CHAPITRE IV
Le théâtic d'opérations des Ard«nnes. — ReiMeigneinenis recueilli» sur les Allemands. — Projet du général Joffre. — Dispositions arrêtées pour les 4* et 3* armées. — Dispositif de Tennemi. — Nature de 1» rencontre à prévoir.
Quand on vient des mornes étendues crayeuses de la Champagne, après avoir traversé les molles ondulations du Porcien, on voit l'horizon barré au loin d'un mur noirâtre, une sorte de ligne droite indéfinie, une falaise couverte de forêts. Tout d'abord la Meuse promène ses sinuosités au pied de cette barrière, en essayant de Tentamer. Puis, vers Charleville, elle y creuse un couloir étroit, qu'elle suit jusqu'à Namur.
Cette longue falaise, d'aspect sombre, qui reparaît au nord de Sedan, au nord de Mézières, au nord d'Hirson, c'est le talus méridional du plateau que recouvrait jadis l'immense forêt des Ardennes. Son bord septentrional n'est pas moins net : il commande le long fossé où coulent la Sambre et la Meuse, en aval de Namur. Ces deux côtés, nord et sud, se recoupent à angle aigu vers l'ouest. Vers Test, au contraire, ils vont en s'écartant et le plateau qu'ils encadrent va se confondre sans limites précises avec l'Eifel et le plateau rhénan (i).
L'altitude de l'Ardenne varie de 3oo à 5oo mètres. Son sous-sol est formé par des couches primaires de grès et
Ci) VArdenne, par Henry Bidou, Débats du 3o août igiA»
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schistes ardoisiers qui, en des temps très lointains, constituaient un massif montagneux. Les intempéries, l'action incessante des eaux les ont depuis longtemps nivelées. Leur emplacement est, en partie, recouvert par les plaines crayeuses ou tertiaires du Hainaut et des Flandres, 'que leur fertilité a rendues célèbres.
Si le sol apparent de TArdenne est dépourvu de saillies marquées, ses -couches profondes sont au contraire plissées et contournées au plus haut point. En outre, les rivières y coulent dans des rainures étroites et profondes. Ainsi de la Meuse, entre Charleville et Givet, delaSemôy, l'un de ses principaux affluents de droite. Entre sa source, près d'Arloti, et son embouchure, près de Monthermé, elle ne parcourt guère que 46 kilomètres à vol d'oiseau. Mais le développement total de son cours atteint 187 kilomètres, tant il est sinueux. Elle promène entre deux falaises un flot peu profond, dont les gués sont nombreux et faciles, tandis que l'ascension et la descente des berges sont pénibles (i). Quand on les a gravis, on pénètre dans un pays de hautes plaines, à peine couvertes d'une mince épaisseur de terre. Les couches schisteuses y affleurent partout et donnent à l'ensemble du paysage un caractère de sombre mélancolie. Les lieux habités, pauvres et disséminés, sont bâtis d'éclats irréguliers de pierres noirâtres-, le plus souvent recouvertes d'une peinture jaune, brune du grise, qui s'assombrit avec le temps. Les arbres portent un feuillage de teinte foncée. L'ensemble donne l'impression d'une vie dure et pénible. L'homme n'est là qu'un étranger; le plateau appartient aux sangliers et aux chèvres. La population, peu nombreuse, s'est confinée dans les vallées où. elle travaille surtout les métaux.
(i) Hanolaux, V, p. 66.
Jadis, la forêt des Ardennes formait une nappe continue de verdure inhabitée et d'un parcours redoutable. Le christianisme mit longtemps à y pénétrer et la petite ville de Saint-Hubert porte encore le nom de Tévêque de Liège qui en fut le principal apôtre.
Pour Tatteindre en venant de Namur, on traverse d'abord le Condroz, pays de larges ondulations, où les prairies, les terres labourées, les boqueteaux de chênes et de bouleaux alternent comme pour le plaisir des yeux. Mais l'aspect change entièrement quand on pénètre dans la Famenne.
Cette région étale au loin d'immenses surfaces presque désertes, couvertes d'une nappe de verdure sombre, où les sapins avoisinent les chênes et les bouleaux. Les bois se succèdent à l'infini, formant à l'horizon, de tous les côtés, de grandes rides bleuies par l'éloignement, que séparent des bandes de prairies. Par endroits, l'eau stagne sur ce sol imperméable, reflétant un ciel le plus* souvent bas et sombre.
Après Jemelle, le pays devient plus accidenté. Des lignes de collines, qui sont presque des montagnes en réduction, surgissent du plateau; le roc apparaît plus fréquemment. Dans les vallées, les prairies sont coupées de haies. Puis les arbres deviennent plus nombreux, les horizons se voilent de verdure et l'on entre dans ce qui reste encore de la grande forêt des temps passés.
Malgré la pauvreté du sol, le peu de densité de la pQpulation, Texiguité de ses ressources, la situation de TArdenne lui a toujours valu un rôle important. La chaussée romaine de Reims à Trêves y traversait les emplacements actuels de.Virton et d'Arlon. La ligne ferrée d'Ostende à Arlon, qui passe à Longlier, près de Neufchâteau, est la voie la plus directe conduisant du littoral au Saînt-
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Gothard et en Italie. En outre, dans les circonstances présentes, le plateau des Ardennes reliant la Lorraine aux plaines du Hainaut et des Flandres, il fallait s'attendre à ce que les forces allemandes opérant en Belgique s'y reliassent avec celles destinées à la défense de Thionville et de Metz.
Nous avons dit que, -si coûteuse qu'elle eût été, la randonnée du corps Sordet en Belgique avait fourni des renseignements très précieux, mais incomplets (i). Devant lui, la cavalerie allemande formait un rideau qui cédait à sa pression sans se trouer pour lui laisser passage. On lie parvenait qu'imparfs^itement à s'assurer de ce que cachait ce voile obstinément tendu devant nos yeux. Bref, on savait seulement, tout d'abord,* que la Belgique orientale était couverte de cavalerie ennemie; de fortes organisations défensives étaient signalées derrière Geest- Gérompont et Ramillies-Offus. entre Tirlemont et Namur, avec de l'artillerie, des mitrailleuses et de l'infanterie (2).
Gommé nous l'avons vu, dès le 9 août, le grand <juartier général apprenait qu.e vingt-trois corps d'armée allemands allaient opérer en Belgique, dont onze à l'ouest, par Liège. Le reste traverserait ce fleuve entre Natnur et Givet, et le tout marcherait sur Paris. Mais ces données paraissent avoir été accueillies avec un scepticisme regrettable.
Vers le i3 août, d'autres renseignements parvenus au grand quartier général permirent d'établir la présence entre Liège et Neufchâteau des IX', VIP, X% HP, XP,
fi) V. supra, p. 58 et suiv.
(2) Hanotaux, V. p. 76 et suiv.
XIX*, XIP corps, suivis de la Garde prussienne, vers Stavelot, et précédés de quatre ou cinq divisions de cavalerie.
En outre, il semblait que, dans la région de Thionville, Luxembourg, un autre groupement comprît les VIII*, XVIIP, XVP corps, avec deux divisions de cavalerie.
Le i6 août (i), on eut des raisons de penser que le groupement à Touest de la Meuse comprenait sept corps d'armée (IX*, X% VII*, XP, IIP, IV*, VP) et quatre divisions de cavalerie. On avait même tendance à réduire, un peu légèrement, Tensemble des forces allemandes destinées à opérer sur la rive gauche de la Meuse aux éléments qui viennent d'être énumérés.
Par contre, on savait la présence dans le Luxembourg belge de trois corps au moins (Garde, XJX*, XIP) et d'une division de cavalerie. De même, le groupement de Luxembourg, Thionville comprenait les VHP, XVIIP, XVP corps et deux divisions de cavalerie (6* et 3*).
