‹ La grande italienne Mathilde de ToscaneChapitre 20 sur 46 · LA GRANDE ITALIENS E · texte numérisé non relu

LA GRANDE ITALIENS E

mais celui-ci allégua diverses raisons pour se dispenser du voyage. 11 lit garder tous les passages pour fermer au pontife les chemins de l'Allemagne, de même qu'il lui barrait la route de Home. Grégoire, prisonnier dans les États de Mathilde, écrivait néanmoins aux Allemands qu'il entendait se rendre à la diète, et leur recommandait de ne rien faire avant son arrivée. Mais les légats qu'il avait envoyés à l'avance, entraînés par l'impatience et le vœu unanime des primées, souscrivirent à la déposition de Henri et à l'élection d'un nouvel empereur. Leur choix s'était porte sur Rodolphe, duc de Souabe.

A cette nouvelle, le l'ape témoigna toute sa surprise; il condamna, du moins dans ses lettres (1), cette marche précipitée cl désapprouva la conduite de ses légats. Tout en parlant d'élire un nouveau prince, il pensait qu'il eût été de bonne politique d'ajourner encore l'élection. Sur ce fait néanmoins les auteurs du temps s'accordent assez mal (2); plusieurs d'entre eux prétendent que le Pape se

(1) « Nous nvous Jrridi-, irril-il. t\ue si 1rs ;irH»'W : i|nf s et é.vtqups qui ont sbitA lltululplir ne mulcnt raison di' li'iir rnnduitp, ils seront déposés du leurs sipyes.» I.ili. IX, pp. 21 [Epistolie).

(2) Chron. d'Olhoa dp Frising VI, pli. xxxv. "Ejusque (Gre- (çorii), ut dipitur, ronsilio et iiuclorilale, Rudolplms... rpi Prra-

hâta d'envoyer au nouvel élu la couronne impériale avec celle inscription connue :

Petra deilil Prlrn, Peh as rliailema Rodalpl").

Mais c'est lui plutôt qu'il en faut croire ; un esprit, de cette portée devait prévoir les grands emliarras qui naîtraient de celte élection : l'Empire partagé, deux partis également, redoutables prêts à vider le conilit par les armes. On conçoit donc que Grégoire dût hésiter à se prononcer. A ceux qui ont vu dans cetle indécision une politique louche et des vues intéressées (I), on peut répondre que cet intérêt était celui de la cause même qu'il représentait. La déposition d'un empereur était un fait assez grave pour que l'on y regardât de près. Les lettres de Grégoire montrent d'ailleurs qu'il n'avait pas absolument désespéré de Henri, qu'il voulait épuiser tous les moyens de conciliation avant d'en venir au grand remède. D'autre part, il esl évident qu'en repoussant Itodolplie il se fût aliéné le parti des seigneurs allemands, et que la cause des Saxons surtout lui commandait des ménagements extrêmes. Ceux-ci ne lui avaient-ils pas écrit, avec leur franchise barbare , ■ qu'entraînés par lui dan* lu

!l ) Vidoillan. Sismondi et la plupart des historiens.

r.A GRANDE ITALIENNE

g\wule ilu loup , ils comptaient bien qu'il ne les abandonnerait pas (1)? • Ces restes d'hésitation ou de clémence de Grégoire, n'était-ce point, en outre, une dernière marque d'affection de Matliilde pour son parent? Au moment de le voir irrévocablement dépossédé, le cœur de la femme put bien faire un retour de pitié sur lui.

En' quittant Canosse , le Pape et Matliilde, de compagnie, visitèrent ces riches contrées dont l'Église allait devenir la souveraine. Ils s'arrèlèronl dans les villes de Carpineta , de Ficarolo sur le Pô, de llibiancllo, de Florence (2). De ces lieux, Grégoire adressait des instructions et des conseils dans la chrétienté tout entière. Le recueil de ses lettres nous offre ici, comme toujours, de nombreux témoignages d'un zèle que rien ne distrait du gouvernement de l'Eglise ; il écrit aux princes, aux rois, aux évêques, encourageant les uns, gourmandant les autres, portant partout la pleine lumière de sa pensée, ou le tranchant de sa volonté.

(i] Benhold dp Constance.

