III LA GRANDE ITALIENNE
Mais, au moment où le camp retentissait d'Acclamations et de chante de victoire , on apporta le roi Rodolphe mortellement blessé. En traversant un ruisseau, il avait été frappé d'un coup de lance par le duc Godefroi de lîouillon , porte -étendard de l'Empereur. Le fer avait pénétré dans le ventre, et ses entrailles s'échappaient par sa blessure; il avait, en outre, la main droite coupée. Les chroniqueurs rapportent qu'il dit, en la montrant : ■ Voyez, c'est avec cette main-là que j'avais juré fidélité au roi Henri, mon seigneur (1). » On ajoute que Rodolphe, avant d'expirer, demanda à qui était la victoire. Tous ceux qui l'entouraient lui répondirent : » A vous, seigneur, à vous. ° 11 murmura alors ces mots : <• J'accepte ce que Dieu m'envoie; on meurt sans regret au milieu d'une victoire. »
Ce combat de Merscbourg se livrait le 15 octobre; le mÈme jour, un autre combat se donnait en Italie. Moins heureuse que Rodolphe, Mathilde perdait la bataille et ne mourait pas pour sa cauBc (2).
(I) ■ Videte, hae ego juravi domino meo Henrieo non newenv sed jussio aposlolica , pelitiocjuc prim-ipuiu me l'cril juruiumili transgressorem. (Abb. L'rsnerg.)
M. Voigl assure qu'un sacristain de Mersebourg montre encore au public la prétendue main de Rodolphe dans une des ebapellcs du dfime.
(î) . F.odem die dreessionîs ejus. in Limgobardin milites pru
Depuis que Grégoire avait quitte la Toscane pour rentrer à Home, Mathikïe s'était trouvée aux prises avec Je grandes difficultés. Ses sujets, comme le reste de. l'Italie, étaient divisés, Le parti de l'Empereur avait grandi et levé la tète en beaucoup de lieux. Les vassaux allemands de Malhilde, tous les prêtres excommuniés, tous ceux que Henri avait gagnés par des promesses, se liguèrent el conjurèrent contre son autorité. Trente évêques se déclarèrent pour l'antipape; ses voisins turbulents firent des incursions sur ses terres, et la Lombardie près-, i|uc tout entière se souleva à l'approche d'une armée que l'Empereur envoya sous le commandement de son fils. Cette armée fondit sur les Etats de Mathilde; celle-ci se hâta de rassembler ses gens pour repousser î'ennemi, et marcha à leur léte. Elle rencontra les Allemands non loin de Mantoue, dans un lieu nommé la Volta (1); mais sa troupe ne tint pas longtemps et lâcha pied malgré ses exhortations et son exemple.
Ce revers, qui venait atteindre une femme dont
Longo hardis. (BerMiold.)
(1) - Apud Vultam prope Mamuam.» - -Post ulii vero hxc gesta simt, cvolutis pamis dichus. Kuri.'iis filins ejus «uni ficrtitti illuslris rnni Hissa? Matliildis piignavil, et quia, sk-ut fleri solel, variiis eslm'iitus liclli. virlorinm haliuil.» [.-tel. Gretj. Vil, in Coll. S. Cari. Arrag. m. s.)
le prestige était si grand, la mort de Rodolphe, arrivée aussi le même jour , frappèrent à la fois les esprits, et une terreur générale se répandit dans le parti de l'Église (1). « A celle époque, dit le moine Iterlhold, le roi Henri terrifiait à ee point l'Italie que nul ne pouvait approcher du domaine de saint Pierre sans avoir fait serment de ne pas visiter le pape Grégoire. "
Dès qu'il apprit le sucées de son (ils, l'Empereur résolut de descendre lui-même eu Italie (2). A cette nouvelle, Grégoire lui-même s'inquiéta, comme on le voit par cette lettre, qu'il adresse à ceux sur qui il comptait encore : e Si notre fille Matliilde n'est point soutenue de vos efforts, qu 'arrivera-tri 1 ? Vous ne connaissez que trop l'esprit de ses soldats. S'il arrive qu'ils se refusent à marcher, puisqu'ils disent que toute résistance est insensée, que lui rcslerat-il à faire, sinon de se soumettre à l'Empereur ou de s'exposer à tout perdre ? Faites donc qu'elle puisse compfer sur votre secours aussitôt que l'Empereur entrera en T-ombardio (3). t
(1) » llis temporibus II en rie us re\ totam Italiam adto conturl.avir , m nnlhis securus art Imiinii aposiolonirn imaset ire . qui non priiis abjuraret. quoi) ad papani (ïregorium diversurus [ign esset. - (Bertliold.)
