LA G BARDE ITALIENNE
Mais il avait affaire à un esprit rebelle, et le ressentiment éclate en amères invectives dans les écrits du farouche évèque. Il avait sollicité sa retraite el résigné l'éveclié il'Oslie. L'infatigable II il — debrand s'y était opposé avec roideur, en gourmandant son ami de ce qu'il désertait son poste (I). Ainsi violenté, poussé à bout, Dam jeu éclate eu ces étranges colères : « Ce tyran flatteur, Hihlebrand, qui m'a toujours plaint avec une compassion de Néron, qui m'a aiguillonné en me souffletant , qui m'a pour ainsi dire caressé avec des serres d'aigle, se plaindra peut-être de moi en disant : « Voyez ! ■ il cherche quelque coin de terre pour se retirer, et,
« s'efforce de quitter Rome, respirant lu fraîcheur « de l'ombre pendant que les autres se précipitent o au combat. » Mais je dirai à mon saint Satan ce' que les enfants de Huben et de tlad répliquèrent à Moïse, leur chef.» Damien ajoute que ■ s'il a re-
(1) C'est vers i-e li'iups pruliaiiluiifiil t|ui' l'ii'rn' Duiiiii'ii cum- |n)i;i lr ilir-liquc Miiiiml, l'iiiliivinl d'mir niillcric aiiHTi'. qui fn i 1 pressentir la rupture dt'6 deu\ amis :
Vwpam riltcola, »d leprotlraUH aduro:
To ra.i. miic Domina», ic ijk-ïi Ipc Oeumi
« J'atcurde. au l'api: luu! le nupevl i|ui lui i-sl ili'i; mai» lui ji' l"ndoro à peuou\ : si tu l'as fail Pape, il l'a fail Dieu. ■
MATHILDE DE TOSCANE. ii nonce au momie, c'est qu'il ne pouvait plus vivre avec ceux dont les mœurs différaient si fort des siennes.» Enfin il écrivit à son ancien ami une kl- Ire ainsi adressée : « Au fléau Assnr, ilildehrand, de la part de Pierre, »
Les idées de ces deux hommes sur l'état et les besoins de l'Elise cum-ordaient en général; mais l'influence souveraine d'IIildehrand porta nécessairement ombrage au terrible évêqne. Du reste, ne prenons pas trop au sérieux ces invectives de Pierre Damien. Ces sortes d'hyperboles et ces violences de langage lui étaient familières, [-es tableaux où il se complaît, du matérialisme et des débordements de l'Eglise, dépassent, en crudité les luxurieuses peintures d'Ézéchiel (1). Et il y a cette différence entre les deux hommes, que le génie de Grégoire Vil ne descend jamais, que son éloquence reste élevée dans ses colères, et toujours à la hauteur doses grands desseins.
Depuis plus de vingt ans Hildebrand gouvernait l'Église; il semblait Pape avant même* que l'ëlec-
(1) Dans ses prédications ii travers nialic . l'ierre lJamiVn s'iulri'ïsi' ii ii jmir ;ui\ i'i'iiimo dr; Hi'iv» ri ii'ur dit : « Veiiitc ilarjur, audite mi* srorla. iirostibiila. niliitin spii itnuiii immimilo-
rum, Bircntc, lamla, etc.»
quand Alexandre II mourut, et celui qui dictait les choix bc trouva porté lui-même au trône, d'un mouvement général et soudain. Il prit le titre de Grégoire VII, en souvenir de Grégoire VI qui avait été son maître, et protestant par la, il semble, contre le refus qu'avait fait l'Empereur de reconnaître ce pape.
L'histoire de Grégoire VII est, pour ainsi dire, celle du monde à celle époque ; mais c'est surtout l'histoire de deux fameuses luttes, car ce grand homme eut à lutter à la fois et contre l'Empire et contre l'Église.
L'Église avait trop de fois appelé à son aide le bras du chevalier ou du baron , pour que ses défenseurs ne Tussent pas tentés de devenir ses maîtres. Par degrés, ils en vinrent à posséder ce qu'ils avaient défendu : les cvéeliés, les abbayes ne semblèrent plus faits pour des vilains; et bientôt abbayes, évêchés n'appartinrent qu'au plus noble et au pins fort. On voit le chapitre de Mayencc dénoncer et déposer I'archc\ {que Christian comme d'humeur trop pacifique. L'archevêque allègue pour sa défense les mots de l'Évangile : liemels Ion épie au fourreau; l'affaire est portée à Home, et le pape confirme la déposition. En France, le concile de Vertum représente au roi que si 1 âge et la santé des
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êvèqups les éloignent des travaux de la guerre, que ai l'indulgence royale leur accorde parfois du repos et des loisirs , il faut pourtant veiller à ce que ces dispenses ne nuisent point au service militaire (1).