(!) Carpinctam, uhi usque adjulii mensem mansisso le-

giliir ; onde llomam per Tusciam revcricniem, tertio idus augusti Florentin, swiis vero Kolcn.... septembris fuisse, illis in looia dala: lilteras dosent : codemque. mense rtdiisse Romani es iisdcm ralliai potP9t.>. (Baron., p. 4BT. sxv.)

XATBIJ.DE DE TOSCANE. 101 Poursuivi, comme h la piste, par les affidés <le l'Empereur, durant ce voyage, il échappa à ces périls, grâce aux efforts, à la vigilance armée que Mathilde exerçait autour de lui. Au mois d'août, ils étaient à Florence, et, quelques jours après, Grégoire prit congé de la princesse, près do qui il avait vécu plus de six mois.

11 aspirait à revoir Home, et il y arriva au mois de septembre. « Tout le peuple, nous dit le vieux poète, se porta, à sa rencontre, lui fit fête et accueillit avec transport le retour de son pasteur, Lui-

Mathilde avait fait pour saint Pierre. Le clergé et le peuple poussèrent mille vivat en l'honneur de la Grande comtesse, en y mêlant des cris de malédiction contre l'Empereur (1). »

Celui-ci, depuis l'élection de Kodolphe, avait regagné du terrain en Allemagne et en Italie. Il avait fait arrêter les deux légats envoyés par le Pape à la diète. Sous le coup de cette nouvelle, insulte, Gré-

10 Cumijuc valcdisit rnmilissa? râpa Mathildi l.'rbam Ilnmonam main llorcntn psr arva Visitât, adïniliini ciijus pli'hs ipsa repcrlum Obviât, exultât, paslnri'm susripit Wia.

Ipaeque commandât quoi imbllis egprat ïrga Se sanctnmqae Petrum MMhlldi* : « l irai ta Xvum, ■ C.lamavit cuiiclus clcrus, lotus quoque vulgus.

Dokmio.

goirc, si l'on en juge par la lettre suivante, paru) abandonner décidément la cause de Henri. a...ISous vous avons envoyé, écrit-il à l'archevêque de Trêves, le serment que le roi Henri nous a prêté, alin que vous puissiez apprécier la droiture de sa conduite envers nous , lorsque ses partisans font nos légats prisonniers. Ses prières ou ses menaces ne nous. feront jamais dévier du sentier île la justice. Nous persisterons jusques à la mort, avec l'aide île Dieu, dans notre entreprise contre lui. »

Grégoire sentait le besoin de raffermir cette grande souveraineté morale que les derniers événements avaient plus ou moins ébranlée. A cet effet, il résolut de donner au synode, qui se tenait cliaque année, un appareil imposant. Il convoqua tous les évÊques, ceux; mémo qui étaient en guerre ouverte avec Rome , tels que l'archevêque de Ilaveune, f.uibort, l'archevêque de Milan , Thébalde. Tous ces derniers s'abstinrent de paraître; mais le synode n'en réunit pas moins plus de cent évèques et grand nombre d'abbés, de clercs et de simples fidèles. Le premier acte de Grégoire fut de châtier de nouveau les récalcitrants; puis il porta au loin ses regards sur les affaires de l'Église et le gouvernement des- États chrétiens.

C'est ici qu'apparaît, dans tout son jour, ce rôle

MATH1LDE uK TOSCANE.

tle protection et de haute vigilance que remplit Grégoire Vil au profit tle l'humanité opprimée, et qui rachète bien, devant l'histoire, ce que ses doctrines th socratique s avaient de violent et d'outré. 11 avait donné un roi à la Dalmatie, en lui recommandant fortement de protéger les orphelins, tes veuves et tous les faibles, et de réprimer énergiquement, sur toutes ses cotes, le trafic des esclaves. C'est ainsi qu'il s'élevait également contre la coutume barbare de tous les peuples maritimes de dépouiller les naufragés. Voici ce qu'il déclarait en pleiu concile, et ce qu'il écrivait ensuite . « El comme nous n'ignorons pas que, par la volonté de Dieu, beaucoup de malheureux périssent par naufrage, et que, par une sorte de droit légal, ou plutôt par un instinct vraiment diabolique , ceux qui devraient leur venir en aide et les consoler miséricordieusement n'accourent que pour les dépouiller, nous ordonnons, sous peine d'anathème, à l'exemple de nos prédécesseurs', que quiconque rencontrera un naufragé, quel qu'il soit, ou trouvera sos dépouilles, respecte sa personne et tout ce qui peut lui appartenir (1). »