(I) - llis Buccessibus proïoealus venit In Italiam H. rev.» (Card. Arrag.)
(S) « Si vero iili* noslr* Halliildis ( cujus miiitum auiiuos
3IATH1LBE UK TOSCAN K.
On ne répondit guère à cet appel pressant du pontife, mais Mathilde ne se découragea pas (I). Henri, des le printemps, passa les monts avec des forées considérables et s'arrêta à Vérone. La comtesse ae jeta au-devant de lui avec ce qu'elle put rassembler, et osa tenter un nouveau combat dont l'issue n'était ^uére douteuse mur des forces si inégales. Les troupes toscanes furent culbutées, mais Mathilde eut la chance de ne point tomber aux mains ih; l'Empereur. Tout plia devant lui ; il mit la Toscane à feu et à sang , et alla porter le siège devant Florence. Mathilde avait eu le temps do se jeter elle-même dans la ville. Elle y tint pendant un mois (2), et, la ville foreéc de se rendre, elle alla
ipsi |H'iïieinlitif;;i sii1ïris:;i1iiiii mm lin'iii. aluni ri'slat. Liisi l'uni sut rt'Msti'rc rcriisateriiii ( i p ui ru uti(|iie liai- m re pro
ins;iii;i liiiU'iii;. ip-.i. n'1 n-t;i iini'i illiiis Linpiiescat. .nul quid-
c I x i ■ cl iiiiisidi'ic vidi'liii- ;uiiiit;ii. (jîJiiiiKilirrni Miiiimopcrc liisi vos npnrtel eam «'rtani rnltlrrc. un r\ vi.tljis praesidium OASpeo tare. firmiter dubeat, si II. forte Longobardiara intramet.i (Lib. IX. EpUt. \U.)
(1) Itaronius applique à llntlvildc res mois de saint Pau! : » Quod non trihulalin , non an^iisfia . hou ûinica. non nuditas, non pcriculuni, non perseentlo. non gladius. non mors, neque vita. neque Aniffli . neuue Priucipatus , neque V irtutes . neque instant ia . m'fjiie futurs, neque forlitudo. neque altitude, neque crentuni aiia poteret eam separare a choritate Pétri in Christo Jesu Domino nostro. s
(2J Avril 1081. Villani dit que la ville capitula le lî avril, mais d'autres pré le n de ru une le siège se pro Ion g«a jusqu'au mois de juillet.
LA liHANDE ITALIKKNÏ
défendre Padoue et Crémone. Le parti de l'Empereur y dominait; les partisans (le la comtesse euxmêmes regardaient toute résistance comme insensée, et partout on capitula. N'ayant pu sauver les villes, Mathildc se jeta dans les forteresses, (l'est ce que le poète chroniqueur nous dit avec une assez vive éloquence': . Seule clic résista, la fille de Pierre. Le roi eu courroux suscite contre elle les épées, les machines de guerre; il fait attaquer ses châteaux, jette partout la terreur. Mat LU, de n'en combat pas moins; elle ne se rendra jamais à merci. Il lui reste encore plus d'une forteresse imprenable. Elle se hâte ; elle défend à la fois et ses villes et ses châteaux. F.n vain le roi s'irrite de voir cette lutte se prolonger, il ne lui reste plus qu'à s'en aller porter le trouble à Home. 11 s'en va doue avec son antipape Ciuiberl vers la ville de Komitlus. C'est la coutume du peuple de fêter joyeusement l'arrivée des rois; mais Henri n'eut pour toute bienvenue que des larmes (1). »
11) Sola rcsistit ci Mathildis, lilia Pétri,
Rex ewrdcsrans rontra quant ronrit.it <'iisr.->, l'rali», terrorrs, rt castris o lis idioties,
Ad tiihilum pugiiat, i lun- su jtrnrtii I ur iimpiaiii.
