PRÉPARATION DE L*OFFENSIVE A LA 5® A-RMEE
tement détruite à côté du pont du chemin de fer, en sorte qu'une petite fraction parvenait à se maintenir sur la rive droite de la Sambre (i), compromettant la possession du pont de Ham.
L'échec de la contre-attaque du 71" amenait la retraite des troupes à l'ouest de cette boucle. Vers 21 h. i5, les Allemands prenaient Arsimont et la ig* division organisait* une position de repli au sud, sur le front Aisemont, Cortil-Mozet.
Ainsi, une moitié du 10® corps, fortement engagée, avait déjà subi des pertes marquées. Le commandant de l'armée prescrivait au i*' corps, resté indemne jusqu'alors, d'occuper Sart-Saint-Laurent pour le soutenir. Le 3* corps dut également appuyer le 10® vers Presles (2). Mais cette dernière disposition apparut bientôt d'une réalisation impossible.
Vers 22 heures, le 3* corps faisait savoir que la 5* division, général Verrier, avait perdu Roselies; la 38* brigade (division Bonnier) rendait compte qu'en raison des pertes subies elle renonçait à défendre Aisemont et se repliait sur Cortil-Mozet, ce qui rendait plus dangereux encore le vide survenu entre les deux corps d'armée.
Les données publiées jusqu'ici concernant le 3' corps ne permettent pas de décrire exactement son rôle le 51 août. D'après M. Hanotaux (3), les instructions qu'il avait reçues étaient complexes : il devait « se tenir prêt à l'offensive; être en mesure de s'opposer éventuellement à un
(i) Docteur Veaux, En suivant nos soldats de VOiiest, p. 48.
(2) Hanotaux, V, p. 268.
débouché des forces ennemies au sud de la Sambre; se préparer à appuyer et à flanquer le lo* corps à sa droite et le i8® corps à sa gauche; veiller à arrêter les incursions de la cavalerie ennemie sur les ponts de la Sambre w. En outre, ces instructions étaient accompagnées, dit-on, « de la défense formelle d'aller dans les fonds de la Sambre autrement que par des détachements chargés d'empêcher les éclaîreurs ennemis de la passer ».
Puis, vers la fin du jour, à 17 h. 26, le général Lanrezao aurait prescrit (( de tenir les ponts par des postes et de les renforcer dès que Tordre d'offensive entre Namur et Nivelles serait donné » (i). Si ce qui précède est exact, on conçoit que la tâche du 3® corps n'en ait pas été facilitée.
Le 21 août, l'ennemi attaquait plus près de Charleroi^ qu'on ne l'avait prévu. Dès le 20, dans l'après-midi, l'approche des Allemands avait été signalée T)ar les habitants : il s'agissait de cavalerie allant vers la Sambre, d'une colonne de toutes armes marchant de Huy sur Wavre, avec une grosse flanc-garde sur le chemin de Beuzet à Tongrinne, le tout semblant se diriger au sud-ouest.
Vers le milieu du jour, le 21, un changement parut se produire. L'ennemi faisait face à gauche, pour descendre vers la Sambre. A i5 heures environ, des cavaliers suivis d'infanterie (X® corps) furent signalés marchant de Cana-, pinaire (2) et de Gilly vers Pont-de-Loup. Un bataillon de chasseurs attaqua sans succès ce dernier centre. Dans la banlieue de Gharleroi notre 76 n'avait pas ^e vues; ses obus étaient de peu d'effet sur les maisons, les murs en briques. Les ponts laissés intacts en vue de notre offensive
(i) Hanotaux, V, ip. 269.
(2) Route de Fleurus à Charleroî.
PRÉPARATION DE l'oFFENSIVE A LA 5^ ARMEE 289
n'étaiient gardés que par de faibles fractioivs. Enfin la Sàmbre est à peine un obstacle dans cette région (i).
