CHAPITRE XI LE 6^ CORPS ET L'ARMÉE DE LORRAINE
La constitution de l'armée de Lorraine. — ^ Le 6« corps sur la position d'Arj^ncy. — Combat d'Arranoy (28-24 août), — L'armée de Lorraine. — Combats sur l'Orne (26 août). — Résultats de cett€ offensive locale. — ^Dislocation de l'armée de Lorraine. — Retraite du 6® corps. — Prise de Longwy. — Prise de Montmédy. — Atrocités allemandes dans le Luxembourg belge.
Nous avons dit qu'une nouvelle armée, dite de Lorraine, avait été constituée les 19 et 20 août, sous les ordres du général Maunoury (i). Elle ne comprenait que des divisions de réserve formant deux groupes, généraux Pol Durand et de Lamaze (2) : les 54*, 55', 56® et 65®, 67^ 72®, 75® divisions.
Le 23 août, le groupe Pol Durand se conformait au repli de la 3® armée, sans avoir pris aucune part à son offensive, par ordre, semble-t-il, du grand quartier général. Il portait son front sur la ligne Spincourt, Gouraincourt, face à l'est. A peine constituée, l'armée de Lorraine recevait deux missions distinctes', destinées à la couper en deux. Le groupe Pol Durand allait appuyer la 3* armée, tandis que le groupe Lamaze couvrirait Verdun sur les Hauts-de-^Meuse.
Dans la nuit du 22 au 23, le général Sarrail avait donné Tordre au 6® corps d'occuper la forte position d'Arrancy,
(i) Du cadre de réserve comme le général Pau et comme lui ancien membre du Conseil supérieur de la guerre.
(2) Ce dernier arriva dans la nuit du 24 au 26 seulement (Hanotaux, V, p. 195-196).
du sud-est de Longuyon. Sa défense fut confiée au général Roques (aS* brigade), avec le io6* régiment, le 25** bataillon de chasseurs et la fraction du 25* d'artillerie qui avait opéré au sud de la Chiers.
Agauche, le reste de la i2* division bordait la Crusnes jusqu'à Longuyon. A droite, la 42* division avait une brigade (84*). et un groupe dans le bois de Watremont. L'autre (83*) était à la corne sud de ce bois, vers Muzeray. Faute de cavalerie, aucune reconnaissance n'était faite.
En arrière de la position d'Arrancy, à l'est de la ferme de Constantine (i), un puissant groupement d'artillerie était constitué sous les ordres du général Herr, connu pour des publications concernant la guerre des Balkans (2). Il comprenait l'artillerie de corps et- le 4* régiment d'artillerie lourde.
La position du 6* corps dessinait donc un angle obtus^ l'un des côtés faisant face au nord-est et l'autre à l'est. Le général Sarrail était à même de résister à la double pression allemande, telle qu'elle s'était manifestée la veille. Il avait porté son quartier général à Mangiennes.
Dans la matinée du 28, les Allemands se bornaient à canonner la position d'Arrancy et la « grande batterie » du plateau de Constantine. Elle leur répondait vigoureusement. Quant aux troupes, elles consacraient cette journée au repos et à leur réorganisation (3).
La retraite du 5* corps sur l'Othain découvrait entièrement la gauche du 6*, ce qui devait nécessairement le conduire à un nouveau recul. Les événements pressèrent cette retraite.
(i) A la croisée des chemins Longuyon, Spîncourl et Pillon, Arrancy.
(2) La guerre des Balkans, Quelques enseignements sur Vemploi de Vartillerief 1918; Sur le théâtre de la guerre des Balkans. Mon jourfini de route (17 novembre-i5 décembre 191a), 1913.
(3) Ilanotaux, V, p. 196-198.
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Le 24 au matin,- Arrancy était enlevé par l'ennemi. Le 6" corps repliait Sa gauche sur le Haut-Bois et le bois de Rafour, au sud de Longuyon. En même temps, sa droite était attaquée sur TOthain.
A la 42® division, la ligne de nos tranchées avait été repérée la veille par des avions ennemis. Vers ii heures, des obus lourds y affluèrent, non sans produire un certain ébranlement. Le général Krien fut obligé de se tenir debout en avant d'une tranchée, pour montrer l'inanité du Ranger.
Vers 1 3 heures, un officier de l'état-major du 6" corps venait annoncer qu'un groupe de divisions de réserve débouchait par Spincourt et Eton, pour tomber sur le flanc gauche de l'ennemi. La 42" division allait prendre l'offensive de front. L'exécution immédiate était prescrite.
Le général Verraux se borna donc à une courte préparation d'artillerie. Faute de savoir où était l'ennemi,, on tira sur les points que l'infanterie allait occuper. La 84* brigade, général Leconte, marcha sur Rouvrois et Saint- Pierrevillers; la 83*, général Krien, sur la ferme de Bellevue, au nord-ouest du bois de Rachoux; le 8® bataillon de chasseurs était resté vers la ferme de Constantine.
Ces deux brigades se déployèrent « comme à la manœuvre » et franchirent en ordre parfait la route de Nouillon-Pont à Longuyon, puis la ligne ferrée d'Arrancy à Spincourt.
Vers i4 h. 3o, un officier de la 54* division, général Chailley, vint rejoindre le général Verraux. Non seulement le groupe de divisiions de réserve ne progressait pas, mais il reculait, découvrant la droite du 6* corps.
