DU T. A. B
— C'est très bien, dit le prince après avoir parcouru quelques certificats à peu près identiques dans la forme, nous allons vous délivrer une attestation collective.
Miradoux prit la plume et formula le plus élogieux des certificats que toute la société parafa sans protestation.
— Maintenant, messieurs, il ne nous reste plus qu'à vous remercier, dit
le signor Rodolfo avec le plus gracieux des sourires, je baise la main de la très charmante signora et je dis : au bonheur de la revoir! Jacopo, reconduisez les Excellences jusqu'au bon chemin.
Jacopo prit sa carabine et fit signe qu'il était prêt.
Tous les voyageurs, à l'exception du prince, poussèrent un soupir de satisfaction en sortant de la cabane où ils avaient été si poliment et si complètement dévalisés. Les voleurs, debout sur le seuil, agitèrent leurs chapeaux en signe d'adieu.
Jacopo marchait en avant.
— Attendez, fit le prince, quand il vit que les voleurs étaient rentrés dans la cabane.
fliiii
, L'arrivée du diner.
Et il revint un peu en arrière en paraissant chercher quelque chose dans les tas de pierres qui encombraient le ravin.
— Voilà, fit-il en revenant avec un paquet, pendant que Jacopo avait le dos tourné, quand je livrais les dons en nature, j'ai aperçu ce vêtement dans un coin et je l'ai jeté au loin pour le retrouver en partant. C'est un ulster presque neuf, je vais l'offrir à ma charmante Tulipia, si son costume de pêcheur napolitain lui semble un peu léger.
— Merci," mon petit Mich, dit Tulipia en endossant l'ulster
Il parut à Gabassol, qui la contemplait avec la tristesse d'une âme navrée., que cet ulster ne lui était pas complètement inconnu.
— Tiens, fit Tulipia, il y a des papiers dedans... une carte de visite :
PALAMÈDE HURSTLEY
— Allons bon! s'écria Gabassol, encore le^ Américains! Ils sont à Ne pies
puisque voici l'ulster de Palamèdel II n'y a pas autre chose dans les poches?
— Non, répondit Tulipia en dissimulant un petit papier qu'elle venait de lire et qui n'était rien moins que la promesse d'épouser miss Lucrezia Bloomsbig, signée par Gabassol I
Jacopo parut assez surpris, en se retournant, de voir Tulipia revêtue de l'ulster de Palamède; il balbutia quelques réclamations, en baragouinant dans un patois cosmopolite, que ce vêtement avait été offert, la veille, à la souscription par un généreux voyageur et que le signor yadrone ne serait pas content...
Mais le prince tint bon et refusa de rendre l'objet volé aux voleurs; le bon Jacopo se résigna ; il indiqua aux voyageurs un sentier qui devait les conduire en une petite heure à Portici, et prit congé d'eux.
Le prince ne se hâtait pas de prendre la route de Portici; retourné vers la montagne, il suivait Jacopo de l'œil d'un air d'hésitation.
— Eh bien, qu'attendons-nous? demanda Tulipia, vous ne pouvez plus vous séparer de Jacopo, maintenant.
— Non, répondit le prince, ce n'est pas cela, je regardais ce sacripant de Jacopo parce que...
— Parce que?
— Parce que j'avais envie de lui voler sa carabine... pour avoir un souvenir de nos voleurs.
Le soir venait et la fraîcheur en même temps, sous leurs légers vêtements les voyageurs commençaient à sentir le froid se glisser. Heureusement, les premières maisons de Portici apparurent bientôt.
— Mais, fit tout à coup Gabassol, comment allons-nous regagner Naples? - Le chemin de fer, dit Miradoux.
— Et de l'argent? nous n'avons plus un sou...
Le prince éclata de rire, pris d'un accès de joie folle.
— Une aventure complète ! s'écria-t-il, nous allons mendier sur la route.
— Allons demander l'hospitalité à un couvent de capucins quelconque, proposa Tulipia, il y aura bien des puces, mais enfin...
— Non ! reprit le prince, cherchons un corricolo, nous payerons à l'hôtel. Quelle chance que Blikendorf ne soit pas venu avec nous, lui qui tient la
caisse !
Un corricolo, découvert à Portici, reconduisit tous les voyageurs à leur hôtel, le prince toujours plein de joie, Gabassol et ses compagnons très ennuyés. Leur arrivée en costume de pêcheurs napolitains fit quelque bruit; l'aventure mit en gaieté tout le monde, hôtelier, garçons, voyageurs et gendarmes. Le prince, Tulipia et Blikendorf dînèrent comme d'habitude dans leur appartement; Cabassol et ses amis, après un léger repas, allèrent se
coucher en proie à une contrariété violente et à des rhumes de première force contractés sous le costume pittoresque, mais beaucoup trop léger, de pêcheurs napolitains.
Quand il s'éveilla, le lendemain vers dix heures, Gabassol sonna pour demander de la tisane pour tout le monde.
Le portrait de la douce et mélancolique Bianca
— Eh bien, signor, dit le garçon qui apporta la tisane, vous savez, vos compagnons de malheur au Vésuve...
— Eh bien?
— Eh bien, ils viennent de partir. Son Exellence, dans son contentement, nous a donné une belle gratification, mais elle n'a pas voulu rester à Naples, parce que, après l'aventure d'hier, rien ne lui semblait plus intéressant...
— Vite, fermons les malles et partons! s'écria Gabassol.
— Impossible! dit Miradoux survenant, nous n'avons plus un sou, il faut que nousrestions en attendant lesfonds que je vais demander par télégramme à Me Taparel... Je vais emprunter trois francs au garçon pour aller au télégraphe I
Les agréments du palais Troniboiino-Trombolini.
Trap de gondoles. — Touchante histoire de la tendre Bianca Trombolino.
Rats, hiboux, spectres et courants d'air.
Nous sommes à Venise, la fille étincelante de l'Adriatique, la ville des amours, des gondoles, des palais à arcades mauresques, la terre classique do la poésie et des patriciennes rousses et passionnées...
Premier repas dans le palais Trombolino.
Il pleut. A Paris nous dirions il pleut à verse, mais à Venise nous n'oserions employer cette expression qui manque de couleur poétique. Il pleut d'une façon désastreuse qui met la mort dans l'âme à tous les étrangers, il pleut sur les palais du grand canal comme si le Seigneur leur vidait le canal Orfano sur la tête; le pont triangulaire du Rialto voit couler sur chacun de ses versants des torrents qui lui donnent un petit air alpestre ; Venise est lamentable, les flots de madame sa mère, l'Adriatique, battent mélancoliquement les dalles du quai des Esclavons ; sur sa colonne, le lion de Saint-Marc fait de l'hydrothérapie et saint Théodore, son voisin de l'autre colonne, grelotte tristement avec son crocodile...
Les coupoles de Saint-Marc brillent sous un ruissellement d'eau qui les iave à grandes cascades; plus de pigeons voltigeant en haut du campanile ou
picotant le grain devant la loggietta; plus de jolies bouquetières fleurissant les seigneurs étrangers, plus de cicérones empressés, de gondoliers flânant à travers les arcades, et même plus d'étrangers prenant des glaces devant le café Florian...