Le i8 août, une division de cavalerie allemande était refoulée de Tintigny sur Arlon, c'est-à-dire de l'ouest à l'est, ce qui perniettait de conclure à la probabilité d'un mouvement général des Allemands de l'est à l'ouest:
Le 19 août, on apprenait que des colonnes des VHP, IV* etX* corps, précédées du IX* corps, avaient passé la Meuse entre Huy et Seraing, c'est-à-dire dans l'intervalle de Liège à Namur. On ne signalait pas de fortes^ masses à l'ouest de la ligne Houffalize, Bastogne. Plus au sude«t, Briey avait été évacué le 20 et cette région laissait aux observateurs l'impression du vide. Mais, la veille, 19 août, on signalait des colonnes marchant du nord -est au nord-ouest de Thionville; le 20, d'autres, venant de
(i) Hanotaux, loc. cit. Notons que ces données cadrent incomplètement avec le bulletin de renseignements de la 4® armée au 17 août.
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Test, allaient sur Neuf château daoïs la région au nord de la Sure. Au sud et vers Luxembourg ou n'avaii observée que des bivouacs entre Etalle et Arlon, sur la route de Tintigny, Florenville; on ne prêtait aupune importance aux , mouvements observés * dans cette région, bien que Longwy fût attaqué déjà vers Differdange, c'est-à-dire à
Enfin, le 20 août au soir (i), on considérait comme acquis que Tarmée allemande au nord de la Meuse comprenait, outre trois divisions de cavalerie qui la précédaient, une division du II* corps, les IX*, X*, VIP, IV' corps et la Garde. Le tout marchait vers Bruxelles, la droite en avant.
Au sud <le la Meuse, en admettait que les troupes allemandes s'étaient retranchées «ur la Lesse, entre Rochefort et Dînant, vers la droite, tandis que leur g<auche (XIX* et XVIIP corps) avait été aux prises avec notre cavalerie vers Neuf château. L'ensemble des forces reconnues à cette date atteignait quatorze corps d'armée, auxquels s'ajoutait un nombre à peu près égal de corps non identifiés par notre cavalerie ou par le service de renseignements {2). Nous estimions les forces de l'ennemi à la moitié seulement de leur chiffre réel, erreur grave qui expliquerait à elle seule nos insuccès de la fin d'août.
Le grand quartier général semble avoir voulu attendre que l'offensive en Lorraine fut dessinée pour déclencher
(i) Hanotaiix, toc. çit, A comparer avec le bulktin de renseignements de la 4* armée, 21 août.
(a) IIÏ* et IX* corps de réserve qiri faisaient face aux Belges; IV* R., X* R., VIP R., G. R., XIP R., VHP R., XVIIP R., V« R., V, Xin*, 33* dîv. R.; VI* R. A noter que les XI* corps et G. R. étaient destinés au front oriental (Hanotaux, V, p. 78 et suiv.).
celle des Ardennes. En outre, il voulait tenir toutes ses forces en main et les fractions du g* corps ne purent entrer en ligne avant le ao août. Les débarquements de la division marocaine, commencés dans la nuit du 21 au 22, n'étaient même terminés que'le 27, ainsi que nous l'avons vu.
Enfin, on considérait la concentration des Anglais à la gauche de notre 5® armée comme devant être pratiquement achevée le 20 août, nouvelle raison de prendre Toffensivc le 21 août, selon le programme arrêté.
Voici comment, dans les publications officielles ou officieuses, on a tracé les grandes lignes du projet d'opérations. On admettait que le plan allemand consistait, avec sept ou huit corps d'armée ut quatre divisions de cavalerie, à s'efforcer de passer entre Givet et Bruxelles, ou même de prolonger encore davantage ce mouvement vers l'ouest.
Notre objectif serait tout d'abord de fixer et de mettre hors de cause le "centre ennemi devant les armées de Langlo et Ruffey, puis de nous rabattre avec toutes nos forces disponibles sur le flanc gauche des forces allemandes au nord de la Meuse (i). C'était donc un vaste mouvement enveloppant que nous allions tenter contre ces forces, la droite en avant, après avoir enfoncé le centre ennemi. On remarquera combien cette opération était risquée, par le fait même de notre sous-évaluation des forces de l'adversaire. En outre, les 3* et 4* armées, qui avaient à remplir la tâche la plus lourde, occupaient une ligne générale s'étendant d'Etain à Monthcrmé, c'est-à-dire orientée très sensiblement du sud-est au nord-ouest. Pour leur offensive, elles allaient prendre des directions à peu
(1) Cf. Exposé de six mois ^e guerre^ p. 4 et 6.
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près sud-nord, ce qui impliquerait nécessairement un dispositif par échelons, la gauche en avant. Or, en face d'elles, les forces allemandes, réparties entre la Meuse vers Namur et Thionville ou Metz, avaient une orientation générale sensiblement parallèle à la leur, mais la direction de leur mouvement était, dans l'ensemble, du nordest au sud-ouest, comme on pouvait le déduire des renseignements recueillis.
Il résultait de ces circonstances que les 3* et 4* armées allaient être disposées suivant une ligne oblique par rapport à leur a?te de mouvement; elles formeraient une sorte d'escalier descendant du nord-est au sud-ouest, chaque échelon marchant du sud au nord. Sans doute il pouvait se faire que nos corps d'armée débouchassent dan» le flanc gauche de leurs adversaires marchant du nordest au sud-ouest, m^is le contraire était aussi vrai. Il était même plus vraisemblable, car notre droite étant plus rapprochée de l'ennemi que la gauche, il pouvait se faire que nos éléments fussent attaqués de flanc, sur leur droite, avant même d'être au contact de front.
Si, au préalable, la cavalerie et l'aviation avait délimité plus exactement le front de l'adversaire, nous aurions été amenés à prendre l'offensive, non suivant une ligne sudnord oblique à notre front, maïs normalement à ce front, dans une direction sud-ouest-nord-est, qui eût rendu notre mouvement plus facile et plus sûr.
. Il semble, d'ailleurs, que certaines illusions aient contribué à orienter le grand quartier général dans une fausse voie. D'après M. Hanotaux (i), on y déduisait, des renseignements recueillis, l'intention chez l'ennemi de se borner, pour son centre, à un mouvement général de Test
(ï) V, p. 79 €l suiv.
4 Touest, ayant pour but d'appuyer celui de sa droite au nord de la Meuse. On admettait volontiers « qu'il s'abstiendrait de tout mouvement important vers .nos 4* et 3* armées ». Nous prétendions « le surprendre par unevigoureuse offensive, en le laissant d'abord s'écouler versiez nord-ouest, en le surveillant de près, en nous rapprochant de lui peu à peu, en évitant surtout qu'il essayât de provoquer notre offensive par des détachements.,, », de façon à nous faire « tomber dans le piège et nous^ engager prématurément ». Nous voulions chercher la bataille, mais choisir notrq heure. Aussi le secret le plus^ absolu fut-il gardé par le haut commandement, sans que,, dans les 3* et 4® armées, on s'expliquât ce silence. C'e^t seulement le 20 août que les instructions reçues firent prévoir l'offensive. Encore ne semble-t-il pas que l'idée générale de notre manœuvre ait été communiquée dès lorsaux deux commandants d'armée intéressés, ainsi qu'au général Maunoury.
D'après les ordres reçus pour la nuit du 20 au 21 août^ la mission de la 4* armée est de tomber par surprise dan& le flanc des Allemands, en marche à travers le Luxembourg belge. Dès la découverte de l'ennemi, ^le devra procéder à une offensive soudaine et violente, menée simultanément par ses six corps d'armée, les 52* et 60* divisions de réserve demeurant sur la Meuse et la Semoy pour en garder les passages.
Cette offensive de la 4* armée sera secondée par le& trois corps de la 3*, cette armée marchant dans la direction générale d'Arlon, tout en couvrant le mouvement de la 4', au nord-ouest de RuUe (i). Au cas où l'ennemi atta-
(i) Bulle entre Neufchâteau et Longwy.
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querait cette dernière de flanc, la 3" armée contre-attaquerait aussitôt, en s*engageant au besoin face à Test. Les divisions de réserve du général Maunoury assureraient la garde des Hauts-de-Meuse (i).
Le 20 août, à midi 3o, le général de Langle arrêtait ses dispositions en conséquence.
Les gros de la 4® armée resteraient en place le 2 1 , sauf nouvel ordre. Toutes les précautions seraient prises de façon à les dissimuler aux vues aériennes, snrtout en ce qui concernait les parcs d'artillerie ou de voitures.