Il en. résulta que l'ennemi s'infiltra rapidement au sud de la rivière. A 19 h, 3o, il emportait le pont de Roselies, prenait pied à Tamines, puis mênïe à Aiseau que défendait le 74®. Par Farciennes, il gagnait Ghâtelet. Les fractions de nos troupes qui gardaient Pont-de-Loup étaient tournées entièrement, mais elles* avaient été renforcées d'un bataillon du 129** et se maintenaient, bien que fort exposées.
En même temps, un bataillon du 74** avait ordre de reprendre Roselies, attaque qui s'opérait en pleine nuit. Aiseau était réoccupé à minuit. Une première tentative sur Roselies, échouait; une seconde, avec quatre bataillons frais, réussissait un instant, pour aboutir à un repli général. Le moral de nos troupes avait à souffrir de ces échecs répétés, joints à de dures fatigues. Le bruit courait parmi elles de la capitulation de Namur, ce qui, bien qu'encore inexact, contribuait à leur abattement (2).
A l'ouest de Charleroi, les Allemands entraient à peu près à la même heure {i5 h. 3o) en lutte avec le corps Sordet. Vers 17 h, i5, la 11® brigade d'infanterie, général Hollcnder, recevait l'ordre de se porter en soutien de cette cavalerie (3).
Transportée en autobus, elle atteignait, vers 22 heures, le front Fontaine-l'Evêque, Anderlues, les Trieux (4). Ce
(i) Hanotaux, V, p. 270.
(2) A la nuit, la 5® drvision tenait les fauLour'gs à il*est dé Gharieroi jusqu'à Aiseau; la 6® division, général Bloch, était en arrière, vers Villers-Poteries; la 38®, général Muteau, bivouaquait vers Somzéo, au sud-ouest. La quartier général du 3* corps était à Walcourt, a pirs de 18 kilomètres à vol d'oiseau de Ghâtelet.
(3)' M. Hanotaux, V, p, 27^, écrit même en couverture.
(4) Sur la route de Binche à Charleroi.
La grande guerre, IIÏ. t9
fut pour y subir de violentes attaques du VIP corps, avec de fortes pertes.
Dans l'après-midi, la 3* division de cavalerie s'était portée sur le front Trazegnies, Chapelle-les-Herlaimont, face au nord. La i" division détachait la 5* brigade de dragons au nord de Courcelles, en soutien. Finalement, la retraite de la 3* division sur Carnières, vers l'ouest, obligeait la gauche de 'la i" à se replier sur Piéton, où était restée en réserve la 2® brigade de cuirassiers. A minuit, la brigade Hollender relevait la i**" division sur le front qu'elle tenait encore et le corps Sordet se portait, par une longue marche de nuit, dans la région de Solresur-Sambre. Il faisait a un froid glacial » (i).
Ainsi Charleroi était fortement menacé à l'ouest et les têtes du groupe Valabrèguè (69® division) commençaient seulement à quitter la région de Vervins pour se porter vers Beaumont, Cousolre.
Enfin, le 18® corps, venu de l'Est, débarquait du 18 au 90, mais n'entrait en ligne que le 21, Encore son quartier général était-il à Beaumont, et son avant-garde à Thliin. Il put néanmoins organiser défensivement le front Thuin. Gozée, Ham-sur-Heure, le 10® hussards et de l'infanterie gardant les ponts de la Sambre entre Thuin et Marchiennes-au-Pont.
Plus à l'ouest, l'armée britannique était encore vers Saint-Aubin, Saint-Hilaire, Landrecies.
Dès le 20 août, de la cavalerie allemande avait paru vers Fontaine-rEvêque. Une patrouille entrée dans Charleroi, où elle était prise, était commandée par un officier qui y avait dirigé sept ans une usine; il y avait encore sa femme et son enfant, détail qui en dit long sur la
(t) V. supra, p. 63.
PRÉPARATION DE l'oFFENSIVE A LA 5® ARMEE 291
pénétration des Allemands en iSelgique avant la guerre. Dans la nuit du 21 au 22 août, les premiers obus tombaient sur la gare (i). Tout donnait à penser que la journée suivante ne se passerait pas sans une attaque dans cette direction.
