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CHAPITRE II LA PRISE DE NAMUR

La position lortifîée dé Najnur. — Première apparition des Allemands.

— Surprise de Boneffe, i3 août. — Les Allemands sous Namur, 20 août. ^ Destruction d'Andenne. — Bombardement de Namur.

— Arrivée de trois bataillons français. — Prise du fort de Cognelée.

— Destruction du fort de Marchovolette. — Retraite des troupes de NamuT. — Prise des derniers forts, 26 août. — Faillite des positions fortifiées à la Brialmont. — Les futures organisations défemsive8.

.La ville de Namur est située au confluent de la Sambre et de la Meuse, au point où ce fleuve, coulant jusque-là du sud au nord, se détourne brusquement au nord-est dans la direction de la frontière hollandaise, vers Maës trlcht.

Comme Liège, Namur est un camp retranché sans noyau central, la ville n'ayant pas d'enceinte. Les neuf forts qui l'entourent dessinent une sorte de trapèze dont les bases sont orientées du ^ud-ouest au nord-est. De ces ouvrages, deux, les forts de Malonne et de Saint-Héribert, sont situés entre Sambre et Meuse; trois, les forts de Dave, d'Andoy et de Maizeret, dans la boucle de la Meuse; quatre, au nord de la Sambre et de la Meuse, ceux de Marchovelette, de Gognelée, d'Emines et de Suarlée.

Ainsi qu'à Liège, ces ouvrages étaient de deux catégories : les forts proprement dits, armés de 2 pièces de i5o, de l\ pièces de 120, de 2 mortiers rayés de 210 cl de !\ pièces de petit calibre à tir rapide; les fortins ou

4o LA GRANDE GUERRE SUR LE FRONT OCCIDENTAL

redoutes armés de 2 pièces de i5o, de 2 pièces de 120, d'un mortier de 210 et de 3 pièces à tir rapide.

Entre ces ouvrages, les intervalles variaient de '4 à 6 kilomètres, la distance des forts à la ville étant de 4 à 10 kilomètres. L'ensemble de la ceinture fortifiée mesurait un périmètre, avoisinant 5o kilomètres (i). La garnison comptait 26.000 hommes seulement (2).

Bien que la région de Namur offrît moins de ressourcej que celle de Liège, la garnison, ayant profité de délais plus longs, avait pu mettre complètement en état les fortifications. Elle les avait même complétées par de nombreuses redoutes improvisées à. la dernière heure, par un immense réseau de fils de fer, dont certains parcourus par des courants électriques à haute tension. On avait poussé la précaution jusqu'à répandre des wagons de verre pilé et de bouteilles cassées, aux approches des forts, de façon à empêcher l'enoaemi de cheminer en rampant. Un correspondant de guerre, résumant ces préparatifs, déclarait le i5 août : « Namur est imprenablel » (3).

De fait, la garnison, enthousiasmée par la défense de Liège, comptait imiter cet immortel exemple. Mais elle nf) prévoyait pas que l'ennemi, averti par ses premiers insuccès, emploierait contre Namur, dès le début, de la grosse artillerie lourde, dont les obus puissants détruiraient les forts sans risques pour les assaillants. D'ailleurs, ils allaient trouver des auxiliaires imprévus chez les Austro-Hongrois, encore en paix avec la Belgique, puisque leur déclaration de guerre est du 28 août seulement.

(i) Fleury-Lamiir€, Charleroi, Notes et impressions, p. 18.

(2) Hanotaux, V énigme de Charleroij Revue des Deux-Mondes du i5 août 191 7, p. 750.

(3) Fleury-Lamure, toc. cit.

Cognelée

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Emtnesir y / x

Su.Hée^"' Ch.mpîon/, ^^^^ f NAMUB

Si

Croquis N« 4.

ATTAQUE DE NAMUR D'après La Campagne de V Armée belge (Bloud et Gay, Éditeurs).

