattus; sept cavaliers étaient blessés. Mais les Bavarois abandonnaient la lisière du bois et deux hussards tombaient morts sous leurs baïonnettes, en terrain découvert. Le 2 e bataillon pouvait occuper sans combat le bois Lalau.
Dès le début de la charge, le lieutenant de Percin était tombé grièvement blessé, ce qui n'empêchait pas les hus-
(i) Ce bataillon avait été détaché au 2 e corps de cavalerie par ordre du général de Castelnau.
sards de continuer leur attaque sous la conduite du maréchal des logis Stephani et d'autres braves. Stephani était atteint de trois balles.
A 1 6 heures, la 6 e division résistait sur tous les points. Partout les, attaques allemandes avaient été brisées. Le 7 e cuirassiers était porté sur Clayeures pour accélérer la retraite de l'ennemi.
Devant ces résultats, les régiments de la i5 e division étaient ramenés en, avant. Avec le concours de la 74 e division, comme nous l'avons vu, le 27 e attaquait Rozelieures, sdutenu par les i34 e et 210 6 ; les 56 e et 10 e se portaient sur la côte d'Essey, qu'ils réoccupaient.
Le groupe de la 6 e division avait été renforcé le matin par un groupe monté, puis par celui de la 2 e division. Ces neuf batteries, installées entre Borville et le bois Lalau, tiraient *sans arrêt sur Rozelieures et. sur les abords de ce village.
Vers 18 heures, l'ennemi commençait $ l'évacuer, en se couvrant* de tirailleurs, probablement « des viseurs d'officiers », dont l'un atteignait le général Lamy, commandant la 5 e brigade de cuirassiers. Dans la soirée, Rozelieures était occupé par nos troupes.
L'ennemi laissait sur le terrain 2.6qo cadavres et des blessés intransportables. Il avait engagé, dit-on, contre la 6° division trois régiments d'infanterie bavaroise, sans pouvoir briser une résistance prolongée douze heures durant. Malgré ce combat, qui lui faisait honneur, ainsi qu'à toute sa division, le général Le Villain devait être relevé de son commandement dès le i er septembre et remplacé par le général de Mitry. De tous les commandants de corps d'armée sous les ordres du général Dubail, aucun ne conserverait ses fonctions au bout de quelques semaines. Qui osera dire que tant de brutalité était indis-
pensable? On peut affirmer, au contraire, que ces mesures précipitées, attentatoires à l'honneur de braves soldats, dues parfois à l'intervention occulte de subalternes ambitieux ou envieux, n'étaient faites ni pour rehausser le moral des cadres et de la troupe, ni pour sauvegarder la discipline et, en dernière analyse, les intérêts de la nation.
L'intervention de la 6 e division de cavalerie, en assurant la gauche du 16 e corps, lui permettait d'opérer son mouvement offensif dans le flanc droit ennçmi, ainsi que nous l'avons vu.
D'autre part, cette offensive ne tardait pas à produire son effet sur le reste du champ de bataille. A la gauche du 16 e corps, le i5 e avait l'une de ses divisions, la 29 e , général Carbillet, en. réserve derrière la 74 e , dès l'aube du 25 août. L'autre, la 3o e , général Colle, appuyée par la 64* division de réserve, se portait dans l'après-midi sur Bois-Brûlé et Charmois, puis sur Blaïn ville et Mont-sur- Meurthe. Cette offensive, bien préparée par l'artillerie, réussissait tout d'abord, mais nous ne parvenions pas à nous emparer de Mont-sur-Meurthe, en raison du feu des mitrailleuses embusquées dans ce village. L'ennemi, qui avait paru surpris et cédait le terrain sans grande résistance, se ressaisissait et enrayait nos progrès (1).
Le soir du 25 août, l'ennemi était en retraite devant toute la droite de la 2 e armée, laissant derrière lui « des monceaux de cadavre^ ». Le général de Castelnau, s'exagérant sans doute la portée d'un succès incontestable, mais limité, espéra transformer la retraite des Allemands en déroute. Nous avons vu les dispositions prises par la 61 e bri-
(1) Hanotaux, VI, p. i4. Un document officiel porte que, le soir^ du 25, le i5 e corps était maître de Lamath. Cette assertion est doublement inexacte. Le i5 e corps n'était pas à Lamath; il n'avait même pas attaqué ce village.
gade et leurs fâcheux résultats. Ordre fut également donné au général -Gonneau d'entamer une poursuite « à fond », en se portant par Deinvillers à l'est de là Slortagne. 11 menaceraitla retraite de l'ennemi en direction générale dé Gerbéviller, Fraimbois, Lunéville, Einville. 11 fallut en rabattre. Les chevaux étaient épuisés par les randonnées précédentes, comme nous l'avpns signalé plusieurs fois au sujet d'autres opérations. De plus et surtout, les Allemands étaient encore trop solidement installés sur la rive droite de la Mortagne pour que cet ordre pût être exécuté. X,e 2 e corps de cavalerie dut être ramené en arrière. Bientôt il allait être en grande partie transporté sur un autre théâtre d'opérations.
Dans la soirée du 25, le 8 e corps, ayant regagné le terrain perdu, occupait le front Essey-la-Côte, Saint-Pierremont. Toutefois, l'ennemi tenait encore Glézentaine, qui ne fut repris que le 26 par le 52 e bataillon de chasseurs (1). Un moment, la situation de l'armée Ruprecht était grave. A son échec au sud de la Meurthe venait se joindre la menace dirigée sur les lignes de retraite au nord. Mais elle avait disposé en flanc-garde un corps d'armée, qui paraît être le III e bavarois. Sur les hauteurs de Flainval, il contint l'offensive du 20 e corps et l'arrêta bientôt.