Du moment que la force devenait ainsi la première vertu sacerdotale, il était à prévoir qu'elle finirait par dispenser de toutes les antres. Ces prêtres vaillants , ces évfques en coites de mailles , portèrent les mreurs du siècle dans le sanctuaire. Ils y firent entrer leurs femmes, leurs concubines, et l'abus fut si général et parut si naturel, que les fidèles n'avaient plus même l'idée d'un prêtre célibataire, et que dans beaucoup de paroisses on voulait une concubine au curé [2). Ces concubines s'élevèrent par degrés au rang d'épouses. Elles suivaient leurs maris à l'autel, et prenaient publiquement le titre de prêtresses (3).
Liri;i[[iL'i|mi'triii: [ira'eai endum es! ul risque ne per forum nbseiitïnni rcs niiliMtv ili-|ir:n1i piiriliir. » Bulase. Il, 17. Actes
(ï) » Denique bii'i tisqne nrieo persunsum Imbeut millos ctrltlii's esse, ut in plrrismir pamcliiis no» aliter leliiil presbylrrmn tnlerare. nisi emienliimiii lui lient.» Menl. i\ deimiigis. ih )ir;r- «(/, Simon.. ]i. ir,;.. Voir aussi t'irrmni /no iuitl.it, : n:fr., M. ill.
[3] I). [jahiw.ni, 1 10; l>. Vlnriee. P;r«m, I, «S, *4Î.
I,c prêtre fui donc un père de famille; il songea a, pourvoir ses lils el à marier ses filles aux dépens île l'Eglise, qu'il avait fini par regarder comme sou patrimoine héréditaire (I). On vit un archevêque de m ans bénir le peuple, à la grande joie de ses parents, charmés do voir comme il s'y prenait bien (2). Ailleurs, il est question d'une fille recevant en dot un évèehé (3). En Itreuigne, on comptait quatre évêques mariés : ceux de (juimper, Vannes, Hennés el Nantes; leurs (ils, par droit de naissance, devinrent évêques à leur (our. L'êvcque de Dôle dépouilla son église pour établir ses filles (4 ).
Tel était l'état de l'Eglise au moment où la rade main île Grégoire VII vint la reiirer du bourbier : Pierre Damieu se sert d'un mot plus énergique
Mais Grégoire s'attaquait à un ordre de choses que le temps avait affermi, à des fails presque uni-
(1] " l'er hiloni Norman niam hoi* cmt M prrsliytiri pulilicrc UNorcs ducemil. lili»- in- lilias prni'riwi'nr . i| iiilui^i lieretlitntis jurt ettleaias rHinqncreni >•( filins suas nnptui ImdutJta», si alla dressrt possessi". ci'rlcsiam diilion! in ilntrm. •■ {Pfayr. Bernard de Tirmi et Harduin, nhhédn Ber.)
(2) K Ipsos olï.iiu panulos ad pasloralein pronimcre cumin lin" duhitanl... Hidi'iil plurimi ilii (ju.isi de infantis hnuoiv gnudni- Ips. » (D'Aïhcry, Siifrileghioi.)
;3) Dani. Ilixtmrr île lirttagut.
',t) UaliiHon, /.titres lin clergé de Xaffau, 10J!1 ; lie Cambrai, 10.7G.
[5) l'nlnlohrn jmrrormu i>lagui-tm.
vorsels , que l'habitude revend iqu ail coin me dos droits; il n'entreprenait pas ranins que île briser les mœurs el la vie habituelle de plusieurs millions d'hommes! L'tnterdiclic-11 du mariage au* ecclésiastiques souleva partout mille résistances, et Grégoire, après des injonctions réitérées, en vint à. faire exécuter les canons avec la dernière rigueur. Les prê- Ircs qui s'obsliiièrciil a garder leurs concubines et leurs enfants furent arrachés des autels et livrés, cunnne autant de sacrilèges impurs, à tous les outrages des exécutions populaires. Le clergé, en grande partie, abandonna son chef; mai* les fidèles lui vinrent en aide; il s'ensuivit de grands désastres et de sauvages excès. Le réformateur dut en gémir an fond de son âme ; mais il crut qu'en de telles extrémités le salut de l'Eglise était à ce prix. Et en effet, il y était; le grand rôle de Grégoire VII, ce que l'on peut appeler son rôle pontifical, est surtout le célibat maintenu dans l'Eglise. La question des investitures, l'invasion des empereurs, ne Furent que des questions d'État et de pouvoir politique. Hais le célibat des prêtres, c'était, à ce moment , toute la discipline chrétienne et la morale
Grégoire, en ce temps, avait à soutenir, au dehors, un autre combat pour l'Église. Le jeune
Henri IV avait eu déjà de violents démêlés avec les précédents pontifes-, il y avait eu des menaces d'analhèmc; il octroyait à son caprice, il vendait à son profit toutes les charges ecclésiastiques, el il ajoutait à ces scandales tous les 'écarts de la vie privée. Avant d'arriver à la rupture qui fil tant d'éclat dans le monde chrétien, il y eut bien des alternatives el des péripéties dont on marquera plus loin les principaux traits. Le Pape, poussé à boni, lanea l'anatlième, el l'Empereur alla chercher son pardon dans la forteresse de Canosse où la comtesse Mathilde de Toscane avait conduit le pontife.