Il pleut!
Un navire du Lloyd autrichien mouillé — oh! oui, mouillé! — entre la piazzetta et l'isola San-Giorgio disparaît dans la buée de l'averse, les bateaux
Le» rats se familiarisaient.
pêcheurs rangés au quai des Esclavons, avec leurs voiles — multicolores et flamboyantes les jours de soleil — ressemblent en ce jour humide à de vieux parapluies hors de service.
Cependant, sur la surface troublée du grand canal, quelques noires embarcations circulent sous la pluie, ce sont les gondoles qui reviennent de là station du chemin de fer où le train vient d'arriver. Ces gondoles sont chargées de malles, de caisses recouvertes de toiles, des têtes de voyageurs curieux et attristés se distinguent vaguement par les petites fenêtres ; à l'avant et à l'arrière, les gondoliers jouent de l'aviron.
Ils sont lugubres, ces gondoliers, avec leurs cabans à capuchon et leurs chapeaux de toile cirée; non! vraiment, il n'est pas possible que ces gens-là sachent pincer de la guitare et qu'ils soient quelquefois amoureux.
Dans une de ces gondoles, trois personnes sont installées tant bien que mal, le prince de Bosnie et la charmante Tulipia Balagny dans le fond, M. de
Blikendorf à l'entrée, se défendant contre la pluie qui fouette, avec un parapluie tenu de côté.
Personne ne dit mot. Le prince est furieux contre cette pluie qui lui gâte Venise, Blikendorf songe qu'il est en retard dans la correspondance qu'il entraient avec la cour de Klakfeld et avec la cour de Bosnie pour faire prendre patience à toutes les deux ; Tulipia est mélancolique.
Voilà trois semaines qu'ils ont quitté Naples après avoir été si délicieusement dévalisés par la bande du signor Rodolfo Boccanera. — Dès le lendemain de cette aventure ils ont faussé compagnie àCabassol, avec lequel il ne pouvait convenir au prince ni à Tulipia, de continuer des relations commences chez les brigands dans la montagne, par suite d'un grave manquement à l'étiquette.
Pendant ces trois semaines, le prince a poursuivi la couleur locale partout où il a eu l'espoir de la rencontrer. Il est resté deux jours dans un couvent de capucins entre Rome et Naples, mais tout à fait incognito, avec le fidèle Blikendorf et Tulipia habillée en homme. Mais le troisième jour, le prince s'est fait mettre à la porte et il est allé à Rome, où il a fatigué Tulipia dans les musées. D'une nuit passée dans les ruines du Golysée, il est résulté pour Tulipia une attaque de grippe qui l'a tenue deux jours au lit. Après huit jours d'excursions à toutes les ruines du dedans et du dehors ou dans les catacombes, le prince a consenti au départ et toute la caravane est partie pour Venise à petites journées.
— Blikendorf, mon ami, dit enfin le prince, je ne suis pas content! que signifie cette pluie? Est-ce convenable pour une entrée à Venise?
— Monseigneur, ce n'est pas ma faute...
— Vous pouviez organiser autrement notre arrivée...
— Monseigneur, il faisait beau à Vérone à notre départ, et vraiment je ne pouvais me douter...
— Allons, allons, il y a de la négligence! Vous auriez dû partir en avant vérifier l'état de l'atmotsphère, et nous organiser une arrivée plus couleur locale. J'aurais voulu de la musique... Enfin, il faut tout faire par soi-même, Blikendorf, je vous retire ma confiance, je me charge d'organiser notre séjour moi-même... Voyons, où nous conduit cette gondole?
— A l'hôtel, parbleu ! fit Tulipia.
— A l'hôtel! mais vous n'avez donc nulle poésie dans l'âme? A l'hôtel à Venise, à Venezia!
— Monseigneur, fit Blikendorf, nous allons à un très bon hôtel, lAlbergo du Conseil des dix, cuisine française, appartements confortables...
— Je me moque du confortable, vous le savez bien ! Être prosaïque, vous
Première nuit àana le palais Trombolino-Trombolini.
LlV. 50.
êtes à Venise et vous voulez de banales chambres d'hôtel, de la cuisine française, du confortable anglais... Allons donc! nous sommes à Venise, la ville des doges, la cite féerique, poétique et fantastique... Je veux que notre séjour soit un poème en action, je veux nager dans le romantisme le plus effréné 1
— Mon petit Mich, veux-tu en guitare? interrompit Tulipia.
— Non, idole de mon âme, mais j'en achèterai une pour Blikendorf — c'est dans mon programme, je tiens à ce qu'il enjoué la nuit sous mes fenêtres.
— Donc, reprit le prince, nous n'allons pas à l'hôtel. Blikendorf, appelez le gondolier!
Blikendorf obéit. La gondole s'arrêta ; le gondolier vint à l'entrée de la cabine couverte, ou, suivant l'expression vénitienne, du carrosse de la gondole. Le prince considéra longuement le gondolier.
— Retire ton capuchon, dit- il.
— Mais, Excellence, il pleut, répondit le gondolier surpris.
— Ça ne fait rien, il y aura un bon pourboire... Bien, tu as une bonne tête. Gomment t'appelles-tu?
— Eduardo, répondit le gondolier.
— Un gondolier qui s'appelle Edouard... profanation! s'écria le prince; voyons, je te prends à mon service, mais tu t'appelleras Ascanio... Et ton camarade, je parie qu'il s'appelle Baptiste?
— Non, monseigneur, il s'appelle Théodore.
— Horrible ! désormais il s'appellera Ruffio ! Nous n'allons pas à l'hôtel, Ascanio, connais-tu un palais à louer?
— J'en connais plusieurs, Excellence, il y a d'abord le palais Barbarigo, restauré il y a deux ans par un riche Anglais
— Un palais restauré, je n'en veux pas. Écoute-moi bien, Ascanio, je veux sur le grand canal un palais antique, pas trop grand, mais très poétique, avec
arcades, balcons, créneaux arabes, etc qu'il soit légèrement ruiné, cela
m'est égal...
Une alerte.
— Excellence, je ne vois que le palais Trombolino qui puisse vous convenir...
— Il n'est pas restauré?
— Oh non ! il y a cinquante ans qu'il est à louer...
— Attendez, il me conviendrait encore mieux s'il y avait sur ce vieux palais quelque sombre légende, bien poétique, bien sanglante...
— Ah ! Excellence, vous ne pouvez mieux tomber, il y a six Trombolino qui ont eu la tête tranchée, deux qui ont disparu, probablement sous le pont des Soupirs... Voyez dans le Guide, toutes ces histoires sont racontées, il y a surtout celle de la tendre Bianca Trombolino, qui a poignardé deux des plus belles femmes de ce temps-là, deux patriciennes, maîtresses de son mari... Son mari, pour se venger, a poignardé l'amant de sa femme, le jeune Paolo Contarini qu'il surprit sur un balcon ; quinze jours après sa femme, l'empoisonnait dans un grand dîner avec toute sa famille, et le Conseil des Dix intervenant, la faisait jeter dans un cachot, la mettait à la torture, et enfin l'envoyait noyer par une belle nuit dans le canal Orfano.