La brigade coloniale de ce corps d'armée, descendue de Saînt^Nicolas-du-Port, traversait la Meurthe dans la matinée et s'engageait dans Varangéville, puis sur la route de
(1) Débarqué le matin du 25, en gare de Châtel-Nomexy, sur la Moselle (Ifanotaux, V. 3*8). D'après le capitaine Rimbault, p. 80, le q5 6 tenta de prendre Mattexey. Après d'heureux débuts, cette attaque tourna mal et le régiment faillit perdre son drapeau.
Dombasle, où elle progressait rapidement. « Ce ne sont plus les mêmes hommes, écrit un témoin. Une haine féroce les tenaille-.. Ils se souviennent maintenant d'un malheureux hussard, blessé d'un coup de lance, que les Bavarois avaient sauvagement mutilé : le moribond avait le nez et les oreilles coupés » (1).
Dombasle était pris très vite. Une section ennemie s'est réfugiée dans le cimetière : « Les lâches ont emmené des enfants et s'abritent derrière eux pour tirer ». Ils sont, d'un seul élan, massacrés à la baïonnette. Cinq ou six survivants se précipitent vers les berges du canal et préfèrent couler dans l'eau noife (2)'. Mais, dès 9 h. 3o, la droite du 20 e corps est arrêtée à hauteur de Flainval et d'Hudiviller.
A gauche, la 3g e division avait difficilement progressé vers Drouville et le bois de Crévic. Ce massif fut l'objet d'une lutte acharnée : pris, il fut perdu et repris' à plusieurs reprises. Il nous restait finalement et la 3 e division bavaroise (II e corps) était refoulée sur la croupe 3 16 au nord de Maixe; mais les assaillants s'arrêtaient sous une violente canonnade venant du nord de Lunéviïle.
Plus au nord, la 70 e division de réserve ne parvenait pas* à déboucher sur les hauteurs qui commandent Courbessaux. La i/to e brigade avait passé la nuit dans ce village. L'ennemi tenait les collines et les bois au nord. JLe matin du 25, la brigade se portait à l'attaque, en ligne de sections, sans doute par quatre, c'est-à-dire très vulnérables. L'ennemi avait de nombreuses mitrailleuses à la lisière des bois. En dix minutes, de 8 h. 3o à 8 h. 4o, nous fîmes de grosses pertes. Heureusement, un commandant d'artillerie parve-
(1) Christian -Frogé, p. 92.
(1) Chiistian-Firogé, p. 9a.
nait à mettre vivement en batterie. Il prenait sous son feu six bataillons qui faisaient mine de déboucher des bois pour affirmer leur succès. Ce fut une véritable hécatonqtbe, qu'attestent encore de très nombreuses tombes aux abords de Courbessaux/
Dans la soirée, des renforts allemands s'emparaient de ce village; d'autres atteignaient le bois de Crévic, après avoir subi de lourdes pertes.
Au nord d'Hoéville, la 70 e division subissait un autre échec et se repliait sur la forêt de Champenoux. Les deux brigades du 9 e corps, 34 e et 35 e , étaient également arrêtées, peut-être par suite de l'arrêt de la 70 e division. Le soir, ces troupes avaient leurs avant-postes à la lisière est de la forêt de Champenoux, de la forêt Saint-Paul et à Buissoncourt. Mais l'ennemi, craignant une surprise, se retirait également, en sorte que le contact était perdu.
A la fin du jour, le 20 e corps tenait (11 e division) les hauteurs de Sommerviller, Flainval, Hudiviller et (39 e djyision) le front Saint-Nicolas, Lenoncourt.
A gauche des éléments du 9 e corps, la 68 e division de réserve, général Brun d'Aubignosc, avait porté, le 25, son quartier général à Lay-Saint-Christophe. La i36 e brigade, général Mordrelle, gardait la position cote 262, au nord-est de Laneuvelotte, Velaine-sous-Amance exclus. Avec la brigade Janin, du 9 e corps (32 e , 66 e ), avec un groupe et un escadron du i5 e dragons, elle servait de repli à la brigade Guîgnabaudet, du même corps d'armée, refoulée de Réméréville (i).
•A la gauche de la 68 e division, la i35 e brigade, colonel
(1) Colonel Bujac, La 68 e division de réserve au Grand-Couronné de Nancy (23 août- 1 3 septembre 191 4), France du Sud-Ouest, 12 et i3 mars 1918. Le général Guîgnabaudet a été tué en juin 1918.
Caldeirou, avec un groupe d'artillerie, de la cavalerie et du génie, tenait le pied au Grand-Couronné, entre le ruisseau de FAmezule et Leyr exclu, où elle se reliait avec la 59 e division de réserve, général Kopp. Le 323 e était à droite, vers Amance; le 234 e à gauche, vers Ecuelle.
Malgré l'échec partiel du 20 e corps et des troupes venant du Grand-Couronné, la journée était heureuse pour nous dans son ensemble. L'offensive sur la Trouée de Charmes avait été définitivement arrêtée. La coopération de la 2 e armée et de la gauche de la i", très étroitement assurée, nous valait surtout cet important résultat.
La droite de la i w armée le 23 août. — Ordre du général Dubai). — Attaque de Celles. . — Retraite de la i3 e division, 2 v 4 août. — Nos troupes d'Alsace. — La 71 e division. — Retraite des 21 e et ï4 e corps, 25 août. — La 44* division.
Nous avons vu les événements survenus à la 2 e armée et à la gauche de la i 16 , dû 23 au 25. Que devenait le gros de la i re armée pendant la même période?