Afin d'assurer les débouchés de l'armée au nord de la Semoy et dans la clairière de Florenville, un certain nombre de détachements seraient portés en avant. Au fur et à mesure de ses débarquements, le 9® corps pousserait une brigade de chacune de ses divisions sur la Semoy, entre Aile et Bohan, ces deux points inclus. Leurs avant-gardes^ tiendraient les débouchés nord sur la ligne Houdremont, Baillamont, Vivy.
Le II® corps avait déjà une brigade mixte dans la région Gorbion, Bouillon, sur la Semoy; un régiment et une batterie à Doban, à Test de Bouillon; avec ces deux détachements, il tiendrait les débouchés sur le front Mogimont, Bellevaux, Auby.
Le 17* «corps aurait de même, dans la région Herbeumont, Cugnon, une avant-garde constituée par la 65* brigade {2) avec un groupe d'artillerie. Leur mission serait de tenir les débouchés en direction de Saint-Médard, au sud-ouest de Neuf château.
Le 12® corps porterait également une brigade et un
(i) Hanotaux, V, p. 85 €t s\iiv.
fa) Il semble que cette brigade ait été désignée parce que le 9® régiment avait déjà u^n bataillon dans cette direction, en soutien de la 4® division de cavalerie.
groupe! dans la région de Fiorenville, Chassepierre, pour tenir les passages entre ce dernier point inclus et Izel inclus. Il ferait occuper Villers-devant-Orval et la ferme d*Orval, près des ruines de la célèbre abbaye, par Tavantgarde de sa division de droite. Le corps colonial tiendrait par des détachements Gérouville et Meix-devant- Virton. Le 2' corps porterait une avant-garde vers Tintigny, sur la route de Neufchâteau à Arlon.
Les mouvements nécessités par ces dispositions devraient s'effectuer dans le plus grand secret, de nuit, en se dissimulant dans les bois ou dans les lieux habités. Le 21^ au point du jour, les détachements ainsi avancés seraient en place. Le cf corps étant encore en voie de débarquer ses éléments, la 60"" division de réserve maintiendrait la 120® brigade dans la région Gespunsart, Sugny, Pussemange, à l'est de Nouzon, tant que les éléments avancés du corps d'armée ne seraient pas sur la Semoy. La brigade rallierait ensuite le gros de la 60® division à Vivier-au^ourt, entre Mézières et Sedan.
En somme, le but visé était de tenir les passages de 'a Semoy par des avant-gardes, la gauche de la i^ armée sensiblement en avant, tandis que les gros se dissimuleraient de leur mieux à l'aviation ennemie. Les mouvements s'opéreraient de nuit, ce qui comportait de graves inconvénients, peut-être à la veille d'une grande bataille, dans un pays difficile, inconnu de presque tous. Nous cherchions visiblement à surprendre l'adversaire et, dans ce but, nous évitions de l'inquiéter par des reconnaissances. Il en résultait que nous ignorions à peu près tout de ses forces et de ses emplacements, et que nous-mêmes étions exposés à être surpris.
DISPOSITIONS I^OUR L*OFFENSIVE DES 4* ET 3* AHMEES gS
« Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui, Qui souvent s'engeigne lui-même » (i).
Le général de Langle complétait ces prescriptions par une instruction et par un autre ordre qui paraissent avoir compliqué plutôt que clarifié la tâche de ses commandants de corps d'armée. Il continuait de tabler «ur un mouvement de flanc qu'il fallait laisser exécuter par l'ennemi : « Plus la région Arlon, Audun-le-Roman, Luxembourg sera dégarnie, au moment où nous passerons à l'offensive, meilleurs seront les résultats à escompter . de la marche en avant de la 4® armée appuyée à droite par la 3*.
« Il est donc d'une importance capitale -que nous laissions l'ennemi s'écouler devant nous vers le nordH3uest, sans l'attaquer prématurément et même en nous appliquant à ne pas tomber dans 1© piège qu'il pourrait nous tendre, en provoquant trop tôt notre offensive par des détachements dirigés sur notre front ».
Comment expliquer ces recommandations, si bien faites pour ^gêner notre offensive et même paralyser notre service de sécurité, trop souvent insuffisant? C'est que, suivant l'état-major de la 4* armée, l'ennemi n'opérait pas sur un front à peu près continu entre la Meuse et la Moselle. Il croyait à une énorme lacune entre le^ fractioifs signalées vers le premier de ces c(5urs d'eau et celles opérant à l'est de Neuf château. Peut-être cette conception faisait-elle trop bon marché du vraisemblable.
L'état-major de la 4® armée n'en déduisait pas moins l'impérieuse nécessité de dissimuler les détachements avancés de la façon la plus complète. Leurs avant-gardes ou leurs avant-postes auraient même à s'abstenir de tirer
(i) La Fontaine, Livre IV, fable XL
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sur les groupes ennemis qui « glisseraient » devant elles vers le nord-ouest. Sous aucun prétexte, ces détachements ne passeraient à Toffensive. S'ils étaient attaqués, ceux des 9* et ii* corps s'efforceraient de se maintenir sur la ligne générale Auby, Mogimont, Oizy, Houdremont, jusqu'à ce qu'ils fussent soutenus par les gros. Mais ces derniers ne seraient portés en avant que sur l'ordre du général de Langle, ce qui réduisait à rien l'initiative des commandants de corps d'armée. Leurs détachements auraient à protéger dans tous les cas les débouchés immédiats des ponts de la Semoy, entre Dohan inclus et Membre inclus.
De même, le détachement du 17® corps devrait se maintenir au moins sur les ponts de Cugnon et d'Herbeumont, en assurant la liaison par Sainte-Cécile avec Favant-garde du 12* corps à Florenville.
' Cette dernière garderait en tout état de cause la région Chassepierre, Florenville, Pin, où elle serait éventuellement soutenue, sur l'ordre du commandant de l'armée, par le gros du corps d'armée. Enfin, les détachements du corps colonial seraient maintenus à Gérouville et Meixsous-Vîrton, en liaison à droite avec le 2-® corps, à gauche avec le 12".
On voit quelle singulière combinaison d'offensive et de défensive reflétaient ces instructions. A quoi pouvait conduire une attaque ainsi ligotée dès le début? L'idée générale semblait être de ne pas dépasser la Semoy, sauf avec des avant-postes. Il n'était fait aucune mention des emplacements de l'ennemi, ni même du but général de l'opération. Mais on ne déplace pas plus de six corps d'armé^e, en une seule ligne, au début d'une offensive hautement annoncée, dans l'unique but de leur faire border une rivière, fût-elle plus difficile à franchir que ce modeste
DISPOSlTK>NS POUR L*OFFEPf&IVE DBS 4* ET 3* ARMÉES qS
cours d'eau ardennais. En outre, les six corps de la 4* arm^e allaient se déplacer parallèlement à eux-mêmes, sans qu'il y eût idée de manœuvre apparente, ni concentration de forces prévue dans un secteur donné, ni même Téserve général^ d'une importance appropriée.
Les instructions /précédentes faisaient abstraction de l'ennemi. Qu'arriverait-il si nos prévisions étaient trompées et si, au lieu de le surprendre en pleine exécution -d'un mouvement de flanc, nous étions surpris nousmêmes, disséminés en petites colonnes sur un espace immense?
Un dernier ordre, donné dans la soirée du 20 août, concernait les opérations du 21, non sans les compliquer encore davantage.
Le 21, avant le jour, les gros des corps d'armée seraient établis, le front sur la ligne Cons-la-Grand ville, Saint- Menges, La Chapelle, Escombres, Messincourt, Pure, Matton, Morgues, Villers-devant-Orval, Margny, Sommethonne, Torgny, Jametz, la queue des combattants sur la ligne Bazeilles, Douzy, la Meuse, la Ghiers,. de Blagny à Mar gut, Brouennes, Baalon. Les mouvements nécessaires seraient opérés de nuit, comme pour les avant-gardes et au prix des mêmes inconvénients graves. Des zones éventuelles de mouvement étaient affectées aux corps d'armée, mais toute initiative leur était de nouveau interdite. L'ordre n® 18 était formel à cet égard : « Quelle que soit la situation sur le front des éléments avancés, les gros des <:orps d^armée ne feront aucun mouvement sans ordre du -commandant de Tarmée, en avant de la ligne indiquée... comme devant être atteinte au lever du jour par leurs têtes ».