Vers 16 heures, on put se rendre compte que nos troupes, jeunes, déjà privées d'un certain nombre d'officiers, étaient fort impressionnées par le feu ennemi. Des mi-
23o LA GRANDE GUERRE SUR LE FRONT OCCIDENTAL
trailleuses se démasquèrent et les arrêtèrent court. Néanmoins elles restèrent en place jusque vers 17 ou 18 heures, avec des pertes sensibles. Le commandant du ig* chasseurs, notamment, fut tué. Du flottement ae produisit et la retraite commença.
Le général Verraux craignait un mouvement débordant par Spincourt, quand il apprit qu'oxi mettait à sa disposition la valeur de deux régiments et demi et Tartillerie de la division Hache {^o''), ainsi que deux groupes de Tartillerie de corps. Il eut ainsi 96 pièces de 76 à sa disposition. Il les déploya en avant du Loison; puis, voyant que ses lignes continuaient à plier, il lança les bataillons du général Hache à la contre-attaque. En même temps, il faisait entretenir un . feu d'enfer sur l'espace compris entre TOthain et Pierrevillers. un vrai tir de barrage, bien que ce terme ne fut pas encore usité.
La brigade Krien dut évacuer Nouillon-Pont. La brigade de réserve, général de Féraudy, reçut ordre de tenter un retour offensif. Mais l'ennemi s'infiltra dans le bois de Watrepont et enfila nos tranchées au moyen de ses mitrailleuses. L'attaque dut être arrêtée.
La nuit survint, les troupes de notre droite restèrent sur les positions occupées; le général Verraux porta son quartier général à Billy-sous-Mangiennes.
Dans l'après-midi, la gauche du 6® corps était à deux kilomètres environ à l'est de Saint-Laurent-sur-Othain, oîi elle se reliait au 5* corps. L'ensemble du front dessinait un arc de cercle au nord et à l'est de Sorbey, à travers les bois de Belchêne et de Rafour, le Haut-Bois et à l'est de la ferme de Constantine. Puis il allait au sud, se repliant au nord de Rouvrois-sur-Othain, que les Allemands occupaient, en cherchant à nous déborder par Spincourt et Mangiennes.
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Dès ce moment, le 6® corps était coupé du groupe Pol Durand, resté entre Spincourt et Gouraincourt, et sa retraite vers la Loison était déjà menacée. Malgré tout, les troupes gardaient un excellent moral, qui triomphait des fatigues de quatre jours de combat par une chaleur accablante. C'est ainsi qu'à la gauche, après une bonne préj)aration d'artillerie, le 29® bataillon de chasseurs, brillamment entraîné par le commandant Reiiouard, rejetait l'ennemi devenu trop pressant sur la droite du 5® corps.
Le soir du 24, le 6® corps était en contact sur toute la ligne de l'Othain, dont les Allemands tenaient les passages, mais ils n'avaient pu progresser qu'à force de sacrifices et très lentement. Nos Coupes gardaient toute leur cohésion, ne demandant qu'à reprendre l'offensive. L'attitude du 6® corps contrastait pleinement avec celui de son voisin de gauche, montrant de quel poids pèsent l'entraînement et les fortes traditions d'une unité, quand elle se voit jetée brusquement dans une situation difficile. ,
Cependant des événements dignes d'être mentionnés se passaient sur le front de l'armée de Lorraine. Dans la matinée du 24, une reconnaissance du 3® hussards (56* division), commandée par le maréchal des logis Ronchon, arrêtait une automobile allemande sur la route de Dpmpierre à Puxe, au sud-ouest de Conflans, c'est-à-dire fort loin de nos lignes (i). Les occupants s'enfuyaient dans un bois, abandonnant des papiers et des cartes. Parmi ces
(i) Notons en passant que l'escadron divisionnaire de la 56® division de réserve, composé de réservistes, faisait là preuve d'une activité méritoire, que nos grandes unités de cavalerie n'avaient pas toujours donnée.
documents figurait un ordre de mouvement pour la 33* division de réserve, daté de Conflans à 5 h. 4o, le 24 août.
Cet ordre portait que le XVP corps allait attaquer la ligne Nouillon-Pont, Spincourt, la 33* division l'appuyant par une attaque de flanc. Elle déboucherait à 6 heures de Conflans et de Friau ville, pour marcher en deux colonnes sur le front Lanhères, Béchamps. Il semblait que Vétatmajor allemand ignorât l'existence ou tout au moins les emplacements de nos divisions de réserve.
Informé aussitôt, le général Maunoury se mettait en rapport avec le grand quartier général, qui Tautorisait à agir selon les circonstances. Ses dispositions étaient rapidement prises. Dans la soirée, cinq de ses divisions étaient en ligne sur le front Nouillon-Pont, Etain, OUey, Jeandelize (i), formant ainsi un arc de cercle ouvert au nordest. -Au cours des mouvements nécessaires, la 53* brigade de landwehr soutenait vers Eton un dur combat, à la suite duquel elle se repliait très sensiblement, avec de grosses pertes, pour ne se reporter en avant que le 29 (2).
Ordre était donné à nos divisions de réserve de prendre l'offensive le 25 à la première heure, la 56* couvrant le flanc droit à Saint-Jean-de-Buzy et Mouaville, entre Etain et Conflans. En effet, le matin du 25 août, les 72®, 75®, 56* divisions passaient l'Orne de vive force et s'établissaient sur les hauteurs de la rive gauche. Le succès était marqué surtout à la droite (56® division, général de Dartein).