Le i5, plusieurs batteries lourdes à moteur, venant d'Autriche, se concentraient à Cologne sous les ordres du colonel autrichien Albert Langer. Elles recevaient un ordre de mouvement dans la nuit du i5 au 1 6 et se dirigeaient sur Vefviers, où elles débarquaient. De cette ville, elles partaient, le 21, pour Namur où elles entraient aussitôt en action (i), nous verrons avec quels résultats.

Dès le 5 août, c'est-à-dire le lendemain de l'entrée des Allemands en Belgique, des patrouilles de cavalerie faisaient leur apparition dans le Condroz, au sud-est do Namur. Des escarmouches eurent lieu à Havelange et à Sorée, vers l'est. L'arrivée du corps de cavalerie Sordet, le 6 août, vers Paliseul, au nord de Bouillon, déblaya temporairement le terrain (2).

En Hesbaye, au nord de la Sambre et de la Meuse, les premiers contacts eurent lieu, dès le 7 août. Ils se multiplièrent ensuite, indiquant la présence d'une cavalerie en force croissante. Dans la plupart, « les Allemands opposèrent peu de résistance » (î).

L'un d'eux, celui de Boneffe, au nord de Namur, non loin d'un village au nom célèbre, Ramillies, fut parti-

(i) Commandant de Gerlache, p. 127, d'après une leUre du colonel Langer. Un bulktin allemand affiché à Bruxelles le 3 septembre reconnaissait la participation des Auitrîchiens à la prise de Namur et do Charlemont. Cf. 2* Livre gris belge, n? io4, M. Davignon au baron Faïlon, 30 octobre 191 4.

(2) Le Bulletin français du 8 août, 28 h. 3o, mentionne de très vifs' engagements de cavalerie au sud de la Meuse, témoignant comme les précédents de l'ascendant pris dès maintenant par notre cavalerie sur leur rivale. Les Commaniqués allemands du 7 au 9 inclus ne font aucune mention de ces escarmouches.

(3) La Campagne de Varmée belge ^ p. 56.

culièrement heureux pour les Belges. Un parti ennemi, fort d'environ 3oo cavaliers, 4oo cyclistes, des mitrailleuses, s'était arrêté au nord de ce village. Deux escadrons et deux compagnies cyclistes les surprirent et les mirent en fuite, au point qu'ils abandonnèrent automobiles, bicyclettes, armes et chevaux (i3 août) (i).

Jusqu'au 19 août, les opérations directes contre Namur se bornèrent à deux raids d'avions qui jetèrent des bombes dans la ville. Mais le mouvement des Allemands s'accentuait journellement sur les deux rives de la Meuse. Le i5, le Condroz et la Famenne, régions situées entre ce fleuve et le Luxembourg, au sud-est de Namur, étaient complètement envahis. Le corps de cavalerie Sordet repassait la Meuse, pour opérer dans l'Hesbaye et le Brabant. On signalait à Dinant, entre une avant-garde allemande et une fraction de la 5® armée française, un combat sur lequel nous reviendrons.

Jusqu'alors, les troupes de Namur avaient détaché à Huy une brigade (la i5®, puis la 8®), chargée de surveiller l'intervalle entre Namur et Liège. La situation de cette fraction devenant de plus en plus aventurée, elle fut rappelée et, après, avoir détruit les passages du fleuve, vint s'établir à Andenne.

A dater du 19 août, les indices recueillis sur Tennemi furent beaucoup plus menaçants. On signalait des troupes de toutes armes vers Faulx, au sud-est, dans le rayon d'action de la place. D'autres s'étaient montrées vers Ramillies-Offus, au nord, et des pièces de très gros calibre les accompagnaient. La 8* brigade se replia d'An-

(i) La Campagne de Varmée belge^ p. 56; L^action de Varmée belge, p. 33. Les Communiques allemands ne font aucune mention de cett^ affaire, comme de la plupart de leurs insuccès.

denne sur la position de Namur, après avoir détruit les ponts de la Meuse et obstrué le tunnel de SeîUes.