— Bravo ! s'écria le prince, je loue le palais à n'importe quel prix ! Je savais bien que Venise était toujours poétique !
Ah I monseigneur, vous ne le payerez pas cher, personne n'en veut,
parce que Bianca Trombolino revient à certaines nuits, aux anniversaires de
ses malheurs et puis il y a encore d'autres souvenirs, je ne sais pius
lesquels, une autre Trombolino qui a étranglé son mari ou un Trombolino qui a étranglé sa femme, puis une Trombolina assassinée un soir de tète, par une femme masquée...
— Quelle chance ! s'écria le prince, je ne pouvais pas mieux tomber... conduisez-nous vite chez le propriétaire de ce ravissant palais...
— Excellence, le dernier propriétaire a eu la tète tranchée il y a 150 ans, mais vous pourrez voir l'intendant de la famille, il habite à côté du palais.
— Allons, presto ! fit le prince.
En cinq minutes et vingt coups de rame, la gondole arriva au palais Trombolino. Il pleuvait toujours; le prince, oubliant la pluie, contempla dans le plus grand ravissement, son futur domicile. Le vieux palais noir et délabré, étalait sur le grand canal une façade très ornementée mais très abîmée, ouverte au rez-de-chaussée par une petite colonnade aux arcatures gothiques. Le premier étage possédait une grande loggia ogivale très finement découpée de rosaces et de trèfles écornés. Une plus petite loggia au second étage, des fenêtres en ogive, des balcons à minces colonnettes, des armoiries sculptées, et sur le tout une ligne de créneaux branlants complétaient un parfait échantillon des vieux palais vénitiens d'avant la Renaissance.
La gondole débarqua les voyageurs sous le péristyle, puis un des gon
doliers alla frapper à la porte de l'intendant de la famille Trombolino, qui
habitait une petite maison basse à côté du pahis, sur un des petits canaux transversaux. — L'intendant, tout ému de cette occasion, qui ne s'était pas présentée depuis cinquante ans, sauta vivement dans la gondole avec un trousseau de clefs.
— Excellence! balbutia-t-il en saluant les étrangers, vous désirez louer le palais Trombolino, je vais vous le faire visiter. . .
— C'est inutile, dit le prince, il me plaît, je le prends. Combien en voulezvous?
Tu monteras par la fragile échelle pour te jeter dans mes bra».
— Cent francs pour trois mois, serait-ce trop vous demander? dit l'intendant.
— Je vous le loue cent francs par mois, dit le prince, donnez-moi les clefs.
— Je vais vous montrer le chemin, reprit l'intendant en cherchant dans son trousseau la clef de la porte. Excusez-moi, je n'y suis entré qu'une seuie fois depuis 1833, quand mon père me remit les clefs et la charge d'intendant. Ah, voici la clef, elle est un peu rouillée, mais il faudra bien qu'elle ouvre !
Il fallut le secours des gondoliers pour faire rouler la porte sur ses gonds, enfin elle tourna et les voyageurs se trouvèrent dans le palais.
— Il est un peu abandonné, dit l'intendant tremblant de voir reculer ses locataires, mais ce n'est rien, avec quelques soins, il retrouvera bien vite sa splendeur... montons aux appartements du premier étage, ce sont les mieux conservés... Prenez garde, il manque une marche ou deux...
Tulipia fit un faux pas et faillit passer à travers l'escalier. Le prince la retint.
— Ce n'est rien, dit-il, nous ferons mettre des planches pour remplacer les dalles qui manquent.
Il fallut encore parlementer avec la porte des appartements du premier étage.
— La clef manque, c'est étonnant, dit enfin l'intendant après avoir essayé tout son trousseau, mais attendez, il y a par ici une fenêtre cassée, nous pourrons enjamber...
— Allons ! fit le prince en passant par la fenêtre.
— Il n'y a pas de danger? demanda Tulipia.
— Non, rien de plus facile.
Après quelques pas dans un couloir obscur, l'intendant poussa une porte non fermée et l'on se trouva dans une grande salle éolairée par la loggia.
— Splendide I fit le prince, nous en ferons la salle à manger ! J'aurai la vue du grand canal pour me donner de l'appétit !
— Des murs crevassés, des fenêtres qui ne tiennent pas, des toiles d'araignée, un pied de poussière, fit Tulipia avec une moue gracieuse.
— Signora, dit l'intendant, ceci n'est rien, on n'a pas balaye depuis 1833. .^ avec un petil coup de balai, il n'y paraîtra plus !
— Il pleut par les carreaux cassés.
— Ce n'est rien, il y a de très belles tapisseries dans une pièce à côté, il n'y aura qu'à les accrocher pour supprimer les courants d'air!
Dans une pièce plus petite éclairée sur un étroit canal, étaient empilés de vieux meubles couverts d'une noble poussière, vieilles chaises au dossier de cuir de Cordoue à demi rongé, tables massives avec un ou deux pieds de
sculptures plus ou moins
moins, lit Renaissance à colonnes torses et ëcorchées.
— Ceci est le lit de la signora Bianca Trombolino, célèbre par sa beauté et par ses malheurs, dit l'intendant d'une voix lugubre.
— Vous êtes sûr? demanda le prince, et l'on dit qu'elle revient?
— C'est une tradition populaire, mais dans notre siècle éclairé il ne se passe plus de ces choses... moi, je suis voltairien, je n'y crois pas...
— Tant pis ! s'écria le prince, je S veux coucher dans cette chambre et dans ce lit, je serais charmé de voir l'ombre sanglante de la tendre Bianca!
— Alors, si ça ne vous effraye pas, je puis vous dire que la tradition pourrait bien avoir raison.
— Et ce portrait? demanda le prince en découvrant le portrait d'une jeune dame à l'œil doux et langoureux, en costume du xvi6 siècle.
— C'est le portrait de la tendre et malheureuse signora Bianca Trombolino... Voyez la date, 1549, c'est l'année de ses malheurs : en mars 1549 elle poignarda les deux maîtresses de son mari. — Paolo Contarini, de la famille du doge, son amant, fut tué sur ce petit balcon que vous voyez à côté du lit en avril; en mai, Bianca empoisonna son mari et en juin le conseil des Dix le fit arrêter et noyer! Ce fut la plus triste année de sa vie...
— Infortunée! s'écria le prince, je placerai ce portrait en face de mon lit, pour avoir son angélique sourire à mon réveil.
— Il y a encore quelques meubles au deuxième étage dans la chambre correspondante. Car je dois vous dire que les Trombolini abandonnèrent la chambre de Bianca et habitèrent depuis les appartements du second étage.
■% ' Bon ! dit Blikendorf, j'habiterai le second étage, je ne tiens pas à être troublé dans mes rêves par la tendre Bianca.