Insupcraliilin Iihm mhiI «ilii [ilurima tl\a. Dilipitur valdr, villas défendit et arces, Hanc videi iticassum rixam re\ cresrrrc tantum, Cogitât ut turlict solmn raput ; i\ i! ad iirbcm
MATWLDE OB TOSCANE. 1211
A Home encore, l'Empereur allait trouver en face de iui !' indomptable comtesse. Elle avait prévu l'événement, et s'était dégarnie de ses meilleures troupes pour los envoyer au Saint-Siège , en attendant qu'elle pût accourir elle-même. Henri, suivant une chronique (1), établit sen camp dans les prairies dites de Néron, en regard du fort de Saint-Pierre. Les Allemands restèrent deux ans devant la ville, ayant fort à souffrir des maladies, de la famine et surtout des sorties fréquentes des assiégés ; les troupes de Mathiide, nous dit-on, s'y comportèrent héroïquement. Muratori nous peint les ltomains , du haut de leurs murailles, jetant mille défis et les plus insultantes railleries aux soldats de l'Empereur (2).
Impatient des lenteurs du siège, Henri quitta son camp, à plusieurs reprises, pour se porter en Toscane, et promener sa colère sur les domaines de Mathiide. Par là, sans doute, il espérait la contraindre à rappeler ses troupes qui étaient devant Home. L'arrivée de l'Empereur accrut les forces de son parti, qui finît par dominer partout. A ^Luc-
Komuloim, sérum Giiitii'rlus ;il>issp vitletur. Mos fuit iidventum rr^is populo fore festin», Istius est flrtu*. su.! HirlKint i-iiniiiia «clum.
DOMMZO.
(Il Chron. Hîrsan K ., ami. 10S1.
(S) Muratori, Ilist. d'itai.
ques même, cette \ille préférée île Malliilde, où elle était née, où elle avait vécu presque toujours, la rébellion leva la îéte. Déjà on y avait vu les chanoines prendre parti pour les évèques en guerre ouverte avec Home. La comtesse avait été forcée de réunir dans son château de Sainte-Genèse, près de Lucques, les prélats et les clercs restés fidèles. Les dissidents y avaient été excommuniés; mais l'anathème avait eu peu d'effet (1). L'Empereur se présenta à Lucques, au milieu des acclamations de ses partisans. Tous ceux qui tenaient pour Grégoire et Mathilde se virent chassés. Henri fit déposer levêque Anselme, et mil à sa place {2) uu diacre turbulent, nommé Diacon. Eniin il déclara la comtesse de Toscane déchue de tous ses droits de souveraineté.
(2) Domnizo dp parle pas dp ce fait-, mais un chroniqueur du
Ihilile. Le chef de toute ta bande était Pierre Diacon, homme perdu de vices . fauteur contumace de l'hérésie d'Henri. Cr Pierre Diocon se. til immmer i-vO(|iu- rie la i;i.;(m de fiuilicrl l'antipape, et. (lu virant iJ'Vti.M'Inn'. l'intrus hs.-l occuper sim siège." — - hisolabiliter dotantes, civilalem roniniovcrunt. et fret) ausilio pi-rditissimi htuniiiis Heurtai if^is episcopum expulerunt cl pnèdictEB Halhildis penilus rebelles facti suut, ete.»
Digilized B/CCM
JfATHILDE DE TOSCANE.