Le soir du 23 août, le front des i4 e et 21 e corps était marqué par la ligne bois de Glonville, Baccarat, Merviller, Pexonne, Pierre-Percée, Celles, ^Ban-de-Sapt, Provenchères et les Vosges, au sud du Bonhomme. Sa direction générale était donc nord-ouest, sud-est, tandis que le front du reste de l'armée Dubail courait de l'ouest à l'est.
C'est dans la soirée du 23 que le commandant de l'armée donnait Tordre d'arrêter la retraite et de se tenir prêt à l'offensive (1). Cette tâche présentait de grosses difficultés. Dans nombre d'unités, si le moral n'avait pas été trop atteint; la «fatigue physique était extrême. Les pertes en infanterie avaient été fort lourdes (2). La cava-
(1) « Interdire à l'ennemi toute progression ultérieure et se mettre en état de reprendre l'offensive » (Ordre général du 23 août).
(2) Cf. La grande guerre sur le front occidental. Liège, Mulhouse, Sarrebourg, Morhange, p. 199.
lerie était épuisée. De plus, notre front ne présentait pas partout la même solidité. Entre le i4 e corps et le groupement des Vosges, notamment, une brèche s'était ouverte qui comportait des risques graves.
Le ih août, le 21* corps recevait Tordre de rejoindre à l'ouest de la Meurthe les autres corps de la i n armée. H effectuait ce mouvement au travers des massifs boisés de Crammont et de Reclos, sans incident, mais, dès la nuit du 23 au 24, l'ennemi continuait son offensive sur la Plaine. A minuit, le village de Celles était attaqué par surprise. Le colonel Hamon, commandant la 26 e brigade, donnait l'alarme et poussait aux issues nord et nord-est les compagnies du 21 e à mesure qu'elles étaient rassemblées. Elles garnissaient les barricades, brisant par leur feu l'élan de l'ennemi, qui se repliait, laissant de nombreux morts.
Le 17 e régiment était également mis sur pied. Les Allemands ne renouvelaient pas cette attaque. Le 24, à 4 h. 3o, les i er et 2 e bataillons du 21 e prenaient l'offensive à leur tour, le 17 e tenant derrière eux Celles et les tranchées.
.L'ennemi était en forces supérieures et obligeait bientôt les 17 e et 21 e à se replier sous la protection de notre artillerie. A 5 h. 3o, le colonel Hamon apprenait l'arrivée prochaine du 20 e bataillon de chasseurs, alors à Pierre- Percée. De même, le 60 e bataillon, parti de Raon-l'Etàpe, atteindrait avant 6 heures la scierie Lajus, au sud-ouest de Celles. Dès 6 h. i5, le 20 e bataillon débordait ce village par l'est, deux compagnies du 60 e par l'ouest; deux autres étaient en réserve à la lisière du bois, au sud-ouest (1).
Notre contre-attaque progressait d'abord vers l'est, mais s'arrêtait bientôt sous les obus ennemis. Les Allemands
(1) Hanotaux, V, p. 16-18, d'après les Notes du colonel Hamon.
DU 23 AU 25 AOUT A NOTRE DROITE 8l
entraient dans Celles à n heures et la i£ e division tout entière se repliait; la 26 e brigade gagnait La Trouche, dans la direction de Raon-1'Etape, où elle se reformait. Au commencement de l'après-midi, elle recevait l'ordre de se retirer sur Etival,- sous la protection du 17 e , qui ferait barrage à La Trouche; la 25 e brigade se repliait sur Raonl'Etape. v
A la nuit, la 26 e brigade arrivait à Etival, déjà encombré par la 27 e division (i/i e corps). 11 en résultait du désordre qui aurait pu être évité.
Dé même, la* 43 e division (21 e corps) se repliait par Baccarat (1) sur la rive gauche de la Meurthe. Dorénavant, le corps d'armée borderait cette rivière. Quant au i4 B eorps, il repliait légèrement sa gauche, en sorte que son front était marqué par Provenchères, Ban-4e-Sapt et Moyenmoutier. Il couvrait ainsi la ligne de la Meurthe entre Saint^Dié et Raon-1'Etape.
Cependant, en Alsace, les cinq groupes alpins du général Bataille continuaient de tenir la région immédiatement à lest des Vosges; les 12 e , 22 e et 28 e bataillons dans la zone Ammerschwihr, Ingersheim, le 22° allant jusqu'à Logelbach, près de Colmar. Les Allemands semblaient • s'être retirés vers Neuf-Brisach. Malheureusement, ils avaient pu reprendre le. col de Sainte-Marie et commençaient à descendre les pentes ouest des Vosges, en débordant nos troupes d'Alsace.
Après avoir perdu le village et le col du Bonhomme, la
i/i2 e brigade (71 e division de réserve) se repliait sur Fraize,
' sur la Haute-Meurthe. Le 24 août, la division recevait du
(1) Baccarat fut l'objet d'un pillage général dirigé méthodiquement par les officiers. Cent douze immeubles furent brûlés (Le Livre rouge. Les atrocités allemandes, p. #i).
La grande Ktiï»rpi».lV. - 6
8a LA GRAI\DE GUERRE SUR LE FROKT OCCIDENTAL
général Dubail Tordre de se retirer sur Epinal, place à laquelle elle était affectée comme réserve mobile. Derrière elle, là 58 e division garda la rive droite de la Meurthe an sud de Saint-Dié.