Et sur les pas de l'intendant, les voyageurs montèrent au second éUge.
sa tête lui rappelait le parent éloigné qu'il pleurait!
— C'est plus gai, dit Blikendorf, c'est délabré encore, mais c'est plus gai. J'en ferai mon appartement, la grande salle sera mon cabinet de travail, j'aurai la vue du grand canal, avec le dôme de Santa-Maria et vingt campaniles d'églises... Ma cbambre à coucher n'est pas mal, le lit est simple mais convenable... et pas de fantômes!...
— Non, fit l'intendant, pas de fantômes! On a toujours été tranquille dans cette chambre, c'est même assez étonnant, car c'est dans ce lit que Lorenzo
Trombolino étrangla sa femme Annunzia ta Palmafico, en 1599, et qu'en 1668, Marco Trombolino fut poignardé par sa femme Taddéa Zampieri...
En 1692...
— Assez 1 assez!
Êtes- vous sûr. qu'ils ne reviennent pas?
— J'en serais fort surpris, réponditl'intendant.
— Tout cela est parfait! ditle prince, maintenant installons-nous ; monsieur l'intendant, voulezvous vous charger
de nous trouver quelques serviteurs, et les objets mobiliers nécessaires pour notre installation c'est-à-dire pour deux chambres à coucher, une -salle à manger et des chambres de domestiques. J'ai retenu les gondoliers, vous vous arrangerez avec eux. Je vous ouvre un crédit illimité. Allez, et que tout soit prêt pour ce soir!
— Et dîner? demanda Tulipia.
— Nous dînerons dans la grande salle, devant la Loggia. Il y a une table passable, Blikendorf va s'en aller commander le repas à l'hôtel le plus pioche.
— Excellence, je demande deux heures pour tout préparer! dit l'intendant en se précipitant.
L'intendant parti, Blikendorf prit la gondole pour aller organiser le service des vivres. Le prince et Tulipia restèrent seuls dans le palais. Le prince
Soirée poétique sur le grand canal.
traîna deux sièges devant la loggia, fit asseoir Tulipia et s'assit à côté d'elle un bras passé autour de sa taille et soutenant de l'autre un parapluie ouvert, car il pleuvait toujours et l'averse passait à travers les rosaces des fenêtres-
La petite Viennoise.
— Tulipia 1 ravissante Tulipia 1 je suis satisfait, nous nageons en pleine poésie, au sein de la plus intense couleur locale ! Tulipia ! dans ce cadre si parfaitement vénitien, je t'aime avec toute l'ardeur d'un Trombolino du xvie siècle !
— Et moi, mon petit Mich, avec la tendresse d'une véritable Bianca 1
— Tulipia ! les rages de la jalousie me mordent au cœur, jure que tu n'as jamais aimé que moi !
Liv. 51.
— Sur la tête de Bianca Trombolino, je te le jure, ô mon prince !
— Répète le-moi! j'ai besoin que tu me le dises le plus souvent possible î Si tu en aimes jamais un autre, serait-ce Blikendorf, mon respectable précepteur lui-même, je tuerais cet autre !
— Mich! Si jamais tu penses encore à ta grande duchesse de Klakfeld qui t'attend là-bas, je te poignarde !
— C'est bien ! c'est ainsi que je veux être aimé, ô ma reine 1
Ce poétique duo fut interrompu par l'arrivée de l'intendant qui ramenait les serviteurs réclamés par le prince.
— Voici, Excellence, un brave et honnête garçon qui fera un excellent majordome; ces deux petites sont les épouses de vos gondoliers, j'ai pensé qu'elles pourraient servir de femmes de chambre à la signora...
— Parfait, dit le prince, voilà notre maison montée. Et les meubles?
— Dans une heure ils seront ici.
— Et le dîner? demanda encore Tulipia.
— Il me suit, dit Blikendorf paraissant à son tour.
— Allons! dit l'intendant, Maria, Catarina, mettez la table, presto! Par le balcon de la loggia, le prinoe put voir deux hommes en costume
blanc de marmitons apporter en gondole le repas commandé à l'hôtel.
— Avez-vous pensé au vin de Chypre, Blikendorf? demanda le prince.
— Monseigneur, il n'y en avait pas, j'ai rapporté à la place un panier de Champagne.
— C'est une atteinte à la couleur locale, mais enfin, s'il est bon...
Le repas fut très gai. Le prince trouva les mets un peu cosmopolites, mais excellents. A défaut de vin de Chypre, le Champagne fut largement fêté. — La nuit était venue ; malgré les lampes apportées par l'intendant, les grandes «ailes vides avaient encore des obscurités inquiétantes. Les meubles arrivaient un à un; pendant que Blikendorf s'occupait de leur installation, le prince commanda sa gondole pour une promenade avec Tulipia.
Il pleuvait toujours, le ciel était sans lune et sans étoiles ; sur le grand canal sombre et morne, quelques lumières clignotaient çà et là, reflets des rares fenêtres éclairées et des chandelles allumées devant les images de madone posées sur des poteaux aux stations de gondoles. Les petits canaux semblaient des abîmes noirs bordés de spectres de maisons, de temps en t -mps quelque gondole en sortait, ou s'y engloutissait brusquement.
Le prince choisissait les canaux les plus sombres pour s'y enfoncer à Ja recherche de sensations féroces et délicieuses; il se fit conduire au pont des Soupirs pour montrer à Tulipia l'endroit où les condamnés à mort s'embarquaient sur la gondole fatale qui les portait, une pierre au cou, aux poissons du canal Orfano.
Tulipia s'endormit et le prince donna le signal du retour au palais Trombolino. — Un changement s'était opéré pendant leur absence, le palais était balayé, les meubles placés et les chambres faites. — Blikendorf assis dans un bon fauteuil fumait sa pipe en rêvant philosophie, devant une bouteille de Champagne, dans la grande salle du premier étage.
— Enfin t dit le prince, nous voici chez nous! j'en avais assez des caravansérails à la mode, des vulgaires chambres d'hôtel... Ce palais m'enchante!... ces nobles murailles, ces fenêtres gothiques, ces couloirs mystérieux... tout cela réjouit mon âme au plus haut point. Quelle poésie! quelle...
— Je tombe de sommeil!... fit Tulipia, un peu moins de poésie, mon petit Mich!
— J'ai oublié de faire acheter une mandoline ! s'écria le prince, ce sera pour demain, charmante Tulipia... Ce soir, nous allons dormir sans sérénade... Voyons la chambre.
Le prince prit une bougie et se dirigea vers la chambre de Bianca Trombolino. Ses ordres avaient été exécutés, le lit de la malheureuse Bianca, débarrassé de sa poussière et des toiles d'araignée, avait été garni de matelas modernes et d'oreillers. Des chaises et des fauteuils avaient été apportés, des rideaux et des tapisseries accrochés aux fenêtres; dans un coin les malles de Tulipia étaient déposées attendant leur maîtresse.
— Parfait! dit le prince, ah! et le portrait de Bianca? Il y est, très bien, j'aurai donc perpétuellement sous les yeux cette douce et mélancolique figure!