Dans la matinée du 24, elle avait massé tous ses éléments disponibles sur un front de 20 kilomètres.- Le 26 au matin, la ii3* brigade passait l'Orne à Jeandelize, sans coup férir, s'emparait des hauteurs 223 et 2i4; en même
(i) Hanotaiix, V, p. 198-199. Olley et Jeandelize sont situés entre Conflans et Etain.
(2) Hanotaiix, d'après des documents allemands.
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temps, elle traversait la rivière à SaintrJean-de-Buzy, sous la protection de rartillerie. ,
La 75* division débouchait au nord de Buzy, sous un feu violent qui la faisait hésiter. La ii2* brigade l'appuyait à temps en occupant les cotes 211, 21 3. L'infanterie allemande débouchait d'Aucourt (i) et des Bois Communaux à l'est, mais pour être bientôt arrêtée par rartillerie de la 56* division. Elle renouvelait son offensive à trois reprises, avec le imême insuccès.
La 112® brigade progressait jusque devant Aucourt; la III*, général Cornille, l'appuyait vers les bois d'OUey. Enfin, les têtes de la 55® division, général Leguay, débouchaient ver^ Brainville, à la droite de la 56*. Celle-ci continuait au nord-ouest, en deux colonnes. Celle de gauche enlevait Aucourt, Lanhères, Rouvres; celle de droite la ferme Neuvron, Thumeréville, Mouaville, Béchamps. Dans tous ces villages et ces hameaux, les maisons avaient été incendiées, les habitants, hommes, femmes et enfants massacrés (2).
A la fin du jour, le succès était complet : 4oo ou 5oo prisonniers, du matériel de tout espèce, notamment des mitrailleuses et des munitions, restaient entre nos mains. La 33® division de réserve et d'autres éléments, parmi lesquels la 53® brigade de landwehr, avaient été surpris en pleine offensive, par une attaque dirigée sur leur flanc gauche et leurs derrières; ils se repliaient en désordre, quelques fractions allant jusqu'à Saint-Privat, sous Metz.
Découvert à sa gauche, le XVP corps reculait jusqu'à Bonvillers, au sud d'Audun-le-Roman, dégageant ainsi le 6* corps. Ainsi s'affirmait, une fois de plus, la toute
(i) Hameau sur \e chemin de Buzy à Lanhères.
(a) Hanotaux, V, p. 199.
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puissance de la surprise. Il avait suffi de l'attaque inattendue de divisions de réserve, c'est-à-dire d'éléments encore très médiocres, dans une direction où l'ennemi ne prévoyait rien de notre part, pour modifier entièrement sa situation et ses projets. Pourquoi notre cavalerie, dont no|^s avons dû déjà signaler à plusieurs reprises l'inutilité pendant ces tristes jours, n'avait-elle pas une ou deux divisions dans la Woëvre, prolongeant la droite du général Maunoury? A coup sûr elle eût pu profiter du « vent dr panique » qui souffla sur l'ennemi le 24 août, au dire de M. Hanotaux (i).
En somme, on peut croire que l'idée du Kronprinz avait été d'envelopper la droite de la 3** armée en la coupant de Verdun, sa propre gauche marchant par Spincourt sur Damvillers, Montfaucon. Il comptait ainsi commencer par le nord l'investissement de Verdun, tandis que notre armée serait contrainte d'abandonner la ligne de la Meuse, sous la menace de s'y voir encerclée.
L'offensive du général Maunoury, due à un incident heureux dont il tira le meilleur parti, cette offensive imprévue bouleversa le plan du prince pangermaniste. Sa gauche fut arrêtée et rejetée à un moment critique, lorsque l'ensemble des forces allemandes se portait en avant après les combats incohérents auxquels on a donné le nom de bataille des Ardennes.
Malheureusement, les circonstances amenaient le grand quartier général à mettre fin à la courte existence de l'armée Maunoury, Dans la nuit du 25 au 26, le général
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recevait Tordre de se replier sur les Hauts-de-Meuse^ pour couvrir au sud les approches de Verdun. Sa petite armée passait, la nuit même, sur la rive sud de TOrne et gagnait le 26, par échelons, les Hauts-de-Meuse qu'allaient défendre les 54% 65® et 75® divisions entre Verdun et Toul.
La 72** division était remise à la disposition du gouverneur de Verdun, ainsi que les i65® et 166® régiments (i). Quant au général Maunoury, avec les 55", 56* divisions, il allait se porter sur un autre théâtre d'opérations, où son intervention devait avoir des conséquences infiniment plus heureuses.
Le 26 août, il laissait au général de Lamaze, avec les 65* et 75* divisions, la défense du secteur nord, Dieue-sur- Meuse, Sommedieue, Mont-sous-les-Côtes, en liaison avec la défense de Verdun; le secteur sud, de Lacroix-sur-Meuse, Lamorville, Creuë, à la ligne Commercy, Broussey-en- W^oëvre, ei^ liaison avec celle de Toul, revenait au général Pol Durand, avec la 54* et 67* divisions. Le 27, le général - Maunoury quittait la Lorraine, avec son état-major, pour se rendre à Montdidîer, oti il allait prendre le commandement de la 6" armée. Les 55* et 56* divisions de réserve y constitueraient le 5" groupe, sous les ordres du général de Lamaze. Ce dernier partait de Lacroix-sur-Meuse le 28, laissant au général Pol Durand le lourd commandement direct des 54*, 67,* 65*, 75" divisions. On ne saurait dire que notre emploi des formations de réserve ait valu celui qu'en faisaient au même moment les Allemands. Il y a une différence capitale, en effet, entre leurs corps d'armée de réserve à deux divisions (2) et nos groupes
(i) Régîmenls de place à quatre bataillons affectés à Verdun, qui paraissent n'avoir pas été embrigadés au début des opérations.