Dès le lendemain, - 20 août, au matin, les Allemands commencèrent" de refouler les grarid'gardes du secteur nord-est sur les forts de Marchovelette et de Cognelée. Ces attaques étaient vivement menées par des cavaliers à pied et de Tinfanterie, appuyés par des mitrailleuses et une forte artillerie (i). En même temps, les Belges constataient la présence de batteries, qu'ils canoniiaient, sur la rive sud de la Meuse, en avant des forts de Maizeret, d'Andoy et de Dave. Un avion, survolait de nouveau Namur et y jetait des bombes.

Pendant la nuit, les Allemands esquissaient, sans succès, trois attaques contre les intervalles au nord et au sud du fort de Marchovelette. -En outre, ils procédaient à leurs dévastations coutumières contre Andenne, la petite ville (7.500 habitants) ofi avait récemment stationné la 8' brigade.

Elle est reliée par un pont au village de Seilles, situé sur la rive nord de la Meuse. Des cavaliers y arrivèrent le 19 août dans la matinée, après la destruction de ce nioyen de passage. Une colonne survint dans l'après-midi et stationna dans la ville et aux environs, en attendant l'achèvement d'un pont de bateaux, qui fut terminé seulement le 20 août. Les troupes avaient commencé le passage, en toute tranquillité, quand un coup de feu isolé" retentissait, immédiatement suivi d'une fusillade désordonnée. Les soldats s'étaient arrêtés et tiraient au hasard, affolés. Le massacre commença aussitôt; des hommes, qui ne voulurent ou ne purent pas fuir, furent tués chez eux. En même temps on enfonçait les portes des caves, on

(ï) Campagne de Varmée belge y p. 57.

brisait les bouteilles qu'on ne pouvait vider, on mettait le feu aux maisons. A plusieurs reprises, pendant la nuit,, la fusillade recommença. Le lendemain 21, dès l'aube, on expulsait de leurs maisons tous ceux qui y étaient restés. Hommes, femmes et enfants devaient marcher les mains levées, Ceux qui n'obéissaient pas assez vite ou ne comprenaient pas les ordres donnés en allemand étaient fusillés sur place. De même pour ceux qui cherchaient à fuir. Le bourgmestre, âgé de près de soixante-dix ans, docteur Camus, était blessé d'un coup de feu et achevé d'un coup de hache.

(( C'était une vision d'enfer », écrit un témoin oculaire, que ces scènes hideuses se déroulant dans la fumée et la flamme des incendies, au bruit de la fusillade" et des mitrailleuses. Sur la place des Tilleuls on réunit toute la population, y compris un paralytique dans son fauteuil. On la fouilla sans trouver aucune arme. Puis on tria au hasard quarante ou cinquante hommes, qui furent fusillés aussitôt; Ailleurs, on tuait, on pillait, on incendiait également. Huit hommes de la même famille furent ainsi dépêchés à coups de fusil ou de hache; un enfant fut tué dans les bras de sa mère; un jeune garçon, une femme furent fusillés.

Le soir, raconte un témoin, le colonel Schumann, commandant des chasseurs de Potsdam (i), fît allumer un immense feu de joie sur la place des Tilleuls. Un concert et une prière terminèrent la fête (2). Le total des habitants massacrés avait atteint près de 4oo. Les maisons incendiées étaient au nombre de 3oo et le pillage dura huit jours.

(i) Bataillon des chasseurs de la gaide.

(2) Commandant de Gerlache, p. 76.

« Et pourtant, écrit le commandant de Gerlache, aucun soldat allemand n'a été tué, ni à Andenne, ni dans les environs. » -

Gomme dans les cas que nous avons signalés, il s'agit là non pas d'actes de brutalité commis par une soldatesque indisciplinée au cours d'un combat, mais d'atrocités voulues, méthodiquement organisées, à l'occasion d'un incident quelconque, parfois provoqué sciemment et ayant pour but principal d'écraser par la terreur le moral d'une population inoffensive. On espère que l'affaissement gagnera de proche en proche et que la guerre en sera plus rapidement menée à bien.