11 ne faut pas oublier que le front de l'armée était fort étendu. De Cons-la-Grandville à Jametz il y a environ
g6 LA GRANDE GUERRE SUR LE FRONT OCCIDENTAL
60 kilomètres. Comment le commandant de Tarmée, resté à Stenay, pourrait-il apprécier opportunément les incidents survenant sur cette immense ligne, de façon à faire intervenir les gros à propos ? Sa combinaison revenait à mettre tous ses .gros en réserve générale, c'est-à-dire à priver les commandants de corps d*armée de la grande majorité de leurs moyens d'action. Il y avait peut-être de l'imprudence à le faire.
A la 3* armée, Tordre général du 20 août, 20 h. 3o, prescrivait l'offensive dans la direction d'Arlon. Les instructions du général Ruffey assignaient Virton comme premier objectif au 4® corps, Tellancourt au 5®, Beuveille (i) au 6*. Ce dernier laisserait la 4o* division en échelon vers la droite, la 54* et la 67* (2) divisions de réserve faisant à leur tour échelon par rapport à la 4o®.
Ce dispositif devrait être pris avant le matin dii 21 août, le 4® corps étant dès lôrs en relation avec le 2*, droite de la 4* armée.
Le 4* corps aurait mission de soutenir cette dernière dans la région de Virton. A cet effet, il porterait des avantgardes sur la Basse-Vire, à Virton et à Latour, la queue de ses gros ne dépassant pas la Chiers. Le i4* hussards aurait à éclairer le front entre cette rivière et la ligne Ethe, Robelmont, au nord de Virton, en reconnaissant, s'il était possible, vers Belle-Fontaine, Etalle, à une dizaine d« kilomètres plus au nord.
Le 5* corps, ses deux divisions accolées, la g* & gauche de la 10*, déboucherait dans la direction générale de Longuyon, Tellancourt, avec ordre d'établir des avant- Ci) Beuveîlle entre Longuyon et Pierrepont; Tellancourt à l'ouest de Longwy.
(a) On fiait que oes deux dÎTisions faisaient partie de l'armée de Lorraine. Sans doute elles étaient temporairement mises à la disposition du général Ruffey
postes au nord de Gons-la-Grandville, vers Lexy, Cosnes, Villers-la-dhèvre, qui dominent le plateau nord de la Chiers.
Le 6® corps, opérant dans la région de Beu veille, se porterait également vers le nord, la 12* division à gauche, la 42® à droite, le 19* bataillon de chasseurs en flancgarde dans les bois à Test de Landres (i).
La 4o® division, en arrière et en échelon de droite, serait face à Thionville et à Metz. Tout le y groupe de divisions de réserve, 54®, 55®, 56®, s'était un peu avancé vers le nord, derrière la 4o* division. La 67* était vers Etain.
En somme, la 3® armée, plus encore que la 4®, allait opérer un mouvement par échelons, la gauche en avant, la droite fortement refusée et ses trois corps d'armée ne laissant derrière eux aucune réserve générale.
\u moment où allait commencer notre offensive, nous étions très incomplètement renseignés, sur l'ennemi. On en a vu les raisons. Dans ce pays couvert, accidenté, nos avions très peu nombreux, notre cavalerie mal employée ou laissée trop souvent sans direction suffisante donnaient de rares renseignements, le plus souvent imprécis. Nos troupes s'étonnaient de l'inaction apparente des Allemands et l'attribuaient volontiers à une infériorité morale ou matérielle. Leurs dispositions étaient excellentes : <( La marche en avant, après quinze jours d'attente dans la Woëvre, avait ravivé l'enthousiasme du départ, l'éla* plaît admirable » (2).
A la date du 21 août, le bulletin de renseignements de
fi) Landres à Test de Spîncourt, quartier général du 6* corps. (3) Général Malleterre, Etudes et impressions de guerre ^ I, p. $2.
La grande gucpre, UI.
gS LA GRANDE GUERRE SUR LE FRONT OGC11IENTAL
la ,4* armée portait que le groupement ennemi, sur la rive ouest de la Meuse, se composait des IX*, X*, VIP, IV* corps, de la Garde, d'une division du IP corps, avec trois divisions de cavalerie. Son front général était marqué par Louvain, Wavre.
Au nord-ouest de Metz, nos avions n'avaient reconnu, le 20 août, aucun mouvement dans la région Virton, Arlon, Longwy, mais ils confirmaient la présence de l'en nemi vers Arlon, Longwy, Esch-sur-Alzette. On savait aussi qu'il occupait l'intervalle entre la Meuse et la Lesse et qu'il s'était même retranché derrière cette rivière, face au sud. On ne donnait aucun renseignement nouveau sur les colonnes signalées le 20 dans la région de Cîney (à l'est de Dinant) et sur le front Houffalize, Neufchâteau. Toutefois les 4® et 9* divisions de cavalerie avaient, dans l'après-midi du 20, provoqué le déploiement de la majeure partie de deux divisions ennemies aux abords de Longlier (21* du XVIP corps et 28® du XIX*). On pouvait en déduire la présence de deux corps d'armée^ au moins dans cette région.
On voit combien ces renseignements étaient vagues, incertains, surtout pour la région en avant des deux armées. Nous ignorions doiîc que la IIP armée défilait alors vers la. Meuse au nord de la ligne Ambly, Saint- Hubert, Rochefort, Mont-Gauthier, renforcée constamment de troupes débarquant d'Allemagne. On savait encore moins que ce mouvement était couvert à hauteur de Paliseul par les VHP corps et VHP corps de réserve. On ÎDfnorait la présence du XVHP corps de réserve derrière le XVIIP, celle du IV* corps vers Mellier (sud-est de Neufchâteau). On avait signalé la présence de deux colonnes allemandes, le 20 août, vers 9 heures, la première la tête un peu au nord de Neufchâteau et la queue vers Witry,
DISPOSITIONS POUR l'OFFENSIVE DES 4** ET 3® ARMEES 99
à l'est de cette ville; la seconde, la tête à Rives, au sudouest de Bastogne et la (}ueue vers HoUange, au sud (i).
En réalité Tensemble des armées allemandes de Hroite et du centre paraît s'être mis en mouvement le 19 août pour effectuer le mouvement débordant depuis longtemps prévu contre notre gauche. A cette date, la P ^rmée, von Kluck, passait la Cette et se dirigeait vers Bruxelles; la IP, von Bûlow, se conformait à ce mouvement plus au sud.
D'après M. Hanotaux (2), dans le plan primitif, l'armée •Bulow devait entrer en liaison vers Givet ave€ la IV* armée (duo de Wurtemberg). Le mouvement de notre 5** armée (Lanrezac) vers la Sambre aurait dérangé ce projet, en créant entre les IP et IV* armées un vide qui eût pu devenir dangereux. La IIP armée (von Hausen), tenue jusqu'alors en deuxième ligne vers les Trois-Vîerges (Ulflîngen), dans le nord du grand-duché de Luxembourg, aurait reçu la mission de le combler en se portant à marches forcées vers la Meuse. Cette circonstance expli'Tuerait son entrée en ligne, le 28 août seulement, alors que le mouvement d'ensemble était commencé depuis le 19.
11 est' possible que cette explication soit inexacte et que la IIP armée ait été simplement maintenue en arrière, de façon à permettre aux P et IP armées, qui devaient être à sa droite, de gagner leurs premiers emplacements.
Quoi qu'il en soit, la IV® armée se mettait également en marche, le 19 août, pour se porter du grand-duché de Luxembourg vers la Meuse; la V® armée (Kronprinz de Prusse) avait à progresser plus lentement, puisqu'elle
(i) Hanotaux, V, p. 88.
(2) La bataille des Ardennes, Revue des Deux-Mondes y loc. d(,^. P- là-]. . - • '
lOO LA GRANDE GUERRE SUR LE FRONT OCCIDENTAL
était la plus rapprocihée du pivot, Metz ou Thionvîlle. Elle paraît avoir reçu pour objectif Longwy, Montmédy et surtout Verdun, ce qui se concilierait très bien avec une mission plus sérieuse, qui lui incomba sûrement : celle de fixer une proportion aussi considérable de nos forces vers la Meuse, tandis que les I" et II* armées, soutenues des IIP et IV', auraient ^ jouer contre notre centre et notre gauche le rôle de beaucoup le plus important.