fa) Notons qu'un bulletin de renseignement» de la b^ armée porte que les corps d'armée de réserve allemand» ne sont autres que des divisions de réserve. D'où ce singulier renseignement pouvait-il venir ?
de deux à quatre divisions, elles-mêmes à deux brigades de trois régiments à deux bataillons, et cette infériorité fut encore accrue par les mutations incessantes de ces divisions. Elles finirent par être rattachées isolément à des corps d'armée, doiît le numéro changeait parfois à des dates fréquentes.
Pendant que l'armée de Lorraine terminait ainsi sa brève existence, le 6* corps recevait également l'ordre de retraite générale, dette injonction surprenait les troupes, qui n'avaient nullement ressenti l'impression d'une défaite.
Le 25 août, il semble qu'il n'y ait eu aucun événement de guerre à la division de gauche du 6* corps, la i2*. A la division de droite, la ^2*, le général Verraux avait à sa disposition de nouveaux éléments de la 4o*. Il constituait une réserve au sud-est de Mangienhes, dans la prévision que les Allemands chercheraient à le déborder p>ar sa droite. En outre, il déployait une ligne d'artillerie sur le plateau à l'ouest de Billy.
A i3 heures, il recevait un ordre de retraite générale, sans doute motivé par le recul de la tC armée. Le 6® corps allait abandonner la ligne de l'Othain, pour gagner immédiatement celle de la Theinte, en amont de Damvillers.
Ce mouvement s'accomplissait à la 1x2^ division, sans que l'ennemi tirât un coup de canon. Il en était sans doute de même à la 12®. La 42' division cantonnait dans la région Azannes, Ville-devant-Chaumont; la 4o*, reconstituée, était à gauche, dans la région Wavrille, Gibercy, reliant les 42* et 12® divisions, cette dernière étant autour de Damvillers. Le quartier général du 6® corps se portait à Flabas.
Le 26 août, le 6® corps passait la Meuse, pour aller cantonner entre ce fleuve, la forêt de Hesse, les bois de Malancourt et Montfaucon, en relation étroite avec Ver-
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dun; le quartier général à Froméréville. Tous les ponts de la Meuse étaient détruits en aval de Charny, sacrifice cruel qui montrait qu'après avoir rêvé d'envahir l'Allemagne, nous étions contraints de défendre péniblement le sol national. La 54* division de réserve se repliait au sud de la voie ferrée de Verdun à Dombasle et la 7® division, où le jfénéral d'Urbal remplaçait le général Gillain, venait également à Dombasle, emplacement qu'on ne peut guère expliquer, puisque ces escadrons, entre l'Argonne et la Meuse, étaient incapables de la moindre exploration. Leur place était plutôt dans la Woëvre, au pied des Hautsde-Meuse.
Longwy est un des derniers restes de l'organisation défensive créée par Vauban. Cette petite place s'élève aux confins de la Belgique, du Luxembourg et de la France, à la pointe nord-est d'un plateau dominant la vallée de la Chiers. Son importance tenait jadis à ce qu'elle commandait la route de Luxembourg à Paris par Verdun. Aujourd'hui, elle ne joue plus que le rôle d'un fort d'arrêt^ de construction antique, barrant la ligne ferrée qui unit le Luxembourg avec notre pays.
C'est un hexagone régulier mesurant 4oo ou 5oo mètres de côté seulement. Les dehors sont très développés, très bien étudiés, en sorte qu'il est impossible de régler le tir de l'extérieur sur les lignes enchevêtrées de fortifications qui se profilent les unes sur les autres (i). Les murailles, de vieille maçonnerie, sont plus solides que le meilleur béton, dit-on; des magasins-cavernes construits en 1880 peuvent servir d'abris. L'armement était très
(1) Général Bon, p. 1 79-181.
238 LA gha.nde guerre sur le froxt occidental
réduit en août 191 4, dans l'attente d'un déclassement prévu à bref délai. Le plus gros calibre aurait été du 96. La garnison était forte de deux bataillons, une batterie et demie d'artillerie à pied, avec quelques hommes du génie.
La V* armée se mit en mouvement le 21, amenant avec elle de Tartillerie lourde qui fut établie notamment à Dîfferdange. Le bombardement conmiença le même jour (i). et l'incendie fit des ravages croissants dans la petite cité. Elle était investie par deux brigades du XIII' corps, dont la 52*. Leur infanterie, protégée par l'artillerie allemande, put se porter à 700 mètres de la place et occuper la redoutf^ du Bel-Arbre, entre Romain et Longwy, à l'ouest. Le quartier général du corps de siège était à Halanzy.
La situation devînt vite très difficile dans la place. D'après un document allemand, sur 87 pièces de son armement, 36 étaient inutilisables à la reddition. Les abris furent éventrés. La petite garnison eut un total de 100 tués et de /joo blessés. Le 26 août, les Allemands préparaient un assaut. Le lieutenant-colonel Darche, qui commandait à Longwy, jugea impossible d'attendrt cette attaque et conclut une capitulation accordant aux défenseurs l(îs honneurs de la guerre. Darche conserva son épée. L'ennemi aurait perdu devant Longwy 7.000 hommes et 12 camions automobiles (2), chiffres dont le premier paraît grossièrement exagéré.