Tandis que l'Empereur l'attaquait en face, l'antipape essayait de !a circonvenir : d'abord ii s'adressa il l'êvcque Anselme, et lui lit entendre que lis siège de Lucques lui serait rendu, s'il parvenait à ramener la comtesse à d'autres sentiments. Il était peu digne d'nn saint évéque, insinuait-il, de courir ainsi la campagne avec une jeune femme. Il appartenait à la pieuse Malliilde de prouver que sou dévouement s'adressait à la cause de saint Pierre et point à la cause d'un homme. Anselme lui répondit: ■ Tu me demandes, au nom de Jésus- Chrisl, de ne plus circonvenir et abuser la plus no- Me des femmes; je te réponds, au nom de Dieu dont j'invoque ici le témoignage, que rien de terrestre, rien de charnel n'existe en elle...., Je soupire après l'heure où j'aurai mérité de sortir enliu de ce siècle méchant; mais, en attendant, je continuerai à servir Dieu et la sainte Église, en veillant nuit et jour sur celle que le Vicaire de Jésus-Christ m'a conliée. Mon espoir est qu'un jour il me sera beaucoup compté pour avoir ainsi secondé cet ange du dévouement, qui ne prodigue pas en vain, comme tu le prétends , ses richesses , mais qui amasse pour le ciel d'inépuisables trésors. I-a comtesse est prête il sacrifier tous ses biens pour la défense de lu justice, il verser tout son sang pour
LA OKANDB ITALIENNE
voire confusion; elle est résolue à combattre pour la gloire cl le triomphe (le saint Pierre, jusqu'à ce que Dieu ait livré aux mains d'une femme son plus cruel ennemi (1). »
Malhilde, en effet, resta inébranlable « contre Henri, contre Guibert, dit aussi le chapelain de Canosse, contre ces deux ennemis du Dieu mort sur la croix. Malhilde, ce phare de la chrétienté, brûlant d'une céleste flamme, attira, groupa autour d'elle tous les défenseurs de Pierre; famille, serviteurs, richesses, cl Us prodigua tout, sacrilia tout pour tenter un suprême effort. S'il fallait tout dire * de ses exploits, de ses vertus, mes vers n'y suffiraient pas, fussent-ils aussi nombreux que les étoi-
(I) « Quod nulein ol>si'fr:is per Irsum. ne iinliilk«imnm femiuarum amplius cireuni\eiti nui. ilHtubm ri l'nllnm. Dcum testem iiivoco. Tiiliil IriTcnum. nihilque cnni.-ile in en, vcl nli ea et intention' ceucupisui . cl r-iue iiiiiTHii-^iniic uni, ut M» iioc sa.'rulo iieruiam citn cri|ii mn-car iiimiii aliVi-lns liedid, quia int-ulaluni meuiu prulon^nri video serviens die oe mile iti euslodiendo illam Deo nieo. et saïu-ta. 1 niairi nu'ic Keclesia'. enjus prasrcpto mitii mmnii.-sa e>t, ci speru quod multa mil» rrtribu- !io per grati.uu llei in ejus cu^mlia r\iTcscat. qua 1 non in vnnnm sua dispcrgil, sed indclieienlcni in erelo tlirsaurisal silri tliesaunim, quem tinea non dcmoliliir. uhi Pures non etïodiuut.
ijiiinî.i dislrihucre, M'il iisipjp ai! smi^uinem pro veslra i-oiifdsione. et reverentia nd Saïui;.' Ecclesi;e glnriam el r xaltationtm certare, douce tradat Dominuii iiiiuiicuiii sunm in manu femin£C. ■ (S. Anscl. lucen., 1. 1, contra Guiucrtuin.)
MATH1LDË DE TOSCANE. lia
les (1). s Les forteresses de la Toscane devinrent autant de lieux d'asile et de ralliement pour ceux de son parti, et la comtesse finit par se trouver assez forte pour reprendre l'offensive. Henri, déconcerté , et ne se croyant plus en sûreté à Lucques, se retira à [la renne, dans celle ville où , à défaut île Home, Gui bert jouait ù la papauté.
L'armée allemande , toujours campée dans la plaine de Néron, périssait par les fièvres et les sorties. L'antipape , dévoré de l'envie de Irôner à Home, fit comprendre à Henri la nécessité de reparaître au milieu de ses soldats; il avait passé l'été, puis l'hiver à Ravenne. Guibert, au printemps de 1083, l'entraîna mais ne put le retenir au camp que quelques mois. Rebuté par l'ennui, et se souciant peu de braver les fièvres de la saison, il s'en retourna en Lombardie, laissant sou pape à Tivoli, faire, à sa place, le général. Guibert avait, il parait, plus de goûts militaires que de vertus apostoliques ; il voulut précipiter l'assaut et tenta d'incen-
[I] Cnrde pio flagrant Mathildis luçida Inmpns Adversus biuoa Domini erucis lios iniuiicos, Arma, voluntatem, IWnmlos, gazam propriamque E\citat. c\pendit, insiipat. prœlia gessit.