On sait, d'ailleurs, que la V® armée était très fortement constituée. Le feld-màréchal Hœseler, le légendaire commandant du XVP corps à Metz, accompagnait le Kronprinz comme une sorte de volontaire. Il n'est pas interdit de penser qu'on lui réservait le rôle de conseiller technique auprès d'un prince dont la mégalomanie pahgermanique ne suppléait pas à l'inexpérience, doublée d'idées fausses.
A la date du r>T août, le VP corps, vers Arlon, assurait la liaison entre la IV' armée, en marche vers la Meuse, et la 7*. Le V corps, suivi du V® corps de réserve, était en mouvement du Luxembourg par Arlon au sud-ouest. Le 22, il aurait des éléments à Ethe, au nord-est de Virton.
Après avoir franchi la frontière belge à Martelange. le XVIIP corps était engagé dans un combat de rencontre à Longlier, près de Neuf château (21 août). Le matin, ses escadrons de découverte avaient été surpris a l'abreuvoir par une fraction de cavalerie française (i). .
Le XIIP corps (27® division) était vers Virton le matin du 21, la 26®. division étant dans la région de Longwy, dont la 52* brigade formait en partie l'investissement.
(i) Hanotaux, V, p. ii3, d'après une source allemande.
DISPOSITIONS POUR L*OFFEN8IVE DES 4® ET 3* ARMEES lOI
Enfîn> la 6* division de cavalerie battait l'estrade au sud de Longwy, jusqu'aux Hauts-de-Meuse (i).
Autant qu'on en peut juger par ces indibations sommaires, les deux adversaires allaient se rencontrer sur le vaste front compris entre la basse Semoy et la Woëvre vers Etain, sans qu'il y eût, des deux parts, aucune idée de manœuvre tactique. Le résultat serait une bataille à fronts parallèles, ou plutôt une série d'engagements dans lesquels la plupart de nos éléments se verraient à l'improviste attaqués sur leur flanc droit. La nature boisée et accidentée du terrain rendait les vues difficiles et compliquait la liaison. La conception stratégique était très nette de part et d'autre; les conceptions tactiques, sinon nulles, du moins malaisées à percevoir (2). Notons encore que notre corps de gauche, le g*, le plus avancé vers le nord et qui, par suite, aurait été exposé à rencontrer le premier des troupes allemandes, si le mouvement vers l'est de nos adversaires avait été aussi avancé qu'on le supposait chez nous, le 9® corps, disons-nous, était le plus incomplet, le moins prêt à marcher. Peut être eut-il été plus rationnel d'attendre son entrée en ligne pour déclencher l'offensive.
(i) llanotaux, V, p. 90.
(2) Hanotaiix, V, p. 90. D'après le même historien (Revue des Deux-Mondes, i5 février 1917, loc. cit., p. 749), le soir du 21 août les armées allemandes auraient dessiné une sorte de fer de lance dont la pointe était à Bièvre, au nord-ouest de Paliseul; l'armée von Hausen formait l'arête norc}, en venant de Saint-Hubert, Bastogne, Allerborn; l'arête sud était marquée par Bièvre, Paliseul, Bertrix. Neufchâteau, Rossignol, Etalle, Tintigny, Tellancourt, nord de Longwy, Differdange, Bazailles, Landres, Briey. L'intervalle était comble de troupes. Il ne semble pas que l'armée von Hausen ait eu un dispositif justifiant cette comparaison.
EoBengible du mouvement de la 4* armée. — Le 9* corps. — Le 11^ corps. ^ Le 17® corps. — Le 12® corps. — Le corps coloniaL — Le 2» corps. — Ordre» pour le 22 août. — La 3* armée. — Le 4* corps, — Le 5* corps. — Le 6* corps.
D'après les prescriptions du général de Langle, les 9* et II* corps, c'esft-à-dire la gauche de la 4* armée, allaient sensiblement dépa&ser la Semoy, tandis que les corps de droite se borneraient à l'atteindre ou à >s*échelonner en arrière jusqu'à la Obiers et même au sud.
La masse principale de Tarmée, soit quatre corps (17% 12®, corps colonial, 2®) marcherait entre Virton et Cugnon sur un front de /io kilomètres environ à vol d'oiseau, très étendu pour un mouvement offensif dans le voisinage immédiat de l'ennemi et dans un pays aussi difficile. Notons encore qu'entre Florenville, droite du 12* corps, et Gérouville, gauche du corps colonial, il y aurait une lacune de douze kilomètres, ;très dangereuse en de telles conditions.
Au 9* corps, les ordres donnés pour la journée du :>i août peuvent se résumer ainsi : la 33* brigade pousserait ses bataillons disponibles sur la route de Bosseval, Sugny, Membre, afin d'aller tenir les ponts de Bohan et.de Membre; la 36® brigade sur la route de Saint-Menges, bois de Floîng, cote 390, Aile, pour tenir ceux de Vresse, de Mouzaivé et d'Aile. Le départ aurait lieu à 6 heures.
LA JOURNÉE DU 21 AOUT Io3
La SS* brigade aurait une avant-garde à Houdremont et la 36^ une autre à Baillamont et à Vivy. Les batailloas débarqués trop tardivement ne rejoindraient sur la Semoy qtce dans k soirée, leur départ ayant lieu à i8 heures.
En cas d'attaque, on tiendrait la ligne Houdremont, Vivy. Le détachement de couverture de la 6o' division, après avoir été relevé par le 9® corps dans la région de Gespunsart, Sugny, irait tenir les passages de la Semoy en aval dftbBohan.
Ces mouvements s'opéraient sans incident. Le soir du 21 août, la 33® brigade avait son état-major à Membre, un bataillon du 90* aux avant-postes à Cérivaux (i) et deux bataillons à Membre et à Bohan; te 68* et deux groupes d'artillerie à Vrigne-aux-Bois. L'état-major de la 36* brigade était à Aile, un bataillon du 135*^ aux Chairières, un autre à Oisy, avec des avant-poste» à Monceau et à Baillamont, un troisième réparti entre Six-Planes (2) etVresse; le 77® avait un bataillon à Aile, tenant le pont, ainsi que le gué de Mouzaivé; deux bataillons à Saint- Menges et à Sedan; un escadron idivisionnaire était à Aile, un autre à Vrigne-aux-Bois. Enfin, la 6o' division de réserve tenait les ponts de la Semoy en aval de Bohan et la 52* ceux de la Meuse, de Mézières à Bevin inclus. La 4® division de cavalerie était vers Bièvre et Gedinne (3),
On remarquera que la gauche du 9* corps restait sensiblement en arrière de la ligne indiquée pour ses détachements avancés, Oisy, Houdremont. Au contraire, le II* corps, à sa droite, portait ses éléments de tête sur le
(1) Haeaeatt sur la route de Membce à Houdremont.
'^2) Hameau entre Vresse et Oisy.
{^y Les li^ ei g* divisions avaient passé la nuit du 30 au 21 dans w zone Paliseul, Offagn<^, Fays-lc-Veneur (4*) et vers Cugnon, Ilerbeumont (9®).
front Bcrtrix, Offagne, au nord de la ligne Auby, Mogimont, Oisy qui lui avait été primitivement fixée (i). Le 3* chasseurs lançait trois pelotons en direction de Libin, de Recogne et de Neufchâteau. Le premier tombait entre Paliseul et Maissin, dans une embuscade dont il ne se lirait que par l'énergie de son chef, le lieutenant Dumas, Les deux autres se heurtaient également à de Tinfanterie allemande. La 43® brigade, général Duroisel, dont Tétatmajor était h Bertrix, apprenait de la 9® division de cavalerie, (( inactive à ses côtés », la présence de partis ennemis dans les forêts de Huqueny et de Luchy, au nordest. Le colonel Gostebonel, du G^'*, organisait aussitôt quelques défenses à Test de ce village. Dès la nuit du 21 au 22, une alerte se produisait aux avant-postes (2).
