B LA GRANDE ITALIENNE
père (1) : belle et majestueuse femme, l'amour de tous les yeux (2).
La sage et douce lïéatrix s'inquiéta peut-être des premiers mouvements de cette àme ardente : elle s'attacha à inculquer les vertus modestes à celle héritière des grands margraves, et de bonne heure, dit chastement le poète , elle la forma « aux plus belles mœurs (3). »
lîéatrix et sa fille entretenaient avec liome de pieux et affectueux rapports. Hildebrand, dans ses missions fréquentes , avait eu maintes fois l'occasion de Iraverser la Toscane et d'y voir Matbilde et sa mère ; sa politique et son génie avaient deviné de loin quel parti l'Église tirerait un jour de la future souveraine. A sa demande, il lui donna pour guide en toutes choses Anselme, qui fut évêque de Lucques. Ainsi, nous dit le poëtc dans cette heureuse comparaison :
« Comme fit Jésus expirant sur la croix, lorsqu'il confia sa mère à son disciple bien-aimé , ainsi fit
(1) Quae similis matri. color ilti maxime patris.
Dommzo.
(2) Domiuam clnram multis ocuiis oculalam.
Id.
(3) Pulchris moribus.
Id. ,
Ltj [izod b;
MATHI1.DE [>E TOSCANE. 37
Grégoire, le prince de l'Église romaine, lorsqu'il confia à Anselme la Comtesse (1). »
Anselme, dit un biographe italien, unissait à beaucoup de savoir et de sainteté une prudence , une habileté consommées dans les affaires politiques (2). L'âme de Malhilde , façonnée par un tel ouvrier, s'éprit pour l'Église d'une dévotion héroïque. Celte âme d'élite semblait faite pour les attachements les plus saints; de bonne heure elle s'était ouverte à des sentiments d'un patriotisme à peu près inconnu ; elle ne cessa de confondre dans un même amour l'Église et l'Italie : c'est ce double dévouement qui la caractérise. On dirait qu'ellemême dictii à son naïf historien ces vers qui méritaient de n'être pas oubliés :
■ Mon cœur brûle d'un même amour pour l'Église et mon Italie (3). »
Les événements dont son enfance avait été frappée contribuèrent, autant que les leçons d'Anselme,
(I ) Gregorius prasul romanus. ut cgit lesus
In crucc qui moriens dut disripulo (ji-nitrit i'iii, Commisit Dominant sic Auscliuo comitissam.
(2) Fiorentini : Mtm. ilcltn Gran-Contota.
;3) Eeelesix unus nmor men rordn refovit IMliœque me»
H» LA GH.\M>E IT A Ll K X N K
à mettre eu elle ce double Ben ti ment, ce. double dévouement ;i Dieu et à la patrie.
Kéatrix, durant les années de 3011 gouvernement, avait eu à subir les menaces, les exactions el les violences de ses turbulents voisins. Cette femme, qui représentait doucement la justice et la piélé, était aux prises de toutes paris avec la l'uree brutale, (iodefroi, due de Lorraine, son parent, mis au ban do l'Empire après nue lutte contre sou suzerain , pensa rétablir ses affaires par un coup d audace singulier 1 il franchit les Alpes avec les restes de sou armée, se jeta à l'improviste sur la Toscane, et contraignit Uéalrix à recevoir sa main. Mais ce n'était point un appui que lui apportait cette alliance forcée : c'était à elle, au contraire, que le prince lorrain demandait secours.
L'Empereur, à la nouvelle d'un marjage qui venait déjouer ses projets, s'avança vers l'Italie à grandes journées. Godeiïoi n'était point eu mesure d'engager la lutte en Toscane. Tandis qu'il se jetait en Allemagne pour y tenter une diversion , liéatrîx prit le parti de se rendre seule, avec sa mère Mathilde, qui vivait encore, à la rencontre de l'Empereur, sou parent. L'Empereur exigeait l'annulation d'un mariage impusé par violence; il entendait que la Toscane n'eût de protecteur quo lui , il vnu-
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lait pour lîéïilm et sa fille îles époux, de sou choix. Peut-être Itéatrix eût-elle souscrit volontiers ù la première île ers exigences, mais elle redoutait les liens que lui réservait l'Empereur; elle s'efforça (loue île persuader à ce prince qu'un vaillant homme, let que Godefroi , lui serait utile contre les Normands, qui l'aisaienl alors une nnlc guerre aux possessions de l'Empire. Songeant d'ailleurs nux inlérôts de sa lillc, elle déclara en pleine diète que. son mariage avec Godefroi avait été volontaire. L'Empereur, courroucé, protesta et voulut faire entendre des lémoins pour établir la violence qui avait été faite à Itéatrix; mais la dièle n'y consentit pas, alléguant qu'une femme noble devait en être crue sur parole. L'Empereur, obligé de céder, tourna sa fureur contre Itéatrix et sa mère, qu'il traîna prisonnières à la suite de ses armées; rien ne put le fléchir, cl sa mort seule les délivra.