En somme, les événements du 21 août.apportaient déjà un sensible dérangement aux projets du général Lanrezac et du commandant en chef. Notre préparation de l'offensive était interrompue par des attaques allemandes, encore sur un front restreint, mais dont il fallait prévoir l'extension. Si le r^ corps, une partie des 10® et 3®, le 18* n'avaient pas été engagés, deux divisions des lo* et 3' avaient souffert et, dans leur secteur, nous avions perdu les hauteurs au sud de la Sambre.
Le général Lanrezac n'en jugeait pas moins nécessaire de procéder à l'offensive prescrite. Le i^' corps, renforcé de la brigade Mangin (2® corps) et le 10® corps avec la 37* division (Comby) (2) attaqueraient énergiquement à l'ouest de Namur, dans une région où le terrain est relativement découvert et oîi l'on serait appuyé, pensait le général, du canon de la position retranchée.
Les y et 18® -corps, renforcés par les deux divisions de réserve du général Valabrègue, maintiendraient l'ennemi sur le front Ham-sur-.Sambre, Fontaine-l'Evêque et assureraient la liaison avec l'armée britannique. Nous comptions, ainsi arrêter et refouler Biilow, dont l'intention, croyait-on chez nous, était simplement de couper la 5* armée de Namur (3). Si telle était l'idée de notre haut
(i) Fleury-Lamure, op. cit., p. 4i et suiv.
(2) Cette division paraît avoir été le 21 en réserve, à la disiposition du co«nmand«nt de Tarmée.
(3) Hanotaux, V, p. 269. Cet ordre est daté de Chimay, le 21 août à 16 heures (ibid., p. 276).
--^nt^
commandement^ il semble qu'il n'ait pas encore apprécié à sa valeur la manœuvre allemande en Belgique.
Avant de prendre cette décision, le général Lanrezac avait jugé opportun de demander (21 août) au grand quartier général à quelle date l'armée devrait passer la Sanibre. Il faisait remarquer que la passer le" 22 reviendrait à combattre isolément, sans l'intervention des Anglais. Pour agir en liaison avec eux, il faudrait attendre au moins le 2/1. La réponse fut, dit-on, que le commandant de la 5* armée restait absolument libre de sa décision (i). Peutêtre, au contraire, la fixation de cette date rentrait-elle dans les attributions essentielles du général en chef, qui, seul, possédait toutes les données voulues pour coordonner l'action de nos armées et des forces britanniques.
(i) D'après M. Hanotaux, V^ p. 276, cette (réponse serait datée de 19 heures, ce qui indiquerait que les ordres pour le 22 avaient été envovés s^ns l'attendre.
he i^^ corps et la division Boutegourd. — Le lo® corps. — Echecs des divisions Boë et Bonnier. — Attaque allemande. — Retraite du lo® corps. — Le 3® corps. — Contre-attaque de Ghâtelet. — Retraite du 3® corps. — Le corps de cavalerie. — Le i8® corps. — Le groupe Vakbrègue. — L'armée britannique. — Résultats du 22 août. — Dispositions pour le 23.
En ce qui concerne le i®' corps, les prévisions du général Lanrezac paraissent avoir été démenties. La division Boutegourd n'arriva que le soir du 22 et la relève du I®' corps ne put avoir lieu qu'à ce moment. Il en résulta que ce corps d'armée ne joua aucun rôle actif dans la journée. La 2® brigade continua simplement d'occuper Sart-Saint-Laurent, qui fut organisé pour la défense, et de tenir les ponts de Floreffe et de Floriffoux, en liaison avec Namur.
Au 10® corps, des fractions du 4i* avaient continué d'occuper Ham, dans la nuit du 21 au 22. Le matin, on rassembla le régiment au nord de Fosse, où se préparait une attaque générale sur Arsimont (i).
