LE MARQUIS, MALÉZEAU, MADEMOISELLE DE SAINT -MAURICE
MALÉZEAU
Je suis confus, monsieur le marquis, que vous ayez pris, ainsi que mademoiselle, la peine de me reconduire jusqu'ici...
MADEMOISELLE DE SAINT-MAURICE
Pour moi, ]\Ialézoau, vous savez que je suis toujours par voies et par chemins. Quant au marquis, c'est excellent pour lui de sortir un peu... Voilà près d'un an qu'il n'a pas franchi la grille du château... A force de vivre replié sur soi-même, on cesse de se rendre compte de ce qui se passe au dehors. Et c'est ainsi qu'on se laisse prendre au dépourvu.
Oh! ma sœur... voilà que vous allez encore...
MADEM0IS5ELLE DE SAINT-MAURICE
Rabâcher?... Ah! Honoré, il aurait fallu, depuis vingt
ans vous le répéter tous les matins, l'écrire sur tous lei murs du château. Vous auriez peut-être été raisonnablt et nous n'en serions pas où nous en sommes.
LE MARQUIS
Nous reverrons les temps prospères... Jusqu'ici jV été très malheureux dans mes recherches... Mais, cettf fois, j'ai trouvé une mine d'or.
MADEMOISELLE DE SAINT-MAURICE
Le Pérou? C'est la dixième fois que vous le découvrez.
LE MARQUIS
Cette fois, c'est la vraie! Laissez-moi faire construire mon modèle en grand et prendre mes ûrevets... J'aurai des traités avec toutes les grandes usines du monde... C'est un revenu immense assuré... Je suis tellement sûr du succès que je risquerais mon nom, s'il le fallait, dans cette entreprise,
MADEMOISELLE DE SAINT-MAURICE
Mon frère, un gentilhomme n'a pas le droit de disposer de son nom.
LE MARQUIS
Sera-t-il diminué si j'y attache l'honneur d'une belle conquête industrielle ?
MADEMOISELLE DE SAINT-MAURICE
Besogne d'ouvrier I Vous n'avez rien à y gagner et tout à y perdre,
LE MARQUIS
Voilà, Malézeau, comme on me traite... Mais qu'importe ! Je vois le triomphe certain... Ou'^rante mille francs seulement pour les premiers travaux et pour mes brevets, et c'est la fortune!
MALÉZEAU, gravemeat.
Non, monsieur le marquis, c'e^t la ruine définitive et irrémédiable!... Pardounez-moi, mais je dois détruire
PREMIER TADLEAU 13
vos illusions,.. La situation dans laquelle vous vous trouvez est terrible.
LE MARQUIS
Gagnez-moi du temps, voyez mes créanciers.
MALÉZEAU
Vous n'en avez plus qu'un : M. Garvajan.
LE MARQUIS
Il a donc désintéressé les autres ?
MALÉZEAU
Les autres n'étaient que ses hommes de paille, ses agents, ses associés... Véritable bande noire, dont il est le chef, et qu'il conduit avec l'ardeur d'une haine...
LE MARQUIS, assombri, l'iuterrompant.
Je sais... je sais...
En liquidant maintenant, vous pouvez sauver quelques épaves de votre fortune. Si ce n'est pour vous que ce soit pour vos enfants... Ahl si mademoiselle Antoinette était là, vous l'écouteriez...
LK MARQUIS, doucement.
Elle est allée voir les pauvres, Malézeau. (souriant.) Vous voyez que c'est comme si elle était ici... Mais c'est justement pour elle que je persiste dans mes tentatives. Ayez confiance. J'aurai raison de tout et de tous... Un peu d'argent, un peu de temps, et ce qu'on a tramé contre moi sera inutile. Regardez les toits et les tours de Glairefont... Eli bien! avant peu j'aurai de quoi les faire dorer, si la fantaisie m'en prend.
MADEMOISELLE DE S AINT-M AUR lUE, à Malézeau.
11 parle avec une telle assurance... S'il disait vrai pourtant?
MALÉZEAU
Il serait trop tard...
LE MARQUIS
Au revoir, Malézeau... Je vais travailler.
MALÉZEAU
Monsieur le marquis, mademoiselle, tous mes hommages... (Le marquis et mademoiselle de Saint-Maurice sortent.)
Incorrigible !