Le souvenir de pareils événements était resté dans l'âme de Mathilde, comme la condamnation de ce pouvoir impérial qui se révélait par do lois abus de la force. De retour en Tuscauc auprès de sa fdle qui atteignait alors quinze ans, Beatrix se trouva en face de nouvelles difficultés : l'archevêque Cadalous, ce! antipape de la façon de l'Empereur, voulant se porter sur Home, s'apprêtait à traverser la Toscane
il ta t&ie d'une année impériale. Malliilile et sa mère n'hésitèrent pas à barrer le chemin à cet intrus de la force contre le droit de l'Église. C'est là que commence ce grand rôle d'action que Mathilde devait soutenir pendant soixante ans : combattre avec l'épée, et donner jusqu'à son sang à la cause qu'elle défendait. Voici son premier fait d'armes r a Déjà elle allait à la guerre, dès ses quinze ans, la toute jeune Mathilde (giovinetla); et, malgré les appréhensions de sa mère, aussi intrépide dans son ardeur guerrière que dans sa foi , ne se ménageait pas les armes à la main. Il est présumable pourtant, ajoute le chroniqueur, que Mathilde ne combattit pas seule et que sa mère l'accompagna dans cette première bataille (I). ■
L'antipape, arrêté dans son mouvement, n'osa revenir à la charge , et fit un détour pour éviter l'armée toscane ; il parvint sous les murs de Rome. Le Pape Alexandre 11 accepta l'asile que lui offrirent près d'elles les deux princesses. Elles le reçurent à Lucques, lui donnèrent pour sa garde leurs meilleures troupes, négociant et se préparant à une lutte désespérée contre l'usurpateur. Elles pressèrent Godefroi de marcher sur Rome et d'en chasser
(l) Fiorentini. Mrm. detln Cran-Conlato. Me.
MATH II. DE DE TOSCANE
l'untipupe. .Mais Mathilde ne s'en tenait pas ù pousser les antres au combat; elle marchait la première. Elle partit donc avec Codefroi, battit Cadalous sous les murs de liome et rétablit le papo Alexandre fl}.
Itien ne manquait à !a fille des margraves : la plus hante origine, la jeunesse, la vertu, la beauté, des troupes victorieuses, des États florissants. Tous les princes de la chrétienté reeherc lièrent sa main. L'empereur de Constanlinoplo, Alexis Coinnène, plusieurs souverains d'Allemagne, bien d'autres encore, comptèrent parmi ses prétendants. Aucun d'entre eux ne fut accueilli, et le motif pour expliquer tant de refus, c'est que rien ne pouvait la décider à quitter l'Italie,
■ L'Italie, son seul et unique amour (2). »
Mais de quels sacrifices n'était-clle point capable pour l'Eglise? Itoberl fiuiscard et ses Normands venaient de conquérir la Sicile. On sait le parti que Home avait su tirer de ces aventuriers en Campa-
(I) En lilfil. Ii'i Fiorentini nous fait remarquer que Vogliano, Il Plalîna , il Sijiuniu cl d'iiulrc-i historiens sont dans ['erreur quand ils nous montrent Mn(hi!di> tiniiraul (Luis celle bataille a ver ton mari Gndefroi. Tl s'aiiissriit tic GiHlelroi. beau-père lie Mathilde, et non rie Godefroi son futur époux.
;ï| ■■ Aniore lovit pr<ecipun Ilnliam. »
'Chronique ilu ttmp».)