Dans le cas d'Andenne, une affiche apposée à Liège reste un témoignage indéniable du caractère des atrocités commises. Elle en fait tomber la responsabilité sur l'Armee-Oberkommando, c'est-À-dire sur le commandant de la !!• armée, général von Bûlow (i).

Le bombardement de Namur commença le 21 août, à 10 heures. Il s'adressait simultanément aux forts d'Andoy, de Maizeret, de Marchovelette et de Cognelée, c'est-à-dire aux fronts nord-est et sud-est, ainsi qu'aux intervalles et au terrain en arrière. Dès le début, il fut extrêmement violent. On en entendit le grondement jusque sous Anvers.

Des obusîers, des mortiers de 280, de 3o5 et même de 420 tonnaient contre les forts; l'artillerie lourde d'armée

(i) VoÎT le fac-similé de cette affiche, en date du a a août 191 4 (de Gerlache, p. 78). Elle porte : « C'est avec mon consentement que le général en chef (sic) a fait brûler toute la localité et que cent personnes ont été fusillées ».

avait pour objectifs les tranchées et les points d'appui des intervalles; des canons de i5o tiraient sur la ville ellemême pendant quatre heures. Certains forts étaient atteints dé 3o secondes en 3o secondes par des projectiles du plus fort calibre.

Vers le soir du 21 août, celui de Maizeret, au saillant est, avait déjà reçu 2.000 projectiles environ; ses coupoles étaient pourtant encore en état de fonctionner. Au fort d'Andoy, le plus voisin vers l'ouest, les dégâts étaient plus sérieux. Plusieurs coupoles étaient coincées par des débris de béton; les. magasins avaient été partiellement détruits. De même, le fort de Marchovelette avait beaucoup souffert : la coupole de Tobusier de 210 était détruite, ainsi que les coffres de flanquement et les locaux du front de gorge; la coupole de i5o était hors d'usage. Une coupole de 120 et deux coupoles de 67 pouvaient seules fonc-" tionner encore. Dans ces trois forts, les installations téléphoniques étaient hors de service. Le fort de Cognelée seul, au saillant nord, n'avait subi que des dégâts insignifiants (i).

Les troupes des intervalles avaient, en général, bravement supporté ce violent baptême du feu. Si quelquesunes, au début, manifestaient quelque émotion, elles reprenaient bientôt leur place et tenaient ferme comme les autres.

« La nuit ralentit à peine la canonnade » (2).

iDans la matinée du 22 août, la garnison poussa des pointes vers les positions des assiégeants. Partout elle fut

(i) Campagne de Varmée belge, p. 58; L^action de Varmée belge, p. 35. D*après le colonel autrichien Langer {Neue Freie Press; 18 février igi5), le fo.rl de Cognelée, attaqué par du 3o5, serait tombé le 23 à I heure; un autre, attaqué par du 420, une heure après (de Gerlache, p. 127).

(2) Campagne de Varmée belge, loc, cii.

accueillie par une fusillade nourrie et par un feu intense de mitrailleuses. Le bombardement continuait aussi violent que la veille. Cette fois il s'étendait au fort de Dave, le premier à Touest du fort d'Andoy. Des batteries à longue portée, installées sur la rive nord de la Meuse, prenaient d'enfilade et à revers la ligne de défense à Test de Loyers. Il fallut renforcer et approfondir les tranchées occupées par le 33*, sous le feu et au prix de pertes sensibles.

Vers lo heures, là garnison était enfin renforcée par trois bataillons du 2* corps français (i), et le gouverneur, géQtéral Michel, profitait de leur ar^'ivée pour tenter une attaque de l'artillerie allemande signalée vers Wartet, devant l'intervalle des forts de Marchovelette et de Maizeret.