Sur les entrefaites, la 44 e division, venant de l'armée d'Alsace et mise par le grand quartier général à la disposition de la i ro armée, achevait de débarquer, le a4 aoûî, à Saint-Dié et Bruyères (i). La 8 e brigade de dragons, général Gendron, qui avait fait partie jusqu'alors de la 8* division de cavalerie et de l'armée d'Alsace, arrivait le i!x à Gérardmer, venant de Munster. Elle y séjournait le 25 (s).
Cependant le gros de la i n armée se conformait à l'ordre de contre-attaque donné par le général Dubail. Il avait établi son poste de commandement à Rambervillers, où il était à portée du 8 e corps et du reste de ses troupes. A droite, elles avaient pour objectifs Raon-1'Etape et Baccarat, sur la Meurthe. Le 21 e corps devait attaquer de grand matin par la rive ouest, tandis que le i4 e corps progresserait sur larive est (3).
En même temps, au centre, le i3 e corps marcherait par Ménarmont.
Ces projets d'offensive étaient dérangés par l'ennemi. Dans la matinée du s>5 août, des forces importantes attaquaient les 21 e et i3 e corps. Le XIV e corps se portait sur
(1) Hanotaux, V, p. 19.
(2) Commandant Bréant, De V Alsace à la Somme, p. 42.
(3) <La brigade d'Infreville du i3 6 corps et la 2 e brigade coloniale étaient placées sous les ordres du général Legrand, le 25 août. La 43 e division tenait la gauche et la i3 e la droite du 21 e corps.
Raon-1'Etape, Thiaville. C'est même dans la forejt de Thiaville que, le lendemain 26, la brigade Stenger exécutait Tordre formel de massacrer tous les prisonniers, tous les blessés (ij.
• Au 21 e corps, la i3! division, général Bourdériat, devait attaquer, elle aussi, le front Raon-l*Etape, Thiaville, la 26 e brigade ayant mission de soutenir la 25 e sur la rive ouest de la Meurthe.
Vers„5 heures, le combat commençait à Raon-1'Etape. Jusque vers i3 heures, il demeurait indécis. À ce moment, l'ennemi traversait la Meurthe et nos troupes se repliaient au sud. Le 21 e régiment allait bivouaquer sous bois, au nord-e^t du col de la Ghipote. Un de ses bataillons, resté isolé à Petite-Chatelle, ralliait péniblement par le cbl de Trace. La canonnade cessait dès 16 heures.
La veille, le 109 e avait creusé des tranchées et construit des barricades à Fagnoux, hameau sud-ouest de Thiaville. ^Après une forte préparation d'artillerie qui commençait dès l'aube, les Allemands débouchaient de ce village, vers it\ h. 3o. Le 109 e , après avoir cédé du terrain, reprenait vivement ses positions premières. Les Allemands nous débordaient ensuite par le nord et, un instant, menaçaient des pièces en batterie dans le voisinage. Elles étaient ramenées en arrière, à bras, par des fantassins.
Finalement, après dix heures de combat, les i er et 2 e bataillons de ce brave régiment étaient obligés de se replier à travers la forêt de Sainte-Barbe, jusqu'au carrefour de la cote 423, où ils bivouaquaient.
Cependant, vers midi, sous la pression violente des Allemands, tout le centre de l'armée Dubail, i3' et 21 e corps, se repliait, du Grand Bois de Glonville et de Ménar-
(1) Hanotaux, V, p. 26. Nous revenons plus loin sur ce fait.
mont, sur la ligne Hardancourt, bois d'Anglemont, Saint- Benoît, qui couvrait directement Rambervillers. '
La gauche du 21 e corps, 43 e division, avait eu à combattre le I er corps bavarois, général von Xylander, lancédans la direction générale de Rambervillers. Le soir, il atteignait le front Bazien, Ménil.
Quant au 21 e corps, il tenait en fin de journée le front Anglemont, Saint-Benoît, La Chipote. Notre recul était très marqué, mais les Allemands né pouvaient nous couper des Vosges, ainsi qu'ils y avaient tout intérêt et comme c'était sans doute leur intention.
Le soir du 25 août, le général Dubail, se rendant compte du mouvement débordant que l'ennemi esquissait à sa droite, décidait de contre-attaquer dans la direction des Vosges. Le i4 e corps recevait Tordre de reprendre l'offensive sur toute la ligne vers Raon-sur-Plaine, le 21 e corps attaquant aussi à sa gauche. A l'est de la Meurthe, la 28* division (i£ e corps) enlèverait Saint-Biaise, de façon à couvrir notre flanc vers l'Alsace. A l'ouest, ce corps d'armée prendrait pied sur la croupe sud-est du bois de Répy et marcherait vers Raon-1'Etape.
La première partie de ce programme fut accomplie, mais non la seconde. A droite, la 28 e division s'empara de Là Chapelle, Laître, Le Rouaux, Provenchères ; dans la soirée, elle opérait une nouvelle avance sur Ménil, Grandrupt, La Grande-Fosse (1). Mais une violente attaque allemande, dirigée sur le 21 e corps et sur la gauche du i£ e , obligeait ces deux corps d'armée à se replier vers le sud.
(1) Hanotaux, V, p. 282.
La dislocation de l'armée d'Alsace. — L'offensive du 21 e corps le 26 août. — Combat de La Chipote. — L'ordre du général Stenger. — Le i4 e corps au 26 août. — - Retraite de la 58 e division. — Le 21 e corps le 27 août. — Le groupement au sud de Belfort. — Le 21 6 corps le 28 août. — Le i4 e corps. — Le groupement des Vosges. — Sa mission. .
