‹ La grande italienne Mathilde de ToscaneChapitre 14 sur 46 · M GRANDE ITALIENNE · texte numérisé non relu

M GRANDE ITALIENNE

ses nécessités, et [oui grand besoin de la vie morale des peuples trouve, à l'heure voulue, son expression.

Celle, excommunication de l'Empereur répandit nu loin l'épouvante. Il ne fut partout question que île faits miraculeux : les imaginations troublées donnèrent cour* à des légendes lugubres. On nommai! des évêques qui avaient été frappés de mort subite pour avoir déclamé contre le Pape. On citait surtout l'évêque d'Ulreeht, qui avait dit en chaire qu'un homme tel que (ïrégoire ne pouvait lancer qu'un anathème bouffon. On affirmait qu'il était mort presque aussitôt dans les angoisses et les tortures; on avait entendu dans les airs un bruit effroyable, et le feu du eiel avait consumé l'église d'tllrecht. D'autres évêques encore, disait-on, avaient Uni par des accidents de toute sorte : l'un était tombé de cheval ; l'autre s'était noyé en fraversant un ruisseau (I).

Jl) Parmi ces prodiges de rireonsiauee, nu en cite un dont il fut beaucoup parlé, cl qui lil Grand tort à la cause de l'Empereur. On racontnil qu'une poule omit pondu un cent" niervnlli'in sur lequel se Irnuvaii gravé en relief tm serpent et un liouelier. I.e serpeul fm-mail irni- jilis autour tic IVruf. et dieri'lia il ù élever sa 101e vers i.i partie supérieur!-; mai. il paraîl qu'un eoup invisible qui lui W;iii porté ]'oNigé;iii. ii i liaque instant, de se replier sur lui-même. La eredulilé populaire aeeepta eellc e\pliealîon : l'œuf représentait l'kglisc. le bouclier la Foi. le serpeul l'Empereur.

Les amis :1e l'Kmperenr essayèrent, rie leur côté, de répondre à ces miracles par des miracles du même genre à l'appui île leur cause. Ils disaient qu'à l'instant dû. le Pape s'était levé de son siège pour prononcer l'analhème, ce siège avait éclaté en mille min'ceaux, présage des I joule versements qui allaient survenir. La cause de l'Empereur, néanmoins, alla s'nffaililissiuil chaque jour : ses plus chauds partisans se détachèrent de lui l'un après l'autre, et il y en eut, parmi les plus superbes, qui se rendirent à Home sous l'habit de pèlerin ; d'autres ae contentèrent d'écrire au Pape et de lui demander des instructions et des conseils. L'actif (irégoire ne s'épargna pas dans ce soin d'expliquer et do justifier sa doctrine. Il ne manquait pas de s'appuyer d'antécédents historiques, tels que ceux-ci ; ■ Le pape Haubane, écrit-il, n'â-l-il-pas déposé un rui de France, et délié les Français du serment qu'ils lut avaient rait','... Saint Amhroise, non content d'excommunier Théodose, lui défendit de demeurer à la place des prêtres dans l'église, bien que ce prince lut non-seulement roi, mais réellement empereur par ses mœurs et par sa puissance. Quand Dieu dit à saint Pierre : « Paissez mes brebis, » est-ce qu'il en excepta les rois? Ne voit-on pas qu'en lui donnant le pouvoir de lier et

de délier, il n'en retranche personne? Si le Saint- Siège a reçu de Dieu le pouvoir déjuger les choaes spirituelles, pourquoi ne jugerait-il pas aussi les choses temporelles ?. . . Si donc il juge , comme il le doit, les hommes spirituels, pourquoi les séculiers ne seraient-ils pas plus ohligés encore à rendre compte ? Mais ils croient peutrêlrc que la dignité l'ovah 1 csi au-ili'i^us di' la dignité l'piscopide. On en peut voir la différence par l'origine de l'une et de l'autre : celle-là a été inventée par l'orgueil humain, celle-ci instituée par la honte divine; celle-là cherche incessamment la vainc gloire , celle-ci aspire à la vie céleste. Qu'ils se rappellent ce que le saint pape Anastase écrivait à l'Empereur et ce qu'en dit saint Ambroise danB son Pastoral : « l.'épiscopat est autant au-dessus de la royauté que l'or est audessus du plomb. Constantin le savait bien, lorsqu'il prenait Sa dernière place entre les évêques (!).■ Ainsi Grégoire faisait vivre, au souffle ardent de sa parole, les doctrines théoriques de ses prédécesseurs.