— Dans le jour, cela m'est égal, fit Tulipia, mais je n'aime pas à la voir la nuit, cette douce et mélancolique Bianca... pourvu qu'elle ne revienne pas!
— Ah! Tulipia, ange de ma vie, il ne faut pas m'en vouloir, mais il me semble que je l'aurais aimée, elle aussi!
Les gondoliers étaient allés se coucher dans les chambres donnant sur une petite cour intérieure, au bout de longs couloirs que les nouveaux locataires n'avaient pas encore explorés à fond. Blikendorf mit sa bouteille sous son bras, prit sa lampe et gagna sa chambre située juste au-dessus de celle du prince. Au bout d'un quart d'heure tous les bruits s'éteignirent, les habitants du palais Trombolino, fatigués par le voyage, avaient pour ainsi dire sombré dans le sommeil.
Minuit sonnait à une horloge inconnue, lorsque soudain Tulipia se réveilla. Des bruits étranges avaient troublé son sommeil dans le lit de Bianca ; elle avait entendu de longs gémissements ou plutôt des souffles rauques et
prolongés, ainsi que des craquements stridents dans différentes directions. Tout d'abord elle n'osa bouger et resta glacée d'effroi, les yeux seuls, et tout grands ouverts, hors des couvertures. Cela dura un quart d'heure. Tout à coup un souffle puissant éteignit la lampe qui brûlait encore dans un coin de la pièce et Tulipia poussa un cri de terreur.
— Qu'est-ce ? s'écria le prince réveillé en sursaut.
— Elle ! Bianca Trombolino 1 gémit Tulipia en montrant au prince des points ronds et fixes qui brillaient en face du lit dans les noirceurs de la vaste chambre, c'est elle, ce sont ses yeux !
— MaUnon, il y en a quatre... où bien il y aurait donc deux Bianca 1... je vais interroger les spectres... Bianca, femme sensible et infortunée, est-ce loi?
Rien ne répondit, si ce n'est un concert de rauques gémissements dans la pièce voisine.
— Pas de réponse et j'ai été poli, attends un peu! murmura le prince en se baissant pour prendre une de ses bottes sur le pavé, allons ! à vous, spectres des Trombolini!
Le prince lança vivement sa botte dans la direction des points lumineux. Un bruissement d'ailes et un grand fracas suivirent cet acte audacieux. Tulipia poussa des cris affreux et fit son possible pour s'évanouir.
Vivement le prince ralluma la bougie pour explorer la chambre hantée.
— Ce n'est pas Bianca ! s'écria-t-il avec une nuance de désappointement, Tulipia, ange adoré, ne crains rien, ces faux spectres sont deux hiboux, troublés par nous dans la possession du palais Trombolino!...
— Des hiboux ! fit Tulipia en relevant sa tête enfouie sous les oreillers.
— Oui, tiens, notre bougie les effarouche... ah ! les voilà partis, nos deux fenêtres manquent de vitrage en haut... et ma botte est partie dans le grand canal, en pratiquant une autre ouverture...
— C'est donc cela qu'il y a tant de courants d'air... je suis gelée... Mon petit Mich, je t'en supplie, regarde ce qu'il y a derrière cette tapisserie, j'entends des bruits et des gémissements lamentables !...
— C'est le vent qui souffle à travers les trèfles de nos fenêtres à ogives... je m'explique parfaitement tous ces bruits, il n'y a pas de Trombolini dans les murailles... Regarde, fit le prince en soulevant les tapisseries.
— Des rats ! gémit Tulipia, des rats qui mangent mes bottines!
Il y eut une débandade. Les rats troublés dans leur repas, s'éparpillèrent dans toutes les directions avec des galops précipités.
— Maintenant que tout est expliqué, nous allons dormir d'un sommeil plus tranquille, dit le prince en fermant aussitôt les yeux.
Tulipia, gémissante et troublée, ne répondit pas. La tranquillité ne dura
pas longtemps, au bout de dix minutes les bruits inquiétants reprirent; le vent souleva les tapisseries et gémit dans les arceaux gothiques de la loggia, des portes battirent au fond des appartements, puis les rats revinrent à la charge et recommencèrent leurs courses à travers la chambre, fu-
Lucrezia, Lavinia et Cléopalra Blomslig.
retant çà et là, grignotant ce qui leur semblait susceptible de posséder quelques qualités nutritives, ou traînant et bousculant les bottines de Tulipia. Quelques-uns même s'aventurèrent sur le lit, mais des mouvements brusques de Tulipia les firent détaler à toute vitesse.
— Quel sabbat 1 gémit Tulipia enviant la tranquillité du prince.
Le fracas des portes et des vitrages redoublait, les tapisseries se soulevaient de plus belle sous le souffle du vent, lorsque tout à coup Tulipia
sentit de larges gouttes lui tomber sur la figure. Elle allongea timidement la main hors des couvertures et la retira toute mouillée.
— Ah! çà, mais c'est de l'eau 1 s'écria-t-elle.
Le prince venait aussi de se réveiller. Il passa sa main sur sa figure et regarda ensuite en l'air.
— Tiens, il pleut ! dit-il gravement.
— Mon petit Mich ! s'écria Tulipia. Voilà le résultat de votre fantaisie, elle est jolie, votre vieille cassine des Trombolini, avec sa garnison de rats et de hiboux, avec ses spectres et ses courants d'air! Et voilà la pluie, maintenant! je veux aller à l'hôtel !
— Abandonner la plus poétique demeure de Venise, pour si peu de chose? jamais ! Les rats et les hiboux ont peur de nous, n'y pensons pas, quant à la pluie, elle vient de ces jolis vitrages gothiques, des rosaces si pittoresques de nos fenêtres... mais ce n'est rien, je vais y mettre bon ordre!
Le prince se releva encore et s'en alla dans la grande salle avec la lampe.
— Mon petit Mich ! ne t'en vas pas si loin ! lui cria Tulipia, ne me laisse pas seule avec le portrait de Bianca I
— Voilà ! dit le prince, revenant avec un parapluie tout grand ouvert à la main ; avec cela nous allons défier l'inondation.
Et il se recoucha en plantant son parapluie entre les oreillers. .
Cette fois Tulipia put dormir tranquille.
La pluie continuait au dehors, et si les rafales de vent qui exécutaient une remarquable symphonie à travers le vieux palais, envoyaient par moments de petites réductions d'ondées dans les trèfles pittoresques des croisées, du moins tout cela tombait sur le parapluie et Tulipia n'en recevait qu'une goutte filtrée par-ci par-là.
Les rats tentaient bien de temps à autre l'escalade du lit, mais le prince Veillait. Attentif à tout ce qui pouvait troubler le sommeil de Tulipia, il ne les laissait pas devenir gênants ; dès que les courses de ces petits Trombolini menaçaient d'ennuyer la charmante locataire du lit de Bianca, le prince allongeait la main, il saisissait son revolver de la campagne de Turquie et faisait feu sur les perturbateurs.