On se souvient que l'armée d'Alsace fut disloquée le 26 août (1). Jusqu'au 25, elle avait tenu la rive est de l'Ill, entre Mulhouse et Altkirch, la 57° division de réserve à droite, relevant la 44 e division; la 66* au centre et le 7* corps à gauche. L'ennemi ne manifestait sa présence que 'par la mise en action des projecteurs d'Istein. Son but était sans doute de nous attirer dans la souricière que forme la plaine d'Alsace. Si nous nous étions portés sur Colmar et au nord,- il eût pu aisément passer le Rhin sur notre flanc droit en nous attaquant de front. C'eût été un désastre assuré.
Après la dislocation de l'armée Pau, la 8 e brigade de dragons (général Gendron) et deux bataillons de chasseurs appuyèrent vers Provenchères l'action de la 28* division (i4* corps) (2). La 4i e division (7 corps) resta dans les
(1) Cf. La grande guerre sur le front occidental, II, p. 170 et 182.
(2) V. supra } p. 82, 84-
Vosges autour de la Schlucht et une brigade de la 58 e division de réserve vers Thann; le groupement du général Bataille (81 e brigade, 7 e corps, et cinq groupes alpins) demeura également dans les Vosges. La 57 e division de réserve, général Bernard, faisait partie de la défense mobile de Belfort* Elle resta entre tfette place et Mulhouse. Là 66 e division de réserve, général Woirhaye, était en observation vers Montbéliard, Dannemarie (3). Quant à la 44 e division, général de Vassart, nous avons vu comment elle était déjà rattachée à la i" armée, ainsi, qu'une brigade de la 58 e division. JLe gros du 7 e corps, c'est-à-dire la indivision, général de Villaret, 1'artillerip de corps et la 63 e division, général Lombard, remplaçant la 4i e , était dirigé sur la Somme, par le nord "de Paris. La 8 e division de cavalerie était provisoirement disloquée (1).
Ces remaniements avaient le grave inconvénient de confier la défense des Vosges et de la Trouée de Belfort à des groupements sans cohésion, sans unité de commandement. Ils désorganisaient l'un de nos meilleurs corps d'armée, le 7 e , ce qui constituait une circonstance fâcheuse. Peut-être l'entourage du général en chef, responsable de cette mesure, considérait-il les divisions comiûe les pions interchangeables d'un jeu d'échecs. Il faisait bon marché de l'unité de doctrine et de l'esprit de corps, créés par la vie commune du temps de* paix, en quoi il se trompait, croyons-nous.
Douze groupes alpins de réserve étaient destinés à la i re armée. Ils commençaient leurs débarquements les 25 et 26. Huit allaient rejoindre le 8 e corps. Quatre n'avaient
(1) Hanotaux, V, p. 264.
(2) V. supra, p. 82.
pas encore débarqué, et allaient prendre une autre direction (1), motivée par les événements dans l'Ouest.
Quant aux Allemands, ils confiaient la défense de l'Alsace au « détachement d'armée » Falkenhayn, avec quartier général à Strasbourg. Le nord de cette province était gardé par une division d'ersatz (von Tettenborn), qui devaft/ passer la- frontière le 26 à Saales; le sud, par le général von Gaede, avec des éléments de landwehr et d'ersatz. Lors de la retraite de nos troupes, cet officier général reprit possession du terrain abandonné par elles, en livrant le 2.7 un petit engagement à Montreux-Vieux et Dannemarie. Les Allemands s'avançaient très prudemment tout d'abord. Ils allaient ensuite traverser les Vosges dans la région de Sainte-Marie-aux-Mines, pour se diriger feur Saint-Dié (2).
Au 21 e corps, l'offensive fut reprisé le 26 août. La 44 e division, général de Vassart, devait marcher au sud-ouest de Baccarat, vers Anglemont et Ménil, occupé depuis la veille par l'ennemi (3). Le corps d'armée couvrirait cette offensive à l'est, dans la région Saint-Benoît, forêt de Sainte-Barbe, bois de Répy. Mais la division Vassart ne put déboucher du bois d'Herlemenche sur Ménil. Au nordest, les Allemands prenaient Sainte-Barbe, puis attaquaient le col de la Chipote et la cote /j23 à l'ouest, c'est- -à-dire la clef des communications de Rambervillers et Raon-FEtape vers Saint-Dié. Les deux divisions du 21 6 •corps avaient ordre de creuser des tranchées le long de la route de Bru à Saint-Benoît, la 43 e à gauche dans la région de Jeanmesnil, Saint-Gorgon, Larifontaine, au
(1) Hanotaux, V, p. 266.
(2) Hanotaux, VI, p. 43.
(3) Au sujet du combat de Ménil, lire Le musée de la bataille, Lecture pour Tous du i er août 1915.
sud-est de Rambervillers; la 1 3 e à Saint-Benoît, la Chipote; la 2 e brigade coloniale (i) à Bru, Saint-Benoît.
Le matin du 26, le 21 e régiment était au col de la Chipote. A 6 h. 3o, le i er bataillon recevait l'ordre de se porter sur La Haute-Neuveville, immédiatement au sudouest de Raon-1'Etape et de s'y tenir à la disposition de la 25 e brigade. Avec le 2 e bataillon, le commandant Faivre allait au col de Trace, intermédiaire entre celui de la Chipote et la Meurthe, pour parer à un mouvement débordant qui viendrait à se produire par le nord-est. Le 3 e bataillon tenait les tranchées autour du col -de la Chipote. Le canon tonnait depuis le lever du jour, sans qu'on aperçût aucun adversaire dans ces bois touffus.