Deux bataillons du lo* de ligne et l'un des bataillons français (45®) traversèrent, sous le feu, le ravin de Gelbressée et les bois qui le dominent à l'est; mais, au débouché de ces couverts, leur élan fut rompu par une fusillade terrible, qu'appuyaient le tir de mitrailleuses et de canons pointés à courte distance. La nature rocheuse du sol empêcha les tirailleurs de se retrancher. L'artillerie de campagne, qui avait tenté de les soutenir, fut écrasée. Les troupes durent se replier avec des pertes (2).

Dans la journée du 22, la ville était de nouveau bombardée. Le soir, le fort de Dave n'avait subi que des dégâts insignifiants. Celui d*Andoy, beaucoup plus atteint, continuait cependant de tirer. Celui de Maizeret, au saillant est; complètement détruit, avait dû être évacué et les. Allemands s'acharnaient à tirer sur ses débris infor-

(i) Deux du 45® et vm du i48*, 8® brigade, général Mangin. (3) La Campagne de V armée belge, p. 60, ne mentionne que 3 offlcders tués, sans doute au 10^ de ligne.

La grande guerre, III. 4

5o LA GRANDE GUERRE SUR LE FRONT OCCIDENTAL

mes. Quant au fort de Marche velette, malgré le tir méthodique de l'artillerie allemande et bien que sa dernière coupole eût été mise hors de service, la garnison, abritée dans des locaux encore accessible^, attendait stoïquement un assaut qui ne se produisît pas. Enfin, le fort de Cognelée tirait de toutes ses pièces, en dépit de sa situation au saillant nord.

Les Alleipands avaieiit contraint des habitants à creuser des tranchées sous le feu des forts, notamment à Warisoulx et à Bierwart (i).

Le bombardement continua toute la nuit. A Faube du 23^ août, le tir de la grosse artillerie sur le fort de Cognelée s'accentua, préparant une attaque d'infanterie qui fttt d'abord refoulée. Mais les installations électriques étaient détruites; l'éclairage auxiliaire au pétrole -fut, vers lo heures, éteint par un projectile qui avait traversé la coupole de i5o. On secourait les blessés, quand un nouvel obus écrasa la voûte de la galerie centrale, éclatant au milieu d'un grand nombre d'hommes. Vers midi 3o, les Allemands s'emparaient de ce qui survivait dans les ruinies.

Quant au fort de Marchovelette, son piassif central, fissuré, laissait pénétrer les gaz délétères et les flamme* des explosions. 11 était pourtant encore occupé, quand il sauta vers i3 heures. Il ne restait que deux forts sur la rive nord de la Sambre et de la Meuse, ceux de Suarlée et d'Emines. Vers midi, le feu des grosses pièces allemaaides fut dirigé stir eux. Au premier, les cuisines et la boulangerie étaiblies au front de gorge, furent détruites dès les premiers coups. %f

Sur tout le front attaqué, les ouvrages permanents, Jes

(i) Campagne de Varmée belge, p. 60.

LA PRISE DE NAMUR 5l

travaux des intervalles étaient broyés, sans que les garnisons, « hachées, pussent brûler une cartouche » (i). De Cognelée jusqu'à Andoy, seules les batteries de campagne s'efforçaient encore de répondre au feu des Allemands, mais la supériorité du matériel et du nombre les anéantit ou les réduisit bientôt au silence. Les troupes des secteurs nord-est et sud-est, les plus fortement attaqués, durent alors se replier vers Namur, où le bombardement s'étendait sur les faubourgs, comme sur la ville. Des fractions allemandes les suivirent. Celles qui longèrent la Meuse entre les ruines des forts de Marchovelette et de Maizeret appartenaient au VIP corps. Elles se firent lâchement couvrir par des femmes et par des enfants (a).

Evidemment, la chute complète de'Namur n'était plus, qu'une question d'heures. Sur neuf ouvrages, deux avaient succombé, cinq avaient beaucoup souffert, deux seulement, ceux de Malonne et de Saint-Héribert, étaient à peu près intacts. Le rôle de la position fortifiée était fini depuis l'abandon de la ligne de la Gette (19 août). Les passages de la Sambre, défendus par la 5* armée française, avaient déjà été forcés, comme nous le verrons, qntre Charleroi et Namur; de même pour ceux de la Meuse, vers Dînant.