— Qu'est-ce? demandait Tulipia dans son sommeil.
— Un rat ! répondait le prince, comme dans Hamlet.
Au jour, de larges taches de sang rougissaient le parquet de la chambre de Bianca Trombolino, comme jadis au temps des tragiques aventures de la belle patricienne. Onze rats sacrifiés au sommeil de Tulipia, jonchaient le sol de leurs cadavres!
Mais Tulipia avait dormi.
Dame de compagnie pour voyageurs poétiques. — Nuits romantiques, mandoline. — Annonces sentimentales viennoises.
Trop de
Il pleut, il pleut toujours ! Depuis quinze jours que le prince et Tulipia sont à Venise, la pluie n'a pour ainsi dire pas cessé de tomber ; de temps en temps dans une fugitive éclaircie, un rayon de soleil est venu dorer les galeries fantastiques du palais Ducal, mais bien vite une averse s'est empressée d'éteindre ce commencement de renaissance de la féerique cité.
Le prince et Tulipia sont toujours au palais Trombolino. Mich a catégoriquement refusé d'aller habiter un hôtel plus moderne et plus confortable. Il continue à pleuvoir dans le palais, le vent souffle toujours à travers les arceaux gothiques de la loggia , soulevant les tapisseries, faisant battre les portes et claquer les vitrages; les nuits sont toujours aussi agitées, les lugubres gémissements de la brise dans les longs couloirs mystérieux, les courses des rats, les battements d'ailes des hiboux qui s'obstinent à ne pas changer de domicile, tout cela continue à troubler le sommeil de la pauvre Tulipia.
Pour comble de malheur, les ScU3 le pont dcs Soupirs-
rats commencent à se familiariser avec les locataires des Trombolini, ils ne détalent plus maintenant à la première alerte ; bien au contraire, quelques-uns, les plus frileux sans doute, recherchent la douce moiteur des couvertures et viennent dormir presque dans les bras de Tulipia, sous le parapluie placé
à demeure entre les oreillers, — car il pleut toujours dans la chambre à coucher de Bianca, malgré les rideaux et les tapisseries qui tamponnent les brèches des vitrages dans les rosaces 'des fenêtres.
Cependant, à part la pluie, les courants d'air, les rats et les hiboux, le palais Trombolino est tranquille... la tendre et malheureuse Bianca ne revient pas pleurer ses malheurs, les Trombolini assassinés par leurs femmes, et les malheureuses Trombolinas étranglées par leurs maris, dans les diverses chambres du palais, les amants et les maîtresses poignardés par-ci par-là, ne viennent pas non plus traîner leurs suaires à minuit, ainsi que le prince pouvait ajuste titre l'espérer, d'après les légendes et les traditions populaires.
Le prince en est désolé. — A qui se fier maintenant, si l'on ne peut plus croire aux traditions populaires?
Chaque soir, à l'heure solennelle de minuit, le prince a beau évoquer le spectre de l'infortunée Bianca dans les termes les plus pressants, Bianca reste sourde à son appel. Une nuit cependant, il crut Blikendorf plus heureux que lui, il était une heure du matin et tout dormait dans le palais lorsque tout a coup un bruit infernal avait retenti à l'étage supérieur, dans la chambre du précepteur, et ce tapage, ce fracas de meubles renversés avait été suivi de gémissements très perceptibles.
A la grande terreur de Tulipia, le prince s'était précipité à demi-habillé, un flambeau d'une main, son revolver de l'autre, dans l'escalier conduisant aux appartements de Blikendorf. Tulipia pour ne pas rester seule, avait saisi le parapluie et l'avait suivi.
Les gémissements redoublaient, un coup de vent éteignit la lampe, mais il faisait clair de lune, le prince traversa rapidement la grande salle et plein d'espoir enfonça d'un coup de pied la porte de Blikendorf.
Au premier abord il ne vit qu'un amas de meubles brisés et de literie sous lesquels le précepteur se débattait en poussant des cris de détresse de plus en plus accentués, mais quand Tulipia eut repris la force nécessaire pour frotter une allumette et rallumer la lampe, l'innocence des Trombolinos assassinés dans cette chambre éclata.
Blikendorf n'était aucunement la victime de leurs fantômes, la malveillance des anciens propriétaires du palais n'était pour rien dans son accident. Le précepteur avait son lit, un grand lit d'apparat, majestueusement posé sur une estrade au milieu de la pièce; soit que Blikendorf fut trop lourd, soit que les planches fussent pourries par l'âge, l'estrade s'était écroulée et le lit avait passé au travers. Le bon précepteur avait sans doute un peu trop occupé sa soirée à philosopher en tête à tête avec les vins français de la Champagne, chargés de tenir lieu du vin de Chypre introuvable, car il n'avait pu se tirer lui-même dds débris de son estrade ni se rendre compte des causes de sa
Liv. 52.
chute. Lorsque le prince l'eut remis dans son lit étayé par quelques chaises, il persista quand même à attribuer son aventure à quelque vindicatif Trombolino furieux de le trouver dans le lit de la famille et déclara qu'il se considérait comme très heureux, vu les habitudes désagréables des Trombolini d'en être quitte à si bon marché.
Malgré la pluie, le prince et Tulipia passaient leurs journées en gondole,
Excursions à pied dans la montagne.
a errer de canal en canal, à faire le tour des îlots, ou à rêver paresseusement sur la lagune. — Le prince avait un programme : le matin, explorations dans les inextricables ramifications des petits canaux de la ville, l'après-midi excursions au Lido, ou bien aux îles de la lagune, à Saint-Lazare-des-Arméniens, à Murano ou à Torcello ; tous les soirs, promenades dans le noir, aux coins perdus, aux quartiers déserts, dans les endroits aux allures féroces et pour terminer, rêveries sous le pont des Soupirs.
A minuit, lorsque, bien saturés d'impressions sinistres, le prince et Tulipia
rentraient au Palais, on soupait! Le prince adorait son faux vin de Chypre et le fêtait largement.
— Rions! chantons! s'écriait le prince, c'est peut être le moyen de faire sortir les Trombolini de leur tombe... à ta santé, langoureuse Bianca ! Je bois à vous. Trombolini dont le poignard, le poison ou le Conseil des Dix ont abrégé les jours! me ferez-vous raison, ombres lugubres et récalcitrantes?... Bianca, je compatis à tes malheurs, tu le sais, et tu refuses de paraître ! c'est bien mal !
Une telle consommation de couleur locale fatiguait Tulipia, les courses en gondole du matin au soir, les rêveries sous la pluie, en tête à tête au fond de la gondole, les nuits agitées par la brise, les hiboux et les rats, et surtout les courants d'air de la chambre à coueber l'avaient rendue malade. Une grippe féroce la tourmentait sans que le prince daignât s'en apercevoir et barcaroller un peu moins au clair de la lune. Bien au contraire, il avait acheté une mandoline pour l'infortunée Tulipia et lui avait trouvé un professeur qui, chaque jour pendant une heure ou deux, venait au palais Trombolino lui apprendre à faire vibrer cet instrument poétique et démodé.