A 9 heures, l'attaque commençait dans la forêt de Sainte-Barbe, l'ennemi venant de Thiaville et défilant par. le hameau du Petit-Paris, le long du ruisseau des Grands- Fins. Il comptait évidemment tourner le col par la Croix- Rouge, vers l'ouest, et déboucher en arrière du carrefour de la Vierge (2).
A 11 h. 3o, les i er et 3 e bataillons du 109 e , qui tenaient la gauche du 21 e , étaient débordés et se repliaient sur la lisière des bois, à l'est de Saint-Benoît. La 26 e brigade était ainsi coupée en deux tronçons.
De son côté, le 2 e bataillon du 21 e se retirait du col de Trace sur la Chipote. Les Allemands gagnaient du terrain aux deux ailes, menaçant de rendre le col intenable. Mais une contre-attaque se produisait vers la fin de l'après-midi, au moment où le colonel Hamon allait donner l'ordre de la retraite. L'ennemi était refoulé, perdant des prisonniers,
(1) Brigade rattachée à la i re armée t comme c'était la règle pour les quatre premières armées.
(2) Hanotaux, V, p. 280.
et le gros de la brigade pouvait cantonner à Saint- Benoît (1), en continuant d'occuper la Chipote par des avant-postes.
Des violents corps à corps s'étaient produits au pont dé Raon-1'Etape et à la Chipote. D'après un témoin (2), on y trouva des morts français et allemands encore enlacés dans une suprême étreinte, Un autre écrit, peut-être avec exagération : « Entre Saint-Benoît, Raon et Etival, les bois ne sont plus qu'un immense cimetière » (3).
Nous avons fait allusion à Tordre monstrueux donné par le général Stenger à la 58* brigade (112 e et 142 e , deux régiments badois). Voici comment il était libellé : « A partir d'aujourd'hui, il ne sera plus fait de prisonniers. Tous les prisonniers seront massacrés; les blessés, en armes ou non armés, massacrés. Derrière nous, il ne restera aucun ennemi vivant ». Une trentaine de soldats de cette brigade, interrogés après leur capture, ont confirmé la réalité de cet ordre sous la ifoi du serment, en signant leurs dépositions (4). Ainsi nos adversaires tendaient à détruire toutes les règles par lesquelles on s'est efforcé, jusqu'ici, de limiter les souffrances inutiles qu'engendre la guerre.
(1) Hanotaux, V, p. 278 et 280. Il y a des contradictions entre ces deux passages.
(2) Cité par Hanotaux, V, p. 280.
(3) Louis Colin, Les Barbares à la Trouée des Vosges, p. 3i8, cité par Hanotaux t ibid.
(4) Bédîer, Les crimes allemands d'après les témoignages allemands, p. 29, cité par Hanotaux, ibid. Cf. Jean Bernard, Histoire générale et anècdotique de la guerre de 4914, I, p. 422; Les violations des lois de la guerre par VAUemagne (publication du ministère des Affaires étrang-ères), Berger-Levraiitty i<)i5.
Pendant que le 21 e corps combattait ainsi au sud de Raon-1'Etape, au ii e corps, dans cette même» journée du 26 août, la 27* division attaquait plus au sud; la 28 e division cherchait à couvrir les approches nord-est de Saint- Dk?, autour au coi des Raids-de-Robache et de Denipaire. Les obus allemands commençaient à tomber dans Saint- Dié.
A droite, la 58 e division de réserve constatait qu'elle n'avait presque personne devant elle. Néanmoins, cette division, craignant d'être tournée par le col de Saintc- Marie-aux-JVfines, se repliait au sud de Saint-Dié, jusqu'à Sainte-Marguerite. Le flanc droit du i4 e corps était donc entièrement découvert.
Dans la soirée du 26, ce corps d'armée tenait encore le col des Raids-de-Robache. Devant lui, Ban-de-Sapt, Saint- Jean-d'Ormont étaient en feu, ainsi que des fermes voisines (1). On apprenait la perte du col d'Anozel; la 58 e division ne s'était arrêtée qu'à Taintrux, au sud-ouest de Saint-Dié. Le i4 e corps avait le sentiment très net qu'il était tourné par sa droite. L'ennemi cherchait à passer entre les Vosges et la Meurthe, coupant la i w armée de nos détachements de l'Est.
Le général Baret, qui remplaçait au i4 6 corps le général Pouradier-Duteil, prescrivait à la 8 e brigade de dragons, général Gendron, de marcher sur Sainte-Marguerite par la vallée de la Meurthe et d'intervenir contre l'ennemi
(1) Hanotaux, V, p. 282. Anozol, entre Taintrux et la Meurthe. La 58 e division de réserve, la brigade de dragons Gendron, les 5i e et 52 e bataillons de chasseurs étaient à la disposition du général Baret, commandant le i4* corps.
cherchant à déborder la droite de la 28 e division (général Putz). Celle-ci s'était déjà repliée sur la rive ouest de la Meurthe, par Saint-Dié, se maintenant seulement à La Bolle et à Rougi ville. La brigade Gendron, les 5i e et 52 e bataillons de chasseurs se bornèrent à barrer la vallée de la Meurthe au sud de Saint-Dié, à la hauteur de Saint- Léonard et de Mandray, appuyant ainsi la droite de la 58 e division de réserve qui était vers Taintrux. Quelques fractions de la 28° division essayèrent de défendre Saint- Dié sous la direction du commandant Grardel, de l'étatmajor du 1 4 e corps, mais la ville fut attaquée à la fois dans les directions du sud et du nord. Les faibles fractions qui y tenaient encore se virent entre deux feux et l'inf âme traîtrise des Allemands ajouta aux difficultés de leur situation. Ils eurent la lâcheté, en effet, de forcer des habitants à s'asseoir sur des chaises au milieu des rues que balayait le feu de nos soldats. Il en fut ralenti et l'ennemi put cheminer plus aisément. Qu'importait la mort de quelques civils inoffensifs (1) ?