LA G H A S I) K IT.U.1KXPK
nie, ii Titiur, a frénésie. Mais ces chevaliers prévoyants, ces rusés calculateurs, n'avaient jilis négligé de stipuler à l'avance le prix (Je leurs services, et l'investiture de la Sicile leur avait été promise, t.a complète achevée, Hnherl (luiscard rappela doue an Saint-Siège ses mi^iLieiiu nls Mais celte lirnsque conquête avait surpris Et déconcerté la politique iIl- Rome : en donner l'investiture aux Normands, c'était jeter un délî à l'Empereur , car à l'Kin- I teneur seul avait appartenu d'octrojer ainsi les
l'en disposé, à ce moment, à pousser ainsi les choses à l'eslrême, le pape Uexandre chercha à gagner du temps. Les vainqueurs impatients menacèrent el unirent par marcher sur Rome. Hors d'état de tenir tête à ses anciens amis, le l'ape tourna les yeuï vers la Toscane, où il ne. douta pas de trouver appui. Les princesses lléaliix et \latliilde, , eu effet, mirent aussitôt leurs forces sur pied, cl sollicitèrent le duc llndefroi d'en prendre le COnunaiidemeiil. Celui-ci hésita d'aliord et, avant de se décider, voulut que Matbilde s'engageât à épouser son lils Godefrni, l'héritier de Lorraine (I). Tant de prétendants écunduils semblaient dire mie
11) Voir ;'i I' \|ipchiliep C (;in-l<|in>s ili-mils sur ces ilïii\ urinci'*
MATII1i.DK l)K TIISCANK. I»
le mariage n'était poin t le fait de celle héritière, qui semblait résolue à laisser éteindre sa maison ; mais ce qu'elle n'eftl point Tait pour le sang des mai-graves, elle, le lit (.mu- l'Église : les périls de l'Église parlérenl si haut qu'elle céda ; elle mit seulement cette condition, qu'elle ne quitterai! point I Italie pour In [.orrai ne, et qu'elle garderait, dans le uuii'iai;e, toute l;i pureté du célibat, l/arrangenient se, conclut, ainsi : ce que voulait (iodefroi, c'était de faire épouser la Toscane à son lils.
Mathilde partit do nouveau avee son armé*, décidée à courir elle-même toutes les cliauces des combats. Ce n'était [joint encore le temps de la chevalerie : les Clorinde et les llradamaule n'étaient point sorties du cerveau des poêles italiens, et en réitiilé ou n'avait guère vu que îles mères affrontée le péril pour leurs fils au berceau. Mais ici , c'était la fille de l'I'^lise qui combattait pour sa mère. Mathilde et (lodefioi allèrent joindre, dans Kome même, le pape Alexandre et llildebraud.
n A l'arrivée de dodel'roi , dit un biographe, la ville commença de respirer; mais, à la vue de'.Mathitde armée pour la cause de saint Pierre, on résolut de ne pas attendre l'ennemi derrière les murailles, de marcher en avant, et d'aller clicreher les Normands jusqu'au sein de celle belle Campanîe
qu'ils venaient de conquérir. » Ces rudes enfants du Nord que l'instinct aventureux avait promenés de la Italtiquc et do la Manche aux rivages de Sicile, ces conquérants inassouvis venaient d'envahir en effet la Pouille et la Campanie. Godefroi sortit donc de Home, ayant à ses côtés la pieuse guerrière en qui tous avaient foi. Les deux partis se joignirent à Aguino.
11 y allait de la conquête ou du salut de Rome, et la lutte fut longue et acharnée; on se combattit pendant dix-neuf jours. Habitués qu'ils étaient à de faciles conquêtes, les Normands s'étonnèrent de rencontrer de si rudes ennemis. Se voyant forcés dans leurs retranchements, pour la première fois ils demandèrent à traiter (I). Est-ce que la vue de la vaillante Italienne, au milieu des gens de guêtre, aurait frappé de superstition ces païens du Nord dont l'imagination n'avait pas perdu tout souvenir des Valkiries? L'histoire nous montre, en effet, Mathilde présente jusqu'à la fin de ces combats, et reprenant, avec l'armée victorieuse, le chemin de Home, où toutes sortes d'honneurs l'allen-
(I) Le bruit cminil.ii celle époque, que le duc Godefroi avait reçu des Normands une grosse somme d'argent pour leur accorder la pais, au moment où, réduits à la dernière extrémité, ils ne pouvaient résister plus longtemps ; le cardinal d'Aragon dément ce. bruit.
M AT1IILDE DE TOSCANE. \S
daient (I); mais sa plus chère récompense, dit l'écrivain, fut d'avoir donné, dans cette guerre, de pareils traits de virilité chrétienne (2).