Siugala si llngam, qua: refit nobilis isia, Carmina sic. cresrent, sunt ul numéro sinr Stella;. Plura si'd omittam. île pniuis disritp mira.
dier le Vatican, comptant surprendre, au milieu du tumulte, les points les plus l'aibles de Home. Mais ce mécréant ne s'attendait pas à un miracle. Gré* goire accourut aux premières lueurs de l'incendie , et les chroniqueurs rapportent qu'il éteignit le feu rien qu'en faisant un Bigne de croix.
Tout eu partageant ainsi lus périls et les labeurs du siège, Grégoire travaillait à susciter en Allemagne de nouveaux adversaires à l'Empereur. Les Saxons lui demandaient un roi; mais la mort si soudaine de Rodolphe, surtout cette main parjure que le fer avait tranchée, devaient frapper vivement les esprits. On se demandait s'il appartenait au l'ape de déposer ainsi un empereur : l'évfique de MeU soumit ses doutes à Grégoire lui-même. Celuici, calme au milieu des passions qui s'agitaient en tout sens, lui répondit par une lettre qui résume les idées et les doctrines de son pontificat ( 1 ).
Ces maximes trouvèrent crédit parmi les Saxons ol les Souabes, qui avaient contre l'Empereur d'anciens ressentiments; ils tinrent une diète à llamberg et se donnèrent pour roi, à la place de Rodolphe, Ilermann, comte de Luxembourg. C'était un riche seigneur, renommé pour sa vaillance ,
HATH1LDG DE TOSCANE. 135
mais peu fait pour porter une couronne en de si difficiles moments. On le pressa de marclier en Italie et de tenter la délivrance du Pape.
Le siège de Home durait depuis deux ans; Grégoire tenait toujours derrière ses murailles, et son exemple soutenait les creurs. La comtesse, assiégée de son côté dans ses forteresses, ayant à faire tète aux ennemis du dedans et du dehors, trouvait encore moyen de jeter de temps en temps des troupes dans Home. Elle profita d'un peu de répit que lui laissa son adversaire pour y pénétrer elle-même. Sa vue, comme autrefois, ranima l'enthousiasme ; elle lit d'heureuses sorties, frappa des coups hardis et mit la terreur chez les Allemands; aussi l'antipape manda-t-il à l'Empereur qu'il fallait tenter à tout prix une diversion et rappeler la comtesse dans ses États.
Henri, que la colère réveilla, se remit brusquement en campagne; il lit partout d'horribles dévastations, et prit comme à tâche de se surpasser luimême. Tout plia devant l'orage: les villes ouvraient leurs portes, les châteaux mêmes cédaient après quelque résistance. Malhilde eut à peine le temps de regagner Caiiosse. , et hientôt la vieille forteresse put se croire revenue aux glorieux jours il'Azsto : sa défense fut héroïque, et Henri, comme
autrefois llérenger, dut s'éloigner, tout frémissant, après maintes tentatives manquées. Il ne réussit pas mieux à Montebello, à Carpineta, à Bibianello, ces hautes forteresses de Malhilde, et qui étaient comme autant de nids sûrs pour cette aiglonne.
L'Empereur découragé rouira, quelques mois, à Ravenne. La comtesse renouvela ce qu'elle avait déjà fait : elle rallia autour d'elle, dans ses châteaux, tout son parti disséminé; puis elle reprit l'offensive à sou tour. D'abord elle parcourut ses eampagnes désolées, portant partout assistance à ses vassaux : elle parlait aux uns, écrivait aux autres, exposait à tous les crimes de l'Empereur et l'injustice de sa cause. Elle s'efforçait en même temps de détacher de lui ses partisans les plus tièdes, menaçait les plus tenaces, ravageait les domaines des plus acharnés (1). Pendant ces deux années de luttes, on la vit partout à la fois infatigable, indomptable.
L'amie de Grégoire , au milieu de ses propres périls, ne perdait pas do vue un moment la défense de Home. De loin, elle soutenait le siège par ses
;i) Multos cum ffiido. raultos muuus tribiHjudo. ] J ugnaiido plurcs, caste]lar|ue sa?pius iirens (logis nu obsequio jubiler Jisjuiigit iniquo.