(!) > Et quotiiam !)ei judirio iionnullos naiifrapio perire co- Bunscimus et ens legali jam jure, dinhnlico imo instinctu, ab liis ([uibus mFsrricnrdiicr sublevari et consolari délieront depra?dari

■ Ce n'était pas assurément pour la souveraine de Toscane qu'il élail besoin <]c pareilles prescriptions. Matliilde, dont les Etats louchaient aux deux mers, faisait exercer la plus active surveillance pour combattre celte coutume féroce, dont le christianisme n'avait pu triompher chez le» barbares convertis. En Italie, ainsi qu'en Allemagne et dans les Gaules, c'était, comme le dit Grégoire, un droit reconnu (droit de bris et de naufrage) de dépouiller les malheureux rejetés par la mer. Mais la coutume allait plus loin et permettait d'attirer, par des feux trompeurs, sur les récifs des côtes, les navires égarés dans la nuit.

Nous ne pouvons ici que jeter un regard sur

<-nu*|>iriimii<; st.ituiniii:- et -nli aiiaHn'inn!^ i im-iib, ut a praderessnrilms nostris statuluni est , juiiciiius ul quicumque nnufragum quemlibet cl bona illius invenerit, securc tau) eum quam omnia sua demittat. « hhW/., 1078, tout. X, p. 3Ï0.)

L'ii historien de Grégoire VII. H. de Vidaillan, fait, à ce propos, la réflexion suivante : « Il esl eonsolanl de voir quelques lueurs pareilles dans la uuil profonde où les autres commandements du lurinc ]\n[W réduisaient alors toutes les notions du juste et de l'injuste, et ions les principes dont la civilisation s'ctïmvait d'éelore. ■> [II, 250.1

La justice et In i-ivilisatùm se li'oïK.ïienl-clles donc mieux représentées par le chef de l'Empire féodal , qui commandait l'obéissance au nom de la force, que par le pontife qui s'exagérait sans doute l'étendue de son droit et de son autorité, mais qui commandait au nom de l'idée chrétienne et que l'on trouve invariablement du coté des faibles, des opprimés?

MATHILBE DIS TOSCAN t. ni

l'œuvre de Grégoire, cet esprit vraiment civilisateur, quoi qu'aient pu dire îles historiens auivues étroites et passionnées. Dans le même temps qu'il rattachait la Corse , à demi païenne encore , à l'Église romaine, il veillait à L'état précaire des Églises d'Orient, réprimait de tout son pouvoir les rapines des Normands dans la Pouillc, et entretenait avec le conquérant du l'Angleterre une amitié profitable que quelques nuages pourtaut vinrent obscurcir.

L'histoire du pontilicat do Grégoire Vil , à laquelle nous n'avons à loucher ici que sommairement, est l'histoire politique et religieuse de l'Europe, Toutes les grandes pensées du moyen âge datent de son règne ou semblent en être les émanations. Ainsi c'est à Grégoire Vil qu'appartient la première idée sérieuse des croisades ; on la voit éclater dès la seconde année de son pontificat. Il en saisit la chrétienté tout entière; il la fait entrer dans l'esprit de tous les princes, et surtout il en remplit l'âme de celle qui était avec lui en si parfaite communauté de sentiments, Voici ce qu'il mandait à l'empereur Henri, avant la querelle qui les divisa (1); cette lettre atteste que le pontife seïagé-

(I) Lu 107.1.