Les forts subsistant encore ne pouvaient plus jouer que le rôle. de forts d'arrêt, en couvrant la retraite des troupes.

La 4* division, les trois bataillons français ainsi que les troupes des intervalles évacuèrent la place dans la soirée (3), cherchant à se replier entre Sambre et Meuse, le seul secteur encore libre. Vers minuit, cette colonne

(i) Campagne de Varmée belges p. 64-

(2) Campagne de Varmée belge, p. 64.

(3) D'après les Débats du 3o mars igiô, Les quatre batailles des 23-2U août i9iU, la retraite des troupes de Namur aurait été Tune des conséquences de Tordre général de repli donné par le général en ch<^f des armées françaises. Cette version paraît au moins douteuse.

bivouaquait entre Bioul et Arbre, au sud de Namur. L'ennemi la menaçait en queue et en flanc. Elle parvint pourtant à s'échapper dans la journée du 24, en sacrifiant son arrière-garde qui fut cernée et prise à Hermeton-sur-Biert. Les Allemands étaient entrés dans Namur vers i6 heures. Un correspondant de guerre, qui vint à rencontrer la colonne sortie de Namur, décrit la longue file de nos fantassins, « marchant un peu à la débandade, mais sans trop de désordre... Ils demeurent calmes, confiants, soumis à leurs chefs, malgré la fatigue qui les terrasse... » (i).

Des troupes belges qui avaient défendu Namur, 12.000 hommes environ purent ainsi gagner Marîenboùrg et la France. Le 2 septembre, ils arrivaient à Anvers.

(( La plupart » des garnisons des forts continuèrent de tenir après le départ des troupes mobiles. Le fort de Suarlée succomba le 25 août, à 17 h. 3o. Dans la journée du 24, il avait reçu environ i.3oo projectiles. Le soir, les Allemands tentèrent de le prendre d'assaut, mais ils furent repoussés par la fusillade et par le tir des canons de petit calibre. Le lendemain, le bombardement reprit plus violent. Les obus affluaient d'un secteur très étendu. Les coupoles, encore intactes, étaient immobilisées et continuaient néanmoins le feu dans des conditions plus dangereuses. A i5 heures, une série de projectiles, écrasant les derniers abris, mit en fuite les survivants. Quand les Allemands (64" régiment, IIP corps) y entrèrent, vers 17 heures, ils ne trouvèrent plus que les officiers et les blessés (2).

La chute si prompte de Namur n'avait pas été sans

(i) Fleury-Lamure, p. 87. A noter que le Bulletin français du 2S août, i5 heures, porte que non seulement les forts de Namur résistent énergîquement, mais que ceux de Liège tiennent toujours.

(2) Campagne de Varmée belge ^ p. 65. Les documents belges ne

coûter de durs sacrifices à Tennemî. En certains points, notamment sur la rive droite de la Meuse, ses tranchées étaient remplies de cadavres, dit-on.

Ses troupes avaient pénétré dans la ville dès le 23 août. Après vingt-neuf heures d'un occupation paisible, des incendies éclatèrent simultanément au centre et sur trois points de la périphérie. Ils furent précédés de pillage et accompagné du meurtre de 75 habitants (i); le tout sans motif autre que la volonté arrêtée d'inspirer la terreur à une population inoffensiye.

Liège avait succombé en treize jours^ son dernier fort étant tombé le 17 août; Namur, attaqué pour la première fois le 20 août, était entièrement pris le 26 selon toute apparence, c'est-à-dire après six jours de résistance. Ces résultats étaient assurément inattendus pour la masse, bien qu'on eût pu les prévoir en étudiant d'un peu près les événements et les faits du passé.

