X. LA GRANDE ITALIENS E
tagnes. Ainsi furent découverts et déjoués les mauvais desseins du roi (I). »
De ce jour se remarque un changement décidé dans les sentiments de Mathilde pour l'Empereur. Jusqu'alors son rôle avait été de ménager entre le prince et le pontife une durable réconciliation. Elle avait, malgré tout son dévouement à saint Pierre, plaidé autant qu'elle l'avait pu , en bonne et lidèle parente, la cause du neveu de sa mère; elle avait répondu pour lui; il y avait quelques jours à peine qu'elle s'était portée garante de son repentir. Mais, à partir de ce moment, de cette trahison, quand elle vit l'Empereur fouler aux pieds tous ses serments, quand sa perfidie lui fut si i>ien démontrée, Matliilde oublia le parent et rompit pour toujours avec l'Empereur. De ce moment, le roi Henri ne revit ni le Pape ni la comtesse (2). Ils retournèrent à Canossc, où ils séjournèrent plusieurs mois, et c'est ici qu'il faut faire mention du fait historique le plus important et aussi le plus connu de la vie de Mathilde. a Son cœur, dit le poëte biographe, n'ai-
(lj Ullidus al milita rcx l'ap.T divit
Laudat quod l'apa, Malhildis ot optât.
Cur hor rr\ mnlit i;;i]nr;int hi duo tliiri.
Hor îitii t'ogiioril prudriis hi'va. ini)\ cilo moi il
Seqae siios. (bries [H'iiii cum prasule montes. (2| Panam, fllntliildim tp\ ulteriua iicquc ùdit.
Dniizcd b; Ci:
niait que lu vraie foi , si féconde en grâces. Le roi ne passait qu'après. Trois mois durant, elle posséda le pape Grégoire, dont cette autre Marthe (1) fut la servante. Son oreille attentive écoutait ses paroles comme celles (lu Christ lui-même. Elle donna tout ce qu'elle possédait à Pierre le porteclefs. Son hôte et son seigneur était le portier du ciel, elle se fit la portière du saint portier (2). Le bon Pape accepta par écrit l'acte de cette donation ; nuis il sanctifia l'église de Canosse, en lui accordant une charte complète de liberté et do franchise, frappant d'avance d'anathéme quiconque y porterait atteinte. Ce fut à la prière de la Grande comtesse que, le pontife nous donna celte charte. Nous étions alors en l'année mil sni\anle-diN-sept du Seigneur. Pressentant que de mauvais jours allaient venir pour le monde, le Pape prit soin de fortifier le cœur de notre princesse, et il la fit telle que nulle adversité ne pût l'abattre, et qu'elle servît au besoin d'égide à toute la chrétienté. »
Cet écrit, don! parle Domrnzo, qui fit de l'Église
(1) Corde (idem venu» pcranuiiuii munerc pleuam; Postpwuit regem; per 1res tenuït pin menses Gregorium papam, nii servit ut altéra Martha.
(2) Janitor esl i-o li siuis Ikiti's. ipsaque Pétri.
DoWiMZO.
LA lillA.VDE lïALlLNM.
l'héritière des margraves toscans, s'explique par l'isolement de famille où se trouvait Mathïlde comme par son ardente pieté. Elle-même aimait à s'appeler la i tille de Pierre (1). ■ Elle était veuve et sans enfants; elle n'avait d'autre proche parent que l'Empereur, et elle était trop Italienne pour faire volontiers d'un Allemand son héritier. ], 'héritier selon son cœur, c'était le Sainl-Siége lui-même, qui, à ses yeux, représentait la foi et l'Italie, et résumait, selon l'heureuse expression du poëte, a son unique amour. • L'acte de cette première donation n'existe plus; l'un des successeurs de Grégoire, Urbain 11, affirmant que l'écrit avait été perdu dans le désordre et la confusion du temps , obtint de la constante Mathilde, vingt-cinq ans plus tard, une nouvelle donation qui rappela, dans les termes suivants, tout ce qui s'était passé entre Gré* goire et la comtesse.:
h Au nom de la sainte et indivisible Trinité, l'an de l'incarnation de Notre-Seigneur lésus-Cuiïsl le onze cent deuxième , du vivant du seigneur pape Grégoire, septième du nom, dans le palais de La- Iran (2), chapelle de la Sainte-Croix , en présence
(1) Mùthlldis fflia PeW.
{2) DoiMiizo et tous 1rs liistorieas postérieurs rapportent au séjour de Grégoire ii Cauossc l'acte de donation. Lus écrivant!»
mathij.dk de TOSCANE.
fie Concilia Frangipamis , de Gratien , de Cencius Franculinus, d'Albert de Pierre Léon, et de plusieurs autres, moi, Malhilde, par la grâce de Die», comtesse, pour le salut de mon âme et de celles de mes ancêtres, j'ai donné et offert à l'Église de saint Pierre, par l'entremise dudit seigneur pape Grégoire, l'universalité de mes biens, eu toute propriété, les biens que je possédais alors et ceux que je pouvais acquérir par droit de succession ou à tout autre-litre; les biens que je possédais eu deçà îles monts, et ceux qui, au delà, paraissaient ni'appartenir (1); donation universelle faite et délivrée, comme il a été dit, aux mains du seigneur Grégoire VU, Pape de l'Église romaine, et eu foi de laquelle je fis dresser un acte. Mais, comme cet acte ne se retrouve plus, dans la craint* que ma donation , nia libre offrande , ne soit révoquée en doute, moi, comtesse Malhilde, je la renouvelle en
modernes Vnipt H Vidiilbn mil ;n-(-t'|>tr tiiit «mis "lijrctiijii. Il suffit repeiuliint de lire le IcMe de la donation de 1102 pour
promrssr rl'ahnrd écrite j Cannssi\ et i-rnn cri if un peu plus tard l'B miï l'Iuirlo di'liuitivi' au p;ihi-. de I.atrau.