nairc avait In projet de conduire lui-même en Terre sainte ceux qu'il exhortait à partir. Un tel homme était vraiment animé de l'esprit de Dieu 1 n Je vous informe , écrit-il à l'Empereur, que les chrétiens d'outre-mer , persécutés par les païens et dans la misère qui les accahle, ont envoyé vers mot, me priant humblement de les secourir du mieux que je pourrais, et d'empêcher chez eux la ruine entière de la religion chrétienne. J'en suis pénétré de douleur jusqu'à désirer la mort. Je suis prêt à exposer ma vie pour eux, plutôt que de commander à toute la terre en négligeant de les secourir. C'est pour cela que je travaille à exciter tous les chrétiens et ù leur persuader de donner leur vie pour leurs frères en défendant la loi du Christ, et de montrer aussi clair que le jour ce que valent les enfants de Dieu. Déjà les Italiens et ceux d'au delà des monts, inspirés du ciel, comme je le crois, ont reçu de bon cœur mes exhortations. Déjà plus de cinquante mille fidèles se préparent à cette entreprise et, sous mon commandement, à marcher à main armée contre les ennemis de Dieu, à pénétrer jusqu'au sépulcre de Notre-Scigneur. Ce qui m'excite encore puissamment à celte entreprise, c'est que l'Église de ConslanlinopSe, séparée de nous au sujet du Saint-Esprit, attend sa réconciliation avec le siège

HATH1LDK DE ï

apostolique. Les Arméniens aussi so sont écartes presque tous de la foi catholique, et la plupart des Orientaux attendent que la foi de l'apôtre Pierre décide entre leurs croyances diverses... Nos pères , dont nous voulons, quoique indigne, suivre les traces, ont souvent visite ces contrées pour le triomphe de la foi catholique. C'est notre devoir de faire comme eux, et, aidé par tous les princes chrétiens, de tenter le chemin que Dieu nous ouvre, de marcher pour la défense de la même foi. Mais comme une si grande entreprise veut de sérieux conseils et de puissants secours (car si je fais ce voyage avec l'aide du ciel, e'est à vous, après l>ieu, queje confierai la défense de l'Eglise romaine, afin que vous la gardiez comme une mère sainte cl préserviez son honneur), faites-moi connaître au plus tôt ce qu'il vous semble de ce projet et ce que l'inspiration du ciel suggère a votre prudence. » L'orage qui vint fondre sur l'Italie ne chassa pas de l'esprit de Grégoire cette pensée des croisades, qu'il transmit, comme un legs, à ses successeurs.

Le déchirement de l'Empire avait jeté dans son àmê une anxiété douloureuse pour laquelle un caractère de cette trempe semblait peu fait. Bien qu'il penchât ostensiblement vers ce Rodolphe dont l'élection était une victoire pour le Saint-Siège, et

LA URAMJE l'I'ALIKSSK

qui promettait une obéissance filiale à son chef, celui-ci cependant hésita longtemps, différant toujours, soit politique, soit scrupule, de confirmer 1eleotion du nouveau roi. Il écrivait alors à l'abbé du monastère de Cluiiy, dont il regrettait peut-être les

sommes sous le coup de Unit d'angoisses, accablé de tant de travaux, que ceux qui sont près de nous no peuvent ni les soulager ni les comprendre (f ). a

Rodolphe et ses partisans pressaient Grégoire de venir en aide à leur cause, en se prononçant irrévocablement. On voit alors cet esprit impérieux , inflexible, se disculper dans ses lettres, gagner du temps. Aux motifs de prudence qui pouvaient lui conseiller d'attendre les événements, se joignait peut-être bien encore l'action secrète de Mathilde.

I* pénitent de Canosse avait retrouvé dans l'air de la Germanie le courage et l'énergie du guerrier. Il fit appel à son parti, surtout aux villes du Rhin ' qui lui étaient restées fidèles, et dispula !e terrain à Rodolphe. Ils se livrèrent tle violents combats, où il y eut des perles énormes de part et d'autre (2).

(I) « Toi cuini aogUBtlii preralniur, lantisque lalioribus faii- Ramur, ut ii qui îiolmtum sont non solum pûti nequcan!, srd noc etiani vidL-ro pussiiit.» (L/iisl. VX.I, I. 5.)

|S) » Intpr rosdrni riycs hod-ril i i [i !>■ r <-.-.( [iiigiialiini , nhi iiiaviuia virorum fortiuiu mullitudo ceridil.; [Cens!!, t. Il, p. 10.)