Dans la nuit (i h. 45), le général Defforges avait donné les ordres suivants : Au point du jour, la division Bonnier
(i) C'est ce qui résulte du témoignage concordant du docteur Veaux, En suivant nos soldats de VOuest, p. 53, et de C. Le Goffic, Un peintre soldat : le sous-lieutenant Julien Lemordant, Revue Hebdomadaire, 28 avril 191 7, p. 459 et suiv.
attaquerait dans la direction Arsimont, Auvelais, son artillerie étant groupée vers Cortil-Mozet.
La division Boë marcherait sur Tamines, à gauche de la précédente; elle aurait son artillerie au nord de Le Roux. La mise en mouvement aurait lieu dès 3 h. 3o.
La division Comby soutiendrait vers Fosse la division Bonnier (i).
A la gauche du lo* corps, on apprenait de grand matin que la contre-attaque du 3® sur Roselies avait échoué. A 5 h. 5o, la division Boë entamait l'attaque sur FalisoUe, en liaison avec le 3® corps vers Aiseau. Les fonds de la Sambre étaient encore voilés par la brume matinale, en sorte que l'artillerie ne croyait pas pouvoir soutenir cette attaque. Il semble pourtant que, si le tir avait été repéré la veille, comme il était possible, le brouillard n'aurait pas empêché de tirer.
L'attaque était opérée par les 25® et i36® régiments, qui progressaient lentement; le 47* essayait de déboucher en face des lisières de boqueteaux fortement occupés; il était arrêté par un feu violent.
Vers 9 heures, les fractions des 7^* et 129" (3* corps), qui avaient occupé les premières maisons de Roselies, étaient refoulées par le X® corps. La 20" division suivait ce mouvement de repli; nous gardions cependant FalisoUe et Aiseau.
La division Bonnier avait reçu pour objectif Arsimont. Elle se rassembla de grand matin à cheval sur la route de Fosse à Tamines, dans une dépression. L'attaque n'était déclenchée que vers 8 h. 3o, sans doute à cause de la brume. Elle était amorcée par le 71®, suivi du 2* bataillon du /il*, dont une compagnie, .la 5*, réoccupait Ham.
(i) Hanotaux, V, p. 276.
Nos tirailleurs descendaient les pentes douces vers Arsimont, qu'ils réoocupaient sans préparation sérieuse d'artillerie. Mais la résistance ennemie devenait plus vive et, vers II heures, Tartillerie et les mitrailleuses ouvraient un feu si violent que nos troupes se repliaient sur le bois de Ham, puis vers Fosse. Le village de Ham était également évacué par la compagnie du 4i*. Notre artillerie avait peine à lutter, en raison de l'observation incessante d'avions allemands, qui réglaient le tir de leurs batteries. Aucun des nôtres ne se montrait (i).
Sur la demande du général Bonnier, la division Comby engageait le 3* zouaves, sans plus de succès. Il était ramené avec de fortes pertes.
Ainsi nos attaques s'étaient brisées à la résistance rencontrée dans les fonds de la Sambre, comme il était à prévoir (2).
Le mouvement de repli du lo* corps commença vers II heures. La division Boë se replia vers le sud, sous la protection de son artillerie restée vers Le Roux.' La division Bonnier, à droite, prenait pour objectif de retraite les hauteurs de Cortil-Mozet. La division Comby opérait une
(i) Docttîur Veaux, En suivant nos soldats de VOuest, p. 55; Ch. Le Goffic, Un peintre soldat, loc. cit., p. 46o; Hanotaux, V, p. 278. D'après le docteur Veaux, le 4i* aurait peidu 34o hommes aux comJbals de Ham et de Fosse, dont 280 blessés et 60 tués ou disparus.