(i) M. Hanotaux écrit le 22 à i3 heures, mais le général Malleterre (op. cit,y p. Sa) mentionne que, dans la nuit du 21 au 22, le 46* eut « le spectacle émouvant de Longwy en flammée, bombardé sans interruption ». Un récit publié dans VEcho de Paris du 11 jaoïvier 191 5 porte que le bombardement commença le 21 août, vers 4 heures du matin. Cf. Galtier-Boissière, op, cit.^ et P. Nioou, « La défense de Longwy en 191 4 », Illustration du 16 mars 1918.
(a) Hanotaux, V, p. 220. Le Communiqué allemand du 27 août porte que « Longwy a capitulé après une vaillante défense ». D'atprès le Bulletin français du 27 août, a3 heures, la garnison ne comportait
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Montm«dy est, lui aussi, un des restes de la ceinture de places fortes organisée par Vauban. Cette petite ville s'élève sur une sorte de piton, à l'extrémité sud-ouest d*un mouvement de terrain compris entre la Thonne et la Chiers. Elle bat la ligne ferrée qui longe nos frontières d'Hirson à Thionville, ainsi que les principales routes conduisant de France dans le Luxembourg belge. Plus que Longwy, elle eût valu certaines améliorations, qui ne furent pas réalisées. Un témoin écrit à son sujet : « La place n'a pas un abri, les pièces sont toutes vues de l'extérieur » (i). ' • La retraite de la 4* armée était de nature à rendre la prise de la ville inévitable à bref délai. Le commandant de Montmédy ne crut même pas devoir esquisser un semblant de défense. Le 28, à la tombée de la nuit, la garnison se repliait sur les lignes françaises qu'elle rejoignait, non sans avoir livré (( de rudes combats » dans les défilés de Brandeville et de Murvaux, à l'est de Dun, contre deux régiments de dragons jetés à sa poursuite (2).
Dans le Luxembourg belge et dans nos départements frontières des Ardennes et de la Meuse, l'offensive allemande était accompagnée des inêmes actes de férocité pré-
qu'un bataillon. Les documents allemands mentionnent pour elle un chiffre de 8.700 hommes (Hanotaux).
D'après le irécit de l'Echo de Paris, « quelque temps avant la guerre, des équipes d'ouvriers étaient venu à Rodange (Luxembourg) sous le prétexte de faire des réparations à certains- bâtiments; ils y travaillèrent fébrilement. Or, c'est dans ces constructions que les Allemands amenèrent de grosses pièces d^artilleriey traînées par seize chevaux. De là, après avoir fait des créneaux dans les murs, ils purent facilement tirer sur Longwy, distant de dix kilomètres. »
(i) Général Bon, p. i84.
(2) Hanotaux. Pourtant le Communiqué allemand au 3i août mentionne la capitulation du commandant de Montmédy et de toute sa garnison. L'évacuation de cette place eut lieu le soir du 27 août et les Allemands y entrèrent Ile 29 de grand matin (Vie d^une Française en Lorraine annexée, 3 août 1914-12 mai igiB), Revue hebdomadaire, mai 1916, p. 23o).
24o LA GRANDE GUERRE SUR LE FRONT OCCIDENTAL
méditée et voulue qu'aux environs de Liège, de Namur, de Malines. On compta, pour la seule province de Luxembourg, 3.000 maisons incendiées volontairement, plus d'un millier de civils fusillés, dont 157 à Tintigny, 106 à Rossignol, 3oo environ à Ethe. Les environs de ce dernier bourg furent le théâtre des scènes les plus sauvages. Un poste de secours avait été installé, le 22, au château de Gomery, et un autre dans le village voisin, par Faîdemajor Sédillot. Blessés et médecins ou infirmiers y furent massacrés le lendemain, sans aucun motif, puisque tout combat avait cessé. Le feu fut mis à des maisons et à une grange qui contenait 60 ou 80 blessés. On tirait sur ceux qui cherchaient à fuir, aux cris de Noch ein ! Noch ein ! D'autres périrent dans les flammes. Finalement on groupa dans un coin tous ceux qui avaient pu échapper aux projectiles et on les fusilla jusqu'au dernier; 100 ou 120 blessés succombèrent ainsi. L'aide-major de Gharette et trois autres blessés furent encore fusillés, sous un prétexte mensonger, plusieurs heures après ce massacre. Outre les 3oo tués, la population du bourg compta 53o disparus (i), soit enlevés par les Allemands et retenus prisonniers en Allemagne, soit ayant fui au loin, en proie à une terreur indicible, le théâtre de ces forfaits répugnants.
(i) Hanotaux, V, p. 226, d'après les Rapports et prùcès-verbaux de la commission éC enquête, III et IV, p. 78, 167 et suiv. Cf. de Gerkohe, p. 93.
Effet moral. — Désorganisation de- certaines troupes.. — Causes officielles de notre échec. — Emploi défectueux de rartillerie. — L*artiîlerie lourde allemande. — Pertes en officiers. — Résultats stratégique». — Idée première de l'offensive française. — Les communiqués français et allemands.