PoMNIZO,
M ATH1 LDE DE TOSCANE, 13T
troupes et pur son argent. Bien que le Pape n'eût pas permis d'employer les richesses ecclésiastiques à la défense de sa propre cause, Matliikle n'eut pas de scrupule de lui désobéir, et de faire scnir jusqu'aux Vases sacrés de l'autel pour le salut de l'Église elle-même. Elle dépouilla donc ses basiliques, ses monastères , jusqu'à sa chapelle de llanosse, et fit passer au Pape tout ce qu'elle put réunir de précieux.
11 en avait besoin en effet ; ses ressources allaient s'épuisant, après deu\ auucr-s de siège ; le courage surtout et la lionne volonté des Romains faiblissaientehaque jour. L'Empereur avait reparu devant leurs murs une troisième fois; et, pour regagner le temps perdu par ses soldats, il eut recours à d'autres moyens d'attaque. 11 fit répandre dans Rome beaucoup d'or, de présents, surtout de promesses, et se fit nombre de partisans secrets parmi des assiégés à bout de palience et pressés de besoins. Le Pape, pour obéir aux canons et frapper les esprits, ù cette beure critique, par le déploiement de son pouvoir spirituel, se résolut à convoquer un concile général au milieu de cette Rome assiégée. 11 espérait que l'Empereur n'irait pas jusqu'à barrer le chemin aux évéques qui se rendraient au concile. Ce fut peut-être cette pensée qui dicta les termes
modérés et quelque peu équivoques de sa missive. 1! y proleste de nouveau qu'il n'a point eu part à l'élection de Rodolphe; il appelle, il est vrai, le rétablissement de la paix entre le Saint-Siège et l'Empire, mais sans trop expliquer si une réconciliation est possible entre lui et l'Empereur qu'il a déposé. Grégoire promet enfin de mettre son innocence au grand jour (1).
Un do ses historiens, en reproduisant cette lettre, y aperçoit l'aveu formel de son impuissance et de sa ruine prochaine : « Grégoire, dit-il, faiblit, doute de son omnipotence, et constate les succès de son ennemi, quoiqu'il l'ait deux fois déjà réduit ù lover le siège de Home (2). » C'est là plutôt la critique d'un adversaire que la critique d'un historien. Chez un politique tel que Grégoire, la foi ne bannit pas la prudence, et cette prudence lui conseillait quelque réserve, quelques ménagements pour que l'Empereur n'apportât point obstacle à son dessein. Nous ne voyons point en cette circonstance, un homme qui faiblit, mais un homme qui veut réussir. Grégoire avait, d'ailleurs, à compter avec l'opinion, dans Home, où l'on commençait à rejeter sur lui, sur son caractère inflexible, les ri-
(1) « Innocentiara evidentpr ostendtre. ■ (î) Vicbillan, II, 390.
MATH1I.DE DE TOSCANE. 138
gueurs de ce long siège et tout le poids des événements.
L'Empereur ne négligeait rien pour accréditer cette idée; il ne parlait que de réconciliation et de paix; il voulait recevoir la couronne des mains du pape Grégoire; il rendit la liberté à plusieurs éveques, ses prisonniers; aussi les Romains en vinrent ils bienlôtà demander au Pape do faire quelque chose de son coté, et de se prêter à une réconciliation. Grégoire , à bout de ressources, et voyant les esprits tout prêts à se tourner contre lui, consentit à pardonner à l'homme, mais en réservant la eauso ; a J'ai, dit-il, souvent fait l'expérience des fausselés, des doucereuses perfidies du roi; mais s'il veut réparer tout le mal qu'il a fait à Dieu et à l'Eglise, je l'absoudrai volontiers et lui donnerai la couronne impériale avec ma bénédiction; autrement, je ne dois ni ne puis vous entendre. »
On ne voit pas, quoi que l'on prétende, que le caractère de Grégoire ait eu à reculer et à se démentir en celte occasion; il lui appartenait de lier et de délier, de prononcer le pardon de celui qu'il avait condamné ; de revenir, au besoin, sur sa propre sentence. Mais Henri n'accepta pas les conditions quo le Pape mettait à ce pardon. « Pendant plusieurs jours, dit une chronique du temps, le