Au centre, le 17* corps portait son avant-garde (65* brigade, colonel Hue, et un groupe d'artillerie de la 33* division) sur Herbeumont, Cugnon. Le divisionnaire, général de Villeméjane, prenait le commandement de cette colonne, qui n'atteignait Herbeumont qu'à 7 h. 3o, le 21 août. Elle y croisait deux escadrons du 25® dragons revenant de Neufchâteau pour rallier le reste du régiment à Sainte- Cécile. Us avaient combattu le 20 auprès de Neufchâteau, avec la 9^ division de cavalerie. Un bataillon du 87", qui la soutenait, arrivant dans cette petite ville, dont il croyait l'ennemi éloigné, s'y était vu brusquement attaqué; il avait perdu son commandant, ses capitaines, plusieurs lieutenants et la majeure partie de son effectif (3).
(i) Ce mouvement résultait de modifications apportées dans li journée à l'ordre de la 4® armée pour le 21. Le 11® corps devait porter SCS avant-gardes de la Semoy sur le front Bertrix, Offagne, au nord- •'st, ses gros jusqu'au front Auby, Bellevaux, la queue des combattants sur la Semoy.
{2) Colonel Bujac, La bataille de Maissin (août 1914), Phare du 8 août 1917.
(3) Hanotaux, V. p. 98. Nous verrons plus loin ce qu'il devint.
LA JOURNÉB DU 21 AOUT lo5
Le détachement du 17® corps poussé sur la Semoy pouvait être aisément compromis, si les forces ennemit^s se révélaient considérables. La situation apparaissait inquiétante.
Derrière la 65® brigade, une partie du gros (66' brigade, général Fraisse, deux groupes d'artillerie de la SS*' division, artillerie de corps) se portait dans la région de Sainte-Cécile, en territoire belge, où le général Poli ne établissait, vers 11 heures, son poste de commandement. Le reste du corps d'armée s'échelonnait vers Muno et Messincourt.
On reconnaissait le cours de la Semoy, de "Sainte- Cécile à Herbeumont. Cette rivière est tortueuse, guéable presque partout, mais bordée sur ses rives d'escarpements ou de pentes. raides. Entre Sainte-Cécile et Herbeumont s'étend une forêt épaisse, au sol accidenté, qui formait obstacle sérieux aux communications entre l'avantgarde et le gros.
Le commandant de l'artillerie faisait rechercher des positions de batteries pouvant permettre de battre les pentes de la Semoy et les parties en ligne droite du cours de cette rivière. On n'en trouvait que dans une clairière au nord de Saint-Cécile. Les éléments de l'avant-garde étaient comme perdus dans ce pays couvert, attristé par la pluie.
La situation de ce détachement à Herbeumont, Cugnon, une zone de forêts devant lui et la rivière à dos, préoccupait vivement le général Poline. A midi il proposait par télégramme au général de Langle de porter son avantgarde au delà des forêts et de tenir avec des avant-postes la Vierre depuis Orgéo à Saint-Médard, le gros restant masqué dans la forêt d'Herbeumont. Ces propositions étaient adoptées, mais trop tard pour que l'exécution pût suivre. Dans la journée, le quartier général du 17® corps
était porté à MessincouTt, les divisions cantonnant dan* la zone Muno, Fontenoille, Messincourt.
Certaines modifications étaient d'ailleurs apportées à l'ordre pour la journée du 21. On a vu celles concernant 1(* II* corps. Le 17* corps porterait son gros sur Sainte - Cécile et soutiendrait, s'il était nécessaire, son avant garde sur les débouchés d'Herbeumont et de Cugnon vers^ Çaint-Médard. En tout cas, il laisserait une division en ■réserve dans la région de Muno, Messincourt. Ordre était donné (11 h. /|5) aux 11®, 17®, 12* corps d'organiser définitivement les positions de leurs avant-gardes, ce qui paraît trahir certains doutes au sujet de la facilité de notre offensive.
Les renseignements recueillis dans la journée au 11®^ corps, sur le voisinage de l'ennemi, ne parvenaient pas au 17*, soit qu'ils n'eussent pas été envoyés, soit par suite d'accident.
Au 12® coi7)s, on se mettait en marche dès l'aube, de la région des Deux-Villes sur Florenville. On traversait le -bois de Banel, puis la foret d'Herbeumont, l'avant-garde étant précédée d'un escadron du 21® chasseurs. La pointe,, forte de cinq cavaliers, rencontrait une cinquantaine de (( uhlans » aux abords de Williers. L'ennemi tournait bride, poursuivi par les chasseurs, mais ceux-ci s'arrêtaient sous une vive fusillade partant d'une crête boisée. La colonne continuait néanmoins sur Florenville. Tout à coup elle était attaquée de flanc vers Izel et Jamoïgnes,. c'est-à-dire du ndrd-est, et ce premier contact était impressionnant et meurtrier. Nos troupes n'en occupaient pas moins Florenville, mais on pouvait prévoir une attaque sur notre flanc droit, insuffisamment exploré par la cavalerie.
Au corps colonial, après une marche de nuit de 3o kilo-
mètres, dit-on, la 5^ brigade (Goulet) (ai* et 23* régiments) (i) arrivait, dès 7 heures, à Gérouville, que douze kilomètres environ séparent de Florenville, vers le sud-est. D*après un témoin, l'état moral et matériel était excellent. L'esprit offensif coutumier aux coloniaux avait été encore aceru par les impressions recueillies les jours précédents. Chacun s'accordait à juger la cavalerie et l'infanterie ennemies inférieures aux nôtres.
Au moment où la colonne atteignait Gérouville, une forte patrouille de cavalerie allemande en sortait. Le 23* colonial s'y établit, le gros de la brigade restant réparti entre la ferme d'Orval, Margny, Herbeuval et Montlibert.
Vers 16 heures, un détachement était constitué sous les ordres du colonel Néple, du 23®, pour se porter sur Jamoignes, au bord de la Semoy, et entrer en liaison avec le 12* corps, dont les éléments avancés occupaient, nous l'avons vu, Florenville, vers l'ouest. Il tombait une pluie d'orage, fouettée par un vent violent. On surprit, dans la ferme de la Hailleule (2), une patrouille allemande qui se défendit bravement, mais qui succomba enfin. On continua jusqu'à Jamoignes, où l'on cantonna péniblement, en pleine nuit, sous l'averse, après avoir parcouru 5o kilomètres environ depuis la veille.
Malgré l'heure tardive, on chercha la liaison à gauche avec le 12* corps, à droite avec la 3® division coloniale, et on ne la trouva pas. Notons qu'à Jamoignes les coloniaux dépassaient très sensiblement la ligne qui leur avait été assignée comme objectif, de Gérouville à Meix-devant- Virton, et cette pointe se révélait bientôt comme éingu-
(i) La 5® «brigade était complétée par un groupe d 'artillerie, un peloton du génie et une d-emi-section de brancardiers.
(3) Ne figure par sur la carte au 80.000®; sans doute sur k route de Gérouville à Valansart.
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lièrement dangereuse (i). Dans la nuit, ils occupaient les vastes ruines de l'abbaye d'Orval, au nord de la ferme et du château dé ce nom. Mais on y apprenait que Tennemi était la veille à la ferme de Mohimont, à moins de 3 kilomètres vers le sud-est, et qu'il en était parti à la nuit seulement.
A droite de la brigade Goulet, la ^ division coloniale (général Raffenel) se portait en deux colonnes à travers bois, sans précautions spéciales : elle croyait n'avoir devant elle que deux divisions de cavalerie allemande, les y et 8®, en pleine retraite. L'u,ne de ses avant-gardes atteignait, le ?!i août, le hameau de Saint-Vincent (2), au sud-est de Jamoignes.
La 2* division, général Leblois, était en arrière, ainsi que le commandant de corps d'armée, général Lefèvre, qui avait gardé à sa disposition l'artillerie, le génie de corps et un régiment de la 3* division.
A la droite du corps colonial, le 2® corps poussait ses avant-gardes, la 3® division au nord de Montmédy, la 4** à l'est, dans la région de Velosnes. Ordre était donné de ne franchir la frontière sous aucun prétexte. Le gros du corps d'armée sentait le plus possible sur ses têtes. On signalait des escarmouches aux avant-postes.