C'est de ce moment que Malhildc apparaît sur la scène qu'elle devait eccuper si longtemps. Celle longue vie est pourtant peu connue. : nous tâcherons d'eu renouer le fil souvent brisé.
Interrompons ici pour un moment la marche de l'histoire, le duel de l'Empire et de la l'apauté, pour descendre aux rooilrsies investigations de la chronique familière, el y chercher d'où venait et comment se développa celle maison des margraves ilaliens, feudatuires de l'Allemagne, ces fidèles de l'Empereur, qui eurent l'Eglise pour héritiers. Le cadre qu'il a fallu tracer d'aboiil. pour mettre dans tout son jour le personnage historique de la grande Italienne, \a se réduire ici aux plus humbles pro-
Digitizod b/Gpogle
portions. Qu'on nous permette de recueillir, dans leur naïveté, (les traditions parfois un |ieu puériles, mais qui sont le premier anneau de ta chaîne historique pour les familles comme pour les nations. Il y aura mieux pour nous qu'un intérêt de curiosité dans ce regard jeté en arrière; on y apercevra Us causes et les mobiles des événements qui vont se succéder : Mathilde s'explique par ses aïeux.
Parmi les sources où nous puisons, il existe un document contemporain d'un caractère û part : c'est un poème-chronique sur la vie de Mathilde, qui fut composé par un de ses chapelains (I). La poésie de ces temps reculés a souvent prêté un véritable secours à l'histoire; les vers de. Forlunat on! fourni, comme ou le sait, bien des détails heureux aux Récits îles temps mérovingiens.
Le pieux serviteur de Mathilde, ce poète de la maison, était bien placé pour voir île près mille particularités de la vie de sa maîtresse; il était chapelain de son château de. Canossc, et y fut témoin de la fameuse scène entre le Pape et l'Empereur, où Mathilde assista. Il se Iromji initie à des faits
(Il fila Mal/ii/dix t'Mtrnimx /,W,i iv/i/.v Itnt'm , termine œripta Doumivuie la-tibgti-rn //tu in a rte Cmiimiiiii a/mil ipmm rlrtf. (Iii-l'olio. Apiul Sni/i/w* irniw Hrnasiicei\stnm, ïlr., rnrti U«itlitlmi I.eil,„ilii. H.nwveric ITOTJ
Ue la vie intérieure que l'histoire ne doit pas dédaigner; il nous rapporte des conversations, des paroles mémorables qu'il avait lui-même entendues ou qu'il tenait de la comtesse. Il nous fait donc apercevoir plus d'un lii caché de ce grand drame <|ui émut le inonde chrétien, qui est le plus saisissant tableau du moyen âge. Le chapelain Domnizo composa sou poème du vivant de la Grande comtesse, ce qui semble garantir sa fidélité historique. La vérité était, sans nul doute, le principal mérite de l'œuvre aux veux du poète el de l'héroïne. Domnizu n'était point un Virgile; son vers, d'un goût puéril et. barbare, n'ajoute aux faits le plus souvent que des ornements burlesques ou faux. Pourtant, quand ce pauvre chapelain nous raconte quelque trait d'héroïsme de ses maitres , quelque grande action de MuUlilde, il semble qu'une vertu subite le pénètre : sa langue se dénoue alors; quelque chose de vivant, de réel se communique à lui.
Malhildo était la dernière et l'unique héritière dos margraves de Toscane; le poëLc, gardien des traditions de famille, nous rapporte ses origines et ses commencements. Ce chapelain de Canosse, véritablement épris de sa grande forteresse, amoureux de chaque pierre, fait d'elle comme sa seconde héroïne ; il la personnifie, la fait parler, lui prêle des
hathm.de de toscane. a conversations avec sa voisine Mauloue; et c'est ellemême, celle forteresse un peu prolixe, qui nous raconte l'histoire île ses maîtres. Abrégeons quelque peu son récit.
