‹ La grande italienne Mathilde de ToscaneChapitre 23 sur 46 · US LA GRANDE ITALIENNE · texte numérisé non relu

US LA GRANDE ITALIENNE

an moment île repartir pour l'Allemagne, déjà las de n'avoir pu réussir de vivo force (1), lorsqu'on vint lui offrir de livrer une des portes. Peu de jours avant Pâques, en effet, la porte de Latran lui fut ouverte, et il lit son entrée dans Home avec son antipape à ses côtés. D'autres lui font l'honneur d'avoir emporté la ville d'assaut et d'être entré par la brèche; ils disent que Godeirm de Bouillon , porte-étendard de L'Empereur, qui avait tué le roi Rodolphe a. Morsebourg, pénétra te premier dans Home. Ils prétendent même qu'après cet exploit sacrilège, (lodefroi serait tombé malade et aurait fait vo:u d'aller en Terre sainte; ainsi le poétique héros des croisades aurait racheté la prise de Home par la prise de Jérusalem.

Henri, maître de la ville, installa Guibert dans le palais de Lalran, et se lit couronner empereur par les mains de ce pape docile. H pressa vigoureusement Grégoire dans le château Saint- Ange, impatient qu'il était d'en finir, car un auxiliaire redoutable Be disposait à marcher au secours de l'assiégé. Le pontife, eu effet, dans sa détresse, avait tourné ses yeux vers les Normands, et le vassal du Saint- Siège, Ilobert Guiscard , s'était engagé à délivrer

(I) Il lu dit lui-même dans une lettre : «Cirai in IWiimntam rrdiluin paramue. cpugnuiidaï Ronife 11011 spcrantfa, ■

M ATHILDE DE TUS Ci HE.

Rome. Henri, de son côté, était mis en demeure, par Alexis Comnène, de marcher contre l'ambitieux Normand, qui convoitait le trône d'Orient. L'Empereur avait reçu de Constantinople force présents et subsides qui lui a\ uîeut servi à gagner les Romains. Mais le chef normand lui épargna la peine d'aller le chercher dans la Campanie. A la fidélité du vassal s'ajoutaient toutes les convoitises de l'aventurier qui comptait bien venger le l'ape sur Home elle-même. A son approche, l'Empereur leva le siège et battit en retraite. La ville, effrayée, tenta quelque résistance, mais une porte fut livrée, et lus Normands entrèrent pendant ta nuit.

C'était chose grave déjà, pour la ville éternelle , que d'avoir affaire à des chrétiens tels que Robert lïuiscard et ses compagnons; mais il traînait en outre à sa suite des Sarrasins, des Grecs et un ramas de mercenaires de tous pays. La ville entière fut mise à sac; les monuments anciens, les palais, des quartiers furent incendiés. La population eut à subir tous les outrages auxquels pouvait s'attendre une ville prise d'assaut par des Barbares; les plus brutales passions furent assouvies jusqu'au sein des monastères, et une partie des habitants furent emmenés comme esclaves.

Grégoire, dés le point du jour, put voir, du haut

de sa tour Saint -Ange, comment ses libérateurs rem |il iraient leurs en^i^rini'iits envers l' l'élise. Son âme, déjà triste, en fut sans doute durement oppressée; il ne parvint qu'à grand'peinéà sauver quelques édifices saints. Ce fut, pour Home antique, eomme le dernier jour; l'ancienne ville s'était relevée depuis Àlaric; elle avait réparé ses ruines ; e'était comme une antiquité vivante encore ; la visite des Normands mit à bas la cité de marlire d'Auguste et des Antonins, et ne lit plus d'elle qu'une vaste nécropole pour la science et pour les arts.

Leur besogne achevée, ces Normands eurent hâte de partir; ils savaient le prix du temps, et n'en donnaient à leurs alliés que le strict nécessaire. Leur clief, toujours avide, chargé d'affaires et d'entreprises, traitant de tous les cotés, s'était mis en tête de s'emparer de Constantinoplc et du trône de l'Orient. Il lui tardait de rejoindre son (ils, Iioémond, qui avait pris les devants.