Dans son mouvement vers Sainte-Marguerite, la brigade Gendron voyait beaucoup de ses chevaux succomber à la fatigue. L'exode lamentable de la population attristait nos cavaliers : « On rencontre sur toutes les routes de pitoyables convois de charrettes, avec l'ornement bien connu des matelas, des chaises et des pauvres meubles.... On sent d'ailleurs qu'à côté des malheureux qui fuient, il y a les traîtres, dès longtemps achetés, qui renseignent les
(1) Récit du lieutenant Eberlin, dans les Miinchener Neueste NacHrichten du 7 octobre i$i4, cité par Hanotaux, V,p. 3oi. Voir ibid-, p. 3o3, les noms de trois des quatre habitants ainsi placés au carrefour de la rue Thurin et de la rue du Breuil. Cf. Raoul Allier, Les Allemands à Saint-Dié (27 août-10 septembre 4914), Payot, 1918. Au sujet de la brigade Gendron, lire le commandant Bréant, op. cit., p. 44-
92 LA GBANDE GUERRE SUH LE FRONC OCCIDENTAL
Allemands. Sur ce sol qui est le nôtre, nous ne ferons pas un seul pas, nos canons ne prendront pas une position, sans que l'ennemi en soit prévenu et puisse nous repérer...» (i). Trop souvent, en effet, au début et au cours de cette guerre, ox\ put constater l'existence, sur notre propre sol, de tout un système d'espionnage organisé. Des complicités et surtout des faiblesses coupables, un déplorable esprit de camaraderie qui propageait des traditions d'indulgence excessive et de laisser-aller, contribuaient à ce résultat.
A la gauche de la 2 8° division, la 27 e , en liaison avec le 21 e corps, avait abandonné le bois de Répy et le massif *de hauteurs compris dans l'angle aigu que la Meurthe dessine avec la route de Rambervillers à Raon-1'Etape. Elle tenait encore Saint-Rémy, le pont d'Etival et celui de Saint-Michel-sur-Meurthe (2) .
Au 21 e corps, dans la soirée du 26 août, malgré la reprise du col de la Chipote à la brigade Stenger, le général Legrand se rendait compte du danger de la situation. Les i er et 2 e bataillons du 109 e furent portés sur la ligne col de la Chipote, cote 4? 3, face à la vallée de la Meurthe et au nord-est, le 3 e bataillon en réserve au nord-est de Saint-Benoît.
La matinée du 27 fut assez calme; mais, après i3 heures, les Allemands dessinèrent un mouvement débordant à l'est du col. En même temps, des groupes de plus en plus
(1) Commandant Bréant, op cit. p.
(2) Hanotaux, V, p. 283.
denses marchaient sur Saint-Benoît), de Thiaville et de La Chapelle à travers la forêt de Sainte-Barbe. Ils parvinrent à forcer la ligne du 109 e , qui se reforma au sud du chemin cote 43i, cote 423. Un combat très vif s'engagea. Le 3 e bataillon renforça les deux autres et prolongea la lutte. Vers i5 h. 3o, les Allemands reprenaient le col de la Chipote, sans pouvoir dépasser le chemin dont nous venons de parler. Peu à peu, le feu devenait moins intense du côté ennemi. A 18 heures, un bataillon du 6 e colonial (1) renforçait le 109 e et opérait une vigoureuse contre-attaque. De nouveau nous tenions toute la ligne du col à la cote 423 (19 h. 4o) (2).
Très éprouvés, les i er et 2 e bataillons du 109 e rentraient à Saint-Benoît, à l'est duquel étaient deux bataillons du 21 e . Un bataillon du 6 e colonial fournissait les avantpostes.
La situation n'en était ^as moins sérieuse. Nous courions danger de voir l'ennemi forcer le passage de Raonl'Etape sur Rambervillers, couper la i re armée en deux tronçons et déboucher sur Châtel, Mirecourt, au sud de la Trouée de Charmes. De plus, nous avions intérêt à maintenir la liaison du 21° corps, d'une part, avec la 44 e division et de l'autre avec le i4 e corps, c'est-à-dire avec Saint-Dié et Epinal. Le massif de la CJhipote acquérait de ce double fait une grande importance. A l'ouest, la 44 e division tenait Jeanménil et Fraipertuis; le gros de la i3 e division, général Bourdériat, était à Housseras, Avirey; la 43°, général Lanquetot, occupait Saint-Gorgon et Sainte-Hélène, au sud de Rambervillers (3).
(1) 2 e Brigade, général Simonin, V. supra, p.
(2) Hanotaux, V, p. 294.
(3) Hanotaux, V, p. 295.
Sur la Haute Meurthe, la brigade de dragons Gendron restait, le 27, en observation à hauteur de Saint-Léonard, vers le col de Vanémont. En face d'elle, on se battait dans la direction de Taintrux. Les batteries allemandes arrosaient le col d'Anozel d'une rafale ininterrompue de projectiles, spectacle qui arrachait à l'un de ces cavaliers une réflexion mélancolique : « La guerre allemande est et ne sera qu'une guerre d'artillerie » (1). Où était déjà le temps des chevauchées héroïques à la Murât ou à la Lassalle?
Dans cette même journée du 27 août, on constituait au sud de Belfort un nouveau groupement composé de la 66 6 division de réserve, de la i£ e brigade de dragons et d'un peu d'artillerie lourde, le tout sous les ordres du général Mazel (2). La mission dévolue à ce groupe était d'interdire toute incursion adverse entre la frontière helvétique et Belfort, de retarder éventuellement l'investissement de cette ville, mais sans s'y laisser enfermer en aucun cas.
