SCÈNE PREMIÈRE CARVAJAN, FLEURY
CARVAJAN, debout devant son bureau.
Et alors?
FLEURY
Après un nouvel essai d'interrogatoire, le Roussot a été remis en liberté.... Le lémoignagedu fermier, qui lui crée un alibi, a été décisif... La stupidité du berger a fait le reste. Quant à Robert de Clairefont, conduit à la prison de la ville, il sera aujourd'hui même transféré à Rouen.
CARVAJAN, froidement.
Bien.
FLEURY
Les journaux commencent à s'occuper de l'affaire. La politique, naturellement, l'envenime. Les réactionnaires déclarent que M. de Glairefont est victime d'une odieuse macliination,mais que la lumière sera promptement faite sur cette déplorable erreur judiciaire. Les radicaux fulminent contre ces derniers représentants de la féodalité qui croient pouvoir encore disposer, suivant leurs monstrueux caprices, de l'honneur et de la vie des prolétaires !
GARVAJAN, souriant.
Vieux jeu I
FLEURY
Qui réussit toujours ICassegrain, qu'ils ne connaissent pas, est appelé de confiance: vénérable vieillard, et honnête travailleur... Le tout se termine par un chaleureux appel à la fermeté des magistrats et à la rigueur du jury.
G\RVAJAN.
Voilà qui est meilleur.
FLEURY
Il me paraît impossible maintenant que l'affaire ne suive pas son cours.
GARVAJAN.
Elle le suivra. Gassegrain va se porter partie civile et je lui ferai venir de Paris un avocat qui se chargera de rabattre la crête au jeune coq de Glairefont... Vous êtes allé ce matin au château ?
FLEURY
Oui, monsieur. .Te dois même vous prévenir que j'ai aperçu monsieur votre fils qui se promenait au pied de la terrasse, comme s'il guettait quelqu'un...
GARVAJAN, assombri.
Ah !... Gontinuez aie surveiller et informez-moi. Que disent-ils là-haut?
Rien.
Que font-ils ?
Ils pleurent.
FLEUUY.
GARVAJAN. '
FLEURY
GARVAJAN.
Leur derniùredéfense a été paralyséeparce coup inattendu... Nous les tenons maintenant... Dans trois jours, la saisie, et. même s'ils emploient des moyens dilatoires, dans quelques semaines, la culbute finale... Mais laissons cela. Nous avons d'autres comptes à régler, Fleury...
FLEURY
Je ne les ai pas négligés. Voici vingt mille francs de la créance Pourpied.
GARVAJAN.
Bon... (il ouvre la fausse armoire et découvre un coffre-fort. Il
l'ouvre.) Et Delamarre ?
FLEURY
Il demande un renouvellement.
GARVAJAN.
Pour combien et à combien?
FLEURY
Pour six mois, à neuf et demi pour cent...
GARVAJAN. .,,
\ Case peut... Et Rattier? '^-
FLEURY
Il n'a pas payé : il est très gêné...
GARVAJAN.
Ëst-çe qu'il se moque de moi ?
FLEUR Y
Il a perdu sa femme la semaine dernière...
GAUVAJAN.
Quand j'ai perdu la mienne, est-ce que ça m'a empêché de faire honneur à ma signature?
FLEURY
Le matériel de la ferme vous couvre.
GARVAJAN, rudement.
Faites-le vendre...
FLEURY, doucement.
Prenez garde... Rattier dispose de vingt voix pour le Conseil général...
GARVAJAN.
Eh I pour le quart de ce qu'il me doit j'en aurai quarante ! Exécutez I
FLEURY
Bien.
On frappe à la porte.
GARVAJAN, bas à Fleury.
On a frappé. (Haut.) Qui est là?
PASCAL, au dehors.
Moi, mon père...
GARVAJAN, à Fleury.
C'est Pascal... (Haut.) Une seconde... (il serre vivement ses papiers, son argent, referme sa caisse, repousse son armoire. —
A Fleury.) Faites attention à ce que vous direz devant lui.
Il ouvre.
CINQUiÈME TADLEAU 9j
SGÈNt: II Les Mêmes, PASCAL.
GARVAJAN.
Tu rentres ?
PASCAL
Oui, mon père, je suis allé jusqu'au Tribunal eu me promenant... J'ai eu du plaisir à revoir cette petite salle où j'ai plaidé pour la première fois... (souriant.) de minces affaires.
GARVAJAN.
Tu avais vingt ans...
FLEURY
Vous en avez plaidé, ailleurs, bien d'autres depuis et de très importantes.
PASCAL
Gomme je revenais, j'ai vu passer, dans une voiture entourée par les gendarmes, ce malheureux Robert de Clairefont que l'on conduisait au chemin de fer.... Sur le passage de Pescorle, des hommes sont sortis des cabarets pour huer et insulter le prisonnier... Lui, demeurait impassible, un pâle sourire sur les lèvres. Sa contenance m'a beaucoup frappé. IMùme fermeté qu'au moment de la confrontation, et, de plus, un air de tristesse profonile... Sans doute, il pensait à ceux par qui il est aimé !
GARVA.IAN, rudement.
Il aurait dû y penser plus tôt... (piua doucement.) Allons, mon cher, ne prenons pus des gens plus de souci qu'ils n'en prennent eux mêmes... Le jeune comte s'est mis dans un mauvais cas... Tant pis pour lui.... Nous n'y sommes pour rien...
PASCAL
' Je le crois, monpére... Je veux le croire.
GARVAJAX, froidement.
C'est ce que tu as de mieux à faire...
Il prend des papiers sur son burdau.
FLEURY
Est-ce que vous sortez, monsieur le maire?
Oui, je vais prendre Dumontier pour aller à Lisors. Jusqu'au dîner nous avons le temps... Il faut que nous visitions la distillerie delà Lieure... Il y a là une grosse affaire, mal conduite... Nous allons prêter un peu d'argent, et donner beaucoup de conseils... Vienstu avec moi, Pascal ? L'établissement est curieux...
PASCAL
Merci, mon père... J'ai des lettres à terminer; je resterai ici, si vous le permettez.
CARVAJAN
Tu es libre. Installe-toi... Dans deux heures, je serai de retour.
FLEURY
Monsieur Pascal, serviteur bien humble...
PASCAL, froidement.
Bonsoir, monsieur Fleury.
Carvajan et Fleury sortent.