Grégoire, à la merci de ses alliés, n'espérant pas se maintenir sans eux à Home , dut se résigner à les suivre. Il arriva à Salerne avec ses cardinaux et son clergé, au milieu des lances des Normands. Il s'était arrêté, chemin faisant, an mont Cassin, et y avait passé plusieurs jours dans la prière et le recueillement.

«ATH1LDE DE TOSCANE

Les tristesses de l'exil, l'horrible souvenir du sac de Home se trouvèrent adoucis pourtant par les nouvelles que Grégoire reçut de Malliilde. Une victoire qu'elle-même remporta vint à point rétablir ses affaires. L'Empereur, dans lus derniers mois do la lutte, impatient d'en finir, pressait tous ses adhérents de Lombardie, évéques, marquis, barons, cités, de mettre debout tout ce qu'ils pourraient de forces ; il s'agissait d'abord d'émiser la comtesse qui ne cessait pas d'envoyer des renforts dans Home; puis ensuite de se porter sur la ville pontificale, afin d'y frapper un dernier coup. Des troupes furent levées de tous côtés; une révolte éclata contre Mathilde, en Ligurie. Pour la surprendre et la frapper à l'improviste , on répandit le bruit que toutes ces troupes étaient destinées au siège de Home; mais la comtesse devina le but de ces manœuvres : elle réunit en hâte ses forces disséminées, et rappela vers elle en partie jusqu'aux garnisons de ses villes et de ses châteaux. L'armée de la ligue, comme les chroniqueurs l'appellent, commandée par les évéques do Hoggio et de Parme, et par le margrave Obéit, se porta tout d'abord dans le comté de Modène.

Hais écoutons le simple récit du chapelain de CanoBse : « Ces dignes champions du roi allaient, à

auii grand honneur, ravageant tout, portant la désolation partout. Les Germains, ces barbares amants do la terre italienne, se jetèrent sur les terres de Madame Mathilde, croyant la prendre au dépourvu (1). Mais la forteresse de Sorbara (2) les arrête : ils sont foreés de s'enclore dans leur camp. C'était le deuxième jour de juillet, l'ennemi reposait, les yeux alourdis par une nuit chaude.. Arrive tout à coup la troupe de Mathilde, elle-même au milieu de sa phalange . « Pierre, cric-t-elle, comhats pour les tiens (:!) ! » Puis elle commande à tous de répéter sou cri de guerre. Le terrible nom de l'apotre fit tressaillir tout le camp endormi (•!). Ce camp se remplit de surprise et d'épouvante, iîeaucoup n'offrent aux noires que leur dos; d'autres luttent, tombent sur place et mordent la terre; grand nombre de ces infidèles suut faits prisonniers.

(1) lli lucts tores ibant pro régis honore.

Terras vastanU's einmiu'ina peragrantes; Audaces tandem teirarn Matiiililis amantes Intraiit, «rodetitcs ipsam vastarc repente.

Domnzo.

(2) Sorbara, située près de Modène.

(3) Eeee repente plialam Uathiliiis adest : « l'elre, clamât, Auvilinre tuis! .

DOUSIZO.

(4) " E commando, ehc aci'Oii.ind.i-i Innlamenle e sema strepito agl'ininiiei. intimai m ail' iiuprru liso .i.n allisiiimi %ri<\a il fausiissimo nome di S. l'ietro.» (Fiorcntiui.)

MATH1LDK DU TOSCANE. 141

Le margrave Obert transperce un de nos hommes, comme pour dire : « Tu vois que je ne fuis pas sans honneur. » Maïs, au même moment, il reçoit un tel coup que je ne pense pas (pie ce beau mai-grave revienne jamais, avec sa bande, dévaster les terres de Madame Mathilde(l). Éluard, évèquo de Panne, fut l'ait prisonnier. L evèque de lteggio, Gaudolpbe, resta caché tout nu, à plat ventre, dans les buissons, pendant trois jours. Six des principaux capitaines furent pris; cent vaillants guerriers, plus de cinq cents chevaux., une multitude de boucliers, toutes les tenli's tnmhèrr-nt ;iu\ mains des nôtres. Les enfants de Pierre sont dans la joie; l'armée du roi est comme anéantie. La grande Malbilde est la terreur de tous (2). »

(1) Eu effet, le margrave Obert mourut des suites de sa bles-

(2) Gaudnt lin-lin lVIri. liirbatur concio Régis; Iuclvla Miilbildia lerior fuit nmtiibus illis.