(2) D'après M. Hanotaux, V, p. 278, qui reproduit une appréciation des plus autorisées (celle du général de Lanrezac ?) la division Boë aurait attaqué contre les intentions du commandant de l'armée, abandonnant les positions de Fosse, Vitrival, Le Roux qui lui avaient été confiées et dont elle avait à peine ébauché la défense. Nos troupes, impatientes de l'offensive, répugnaient aux travaux défensifs. Le général Lanrezac aurait fait remarquer au général Defforges qu'il ne fallait pas s'engager dans les fonds de la Sambre. La réponse aurait été : « La division Boë m'a échappé I » Cette version est contredite par l'analyse que donne M. Hanotaux, V, p. 269, des ordres pour le 22. Ils attribuent, en effet, un rôle nettement offensif aux i*' et *"io* cqrps, un rôle défensif aux 3* et 18®.
brillante contre-attaque, avec quatre bataillons de tirailleurs, pour dégager les bataillons bretons: Cette offensive, dirigée sur Arsimont, échoua encore et la retraite devint générale (i).
Vers i3 heures, après une puissante préparation d'artillerie, les Allemands prononçaient une première attaque vers la ferme de Belle-Motte. Un groupe d'artillerie de la division Boë les rejetait sous bois. Une heure après, nouvelle attaque suivant une seconde préparation dans la même région. Le général Boë, blessé, était remplacé par . le général Ménissier (Sg* brigade). L'ennemi, arrêté pendant une heure environ par nos feux, finissait par déboucher des bois. La division était débordée à Test et à Fouest, par les ruisseaux de Presles et de FalisoUe; elle se retirait sur Sart-Eustache.
Au même instant, le y corps faisait savoir qu'il se repliait sur Presles, Champs-Borniaux (2), où il était violemment attaqué.
Heureusement, l'infanterie allemande montrait peu de mordant et l'artillerie surtout agissait. La division Bonnier se repliait sans désordre sur Fosse et Vitrival; les éléments de la 38® brigade restés à Arsimont couvraient cette retraite, puis se retiraient à leur tour. A 19 heures, avait lieu un nouveau recul, très pénible; la division était à cheval sur la route de Fosse à Saint-Gérard, le 71* en avant sur la croupe au sud de Vitrival. Quant à la division Ménissier, elle gagnait la ligne Devant-les-Bois, Gougnies et même, durant la nuit, celle de Biesme, Séry-. devant-Mettet.
Ce combaj incohérent coûtait au 11® corps de lourdes
(i) lïanotaux, V, p. 279-280.
(2) Hameau à l'est de Presles.
pertes. Le 48®, par exemple, avait perdu son colonel et deux chefs de bataillon. Malgré tout, la retraite s'opérait sans trop de désordre. Un témoin montre la route de .Fosse à Saint-Gérard encombrée de troupes de toutes armes, les voitures au milieu, l'infanterie cheminant dans les fossés. Aucun bruit, aucun cri; pas trace de précipitation ou de panique. Les compagnies se reconstituaient en marchant, petit à petit; Tartillerie conservait toute sa cohésion (i).
Même au contact immédiat de Tennemi, il suffit d'un noyau pour organiser rapidement un centre de résistance. Quand, dans l'après-midi, le 4i® se replie sur Fosse, les routes sont déjà couvertes de fractions et d'isolés, le tout confondu en une masse informe. Des hommes ont jeté leurs armes, des compagnies n'ont plus d'officiers. •
Le sergent-major Lemordant, du 4i®, se place en travers de la route avec les débris de sa section et arrête une centaine d'isolés de toutes sortes, fantassins, zouaves et tirailleurs. Il les reporte en avant jusqu'à un chemin creux qu'il organise rapidement, et il tient ainsi toute l'après-midi, dirigeant sur l'ennemi une fusillade assez vive pour l'inquiéter. Il ralentit la poursuite, au point que les Allemands n'entrent dans Fosse que vers 20 heures, non sans que le brave Lemordant esquisse, vers 21 heures, une contrenattaque (2).
(i) Docteur Veaux, En suivant nos soldats de VOuest, p. 67.
(2) Le Goffic, Un peintre soldat, p. 46o-46i. Cf. Hanotaux, V, p. 280-281: un témoin à, Fosse, puis à Mettet, mentionne de l'encombrement, de l'inquiétude. On a le sentiment d'une défaite, mais il n'y a pa« de désordre et le moral est bon. « Nous avons été engagés sans méthode, sans idée générale, les uns après les autres ».