HATHII.DE l>L TOSCANE, ils Les deux rivaux s'engagèrent enfin à se présenter, en Allemagne, devant un synode, où le Pape prononcerait entre eux, par la bouche de ses légats. Mais Henri viola sa promesse, et ne permit pas au synode de s'assembler. (>. l'ut alors que Grégoire, pour en Unir, ordonna un concile à Home. Voici en quels termes il y exposa la suite des événements et les motifs de sa conduite :

« Saint Pierre, prince des apôtres, et vous saint Paul, docteur des nalinns, daigne/ me prêter l'oreille et m'écouter favorablement Vous savez

que c'est malgré moi que j'ai été promu aux ordres sacrés; que c'est malgré moi que j'ai suivi le pape

Grégoire au delà des monts malgré moi encore

que je suis revenu avec le pape Léon vers l'Église romaine; enfin, c'est surtout conlre mon gré, au mépris de mes gémissements et de mes larmes, que j'ai été placé, quoique indigne, sur votre Irône. Ce n'est pas que je vous repousse alors que vous

m'avez courbé sous le poids cle votre Eglise

Mais les rois de la terre, les princes séculiers et ecclésiastiques, les courtisans et foute une multitude se sont réunis contre le Seigneur et contre ses fidèles en disant : « Nous romprons nos liens, nous

œuvre pour se défaire de moi parla mort et par l'exil.

■"A leur tête, Henri, soi-disant roi, iils de l'empereur Henri, s'est élevé contre votre Eglise; <le concert avec certains évoques, il s'est efforcé île lu subjuguer eu nie renversant. Votre autorité a résisté à son orgueil et votre pouvoir l'a vaincu. Humilié, il est venu gn I.ombardie, me demandant de l'absoudre de son excommunication. Le voyant ainsi repentant, écoutant ses promesses réitérées, je lui ai rendu la communion, mais sans le rétaljlir dans l'autorité royale don! je l'avais déclaré déchu en plein synode ; sans prescrire de nouveau la fidélité

à ceux que j'avais déliés de leur serment

« Les évèques et les seigneurs d'au delà des monts, apprenant qu'il ne tenait point ce qu'il m'avait promis, élurent, sans mon conseil, mus en êtes témoins, le due Rodolphe pour leur roi. Ce prince se hâta de m'euvoyer un ambassadeur pour me dé- . clarer qu'il avait été forcé de prendre le gouvernement du royaume, mais qu'il était prêt à m'obéir en tout; et, eu effet, il m'a toujours tenu le même langage, promettant même de me donner pour otage de sa fidélité son iils et celui de son ami le- duc Bcrtliold. Cependant Henri commença de me prier de lui venir en aide contre Rodolphe, et je lui répondis que je le ferais volontiers, après avoir entendu les deux parties. Henri, croyant pouvoir

vaincre par ses propres forças, méprisa ma réponse. Toutefois, quand il vit qu'il ne pouvait arriver au but de ses efforts , il envoya à Home l'évêque de Verdun et celui d'Osnabruck qui me prièrent, de sa part, de lui faire justice, ce que les députés de Rodolphe demandaient aussi.

« Enfin, d'après l'inspiration de Dieu, je décidai, dans le concile, qu'on tiendrait une conférence au delà des monta, pour rétahlir la paix ou prononcer de quel côté était Sa justice. Pour moi, vous m'en Êtes témoins, vous, mes. Pères et mes maîtres, je n'ai jamais voulu favoriser que le parti le plus juste. Et, comme j'ai prévu que l'on chercherait peut-être à entraver la réunion du concile, j'ai frappé d'anatbème quiconque s'y opposerait, roi, duc, évèque ou seigneur. •

« Or, Henri et ses complices, bravant les suites de lour désobéissance, qui est un crime d'idolâtrie, ont encouru l'excommunication pour avoir mis obstacle à la réunion, et pour avoir causé la mort d'un grand nombre de chrétiens; pour avoir détruit des églises et promené la désolation dans tout le royaume teutonique.