Doicnzo.

ITti autre chroniqueur, Tlertliold de Constance, à qui dous avons emprunté linéiques dillails, rappnrlc ainsi ee combat de Sorbara :

« Kodem tomnoiv milites prudent usiniLC domina: Hatliildu'. in Longobardia contra l'autores llenrici et inimkos S. Pétri virilité r pugnnvennit , e quibus Kpisi ■tipiitn l'îirim'iiseiii, el se\ capitaueos, euin aliis ferc bonis milililuis cpiiIiiih ceperunt. Eiruos otiaui plusipuuu cjiiiiigrulos. et birii as plu rîm-is, <-i uiiiuia leiitoria inimicorum plein 1er puliii \icturiiim habueruiit. -

un LA GRANDE ITALIENNE

Cette victoire vint ranimer tout le parti de l'Église abattu. Grégoire un tressaillit an fond de sa retraite. Celle qu'il nommait sa fille, celle qui avait pris toutes ses affections humaines, Mathilde, restait toujours debout; c'était elle qui soutenait l'Eglise, elle qui réparait le mal que tant d'autres avaient fait. De loin l'exilé continua de suivre ses affaires terrestres, comme il dirigea sa vie spirituelle. Les lettres qu'il ne cessa, jusqu'à sa dernière heure, d'adresser à Mathilde nous montrent ce terrible Grégoire sous les traits d'un directeur attentif et tendre, et qui fait songer à Fénelon. Il avait voué sa clierc fille Mathilde à la Vierge, car il avait pour la Vierge une dévotion toute personnelle; il pressentait déjà ce culte louchant des siècles futurs : en toutes choses c'était un précurseur. Tout ce qu'il y avait en lui d'idéal et de tendre se confondait dans ee culte de la Vierge et cet amour de Mathilde. Toujours il adressait à Mathilde, au milieu des crises do la politique, des lettres de direction spirituelle, sans y mêler de préoccupations étrangères a la piété. Citons-cn quelques mots :

a Voilà, très-chère Bile du bienheureux

Pierre, ce que je vous écris pour augmenter votre foi et votre confiance dans la participation au corps du Seigneur. C'est ce trésor, ce sont ces dons, et

MATBILDK 1>F. TOSCANE. US non pas l'or et les pierres précieuses, que pour l'amour de notre père céleste votre âme demande do moi, bien qu'elle puisse recevoir des secours beaucoup plus profitables d'ailleurs. Quant à la mère de Dieu, à laquelle je vous ai confiée, je vous confie et vous confierai toujours , que vous en dirai-je? Elle que le ciel et la terre ne cessent de louer, vous la trouverez, je vous l'assure, plus empressée qu'une mère selon la nature, et plus douce dans son amour (1). »

Dans sa retraite de Salerne, où les bruits du monde ne lui arrivaient plus qu'affaiblis, l'âme de Grégoire, mystique autant qu'active, reprit ses élans intérieurs et se retourna, privée d'action, vers les contemplations célestes. Cependant tant de soucis , de si rudes labeurs , achevaient de consumer cette vie tout entière dépensée aux affaires de Dieu et aux affaires des hommes.

Chaque jour la santé de Grégoire déclinait, !e mouvement des organes s'arrêtait; mais son âme restait ferme et entière, sa foi intacte. Dans l'exil et sur son déclin, il maintint immuablement sa doctrine de suprématie sur les rois. Il écrivait encore aux princes de la chrétienté comme dans la pléni-

{I) A Rome, 1074. Lobb., 47, I.

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