A la 3* armée comme à la 4*, il serait puéril de nier que l'impression des événements du 20 au 26 août était fâcheuse. Dans certains corps d'armée, soijis Tinfluence d'un commandement insuffisant (i), il soufflait même un vent de découragement très prononcé. On rappelait volontiers les premiers jours de la guerre de 1870-1871; les la^cunes de notre préparation étaient amèrement critiquées, selon l'une des tendances les plus familières à l'esprit national, volontiers frondeur, même aux périodes brillantes de notre histoire. Le nom de « grognards » ne suffît-il pas à indiquer cet état d'âme, à l'époque inoubliable où nos soldats foulaient en vainqueurs le pavé de Vienne et de Berlin?
Il faut dire qu6 les cadres avaient beaucoup souffert,
(i) Un divisionnaire demanda, dit-on, à être relevé de son commandement, se sentant insuffisant. Un autre fut relevé avant même les premières opérations,
La gctnde ^erre, III. 16
pour les raisons que nous avons déjà signalées et dont quelques-unes font honneur aii dévouement de nos officiers, si d'autres en font peu à notre préparation. La plupart des régiments d'un corps d'armée n'en comptaient plus qu'une vingtaine à peine: des bataillons étaient conduits par des lieutenants et le moral en souffrait. Enfin, l'inexpérience ou l'agitation de certains chefs ne ménageait pas suffisamment les peines de la troupe; sa fatigue était excessive en nombre de cas.
Si la 3* armée, dans son ensemble, avait le sentiment moral d'une défaite, les événements ne justifiaient que trop cette façon de voir. Sa tentative de mouvement offensif avait échoué dès le premier jour, tant par suite des échecs de l'armée voisine que de ceux de son centre et de sa droite. Nous avions dû abandonner tout le terrain compris entre la frontière et les Hauts-de-Meuse, sur la partie nord desquels nous laissions mêmes les coudées franches à l'ennemi.
Comme pour la 4® armée, les causes de l'échec de la 3* sont avant tout d'ordre stratégique. Nous avons dit pourquoi leur offensive était inopportune, pour quelles raisons son idée maîtresse était malheureuse et nous exposait à des dangers sérieux.
Des causes secondaires intervinrent à côté des précédentes. L'insuffisance du commandement a été discrètement indiquée parmi elles, dans des documents d'origine officielle. Voici ce que porte VExposé de six mois de guerre (i) :
(( Le 21 août, notre offensive commença au centre avec dix corps d'armée. Le 22 août, elle ne réussit pas et ce revers sembla sérieux.
RÉFLEXIONS SUR LA BATAILLE DES ARDENNES î.>43
<( Ses raisons sont complexes. Il y eut des fautes individuelles et collectives dans cette affaire : des imprudences commises sous le feu de Tennemi, des divisions mal engagées, des déploiements téméraires et des retraites précipitées, un gaspillage prématuré (i) d'hommes, et finalement insuffisance de certaines de nos troupes et de leurs chefs en ce qui concerne l'einploi de rartillerie et de Tinfanterie.
« En conséquence de ces erreurs, Tennemi, profîtanL de la difficulté du terrain, put tirer le maximum de profits et d'avantages que lui donnait la supériorité de ses cadres subalternes » (2).
Disons de suite que nous considérons comme fort injuste l'accusation ainsi jetée à la face de nos <( cadres subalternes ». Non, il n'est pas vrai qu'ils se soient liévélés inférieurs à ceux de l'ennemi. Leurs états de pertes prouvent que nul ne pouvait les dépasser en vaillance et en dévouement. D'autre part nos cadres supérieurs actuels ne sont-ils pas composés en grande partie de ces a cadres subalternes » , sur lesquels le rédacteur officiel croit devoir jeter un blâme collectif?
Par contre, il paraît certain que la question des liaisons entre l'artillerie et l'infanterie, comme entre l'artillerie et le commandement, et même à l'intérieur de ces deux armes, avait été insuffisamment étudiée avant la guerre. Le Règlement du 8 juin igoS sur l'artillerie de campagne laissait l'artilleur libre de faire ce qu'il voudrait au combat (n** 690). Le plus souvent, aux manœuvres, les deux armes s'ignoraient et menaient leur action séparée. Il convient de rendre cette justice au général Percin qu'il
(i) Un gaspillage d'hommes pei^t-il jamais être excusable ? (2) Un autre document officiel mentionne « la supériorit-é de ses cadres ». »
fit les efforts les plus méritoires pour remédier à une situation dont il appréciait le danger. A dater de 1907, ses rapports d'inspection insistent sur ce thème. Très bien accueillis dans Tinfanterie, ses efforts trouvèrent uiT accueil différent dans Tarme sœur. Néanmoins le Règlement du 8 septembre 1910 (art. 38) introduisait enfin Tidée de la liaison nécess^iire entre Tartillerie et Tinfanterie. Mais ce ne fut pas sans provoquer les plus vives résistances, notamment celle du colonel D., directeur du cours de tir de Mailly, actuellement général.
Les contradicteurs du général Percin finirent par avoir gain de cause, au moins partiellement. Le Règlement du 2 décembre igiS (art. 98 et 109) met l'artillerie divisionnaire à la disposition exclusive du général commandant la division, qui a seul qualité pour lui désigner ses objectifs successifs et assurer sa liaison avec l'infanterie, par les missions qu'il assigne à chacune des armes. Il n'est plus question d'entente préalable entre îes exécutants, bien qu'il soit de toute évidence indispensable d'y procéder' avant chaque opération.