(I) Ses£tats comprenaient loule la Tosean l> hc-IupIIp : Maulnue. Parme, l'iaismii'i*. Itcp.uio. rerrare. Hdopn-. lu E.ifiurie, les dpu\ rives du PÔ, Uodèue. tu-.
ci! jour, au\ mains du cardinal Bernard, légal de ladilo l'élise romaine
n Je me mets dune, dès aujourd'hui, comme hors de mes possessions; je m'en déclare comme absente. l.a sainte lïglise l'esté libre d'en disposer à son gré, sans que je puisse désormais m'y opposer, non plus que nies héritiers ou mes arrière-héritiers. Que si celte opposition, ce qu'à Dieu ne plaise, venait à se produire, il y aurait lieu à des dommages et intérêts, que je fixe à mille livres d'or
fin, et quatre mille livres d'argent Fait à Ca-
nosse, etc., etc. y
Cette donation, faite à l'encontre du droit de l'Empire avec tant d'appareil, et sous le regard de tant de témoins , lit jeter de nouvelles clameurs à tous les ennemis de (irégoire. Mais, cette fois, ils attaquèrent du même coup, et le Papo, et celle qui se liait si pleinement et si irrévocablement à sa cause. Mille calomnies vinrent noircir les relations de (Irégoire avec Matbilde; la fréquence de leurs rapports, l'intimité de leur commerce, ce séjour de plusieurs mois qu'ils venaient de faire en semble au château de Canosse, donnèrent l'éveil au\ imaginations, et devinrent le sujet do maintes légendes scandajeuses. Ce fut pour les évêques et les clercs mariés, ou de mœurs relâchées, l'occasion
MATHILDE m: TOSCANE. loi île prendre leur revanche contre Grégoire, et le parti île l'Empereur, à l'envi, se déchaîna contre Mathilde et lui.
Tout ce bruit qui se lit alors autour d'eux trouve sou écho dans les écrits du temps, et les chroniqueurs, comme les contemporains, ont pris parti pour ou contre. Les uns acceptent et peut-être exagèrent encore les plus indignes accusations ; les autres protestent do toute leur conviction, et prennent lo ciel à témoin de l'inaltérable pureté de Mathilde. Nous ne voulons point établir ici un dialogue entre les uns et les autres, ni multiplier les textes sur un tel sujet; contentons-nous de citer quelques paroles :
« Les partisans du roi, nous dit !e moine Lambert, et surtout les clercs auxquels on avait interdit le mariage, allaient criant tout haut que, nuit et jour, contre les lois do toute pudeur, lo Pape s'oubliait dans les embrassemenls de Mathilde, et que Mathilde. se livrait tout entière, aux amours criminels du pontife
« Mais les signes et les prodiges qui, de toutes parts, éclatèrent à l'appui des paroles du pontife et de son zèle fervent pour la cause de Dieu et de l'Kglise, le défendent assez contre les langues empoisonnées de ses détracteurs, n
Mathilde et Grégoire ont-ils besoin d'être justices? Faut-il dire, comme un historien de nos jours, que leur commerce, quelle qu'en ait été la nature, n'importe guère à l'histoire (l)'.'-lin tel scepticisme n'est pas seulement dédaigneux, il est ridicule. Depuis quand chasse-t-on les moeurs do l'histoire? Le silence de l'historien ne devrait venir ici que du respect et de l'embarras d'avoir à défendre ce qui n'a pas besoin d'Etre défendu. (In dévouement comme celui de Mathilde no dériva jamais que des sources leB plus élevées, et se donne moins à l'homme qu'à la cause dont cet homme est le représentant.
Ce n'est pas seulement à l'influence, de Grégoire qu'il faut rapporter ce dévouement qui devait demeurer si Terme et si constant plus de trente ans après lui. Toute la vie de Mathilde ne s'explique que par les motifs les plus impersonnels et les plus purs. Est-il nécessaire d'ajouter qu'IIildebrand était un vieillard qui ployait sous le fardeau des affaires du siècle? A Canosse, il avait plus de soixante ans et Mathilde ou avait trente à peine. SauB doute, Grégoire avait des passions ; mais ces passions étaient de l'ordre moral, et, de celles-là, il' en avait assez pour tenir lieu de toutes les antres.
{I) Vidailian. t, H.
TROISIÈME PABTIE.
Pendant le séjour du Pape et de Mathilde à Canosse, l'Empereur travailla à regagner ceu\ que sa pénitence avait indisposés. 11 affecta de s'entourer îles évêques excommuniés, des clercs, des laïques que l'anathème avait atteints, ne parlant plus que îa rougeur au front de ce qui s'était passé dans la forteresse. Il refusa au Pape un sauf-conduit, lorsque eelui-ci voulut se rendre à Augsbourg où la nouvelle diète devait s'ouvrir; il ne s'inquiétait plus des engagements qu'il avait contractés h Tribur. Les seigneurs allemands prirent dès lors le parti d'en finir avec lui et convinrent, à cet effet, de s'assembler à Forsliem (I). L'un d'entre eux se rendit à Canosse pour informer le Pape de leur résolution et l'engager à partir. Grégoire, de Bon coté, fît inviter l'Empereur à se présenter ù la diète;
[i) En mai ion.