« C'est pourquoi, confiant dans la justice et la miséricorde de Dieu et de sa mère, la Vierge Marie, usant de votre autorité, ô nies maîtres! j'excom-

LA GRAKDE ITALIENNE

munie Henri, soi-disant roi, ainsi que tous sea partisans, et, le privant de nouveau des royaumes d'Allemagne et d'Italie, par l'autorité de Dieu et par la votre, je le dépouille de !a puissance et de la dignité royales ; je défends à tout chrétien de lui obéir comme à son roi ; je dégage de leur serment tous eoux qui se son! liés à lui. Que Henri soit sans force dans la guerre et ne remporte, de sa vie, aucune victoire. Que Rodolphe, l'élu des Allemands, gouverne et défende le royaume! J'accorde à tous ceux qui lui seront fidèles l'absolution de leurs péchés, et votre bénédiction dans cette vie et dans l'autre. Que Henri soit donc dépouillé de la dignité royale, à cause de son orgueil, de sa désobéissance et de son manque de foi! Que la puissance et l'autorité soient transmises à H<*!olphe pour sa piété, sa fidélité, sa soumission!

a Faites connaître à tous, ô mes maîtres, que si vous pouvez lier et délier dans le ciel, vous pouvez également, sur terre, retirer ou distribuer les empires, les royaumes et los principautés, vous qui avez si souvent été aux indignes et conféré aux bons

les patriarcats, les primalies, les évéehés Si

vous jugez les choses spirituelles, comment ne pas reconnaître votre pouvoir sur les choses temporelles! F.l si vous jugez les anges qui dominent, de si

M A TU 1 LUE DE TOSCANE. 110

liant, les princes superbes, que ne pouvez-vous pas sur ceux du monde inférieur '> Que les rois et tous les princes du sn'-cle apprennent donc jusqu'où va votre puissance; qu'ils craignent de mépriser les ordres de votre Église; que votre justice tombe ai vite sur Henri qu'aucun d'eux ne puisse attribuer sa chute au hasard , mais bien à vous seuls. Dieu veuille les confondre, les frapper d'épouvante pour les amener à une pénitence salutaire (I)! »

A la nouvelle de sa déposition, disent les chroniques du temps, l'Empereur tomba- d'abord dans un grand abattement (2); pois, réveillé par tout le bruit de son entourage, il s'abandonna à de violentes colères conlre le l'apo et le nouveau roi. Pour faire face à l'un et à l'autre, il lui fallait, à la fois, une armée et un concile. En même temps qu'il appelait à lui toutes les forces de l'Empire, il convoquait précipitamment une assemblée d'éveques à Mayence. Dix-neuf prélats allemands n'eurent que le temps de s'y rendre, et l'on n'attendît pas les évéques d'Italie pour ouvrir le débat. L'Empereur et ses partisans s'y répandirent en violentes invectives contre le Pape : il y fut traité d'hérétique, do

(1) Rome, 7 mars insn.

(i) a Km vero, ubi se cognorit per seul eut iam romani poutffiris a cnnsnrtin fidrlium secreeatum. conliistntur, » (Berlhold.)

lin U GRANDE ITALIENNE

mage, d'homicide, de fornicateur. Mais tout se borna, potir le moment, à ces outrages; cette manifestation, hâtive n'était qu'un prélude. Les princes allemands et les évêques italiens n'avaient pu se rendre à Mayence, et une nouvelle assemhlée fut convoquée en un lieu plus rapproché de l'Italie, à Brixen. Tout le parti de l'Empereur, « toute une armée de princes et de barons, » dit le chroniqueur, figura dans cet orageux concile. Les choses ne languirent pas; dès la première séance fut rendu le décret suivant : « Qu'il soit retranché de la communion des fidèles, le prêtre qui a osé enlever au roi sa part du gouvernement de l'Église, ce prêtre qui n'est point l'élu de Dieu, mais qui s'est élevé luimême. Il a bouleversé l'ordre ecclésiastique, la hiérarchie civile, attenté à la vie d'un Toi pieux et pacifique, soutenu un roi parjure, encouragé partout la discorde, la jalousie et l'adultère. Nous avons donc résolu de déposer, de chasser, et, s'il résiste, de damner éternellement Hildebrand, cet homme pervers qui prêche le pillage des églises et l'assassinat, Hildebrand, cet antique fauteur de l'hérétique Bérenger, le devin et le magicien, le nécromancien, le moine possédé du diable, le vil apostat de la foi de nos pères (I). n (1) labb.. Conril.. X, 383.