— 0 âme de ma vie ! disait le prince , Tulipia adorée , j'espère que chaque soir, à la pâle clarté des étoiles, sous les rayons de l'astre de l'amour ou même perdue dans le noir sombre des nuits sans lune, tu viendras belle, souriante et masquée , cachée aux regards jaloux dans une mystérieuse gondole, réveiller par une douce sérénade, les échos du vieux palais... alors je me mettrai à la fenêtre, j'attacherai une échelle de corde au balcon gothique et je descendrai plein d'émoi, me jeter à tes genoux dans ta gondole... ou bien ce sera toi, — o ma Juliette, amante énergique et passionnée, qui monteras par la fragile échelle, pour te jeter dans mes bras !
Enfin Tulipia put avoir une confidente pour ses chagrins. Un soir qu'elle errait avec le prince dans le canal San-Marco entre le jardin public et l'isoladi San-Giorgio-Maggiore, Mich entendit de vagues accents de mandoline percer le vaste silence de la nuit.
C'était la première fois depuis leur arrivée à Venise ; jusque là, le son du piano — horror ! — ou le bruit de l'orchestre d'un café concert établi, — abominazione! — près de la Zecca, à deux pas du palais Ducal, avaient été les seules manifestations musicales des nuits vénitiennes si vantées. On comprend donc la joie du prince; il donna aux gondoliers l'ordre d'arrêter, et malgré la pluie, il sortit de l'abri pour écouter. ; .
Ces accords de mandoline venaient de l'avant. A quelque distance une masse noire filait légèrement sur les ondes ; il n'y avait pas de lune, il faisait froid, les larges gouttes de l'averse clapotaient sur la gondole, néanmoins, un couple poétique se donnait la joie d'une promenade en musique.
— Ascanio ! Ruifio ! dit le prince à ses gondoliers, rattrapez celte gondole. Tenez-vous à côté d'elle, où elle ira, allez!
La gondole du prince prit son élan, en deux minutes, elle fut à côté de l'autre gondole au moment où s'éteignaient les derniers accords de la mandoline. — Le prince, Tulipia et leurs gondoliers éclatèrent en applaudissements.
Tulipia apprenant à jouer de la trompe des Alpes.
Les deujc gondoles voguèrent de conserve pendant trois heures. — Enfin le prince adressa la parole aux passagers de la gondole à musique.
— Signor et signora, dit-il, mes yeux ne peuvent vous voir, mais mon cœur vous entend, vous êtes jeunes, vous êtes beaux, vous êtes poètes et vous
uaimez, nous sommes jeunes, nous sommes beaux, nous sommes poètes et nous aimons, nous pouvons nous comprendre... vous nous avez donné un concert sur la lagune, voulez-vous nous permettre de vous offrir un souper à terre? J'habite le palais Trombolino tout près d'ici, la table est mise...
Un éclat de fou rire avait succédé aux bruits de mandoline à cette proposition de gondole à gondole.
— Vous riez, c'est que vous acceptez ! Nous rirons mieux à table...
— Parbleu I dit une voix, nous ne demandons qu'à rire et à souper... M. lis, arrivés d'aujourd'hui, nous sommes en costume de voyage, peu convenable pour une réception dans un palais. Venez donc plutôt souper avec nous à notre hôtel?
— Est-ce le titre de palais qui vous effraye et pensez-vous qu'il s'agisse d'une soirée en habit noir?... Le palais Trombolino est le plus sombre et le plus dévasté de tous les palais vénitiens, nous souperons en tête à tête avec des rats et au dessert nous évoquerons les spectres d'une quantité de Trombolini décédés de mâle mort...
— Allons, vous nous tentez ! au palais Trombolino !
Ces voyageurs si poétiques étaient un jeune Hongrois et une petite Viennoise blende et potelée; arrivés le matin même de Trieste, ils avaient en touristes intelligents, acheté une mandoline et employé leur première journée à barc&Ibller de canal en canal.
Le bon précepteur Blikendorf était déjà à table ; il avait occupé sa soirée à correspondre avec les deux cours de Klakfeld et de Bosnie. Gomme cela devenait de plus en plus difficile, la grande duchesse de Klakfeld montrant de charmantes impatiences et l'auguste père du prince pressant les négociations, Blikendorf avait cherché dans le vin de Chypre des inspirations diplomatiques de la plus haute finesse pour faire prendre patience aux deux cours. — Il fut un peu surpris à la vue des invités du prince et légèrement effarouché de cette infraction à l'étiquette. Pendant que Tulipia faisait les honneurs «du palais, il put glisser quelques mots au prince.
— Surtout... incognito 1 strict incognito! que penserait l'Europe si elle savait... et votre auguste père... et ma responsabilité morale...
— Bon, bon, dit le prince, strict incognito!
Le précepteur tranquillisé considéra la jeune Viennoise avec un intérêt presque tendre.
— Blonde, blanche, grassouillette, murmura-t-il, le rêve de ma jeunesse, l'idéal de mon âme au printemps de mes jours... avant mon mariage avec Mrne Blikendorf!... à moi toute ma philosophie, mon cœur se réveille !
Et il s'endormit sur la table.
Malgré la défection de Blikendorf, le souper fut très gai. Le Hongrois mangeait l'héritage d'un parent très éloigné, il avait donc l'esprit porté à la plus générale bienveillance, il trouva ses hôtes charmants, le palais enchanteur, la pluie douce, les rats amusants et l'histoire de Bianca Trombolino très touchante. Il but, chanta, joua de la mandoline, prodigua les déclarations d'amitié au prince, offrit de lui prêter de l'argent et embrassa Blikendorf endormi, sous prétexte que sa tête lui rappelait celle du parent éloigné qu'il pleurait.
Tulipia retrouvait sa gaieté, le palais trombolino lui semblait renaître. Elle rit beaucoup avec la jeune Viennoise et chanta avec elle des duos franco-allemands sur la musique d'Offenbach.
Cette gaieté déplut au prince qui n'aimait que la musique triste; pour revenir aux impressions sinistres, il proposa d'organiser une promenade aux flambeaux dans les ebambres, corridors, greniers et caves du palais. Devant le portrait de Bianca, le prince exigea une sérénade; le jeune Hongrois saisit sa mandoline et joua quelque chose de lamentable, en rapport
* cr
Ici, Tulipia poursuit ses éludes musicales
avec ce que devait être la situation d'âme de Bianca au temps de ses malheurs. Puis la procession s'enfonça dans les appartements compliqués du palais, parcourut les deux étages, monta dans le grenier, dérangea des multitudes de rats et se perdit dans un dédale de couloirs inconnus.
A deux heures du matin, lorsque les étrangers parlèrent de s'en aller, le prince refusa absolument de les laisser partir et leur imposa son hospitalité. Blikendorf dormait toujours sur la table, donc son appartement était libre. Le Hongrois, pris à la justesse de ce raisonnement, accepta et se laissa installer dans les lares du pauvre précepteur.