Un vaillant homme du pays de Toscane , sorti ries comtes de Lueques, s'en alla guerroyer sur les Marches de I.oinbardie. 11 laissa trais fils : les aînés s'établirent à Panne, y firent souche ; les maisons d'Est et de Brunswick se sont enorgueillies de descendre d'eux. Le plus jeune, nommé Azzo, qui fut l'aïeul de Malliilde, éleva Canosse, courut de grandes aventures et fut l'Achille de celte maison. Arrêtons-nous un peu à cette histoire d'Azzo, que nous raconte ainsi Canosse :
«Le sage Lothaire, roi des Lombards, le suzerain de mon maître Azzo, avait pour femme Adélaïde, l'illustre reine. Mais trop lût 'mourut Lothaire, et, contre les désirs d'Adélaïde, le Lombard Bérenger, quatrième du nom, fut salué roi d'Italie. Bérenger se souvint de l'inimitié d'Adélaïde, et, dans sa colère , il la fit saisir et renfermer dans la noire forteresse de Garda, ne lui laissant pour compagnie qu'une jeune servante et un vieux chapelain. Bien longtemps ils languirent au fond de la tour. Le prêtre enfin perça le mur, fit échapper sa maîtresse, lui procura des vêtements d'homme, et
LA liRANUK ITALfKNNE
ils parvinrent jusqu'au lac de Manlouc. Ils y trouvèrent un pêcheur avec sa barque , et demandèrent à. passer sur l'autre bord. Le pêcheur voulut savoir quelle récompense on lui donnerait : s Si tu savais qui nous sommes, lui dit le prêtre, vite et joyeux, tu nous passerais sans demander davantage. — Dites-moi donc qui voua êtes. — Nous te le dirons si tu nous jures d'en bien garder le secret. - Comme il n'y avait point là d'Evangile, 1h pêcheur prit deux bâtons, les mit à terre, et jura dessus comme sur une belle croix bénie. Le pieux serviteur lui dit alors : n Voici la reine que Bérenger retenait captive; nous fuyons, sois-nous lidèle. » Louant Dieu, le pêcheur 1rs passa aussitôt, offrit un poisson à la reine et lui dit : ■ Souvenez -vous de moi un jour. ■ H débarqua les fugitifs aux abords de la forêt, où ils se cachèrent. Le vieillard, battant avec précaution les fourrés épais, parvenait à y trouver de quoi nourrir la reine. Mais elle ne cessait pas de soupirer et do gémir: » Hélas! je n'ai fait que changer de prison! Va, dit-elle, trouver Adalard, évêque de Régine, qui, j'en suis sure, m'est resté fidèle; dis-lui mon affliction. » Bien que ses jambes le portassent à peine, le vieux chapelain sf mit en route. Il alla trouver l'évêque, lui dit la détresse de la reine, et le supplia de venir à son se-
Diïtizcd b, Ci)
HATHII.UK l)K TOKCANK. M
cours, L'évèque répondit : « .le n'ai, que je sache, iiticune forteresse f[uisoit un asile si'ir à noire ruine; mais Azzo , le vaillant et fidèle Azzo , en possède une où elle pourra braver la colère du roi. Voici mes chevaux, pars, cours, et tu auras de lui ce que tu désires. ■ Le jour se munirait à peine que déjà le bon prêtre était à cheval. - Où est-elle? Qu'est elle devenue? s'écria \zzo eu le voyant. — File est morte au fond de sou cachot! » A ces mots, le guerrier pleura comme une femme. Le prudent vieillard avait cru devoir éprouver Azzo; mais, voyant sa douleur, il lui dit à demi-voix : « Elle vit et réclame vos secours. » Le comte, sans plus entendre, s'élance à cheval et, suivi des siens, courl à la forêt où la reine languissait dans l'attente, cl bientôt après, moi, la superbe Canosse, j'avais l'orgueil de lui offrir un sûr abri. Azzo, sans relard , envoya un message au pape Jean XII avec prière de lui donner un hou conseil sur ce qui restait à l'aire. Déjà, en effet, le prudent \zzo songeait à ménager un mariage entre la reine et l'empereur Olhon, alors roi de Germanie. Le SaiuH'cre, après y avoir longuement pensé, approuva l'idée. Azzo maria donc la reine au roi Olhon, qui s'était rendu en secret à Vérone.
« Cependant le roi Itêrenger avait appris la fuite