Les combats d'Agoino délivrèrent l'Église, et Mathilde accomplit sa promesse en épousant le Cls de Godefroi. Les actes sont là pour l'attester. Les écrivains sérieux n'ont jamais mis ce mariage en doute, tout eu constatant que Malhilde ne quitta point son Italie, qu'elle n'eut point d'enfants et qu'elle garda même son vœu de virginité line seule chose a pu étonner : c'est le silence de ee bon chapelain, l'homme des détails domestiques, si religieusement prolixe à l'endroit de sa maîtresse. .Nous pourrions affirmer qu'on cherchera vainement dans l'Iliade de Domnizo un mot qui ait rapport à ce mariage. Les cl iroi liqueurs nous parleront plus tard d'un second mariage, et Domnizo se laira encore. Qu'en faudra-t-ïl conclure? Irons-nous croire, d'après les vagues échos des rumeurs de parti, que de pénibles et funèbres souvenirs s'étaient attachés au mariage de Mathitde, ce qui pourrait expliquer le silence volontaire du bon historien? Des écrits sus-
(1) " Gloiïosns dux cum eadem comitiisa Slatilda ad curiam domini Almandri mm gatidio rcmeaiit. » {MU det cardinal •TMrngoaa. )
(2) Ctistiaim virilità. (Florentin!.)
il] \..\ (illAMIK ITAI.IKXNB
pects rapportent, en effet, ceux-ci qiie Matlnlde avait éprouvé Je Lellea douleurs dans l'enfantement, qu'elle avait pris la résolalion de ne [dus s'exposer à être mère; ceux-là, plus riches en imagination ou en haine, ne nous disent-ils pas que Mathilde, implacable dans le souvenir des tortures de la mater -
juent jusqu'à ce point inouï d'armer le bras de son lils contre son père? Il y a même une autre variante : Mathilde, se trouvant au bord d'un lac avec sou mari (et dans quelles circonstances, bon Dieu I), lui aurait asséné sur la tète un grand coup d epée, et, assistée d'une servante, aurait jeté le malheureux prince dans l'eau. C'est ainsi que la légende, trop fidèle écho des passions du temps, calomnie encore la mémoire do Matlnlde.
Quant à l'histoire, moins riche d'incidents sur ce l'ait, elle admet simplement, et avec preuves à l'appui, le mariage de la comtesse, mariage purement politique, sans union réelle entre les époux. Son vrai mariane était avec Home; on l'y retrouvait elle
la tète de celui qui, de l'ail, gouvernait l'Kglis. lïéatris et Mathildc se rendirent à Home après cet élection, qui remua la chrétienté, lilles rcririre
MATHn.UK UE T0SC.1SE.
à l'empereur Henri (1), pour le presser île ratifier le choix du nouveau pontife ('.').
Henri était tin jeune prince livré alors à tout te
scandalisé le inonde. Plus d'une fuis les deux princesses avaient intercédé pour lui auprès d'Alexandre; de même elles tentèrent de disposer à l'indulgence l'âme bien moins flexible d'Iiildebrand. Mais celui-ci, dés l'abord, montra ce qu'il devait être : il écrivit à Henri de ne point ratifier son élection , lui déclarant que son premier acte serait d'infliger un châtiment à ses désordres. Malgré cet avertissement, l'Empereur, à la demande de sea parentes, n'en confirma pas moins l'élection. Les deux nobles l'cmmes continuèrent au jeune Henri ce rôle d'indtilgente entremise auprès de I .réélire. Mais, à cote des dérèglements du jeune homme, il y avait les prétentions de l'Empereur, et le pontife ne semblait
[fj L'histoirr il attribué !■ Henri IV le titre d'empereur; mais l'Église et même les e<>nleni[Mirains tu- le uesifjiie»! pu géuér.il que sous le titre fie rui, paire ipl'il n'avait pas été enlumine à llnnw par le l'npr. t'Ics lard, il y re:ul In nui nui ne des maint fie
milomia fie u'alli'UunT ,'i l'ainiir li' l ilr.' île pape t|u'nu\ seuls
evèfjues lie II e. .fusipi'ii eelte epni|ne les IïlIi'Ic'S donnaient i-f
litre indiflémument au\ piuitile*. mu éieipirs rl même auv siui' pies prêtres.