L'anathème avait rendu l'espérance aux Saxons; ils entraînèrent une partie des princes de l'Empire, et s'adressèrent au Saint-Siège pour l'élection d'un nouveau roi.

(!) Epint. II, I. îï. Data Tibnri, octavo Kalen. seiilemb.

MATH1LDE 1IE TOSCANE

La réponse de Grégoire, donnerait à penser qu'il n'avait point oublie les prières que Iiéatrk lui avait adressées de son lit do mort on faveur de l'infortuné monarque, et que Matiùlde lui avait sans doute plus d'une fois rappelées. Depuis quo Henri ployait sous le malheur el l'abandon de ses amis, la voix du sang et la pitié parlaient plus haut nu cœur de la comtesse. Cette réponse atteste, en effet, que le pontife avait encore lo désir de faire sa paix r " Comme nous ne sommes, éerit-il, animé contre Henri ni par l'orgueil du siècle ni par une vainc ambition , que la discipline et le soin des lîgliscs sont les seuls motifs qui nous font agir, nous vous demandons, comme à des frères, de le traiter avec douceur s'il revient sincèrement à Dieu; non avec cette justice rigoureuse qui irait à lui enlever l'Empire, mais avec celle miséricorde qui tend à effacer ses fautes. N'oubliez pas, je vous prie, les fragilités de la nature humaine; rappelez -vous le souvenir pieux de son père et de sa mère(l), à qui on ne

(I) L'impératrii'C Agnès, mèrede Henri IV. riait venue depuis

païsiip* relatif il celte princesse : « Quant au serment prilé » L' impér.Urke Agnès, notre très-clière tille, dans 1c cas où son fils mourrait avant elle, il ne saurait vous nrreter dans ces circonstances. D'ailleurs, vous ne pouvez pas supposer que sou

peut comparer nuls princes de notre temps. « Grégoire finissait pourtant par admettre que , si Henri s'obstinait dans le péclié, on lui désignât un successeur dont le choix pût Être confirmé par l'Église.

Mais l'Empereur ne se pressant pas de tlonner satisl'actinn,-les princes de l'Empire s'assemblèrent à 'ïrilmr, près de Mayence, le l-*> octobre 1076. Ces puissant ïcuilnliiircs trouvaient l'occasion bonne pour relever la tète, el ils en profitèrent. [.'Empereur Henri III les avait tenus courbés sous sa main, et ils pensaient avoir raison du pouvoir impérial on détresse. Ils n'épargnèrent pas le malheureux prince; ils récapitulèrent tous les griefs que le Saint-Siège avait contre lui : oppression des grands et des petits, dérèglement des mieurs, vente des dignités de l'Eglise. Us élaient résolus à le déposer, el déjà plusieurs compétiteurs s'étaient mis sur les rangs. Henri, en proie aux anxiétés, se tenait à Oppeuheim, de l'autre côté du Rhin, à quelques pas des confédérés. Après avoir tenté les voies de

amour [mur son fils soil jamais ;&s<v ['m l pimi-la porler à rcsisti'i* à 1 autorité du Siiint-Sirgr; mais i! serait ernivenalile. après que vous.sm'Z l>ic)> niiivamnisque son lil> rsi (Irpnuillé île l'aiitnriré royale, <lr lui demander son aiis par nnlir i itl ['inn'ilîniri- sur le prince qiw mus tl<-sliiim-z à IKnipiio. Alors . cm ellr donnera son consente lu cul à iintn- résolution. <>ti !>ien l'autorité rln Snînf. Sit'Rr lèvera tous tes nhstnclos epic mu Irerait la justice.-