2g8 LA GRANDE GUERRE SUR LE FRONT OCCIDENTAL
Au y corps, dans la matinée du 22, la division Verrier tenait le front parc nord de Presles, cote 70, croupe nord de Champs-Borniaux, Loverval7 De petites fractions gardaient encore les ponts de la Sambre, mais elles avaient ordre de se replier sur la division en cas d'attaque. A gauche, la 6" division (Bloch) tenait, immédiatemeiit au sud de Charleroi, la croupe des Hayes, la cote 178 et le terrain au nord du château de Bommérée. Cette position masquée par les habitations, les murs, les obstacles de tout genre qui hérissent la banlieue de ce centre industriel et minier, ne possédaient que peu de vues et ses approches étaient faciles. Dès 9 h. 45, Tennemi s'emparait de la cote 170 et de Bouffioulx, au sud de Châtelet; la 9* brigade reculait, puis la lo*. La 6® division, réduite à une brigade par l'envoi de la brigade Hollender en soutien du corps Sordet, recevait Tordre de soutenir la 5* et nous renouvelions des tentatives obstinées (i) pour refouler l'ennemi vers la Sambre. La 38* division intervenait à son tour. La 76*^ brigade, général Schwartz, avait ordre de prononcer une attaque de Binche sur Châtelet. En même temps, un bataillon du Sg* attaquait la cote 170 à l'est de Bouffioulx et un bataillon du 36® marchait vers Châtelet, à l'ouest.
La brigade Schwartz comprenait- les i®' zouaves et i®' tirailleurs. D'après un témoin, l'attaque sur Châtelet fut déclenchée avant que l'artillerie eût produit un effet suffisant. L'élan de ces troupes fut admirable, mais elles se heurtaient à un ennemi embusqué derrière des barricades et des murailles, dans des maisons. Il ouvrit sur
(t) Hanotaux, V, p. 281.
elles un feu de mitrailleuse et de fusil à très courte por- . tée. Les pertes furent terribles : le i®' tirailleurs perdit 70 % de son effectif, trente officiers dont deux chefs de bataillon tués; les pertes du i®' zouaves furent un peu moins fortes. Les survivants de cette malheureuse attaque hésitèrent, puis refluèrent en désordre. Le choc n'avaitpas duré un quart d'heure, dit-on (i). Les restes de la brigade Schwartz furent recueillis par une fraction de la brigade Bertin, du 3® corps.
Vers i3 heures, on se résignait à l'abandon des approches de Charleroi. La 75® brigade, la 6" division et l'artillerie disponible avaient ordre de se reporter sur la ligne Presles, Binche (2), de façon à contenir Tennemî au débouché de Châtelet. A Test, le lo* corps faisait inutilement appel à Fappui du 3"; il était forcé de reculer, ce qui entraînait la retraite de son voisin.
A 16 h. 45, nouveau repli de la 6" division sur la ligne Tarcienne, La Prêle, Claquedent, la 5" étant à cheval sur la route Hanzinne, Hahzinelle, à l'est. Déjà on était à plus de dix kilomètres de la Sambre. La liaison était toutefois maintenue avec le 10® corps vers Mettet, bien que ce dernier eût ses arrière-gardes beaucoup plus au nord, vers Sery et même Vitrival.
Les Allemands témoignaient de peu de mordant, au point qu'ils ne débouchaient pas tout d'abord de Châtelet, laissant à nos troupes le temps de se dégager. D'après M. Hanotaux (3), il n'y avait parmi elles aucun affolement, aucune démoralisation. Elles jugeaient que c'était une partie à reprendre et se repliaient sur Somezée dans
(i) ïlanotaux, V, p. 282.
(2) Hameau à l'ouest de Presles. La ville de Binche est à Touest..
3oO LA GRANDE GUERRE SUR LE FRONT OCCIDENTAL
un ordre suffisant, sans être atteintes par un obus allemand.