M A T II I [. I> !■; DE TOSCANE. lïl

Ainsi tes ennemis do Grégoire lui rendaient coup pour coup, analhème pour anathème, déposition pour déposition. Ce dont il accusait ses ennemis, on le lui renvoyait a lui -même avec les inventions les plus monstrueuses et les plus propres à faire impression sur les esprits.

L'assemblée acheva son œuvre en faisant un nouveau pape , et le choit se porta unanimement sur le plus violent des adversaires de Grégoire, Guibert de Ravenne, qui prit le nom de Clément 111. D'avance il avait préparc son costume, et, par un coup de théâtre venu fort à point, il apparut, séance tenante, avec la tiare et l'habit pontifical. 11 s'engagea envers Henri à le couronner empereur; puis il reprit le chemin de l'Italie, en grande pompe, avec des troupes impériales et tous les ennemis de Grégoire pour cortège.

L'Empereur se hâta d'écrire à tous les princes de l'Europe : il les pressa do reconnaître son pape, mais nul d'entre eux ne se soucia de lui répondre. La lettre suivante, du célèbre Lanfranc, primatde •l'Angleterre, l'ami de Guillaume le Conquérant, donnera ridée des hésitations où cet événement jeta la chrétienté. Lanfranc écrit à Hugues le Blanc, l'un des légats de l'antipape, qui lui annonçait sa prochaine venue en Angleterre : « Plusieurs choses

que j'ai trouvées dans vos lettres m'ont choqué. Je n'approuve pas que vous outragiez le pape Grégoire, que vous l'appeliez liildebrand, (pie vous insultiez ses légats, que vous cxalliez si haut le nouvel élu. Il est écrit qu'il ne faut pas limer un homme vivant, ni manquer à son prochain. Qui peut répondre de ce que l'on sera devant Dieu? Je crois cependant que lo glorieux Empereur a eu de sérieuses raisons pour entreprendre une si grande affaire, et qu'une telle victoire ne s'obtient pas sans le puissant secours de Dieu. Toutefois, je n'approuve pas que vous veniez en Angleterre; notre île n'a pas rejeté Grégoire et n'a pas décidé à quel pape elle obéirait. Ce ne sera qu'après avoir écouté les deux parties qu'elle jugera avec malurilé. » Ainsi on voit qu'à travers tant de ménagements pour l'Empereur, on était peu disposé à reconnaître son antipape.

Croyant en avoir Uni avec Grégoire, Henri se retourna vers ltodolpbe et marcha sur la Saxe, où son adversaire avait trouvé un point d'appui. Rodolphe, luj aussi , marchait à sa rencontre ; il voulait prévenir la jonction de l'Empereur avec les renforts qui lui arrivaient de la Itohême : mais cas renforts parvinrent à Henri sur les bords dol'Rlster; il y campa, et mit à feu et ù sang toute la contrée.

Ilieutût parut llodolphe de Souahe avec son ar-

HATHILDK DE TOSCANE. 133

rnéa; il avait traversé la Saxe à marches forcées cl par des routes impraticables , ses soldats étaient épuisés, une partie do son infanterie était restée en chemin , et sa cavalerie se trouva si exténuée que les hommes descendirent de cheval et combattirent à pied. Ce furent cependant Rodolphe et ses Saxons qui attaquèrent. I.e premier engagement no fut point à leur avantage , et ils se virent contraints de reculer : ■ Déjà, nous disent les chroniqueurs (1) qui racontent avec intérêt les péripéties do cette bataille, déjà les év&quoa et les clercs de l'armée impériale avaient entonné le Te Deum, quand l'un des plus redoutables champions de Rodolphe, Otto do Nordheim , parut tout à coup , surprit l'ennemi et le précipita dans l'Elster. » Le pillage suivit lu victoire, et les moines, qui nous racontent dé leur mieux ces batailles du moyen Age, énumèrent au long tout ce que les tentes dos archevêques de Trêves, de Cologne, contenaient de richesses ; vaisselle d'or et d'argent, merveilleuses tentures, coFfres byzantins regorgeant d'éciis , belles armes, chevaux de prix, tout le luxe enfui dont s'entouraient, grâce à la simonie, ces puissants seigneurs ecclésiastiques. Les soldats saxons firent main basse sur tout.

(I) Bruno, Ahu. Uiuperg., et alii.

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