conciliation, envoyé aux princes messines sur messages, |iuur conjurer le péril et prévenir les résolutions extrêmes. Henri, n'obtenant rien, eut un moment l'idée du passer le Rhin et de marcher sur la diète avec quelques troupes qu'il avait encore. Puis il accepta à la fin , de guerre lasse , les conditions qui' lui étaient offertes : c'était la réunion d'une diète générale à Augsbourg, où le Pape serait engagé à se rendre ; l'Empereur devait se faire relever île la sentence avant que l'année de son excommunication fut expirée, faute de quoi sa déchéance serait prononcée irrévocablement. En attendant, Henri se retirerait à Spire, y dépouillerait les marques de la royauté, vivrait comme un simple particulier dans la compagnie, de l'évêque de \erdun, n'entrerait dans aucune église et resterait étranger aux affaires de l'Empire, Henri se sou mil ù tout.

A l'époque marquée, (irégoire quitta Home et se dirigea vers Augsbourg. « Mous serons à Mantouc le 7 janvier (1), mandait-il aux princes allemands, et nous □' hésiterons pas à affronter les dangers et la mort, s'il est nécessaire, pour la liberté de l'Eglise cl le bien publie. » Celait ou cœur de l'hiver le plus rigoureux que le vieux pontife se disposait à

(1) îjmifipr IU37, Paul Beiiir-, c. iaxmii.

franchir les Alpes. Mathilde, pour proléger sa marche, lui avait fourni une escorte. On nous dit qu'elle-même s'était rendue à Rome et l'accompagnait à travers ses États(f). Le Pape était parvenu à Verceil , déjà éprouvé par les fatigues du voyage, lorsque le bruit se répandit que Henri se rendait lui-même en Italie. On ignorait encore s'il y venait chercher la vengeance ou le pardon, et, dans ce doute, la comtesse Mnthihh: décida Grégoire à gagner avec elle sa forteresse de Garnisse (2).

G était en suppliant, en voyageur furtif que l'Empereur était parti -. le délai de rigueur que lui avaient fixé tes princes allait expirer, l'année de son excommunication étant presque révolue ; il connaissait les dispositions de la plupart des confédérés et le danger de comparaître à Augsliourg encore sous le poids de la sentence. Plein de terreur, il n'osa plus attendre ; tant de revers avaient abattu son courage; il prit le parti d'aller lui-même chercher ce pardon que le Pape laissait encore espérer. G'csl là ce qui

[I] Fiorejilini, Mtm. délia Gran-Coutessa, etc.

(2) Ijiilur Papa duiii in Gnllias proporaret . et an-

fxspeclnrf miens ilmin' rniisili rlvcnius cj ns iljlijiriitins cv-

plorarcl, ulnim m iliri'l \riii;im ;nlmi^i post tilsii-i- .nul injuriimi p\caiiiiiiunicitliDiiis sua: militari manu pi'i-sfqiii . plenus immigrant aiivcnirct. « (Lanili., 220.)

HATHILDE DE TOSCANE. Kl

explique ce voyage désespéré ; les obstacles ne l'arrêtèrent pas : le temps pressait.

Henri quitta Spire , sans argent , peu de jours avant Noël, emmenant avec lui l'impératrice sa femme et son fils tout enfant. La suite de cet Empereur consistait dans un serviteur de moyenne condition. La solitude où il avait vécu à Spire expliquerait à peine cet étrange abandon. Mais les passages des Alpes étaient au pouvoir de ses ennemis et ne lui semblaient pas sûrs; il lui fallut donc faire un long détour. Arrivé à Vevay, sur le lac de Genève, il y trouva sa bclle-mcrc Adélaïde, veuve d'un puissant margrave d'Italie, avec laquelle il eut à traiter pour obtenir de traverser les monts. Cette belle-mère fit aussi ses conditions : c'était à qui profiterait des extrémités cruelles où il était réduit, et l'avare Adélaïde se montra plus exigeante que tout autre : elle vendit le passage des Alpes à son gendre au prix d'une province de Bourgogne (1); elle voulait même qu'il y ajoutât, comme appoint, cinq évêchés.