Quand la guerre commença, on peut dire qu'il y avait encore une cloison étanche entre l'infanterie et l'artillerie, et même entre cette dernière et le commandement. Trop souvent les divisionnaires et les commandants de corps d'armée exerçaient sur leur artillerie une action directrice tout à fait insuffisante. Certains artilleurs affichaient pour leur arme des prétentions à une sorte d'indépendance. Un détail typique à ce propos : une instruction ministérielle du 17 janvier 1906 ne prononce pas une seule fois le mot infanterie dans les cinquante pages qu'elle consacre « à la préparation au tir de guerre des troupes d'artillerie ».
Dès les premiers engagements on put mesurer les dan gers de cette situation. Le 2a août 1914, une circulaire
du général en chef signalait l'insuffisance des liaisons entre Tinfanterie et nos batteries (i). A la 3* armée, lé général Ruffey faisait remarquer que les consommations en munitions d'artillerie étaient en général trop faibles. Nos batteries tiraient peu, parce qu'elles ne voyaient aucun objecjif et aussi parce que le commandement- ne leur en assignait aucun. Elles ne cherchaient pas à atteindre les troupes, les batteries adverses dissimulées derrière des abris, dans des plis de terrain; elles ne s'attachaient pas à détruire les mitrailleuses, dont l'action imprévue contribua si souvent à nos échecs. Il fallut adresser à l'artillerie et particulièrement à l'artillerie lourde des recommandations qui impliquaient l'insuffisance de la préparation.
Toutefois on remarquait la faiblesse des pertes de nos batteries et même, en général, le peu d'effet des projectiles allemands, malgré leur profusion. Nos servants étaient remplis de confiance dans leur canon, dont la supériorité sur le 77 leur semblait écrasante ;/*les officiers ne comptaient pas moinis sur leurs méthodes de tir (2).
Seule, l'artillerie lourde semblait être pour l'ennemi un élément de grande supériorité morale. En plusieurs occasions, les témoins signalent l'intensité de Tébranlement qu'elle provoquait dans les troupes, ébranlement bien supérieur à ses effets matériels, relativement restreints (3).
(1) Hanotaux, V, p. 3o5-2o6. Des observations analogues ont été renouvelées le 2 décembre iqiB et le 12 décembre 1916. Actuellement le principe de la liaison par le haut et par le bas cr été définitivement posé, selon les idées du général Percîn.
(2) Hanotaux, V, p. 208, d'après le général Bon. Causeries et souvenirs, p. i49-i5i.
(3) Hanotaux, d'après les généraux Bon et Mallclerre. Cf. Devi'lle, Carnet d'un artilleur, p. 89, 45.
Les mitrailleuses constituaient pour Tennemi un autre élément de supériorité, de par leur nombre, leur emploi mieux réglé et plus judicieux. M. Hanotaux cite un cas où une section de nos mitrailleuses fut détruite par une congénère allemande, avant même d'avoir pu tirer une cartouche (i). Il y a lieu de rappeler que, dans ses rapports d'inspection de 1907 à 1911, le général Percin demandait le doublement du nombre de nos mitrailleuses, sans être entendu. Certains de nos régiments de réserve entrèrent en campagne tout à fait dépourvus de ces armes. Ainsi du 243", qui partit de Lille sans mitrailleuses, le 10 août 191 4. La 88* division territoriale, qui fut portée sur le front dès la fin d'août, dans le Nord, n'en reçut que le II septembre.
Comme en Lorraine, le service de l'aviation s'était montré tout à fait inférieure celui de l'ennemi. Nous en avons déjà cité des preuves. Il en est d'autres (2).
D'ailleurs, les tendances offensives qui s'étaient si fort accentuées dans notre armée les derniers temps, n'allaient pas sans des inconvénients sérieux. Elles contribuaient à faire dédaigner un adversaire qui n'était certes pas méprisable. Des premiers engagements contre sa couverture, nous déduisions trop vite que sa cavalerie fuyait le contact et que l'infanterie ne tenait pas sous ^e
(i) Hanotaux, La bataille des ArdenneSj Revue des Deux-Mondes du i5 février 191 7, p. 758.
(2) Voir notamment le Carnet d^un artilleur^ du lieutenant DeviHe, p. 44, 48, 53, 54. Nous avions écrit, sur la foi du Temps (La grande guerre sur le front occidental^ II, p. 289) que nos avions étaient au nombre de io3 au débvt de la guerre. Une lettre de M. C, contrôîeur des fabrications de l'aviation, en date du i3 août 1917, porte ce qui^ suit : (( Il n'y avait en service que quelques Bréguet, auxquels on ajouta précipitamment quelques Voisin (deux escadrilles, je crois) destinés à la Russie; avec les avions que l'on trouva 'chez le« constructeurs et les particuliers, on arriva péniblement à réunir -une cinquantaine d'appareils ».
feu. Quant au canon de 77, il inspirait un dédain justifié. Dès lors, on entama l'offensive avec une confiance tout a fait exagérée, conduisant à négliger les précautions les plus élémentaires. On vit des troupes se garder insuffisamment en marche et au repos, de Tinfanterie se jeter à l'assaut, alors que i.5oo mètres la séparaient encore de l'ennemi.
Quoi d'étonnant, dès lors, si les pertes, en officiers sur-, tout, furent terribles? Nous en fîmes là, fort inutilement, qui devaient peser sur toute la guerre.