La destruction si rapide de deux places organisées par un ingénieur célèbre, le. général Brialmont, à une date relativement récente, pourvues d'un bon armement et d'une garnison énergique, Liège surtout, montre que les forts bétonnés, même armés de coupoles, sont incapables

font pa« connaître la date de la reddition de» antres forts. Le Communiqué allemand du a5 mentionne la prise de Namur et de cinq forts, quatre autres sont bombardés et leur chute est imminente. Le communiqué du 27 annonce cette prise.

D'après Hanotaux, V, p. agi, la citadelle s'était rendue le 24, à 7 h. 3o; le fort de Suarlée reçut, le 28, 800 obus; le 24, i.3oo; le 25, 1.400 du plus fort calibre. Les deux forts du sud-ouest, Malonne et Saint-Héribert, capitulèrent. On aurait fait à Namur 4.5oo prisonniers, sans ceux pris à Heinmeton.

(i) Campagne de Varmée belge, p. 65; de Gerlache, p.^ 78-80.

de résister à Tartillerie de grande puissance, comme les 280, les 3o5 et les 420. C'est encore plus vrai quand Tassaillant peut investir complètement la place, en la soumettant à un feu concentrique.

Devons-nous en conclure que les places fortes n*ont plus aucune raison d'être? Ont-elles fait faillite, suivant l'expression courante? Il semble que cette conclusion soit fort aventurée. Faut-il rappeler qu'au cours de la présente guerre des places même démodées ou pourvues de moyen» insuffisants ont opposé la résistance la plus honorable? Nous verrons bientôt que ce fut le cas de Longwy, un vénérable reste de l'ensemble fortifié créé par Vauban. De même pour le fort de Troyon, ouvrage médiocre tenu par une seule compagnie. Enfin, Verdun ne devait-il pa» affronter victorieusement la ruée folle d'armées entières jetées à l'attaque par la folie sanglante du kaiser et de son fils aîné?

Il convient d'ajouter que Verdun n'a jamais été investi et que sa défense rentre dès lors dans le cas général d'une position retranchée, position qui, nous le voyons chaque jour davantage, est susceptible d'une résistance presque indéfinie, pour peu que ni les hommes, ni les canons, ni les munitions ne viennent à faire défaut.

Les places fortes ou plutôt les positions fortifiées n'ont donc pas perdu leur raison d'être. Comme l'a montré le colonel Gautier (i), il sera toujours avantageux de tenir le plus longtemps possible des points de passage obligé» pour l'ennemi et pour ses convois, de couvrir des concentrations, de garder des points tels que Paris, dont la conservation ou la perte peut avoir les plus graves conséquences.

(i) Revue hebdomadaire, 16 octobre 1916, Sur la prétendue faillile des places fortes.

Seulement les positions fortifiées ne peuvent plus être telles que les avait organisées Brialmont. Il n*est ni béton, ni blindage qui résistent à un obus de 420. Les places futures, auront un tout autre caractère. Autour des points stratégiques à garder, on creusera « plusieurs lignes de tranchées concentriques, précédées d'épais réseaux de fils de fer, munies de boyaux de communication et tracées de façon que chacune d'elles batte la précédente, ainsi que les boyaux y conduisant. Ces lignes seront consolidées par toutes les ressources de la technique.... Il y aura des batteries enterrées et très mobiles dans des boyaux bien aménagés. Il y aura sous terre des abris, des magasins, des ateliers, des usines électrogènes pu autres, munies de communications nombreuses. Tout cela sera disséminé..., presque éparpillé, pour que tous les œufs de la place ne soient pas mis dans le même panier... » (i).

On peut donc concevoir l'organisation future d'une frontière menacée comme basée sur celle d'une ou plusieurs positions organisées dès le temps de paix et qu'il y aurait lieu de compléter à la dernière heure, suivant un programme toujours tenu à jour. On pourrait ainsi couvrir la concentration et préparer sûrement l'offensive en pays ennemi, qui restera toujours le but ultime à atteindre, nous le voyons chaque jout à nos dépens.

(i) Colonel Gautier, loc, cit., p. 365.

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