Jusqu'à cette date, le corps d'armée n'avait envoyé aucune reconnaissance en Belgique. A 16 heures, son régiment de cavalerie reçut l'ordre de partir à 18 heures pour une petite ville belge, « à 3o kilomètres de la frontière » (3). 11 y précéderait l'avant-garde du corps d'armée qui arriverait à 6 heures le lendemain.
(i) Il y a dix kilomètres environ de Jamoignes à la ferme d'Orval et à Gérouville.
(2) Hanotaux, V, p. 100.
(3) Ce bourg paraît être Tintigny ou Belle-Fontaine, mais il n'est pas à 3o kilomètres de la frontière.
Il pleuvait, la nuit était noire. Le régiment ne détachait aucune patrouille sur ses flancs. Sans qu'il pût sans dou; ter, il passa au travers de troupes allemandes et arriva, vers 23 heures, au point indiqué, non sans stupéfaction et terreur du bourgmestre. Ce dernier accourut pour prévenir le colonel que toute une division allemande campait aux environs. L'avant-garde, avisée, s'arrêtait sur place, la cavalerie rétrogradait en hâte, mais cet incident montrait de reste combien nous étions mal éclairés. Il ne pouvait que troubler singulièrement le commandant du 2® corps dans le concept qu'il s'était fait de la situation Ci). D'ailleurs ces détails semblent difficilement explicables. Comment le gros de la colonne put-il ne pas suivre l'itinéraire de l'avant-garde P S'il la suivit, pourquoi le général commandant la brigade de tête put-il s'en éloigner?
Faute de données précises, il est malaisé de comiprendrc les mouvements opéré» par le 2* corps les 21 et 22 août. Le gros de la 3® division paraît avoir quitté les environs de Juvigny pour ceux de Montmédy, qu'il«gpagna par une marche de nuit (2).
A 18 heures, le général de Langle donnait l'ordre concernant les opérations du 22.
La mission de la 4® armée était nettement offensive. Elle
(i) D'apràs le général Bon, Causeries et souvenirs ^ p. 167, auquel nous empruntons ces détails, « le général commandant la brigado de tête du gros » poursuivit sa marche sur un chemin parallèle à la rouie suivie par Tavant-garde et arriva dans la petite ville à 7 h<*»ires, le 22, «ans avoir été avisé. Nous ne «avons ce qu'il devint.
(2) Lieutenant Deville, op. cit., p. 27.
allait marcher vers le nord, appuyée en échelon en arrière et à droite par la 3* armée. « L'ennemi, portait l'ordre, sera attaqué partout où on le rencontrera ».
Les IC et 9* divisions de cavalerie étaient groupées en un corps provisoire, au risque d*en diminuer encore le rendement, avec mission de reconnaître au sud de la route Recogne, Libin, Beauraing; nous négligions ainsi les directions de Neufchâteau et d'Arlon, intéressantes à plus d'un titre. Au cas d'une bataille, le corps de cavalerie se porterait à la gauche du 11* corps.
Quant aux corps d'armée, ils allaient tous se porter en avant, sur une seule ligne, avec des objectifs relativement fort éloignés.' La seule réserve serait constituée par une division coloniale, la 2^.
Le 9® corps, à la gauche, se porterait dans la zone Bièvre, Houdremont, Aile, Bohan.
Le II* corps aurait pour objectif général Maissin, tout en couvrant son flanc gauche par un détachement dans la région Bièvre, Graide. Le 17* corps marcherait sur Johonvillc et Ochamps, le 12® corps sur Recogno et Libramont, le corps colonial sur Neufchâteau, le 2* c^rps sur Léglise.
Si l'ennemi ne venait déranger nos combinaisons, l'armée occuperait, dans la soirée du 22, un front irrégulier, Houdremont, Bièvre, Graide, Maissin, Jehonville, Ochamps, Recogne, Libramont, Neufchâteau, Léglise. L'ensemble dessinerait un angle obtus s'ouvrant au sud, avec son sommet à Maissin.
Le mouvement devait être réglé de telle sorte que les avant-gardes des ii®, 17®, 12* corps et du corps colonial se présentassent, à 9 heures, sur la ligne Paliseul, Ber- 4rix, Straimont, Suxy, Fossés. Celle du 2^ corps débou-
dierait, à 6 heures, de Bellefontaine (i)- Mais les dispositions précédentes allaient provoquer de fâcheux croisements dans les colonnes. Les avant-gardes du ii® corps devaient, en effet, rester sur leurs emplacements d'Offa ^ne, Bertrix jusqu'à ce qu'elles fussent dépassées par les têtes de colonne du 17® corps. De même, Tavant-garde du 17* corps, à Saint-Médard, demeurerait en place jusqu'au passage des têtes du 12® corps. Il faudrait nécessairement ensuite que ces avant-^gardes coupassent les lignes de marche des 12* et 17* corps, au prix d'inconvénients évidents.
De même les gros du 11® corps devaient dégager, avant /i heures, la route- Dohan, Fays-les-Veneurs, ce qui impliquait un départ très matinal, compliqué par l'heure tar <iive à laquelle parvenait l'ordre de l'armée (2).
Dans son ensemble, ce document ne trahit, aucune inquiétude pour notre flanc droit, bien que les renseignements recueillis jusqu'alors soient des moins rassurants è cet égard. Ils indiquent, en effet, la présence de masses <;onsidérables dans la région de Neuf château, d'Arlon, de Longwy, d'Esch-sur-Alzette. D'autres sont signalées au nord de la Lesse, reliant évidemment les premières aux forces allemandes déjà sur la rive gauche de la Meuse. N'allons-nous pas être exposés, en marchant vers le nord, à ne rencontrer tout d'abord aucune résistance de front, mais à être attaqués de flanc, c'est-à-dire dans de mauvaises conditions.»^
Notre plan de bataille est d'une extrême simplicité. On marchera droit devant soi. Le terrain a été décompé en
(i) Au sud-est de Tintigny.
(2) Cet ordre daté du 21, à 18 heures, parvenait au 17® corps à -J29. h. 3o et probablement plus tard au ii* corps.
zones de huil à dix kilomètres de largeur et on lance un corps d*armée dans chacune.
L'ordre du 22 août se résume en une marche offensive pour toute l'armée disposée sur une seule ligne, sans idée de manœuvre. Au cas Ij plus favorable, il conduirait à une bataille de rencontre avec des colonnes allemandes marchant de l'est à l'ouest, mais la disposition de notre gauche et de notre centre, qui doit s'étendre le soir du 22 d'Houdremont à Libramont, sur une ligne sensiblement dirigée de l'est à l'ouest, n'est pas pour nous assurer le succès. Toutes les chances sont, au contraire, pour que nos colonnes du centre soient elles-mêmes attaquées dans It ur flanc droit.
D'autre part, l'instruction du 20 août semble montrer que l'intention du général de Langle n'est pas d'empêcher les Allemands de marcher au nord -nord-ouest, c'est-à-dire de passer la Meuse.
Il se propose sans doute, conformément aux directive^ du grand quartier général, d'attaquer l'ennemi retranché derrière la.Lesse, de le rejeter vers le nord, puis de déboucher sur les derrières des forces opérant à l'ouest de la Meuse, de couper leurs communications, pendant que ces mêmes forces seront attaquées, de front par la 5* armée.
Derrière la Lesse, les Allemands forment évidemment flanc-garde pour couvrir le passage des troupes qui passent alors la Meuse en aval de Namur, fait bien connu, signalé par nos bulletins de renseignements. Dès lors, si l'on veut empêcher cette flanc-garde d'accomplir sa mission, nul meilleur moyen que de porter le principal effort sur sa droite, de façon à la couper de la Meuse et à la refouler vers l'est, ce qui exclut l'attaque de front montée pour le 22 août. Il faudrait, non pas répartir uniformément nos six corps d'armée, comme il arriva, mais
LA JOUBNÉE DU 21 AOU*r n3
porter le maximum de nos forces à leur gauche, de façon à jeter contre la droite allemande deux ou trois corps. Le reste serait échelonné vers Test, occupant des positions fortement organisées et agissant surtout par son artillerie.