Nous avons vu que les résultats tactiques de la bataille des Ardennes étaient très fâcheux pour nos armes. De même pour les résultats stratégiques, qui se résumaient dans l'échec complet de notre offensive et dans l'abandon d'une zone importante du territoire national, dans la perte de la .ligne de la Meuse, entre Namur et Mézières, en attendant sa perte entière^ jusqu'au nord de Verdun (i). créée par notre offensive du 21 août.
La seule compensation, et elle était mince, c'est que nous avions ralenti dans une certaine mesure le mouvement des IIP, IV*, V* armées. La IIP armée, notamment, avait à combler le vide entre les IP et IV*; sa gauche, le XIX* corps, n'arriva que le 28 à Furhay et dans un tel état d'épuisement qu'elle s'immobilisa jusqu'au 25. A ce moment, la 5* armée était en retraite, la droite à la Meuse, que le i**" corps longeait du nord au sud en s'éloignant
(i) M. Hanolaux écrit que, si :1e résultat tactique de la bataille des Ardennes fut un échec, le résultat stratégique fut un euccàs. Nous n'arrivons pas à discerner l'ombre d'un succès dans les conséquence! stratégiques de cette malheureuse bataille.
de la Sambre. Ce mouvement eût pu être très sérieuse ment gêné par une attaque de flanc du général von Hausen. Bien que la Meuse n^e fût gardée que par deux divisions de réserve (5i® et 52*), la IIP armée laissa passer l'occasion favorable et Tarmée Lanrezac put se dégager sans combat. Peut-être faut-il attribuer à ce motif la disgrâce qui atteignit von Hausen peu après (i).
M. Hanotaux admet que les Allemands furent, eux aussi, surpris dans leur manœuvre par notre offensive; attaqués de flanc, ils durent faire fa-ce au sud, au lieu du sud-ouest ou de Touest. Leur premier élan fut brisé et ils perdirent la verdeur d'entrain nécessaire à la complèto exécution du plan « génial » de Schlieffen.
Il paraît y avoir beaucoup d'exagération dans ce qui précède. Il ne semble pas que, nulle part, les Allemands ait été attaqués de flanc, tandis que le contraire est vrai pour notre c'entre et notre droite. Que leurs fatigues aient été accrues par les combats du 22 au 25, cela est incontestable. Mais, pour le parti victorieux, ces épreuves sont de celles qu'on supporte aisément (2). Il n'en allait pas de même pour /nous, qui voyions l'offensive de plus de dix corps d'armée aboutir, dès le premier jour, à un résultat purement négatif.
Notre conclusion sera donc, encore une fois, que l'idée même de l'offensive rêvée par le grand quartier général était inopportune et que l'exécution fut loin de l'améliorer.
(i) C'est la pon5;o€ de M. Hanotaux, La bataille des Ardennes, loc. cit., p. 767.
(2) « Il ost intéressant de constater qu€ par ces marches €n poursuite, do quinz<« et dix-neuf heures, il n'y a presque pas de traînard?. Tout le monde suit clopin-clopant, de crainte des francs-tireurs.... » {Journal d'un officif^r saxon, au 26 août, Carnets de combattants allejttands, par de IXimpierre, p. 3o).
Voici en quels termes le grand état-major ennemi fit part des succès dans les Ardenïies :
« L'armée du Kronprinz allemand, qui s'avance au nord, de Metz, des deux côtés de Longwy, a refoulé, hier, les troupes ennemies qu'il avait devant lui.»..
« L'armée du Kronprinz allemand a continué aujourd'hui les combats et la poursuite vers Longwy.
(( L'armée du duc Albrecht de Wurtemberg, s'avançant des deux côtés de Neufchâteaoi, a battu complètement, aujourd'hui, l'armée française, ayant traversé la rivière Semoy et fait de nombreux prisonniers; elle a pris, en outre, de nombreux canons et drapeaux; plusieurs généraux ont été faits prisonniers... » (i).
De notre côté, la perspectivechange sensiblement :
(( ...A l'est de la Meuse, nos troupes se sont portées en avant à travers un pays des plus difficiles. Vigoureusement attaquées au débouché des bois, elles ont dû se replier après un combat tr^s vif au sud de la Semoy. Sur l'ordre du général Joffre, nos troupes... ont pris position sur les emplacements de couverture, qu'elles n'eussent pas quitté si l'admirable effort des Belges ne nous avait pas permis d^entrer en Belgique. Elles sont intactes : notre cavalerie n'a aucunement souffert (2), notre artillerie a affirmé sa supériorité: nos officiers et nos soldats demeurent dans le meilleur état physique et moral. Du fait des ordres donnés, la lutte va changer d'aspect pendant plusieurs jours; l'armée française restera pour un temps sur la défensive; au moment venu, choisi par le commandant en chef, elle reprendra une vigoureuse offensive.
(i) Communiqué allemand du 24 août.
(2) V. supra, p. 60.
aOO LA GRANDE GUBRRB SUR LE FRONT OCCIDENTAL
Nos pertes sont importantes : il serait prématuré de les chiffrer; il ne le serait pas moins de chiffrer celles de Tarmée allemande, qui a souffert au point de devoir s'arrêter dans ses mouvements de contre-attaque pour s'établir sur de nouvelles positions... » (i).
Nous laissons au lecteur le soin de décider dans quelle mesure chacun de ces comptes rendus reflète la situation créée par notre offensive du 21 août.
(i) Balletin français du 24 août, 23 heures. Celui du 26 août, 24 heures, portait que le 6" corps avait fait subir à l*eimeini, du côté de Virton, des portes considérablee.