Le marché conclu, l'Empereur et sa famille se hâtèrent vers les montagnes. On tenta vainement de les détourner de ce périlleux voyage dans cette

(I) Jean de Huiler, l/ist. des Suisse*, 1. 1. p. 318-20. Lamb-, ami. I07G.

g; LA lifiANUt ITALIEN Mi

cflï-ojoble saison ; plusieurs t'ois ils manquèrent de |iérir. Parvenus au sommet des Alpes, ils en furent • réduits à descendre sur les mains et les genoux; I'i narratrice cl son fils furent- renfermes dans une jieali du Itœuf et on les fit glisser ainsi jusqu'au ]iieil des montagnes (I).

Henri se hâta d'informer Grégoire, de son approche et de ses pacifiques intentions. Avant d'atteindre Canosse, il écrivit à sa cousine Malhilde, pour la prier d'agir en sa faveur et de disposer le Sainll'èrc à ['indulgence et au pardon (2). Plusieurs fois déjà il avait écrit à sa parente de sa retraite de Spire.

Mathildc se prêta tout entière à ce rôle, et consentit même à une cohI'itohit a\ec le prince excommunié. Mais, arrivé devant l'anosse, ii rencontra

(lj « ll>i vi>i pprii'iilitm mmip ïirilnis piïihtiy inliaiilivs. 1 '

|HHiilms pi niaiiilms rpniniirlci. mmp rltictoram siinniiii humons ïniiïlotulo . iiilprcltim iihoijiip titubante pL-rlul>ricrum gressu Cflilemîo pl longtus vol il l;i ml n, vï\ tnjidpm aliquaiietn phi» gravi salnlis sine ppi-ii-ulii ;nl ciiiiiiii-hirùi jji-i i i iirj-Liiil. Itpfjinam Pl nlin* i|n;p in obspquio cjus cranr muiien-s . Imunt i-oriis impositas . ilupps ithitris roiultictu [îiwuntps ik'iirMiin trolirbniit.» (Lambert. SehfdTi)., p. 2îo.)

[11 Ad foiiBohriiiani Mnhfldem roiiit. al ipsa Cnnsilium raperet. (pin Papa vPnirPI ab iirliP l.mignliarrliam. neti-rct vriiiam sibi dijnam.

UOSMZO

MATIIll.UK 0E toscane.

une ferme résistance chez le ponlife : Grégoire ne voulut pas le laisser venir jusqu'à lui. II disait que c'était en présence de ses accusateurs que l'Empereur devait se justifier ; qu'il devait se rendre à Augsbourg, et que là il trouverait dans le chef de l'Église une exacle justice.

Quand un homme tel que Grégoire a soulevé l'opinion du monde, il reste de toute su hauteur en face d'elle, et ne transige pas à l'improviste et à l'écart.

Mathilde, accompagnée de la comtesse de Savoie, porta la parole au nom do Henri, assurant qu'il était prêt à se soumettre aux décisions du souverain juge, niais qu'il était urgent que le prince fit relevé de sa sentence d'excommunication, ses ennemis \ouIanl, l'année révolue, profiter de la circonstance pour le déposer (I). A grand 'peine Grégoire consenti) ■ R«v eeria «mu . oanem suam in eo verti salutem. si aille aimiversarium diem tvcommuniïalioiic absolveretur . nec salis mi uni fiistimaits m. cvsprctnlo romani pomiMs adventu, sic infesto jiidiri, sic nhslinnlis amtsjn.jrilius c.nisam muni, adilicrrrt iciililaniUmi. oplimmn Ibrlu sil>i jiuli<\i\ii, ut rumano pnnlilici ïn llalioni occiirreret. » (Pnnl Bernr.)

(le Itvle semble prouver i|iic revcimuiium'caliun un moyen iliic l'iilriiiiiiiil de plpin [Ir.iii \;< iU'|)!isiiiiiii lorsqu'elle n'était point lové* an bout d'un un. On a objecté ime ce délai avait éW flvè arbitrairement , en cetle occasion, par les princes de l'Empire. .\oils inclinons à croire qu'ils ne l'avaient Cive que d'après In coutumes ds tempi. LamtM-n dit. en effet: «Ut si mite

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