La 71 e division de réserve s'était repliée sur Epinal dès le 24 août. On travaillait activement à la mise de cette place en état de défense, en la complétant au moyen de tranchées et de réseaux de fils de fer. On prenait des dispositions pour protéger les voies ferrées, les tunnels, les ponts, les voies d'accès de toute nature. Des canons lourds, empruntés à l'armement de la place, étaient établis aux environs. Le général Dubail avait encore son quartier général à Rambervillers (3).
(1) Commandant Bréant, p. 46.
(2) Le général Mazel remplaçait au commandement de la 66 e division le général Wbirhaye. Le groupe était rattaché nominalement à la i 1 * armée tout en dépendant pratiquement du seul grand quartier général.
(3) Hanotaux, V, p. 266.
Le 28 août, le 21 e corps reprenait l'offensive vers le nord-est, la 44 e division marchant sur Sainte-Barbe, la 43 e sur Nosspncourt, la 26 e brigade et la 2 e brigade coloniale sur le col de La Chipote. Cette contre-attaque se heurtait à mne offensive allemande dirigée à la fois sur les i/i e et 21 e corps.
La 26 e brigade, au sud du col de La Chipote, avait le même ordre que la veille : contre-attaquer de Saint- Benoît vers le col. Dans la nuit du 27 au 28, ce dernier était de nouveau abandonné par les Allemands, sans être réoccupé par nous. A 6 heures, les 2 e et 3 e bataillons du 21 e relevaient nos avant-postes qui rentraient à Saint- Benoît. La matinée s'écoulait sans incident, mais, à i3 h. 45^ une attaque en forces se dessinait. Un bataillon du 6 e colonial renforçait nos avant-postes; puis, à 10 heures, un second.
L'ennemi ouvrait alors un feu d'artillerie lourde, de la direction de Sainte-Barbe sur Saint-Benoît (1), et l'un de ses premiers obus atteignait le poste de commandement de la 26 e brigade, non sans jeter le désarroi dans le village. Après avoir subi de grosses pertes, les éléments du 21 e corps se regroupaient à Bru et à Saint-Benoît; la 2 e brigade coloniale était tout entière au col de JLa Chipote ou aux abords.
(1) Los batteries lourdes allemandes établies dans la région Sainte- Barbe, Bazien, et vues par nos aviateurs, échappaient totalement aux coups de notre' 75. Il fallut, pour les contrebattre, amener des pièces empruntées à Epinal e.t, pour régler ces tirs, remettre en service un ballon captif d'ancien modèle.
A 21 heures, l'ennemi débordait Saint-Benoît par les boii au sud et s'en emparait. Les i er et 2 e bataillons du 109 e , en réserve au hameau de La Grande-Carre,, au sudouest de ce village, se reportaient sur la croupe qui commande Bru vers le nord et qui constitue la dernière position à l'est de Rambervillers. Le 3 6 bataillon était à La Grande-Rue, à l'est de Bru.
Le soir du 28 août, le 21 e corps avait ses ayant-postes sur la ligne Carrière (au nord-est de Rambervillers), Bru, Saint-Benoît, Fraipertuis. Le mouvement offensif de Fennemi paraissait enrayé (i).\
A la droite du 21 e corps, la 27 e division (i4 e corps) recevait ordre de tenir solidement Nompatelize et de reprendre l'offensive sur Etival. La 28 e tiendrait de même le défilé de L$ Bolle, Rougiville, à l'ouest de Saint-Dié, en se reliant à la 27 e par la Croix-Idoux et Herbaville. La 58 e division de réserve, qui avait déjà abandonné Taintrux, reprendrait l'offensive sur ce village et sur Anozel. Enfin, la brigade de dragons Gendron, les i3 e et 22 e bataillons de chasseurs continueraient de barrer la vallée de la Meurthe à hauteur de Sainte-iMarguerite (2).
Jusqu'alors, nos forces éparses dans les Vosges, entre la Meurthe et les approches de Belfort, étaient restées sans direction commune, avec les résultats que l'on peut . croire. Le 28, elles formèrent un nouveau groupement, dit des Vosges, sous les ordres du général Putz, et Ton put enrayer le mouvement de retraite à peu près continu
(1) Hanotaux, V, p. 298.
(2) Dans la journée du 28, le régiment du commandant Bréant quittait Vanémont pour occuper, si possible, Saint-Léonard avec une centaine de fantassins réservistes qu'il avait recueillis. Il revint à Vanémont et en repartit à 22 heures pour Fraize (Commandant Bréant, p. 48).
qui les avait entraînées depuis l'évacuation du Donon, le 21 août.
Le général Dubail assignait à cette formation une double mission : tenir, face à Test, les crêtes des Vosges jusqu'au col du Bonhomme inclus; refouler ou, tout au moins, arrêter, face au nord, l'ennemi en marche entre le col de Sainte-Marie et Saint^Dié. Entre ces deux secteurs, la liaison s'établirait au massif du Bonhomme.
Dès le soir du 28 août, une brigade de réserve dispo-, nible à Gérardmer et un bataillon de chasseurs, bientôt renforcé de deux autres, recevaient Tordre de se porter sur Anould, dans la vallée de la Meurthe. Ils devraient atteindre le 29, en fin de journée, la vallée de la Fave, qui débouche dans cette rivière vers Saint-Dié. Nous verrons plus tard ce qui résultait de cette opération.
La granle fcnerre, IV. 7