Le soir, le y corps avait son quartier général à Chastres, au nord-est de Walcourt; la 6* division était à Nalinnes, la 38' vers la cote 2/42 au sud-est, la 5^ vers Tarcienne, Hanzinelle. L'ennemi ne tentait aucune poursuite et le calme était complet dès i h. 3o du matin.
A la gauche du 3* corps, le corps de cavalerie, arrivé le matin, vers 10 heures, dans la région de Solre-sur- Sambre, était alerté dans l'après-midi. La i" division allait organiser la défense des ponts de la Sambre entre Fontaine-Valmont et Jeumont, en préparant leur destruction. La 3* division était à sa droite, vers Merbes-Sainte- Marie, tenant également les passages de la rivière. Elle avait livré combat à Anderlues, avec la brigade HoUender, pour ralentir les progrès de l'ennemi.
Là marche de la nuit du 21 au 22* avait été une nouvelle épreuve pour ces beaux escadrons :
(( Et c'est encore une marche de nuit, écrit un témoin, comme la veille, aussi longue, aussi heurtée, aussi fatigante. On dort debout.... Ce sont des à-coups formidables et incessants. Quand on est pied à terre, les hommes s'affalent, s'accroupissent, s'allongent, se pelotonnent entre les jambes de leurs chevaux, sur la route. Les officiers, privilégiés, ont les seuils des portes. Le général de brigade dort débout, les coudef? appuyés sur une fenêtre, la tête dans ses mains. Pas un bruit, pas un souffle » (i).
Au 18® corps, la 36^ division occupait le front Ham-
(i) Ouy-Verzanobres, p. 24.
' LA JOUBNÉE DU 22 AOUT 3oi
sur-Heure, Gozée, Thuin, au sud-ouest de Charleroi; elle gardait les ponts de la Sambre entre Thuin pï Marchiennesau-Pont. Lorsque le 3® corps fléchissait, le corps d'armée portait de rartillerie vers Thuillîes, d'où elle canonnait l'ennemi débouchant sur Jamioulx et Nalinnes.
A 19 heures, le 18® coi'ps recevait ordre de mettre à la disposition du 3® la 69® brigade qui, des environs de Beaumont, allait vers Nalinnes. Dans la soirée, la 36® division et le 10® hussards continuaient de tenir le front de Ham-sur-Sambre à Thuin; la 35® division avait une brigade (70*) vers Montignies-Saint-Christophe, Thirimont, tenant les ponts de Merbes-le-Château et de Fontaine- Valmont; l'autre brigade (69*) était à Nalinnes.
Ainsi le 18® corps était au sud de la Sambre, de Thuin à Nalinnes, au lieu d'être vers Fontaine-l'Evêqkie ou Binche, sur la route de Charleroi à Mons, comme y comptait le général Lanrezac (i). De ce fait, il allait se produire un vide entre la 5® armée et les troupes britanniques. La brigade HoUender était restée au nord de 1h Sambre jusqu'au soir du 22; elle reçut Tordre de se replier sur Lobbes, en amont de Thuin, où elle fut recueillie par le i8* corps à la disposition duquel on la mit. Elle avait beaucoup souffert dans sa courte mission en soutien du corps Sordet.
Le général Valabrègue avait encore son quartier général à Avesnes. Le 21 au soir, la 69® division avait commencé son mouvement sur Beaumont, Cousolre. Le 22, à 21 heures seulement, le groupe reçut du général Lanrezac l'ordre de se porter sur la Sambre, de façon à placer sa gauche sous le canon de Maubeuge et sa droite sur la
(i) Hanotaux, V, p. 286. Les ponts de Merbes-le-Château et de Fontaine-Valmont étaient également tenus par la i"* division de cavalerie.