D'ailleurs, attaquer la ligne de la Lesse était faire abstraction des forces allemandes signalées vers Neufchâteau, Virton, Arlon, Luxembourg, c'est-à-dire des plus proches, de celles que nous avions le plus d'intérêt à détruire. Pour le faire, il eût fallu changer notre axe de mouvement. Au lieu de l'orienter vers le nord, il eût été nécessaire de rincliner franchement au nord-est; une flancgarde au sud de la Lesse nous eût couvert dans cette direction, jusqu'à la mise hors de cause des forces venant de Neufohâteau, Luxembourg. Mais cette destruction exigeait une idée de manœuvre, une concentration sur un secteur choisi et non une marche de front, sans plus, du genre de celle qui fut opérée par la 4® armée.
La solution admise était évidemment la plus simple, mais elle pouvait être coûteuse si l'ennemi venait à la compliquer. Pour on trouver une autre, il eût fallu de l'étude, une préparation sérieuse et du temps. On préféra se jeter à corps perdu sur un ennemi dont on ne connaissait ni l'emplacement, ni la force, et l'attaquer partout où on le rencontrerait. Il en devait résulter fatalement des attaques peu ou point préparées par l'artillerie, destinées à échouer devant un ennemi sachant faire usage du terrain et de la surprise tactique, ainsi que d'une artillerie lourde à laquelle, presque partout, nous n'aurions rien à opposer.
Notons encore que nos objectifs désignés étaient à une étape des zones de départ. Ne pouvaît-il survenir des incidents avant qu'ils fussent atteints? Dans ce cas, le commandant de l'armée, resté à Stenay, à /|0 kilomètres en,
La graode gnerre. \U. K
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Il4 LA GRANDE GUERRE SUR LE FRONT OCCIDENTAL
arrière, serait incapable de parer à l'imprévu, surtout ne disposant que d'une division coloniale à Jamoîgnes, en arrière de sa droite. L'étendue du front et la distance rendraient son intervention personnelle nécessairement tardive, ce qui présenterait des inconvénients d'autant plus sérieux que, jusqu'alors, l'initiative des commandants de corps d'armée avait été singulièrement restreinte par les ordres et les instructions de l'armée.
Depuis Napoléon P', les fronts de marche et de bataille se sont démesurément accrus. Le rôle du commandant d'armée ne peut plus être ce qu'il était en i8o5, en 1806 ou même en 181 3. La direction personnelle lui échappe pendant le combat, où il ne peut intervenir que par ses réserves. Encore faut-il que les commandants d'unités subordonnées soient orientés à l'avance sur ses intentions et habitués à user d'initiative dans les limites du cadre tracé par leur chef. Ces conditions ne paraissent pas avoir été réalisées le 22 août à la Ix^ armée, et nous allons en voir les conséquences.
Le mouvement de la 3* armée s'accomplissait, le 21 août, sans incident sérieux. Nos colonnes avaient l'impression du voisinage de l'ennemi, mais aucune idée précise de ses forces. On signalait des colonnes allemandes en marche au nord de la Sure, sans y prêter d'importance.
La 7® .division de cavalerie, général Gîllain, avait mission d'éclairer Tarmée dans la direction de la frontière luxembourgeoise, vers les lignes Arlon, Luxerribourg et Esch-sur-Alzette, Bettembourg. Quelques escarmouches se produisaient entre ses éléments et les détachements avan ces de l'ennemi.
Le /i* corps, général Boëlle, marchait en deux colonnes,
LA JOURNÉE DU 21 AOUT Il5
le ik^ hussards éclairant Tenseinble, avec ordre de recon- Tïaître vers Etalle et Clairefontaine. La 8* division, général de Lartigue, se dirigeait sur Virton par Vitarville, Vêlosnes, Torgny, Lamorteau, Dampicourt;la 7®; général de Trentinian, par Petit-Xivry, AUondrelle, La Malmai son,'Ruette et Latour. ,
Dans Taprès-midi, les éléments avancés de la division Lartigue occupaient Virton, après une escarmouche conlre un bataillon et la compagnie de mitrailleuses du laS* (XIIP corps). Le reste de la division cantonnait dans là zone Vieux-Virton, Saint-MarS, Harnoncourt, Rouvroy, Dampicourt; son quartier général était à Saint-Mard.
Quant à la division Trentinian, elle avait son avantgarde à Latour et le reste dans la zone Ruette, La Malmai- . son, AUondrelle; le quartier général était à Latour. Quelques coups de feu avaient été tirés dans lé bois d*Allondrelle. , '
Le i4* hussards cantonnait à Chenois età Saint-Mard; Tartillerie et le génie de corps à Lamorteau et Torgny. Le quartier général du 4® corps était à Vêlosnes.
Ordre était donné d'établir des avant-postes dont la ligne de résistance passerait par Gomery * (liaison iaVèc le 5' corps), Ethe, la cote 210, deux kilomètres au ndrd de Chenois, Bellevue, la côté 295 et Houdrigny (liaison avec le 2* corps).
Pour ces troupes, la journée avait été péMble; certaines prolongeaient leur marche jusque dans la nuit. On croyait l'ennemi loin encore (i), bien que la cavalerie eût été au contact de nombreuses patrouilles. On le signalait daiis les bois vers Longwy, au nord de Latour' et de VirtoA, notamment à Ethe et à Saint-Léger, vers le nord-est. Les
(i) Paul Lintier, Ma pièce^ p. 61, cité par HanotauK, V, p. loi.-
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ll6 LA GRANDE GUERRE SUR LE FRONT OCCmENTAL
habitants de Virton prétendaient qu'il y avait Soo.ooo Allemands dan« la forêt d'Arlon.
Le 5* corps, général Brochin, avait reçu Tordre de déboucher entre la route de Virton, Ghâtillon et celle de Longwy, Aubange, ces deux routes exclues. Il semblait donc qu'on ignorât l'attaque de Longwy par les Allemands. Pourtant on entendait le canon et, dans la soirée, une lueur rougeoyait au-dessus de cette petite place, quo le bombardement commençait d'incendier. Les troupes s'établissaient à l'ouest, sans avoir pu entrer en relation avec elle. Quelques-unes étaient au contact immédiat. Ainsi du A6*, à Cosnes, qui tiraillait la soirée et la nuit tout entières. Le moral de tous était excellent, malgré les .fatigues de longues marches. On était rentré dans Longuyon, au milieu de l'enthousiasme des habitants, qui avaient eu déjà le contact de l'ennemi (i).
Au 6* corps, général Sarrail, la 12® division tenait la gauche et devait suivre la direction générale de la ligne ferrée Longwy, Arlon. La 42*, général Verraux, partant de la région Buzy, Eton, suivrait^ la route Fléville, Landres et atteindrait les environs de Xîvry-Circourt. La 4o*. général Hache, formait flanc-garde générale de la 3® armée, face à Thionville et à Metz, son quartier général à Spincourt. Les gros des divisions de réserve se portaient dans la même direction et au sud, vers Domrémy-la Canne.
Le mouvement de la 12' division paraît s'être accompli sans incident. A la 42*, le 94®, qui était à l'avant-garde, recevait quelques coups de fusil en arrivant à la cote 281 , près de Fléville, et subissait des pertes (2). La tête du
(i) Galtier-Boîssière, En rase campagne^ i9iU, Un hiver à Souchez, 19i5-i9i6, p. 3i.
{2) Dix sept hommes.
gros atteignait Domprix au moment où Tavant-garde allait entrer dans Gircourt (i5 heures). Le ig* bataillon de chasseurs formait flanc-garde vers Test. Après avoir eu un vil engagement dans le bois à Test de Landres, il avait commencé l'attaque de Higny, quand survenait un ordre du corps d'armée : on devait s'arrêter et cantonner dans "les environs de Xivry-Circourt, le quartier général de la division à Ollières.
Etait-ce suite d'une mauvaise répartition de la cavalerie, d'un emploi défectueux de cette arme ou de ces deux causes réunies? Toujours semble-t-il qu'au 6* corps on ne recueillait sur l'ennemi que des renseignements insignifiants. Le temps exécrable, de la pluie et du brouillard, y contribuait. Pourtant les troupes manifestaient de ^a bonne humeur. Leur confiance dans le commandement n'était pas ébranlée, malgré le décousu de certains mouvements, le défaut de liaison entre certaines colonies et la rencontre imprévue de fractions ennemies, alors qu'on les estimait encore éloignées. On commençait à se rendre compte qu'il était plus nombreux qu'on ne le prévoyait.