route de SoIre-sur-Sambre à Beaumont. Il n'atteignit que le 23, après une marche pénible, le front de Jeumont à Montignies-Saint-Christophe. Au sujet de ce mouvement, voici ce qu'écrit un témoin à la date du 22 août * « ...Un immense convoi d'émigrants s'avance en sens inverse de notre marche. La file s'arrête, se range à gauche, ^t nous passons devant les grands chariots de'^bois où sont entassées les familles. Ils sont éclairés par une lampe Davy et bondés de meubles, de matelas, de couvertures, d'édredons. On voit ça et là émerger des têtes d'enfants ou de vieillards qui dorment sur ces couches imprévues. Plus lamentable encore le défilé de ceux qui vont à pied. Les enfants sont accrochés au cou de leurs pères ou suspendus dans le dos de leurs mères, et les plus petits, transis par le froid de la nuit, pleurent pu geignent. Des garçons de 10 à 12 ans portent sous le bras ou sur le do."^ d'énormes ballots d'effets, une petite fille de 12 ans pousse devant elle une' voiture d'enfant pleine de bibelots et de livres... » (i).
Enfin, le 22 août, l'armée britannique était encore sous Maubeuge, où le i®' corps avait son quartier général. Elle se mettait en liaison avec le 18® corps vers Merbes- Ic-^hâtcau.
La journée du 22 marquait une offensive de l'ennencii, au lieu de celle que nous avions projetée. Elle constituait par cela même un échec stratégique, puisqu'elle modifiait nécessairement nos projets. Au point de vue tactique, notre échec n'était pas moins net, bien que la défaite n'eût rien de décisif. Deux de nos corps d'armée seulement avait été engagés, les 3® et lo", mais ils avaient
(i) Pierre Audiat, De Lorraine en Belgique^ Carnet de route d^ un combattant, Lectures pour tous, 26 décembre 1914.
LA JOURNÉE DU 22 AOUT 3o3
subi de grosses pertes et le commandement s'y était révélé très médiocre.
Leur écheè était dû surtout à Fartillerie allemande, qui avait prodigué les munitions, alors que, trop souvent, nous les ménagions avec excès. Grâce au concours actif des avions, elle avait, en dépit d'un médiocre réglage, obtenu des effets matériels sérieux et un très grand effet moral, jnentionné par les témoins (i).
Quant à l'infanterie ennemie, elle avait su se dissimuler habilement, profiter pour cheminer de la configuration du terrain, mais elle avait fait preuve de peu de mordant.
La IP armée, général von Biilow, attaquait la ligne de la Sambre, le VIP corps marchant sur Péronne-lez- Binche et Haine-^aint-Pierre à Test de Mons, puis se portant par. Binche sur la Buissière et, par Anderlues et Lobbes, sur Thuin.
Le X® corps et le X® corps de réserve avaient ordre d'attaquer notre centre et Charleroi. Le second marcha sur cette ville et sur Montignies-sur-Sambre; le premier, par Fleurus, sur Farciennes et Tamines. Enfin, à l'est, la garde prussienne dut forcer le passage à Auvelais.
Quoi qu'on en ai dit (2), il ne semble pas que l'ennemi ait mis en ligne des forces supérieures aux nôtres.. Notre échec était dû à nous-mêmes plutôt qu'à lui. Le commandant de la 5* armée estimait qu'elle avait été ébranlée, maïs non dissociée, qu'elle avait porté et reçu des coups très rudes, mais qu'elle pouvait se reprendre et exécuter des contre-attaques. A ses yeux, les i®', 3* et lo* corps
(i) Hanotaux, V, p. 288. Cf. docteiir Veaux, En suivant nos soldats de VOuesty p. 43.
(2) H-anolaux, V, p. 289, d*après uîl critique autorisé '(général Lanrezac ?)
3o4 LA GRANDE GUERRE SUR LE FRONT OCCIDENTAL
pourraient garder le 28 leurs positions tlu .soir du 22. On rapprocherait le i8* corps du 3* pour faire place aux divisions Valabrègue, entre Reoquignies et SoIre-sur-Sambre. On appuierait fortement le lo* corps, qui avait été le plus éprouvé, et Ton attendrait ainsi rintervention des divisions de réserve et de l'armée britannique.