— Bonne nuit! dit le prince après avoir serré dans ses bras ses nouveaux amis, bonne nuit et à demain la poésie, les promenades en gondole et les sérénades !
Nuit excellente, nuit d'un calme délicieux. Ce fut la première fois que Tulipia n'eut pas besoin de parapluie sur son oreiller, la pluie n'était plus qu'une simple bruine peu gênante. Quelques coups de pistolet à l'étage supérieur, interrompirent pendant quelques minutes les rêves de Tulipia ; elle crut d'abord à quelque explication conjugale entre Trombolino du bon vieux temps, mais se souvenant enfin qu'aucun Trombolino n'avait encore troublé leurs nuits, elle envoya le prince voir dans la ebambre de Blikendorf si leurs nouveaux amis n'étaient pas malades.
Les rats étaient cause de ce tapage. La jeune Viennoise avait été réveillée par leurs courses ; d'abord le Hongrois s'était borné à les chasser à coups de canne, puis avisant un revolver appartenant à Blikendorf, il avait organisé une grande chasse aux rats.
Le reste de la nuit fut excellent, à cela près que Blikendorf réveillé par l'air frais du matin, voulut regagner sa chambre et que, mal accueilli par les jurons du Hongrois, il courut réveiller son élève pour lui apprendre que des Trombolini inhospitaliers, l'avaient indignement dépossédé de son lit.
0 bonheur I ce matin-là, le soleil se leva radieux sur Venise. La pluie avail cessé : dômes, campaniles, frontons de palais émergeaient de toutes parts,' jaunes, blancs, roses ou dorés, étincelants et rajeunis. ^
Le prince envoya Blikendorf réveiller ses hôtes, il voulait au plus vite profiter de cette allégresse du ciel, de la terre et de l'Adriatique.
Tulipia était enchantée de sa nouvelle amie, la jeune Viennoise; dans le cours des promenades en gondole découverte, on se fit des confidences; elle s'appelait Carolina Laufner, la blonde fille du Danube, et elle avait quelque peu joué l'opérette au Carl-Théater de Vienne. Dans la joyejjse capitale autriebienne, Carolina avait mené une existence assez gaie, elle avait chanté, dansé, soupe et aimé, elle avait fait des dettes, elle avait failli se marier, elle avait passé quelques saisons au Baden des environs de Vienne, ses blonds cheveux s'étaient reflétés dans le miroir vert des lacs autrichiens, en compagnie de jeunes et brillantes moustaches qui servaient dans la cavalerie impériale un beau jour, juste une semaine avant sa première promenade en gondole, un beau jour que le banquier juif dont elle embellissait les opérations financières, avait déposé son bilan, elle avait jeté par hasard les yeux sur X Extra Blatt, un petit journal viennois, voué surtout à l'annonce commerciale et à la correspondance sentimentale et elle avait lu la petite note suivante :
Un Jeune homme venant de recueillir un héritage important et sur le point d'entreprendre un voyage de consolation en italie, désirerait voyager de compagnie avec une jeune et charmante dame, blonde ou brune, douée autant que possible d'un caractère enjoué.
Envoyer photographie sous les lettres L. Z. R. et se promener demain à quatre heures avec le présent numéro de l'Extra Blatt à la main, devant Je temple de Thésée au Volksgarten.
Carolina n'avait pas hésité, son banquierl'ennuyait considérablement et ce petit voyage avec un aimable héritier la tentait. Elle envoya sa photographie à L. Z. R.
Huit jours après elle était à Venise, avec Layos Zambor de Zambor, le jeune et aimable Hongrois de l'annonce , un charmant garçon qui était devenu amoureux fou de sa dame de compagnie. Sur les cinquante ou soixante jeunes dames qui s'étaient promenées au jour dit au Volksgarten avec le numéro de l'Extra Blatt à la main , Layos Zambor avait distingué Carolina 1
— Et puis , ma chère, vous savez, ajouta Carolina qui parlait admirablement le français vous savez , Layos Liv. 53.
Dan» la montagne. Trop de pittoresque I
m'a promis de m'épouser, si nos cœurs continuaient à sympathiser à la fin du voyage.
Et elle tira d'un petit sac de voyage le fameux numéro de V Extra Blatt où l'annonce de Layos Zambor était encadrée dans un cœur au crayon rouge ; sur la demande de Tulipia, Carolina traduisit les correspondances voisines de la demande de Layos ; quelques-unes étaient des plus intéressantes comme on va en juger :
je m'ennuie énormément à Vienne, ne serait-il pas possible de trouver un homme distingué, riche et libre, capable de me distraire. Camilla.
Uvie jeune dame française, d'un tempérament très gai, donne des leçons de français et de conversation chez elle et ailleurs.
Marie.
Hélène- Volksgarten-Gasse. — A quelle heure te trouvera-t-on jeudi? Bien des choses affectueuses.
Ton Théodore.
Un jeune étranger désire passer l'été à la campagne, en compagnie d'une dame seule.
Lettre sous ce chiffre : P. V. H.
Un jeune homme désire entrer en correspondance avec une jolie dame. — Adresser les réponses à Henry, 200, au Journal.
Proposition de mariage. — Une jeune fille âgée de vingt ans, de bonne maison, avec toute sa liberté, désire faire la connaissance d'un homme joli, vieux, riche. Ne pas adresser de réponse anonyme, mais une lettre avec la photographie, le nom et le caractère, sous ce chiffre : Antonine, 300, au Journal.
Discrétion {bien entendu).
Proposition. — Une jeune Allemande du Nord, d'extérieur agréable, avec une fortune de 10,000 thalers désire entrer en relations sérieuses avec un jeune Viennois. Elle désire que ce jeune homme soit de bon caractère. Envoyer réponse et photographie au journal sous ce chiffre :
Héléna.
Xrois jeunes dames. — Une brunette d'un tempérament cascadeur, désire entrer en correspondance avec un jeune homme affectueux, d'un caractère grave et sérieux — pendant qu'une blondine, possédant un cœur capable d'éprouver un amour de feu, voudrait trouver un être répondant à cet amour, — et une mélancolique blondine, un idéal pour le monde de ses rêves. Envoyer réponse et photographie sous les chiffres :
Gaieté, amour et mélancolie.
Poste restante, Mariahilfstrasse.
Jusqu'au 24 de ce mois.
Stadt - Park. — Cher M. P.. êtes-vous fâché contre Emma?
C'est mal ! Je vous prie de me donner la possibilité de vous
revoir.
Ton Emma!
La clame aimable habillée en gris et noir, qui passait mardi après-midi sur le Pont Ferdinand, est priée par le monsieur qui la suivait de vouloir bien faire connaître par un signe si un rapprochement est possible. Un jeune homme
Réponse au Journal à Cœur enflammé.
O ma Caroline! tu connais l'ardeur de mon amour, tu connais la pureté de mon cœur, et tu doutes de moi! ! !
Pourrai-je te voir bientôt?
Écris-moi longuement au Journal.
— Charmant 1 admirable ! fit Tulipia en rendant le journal viennois a sa compagne, ce Moniteur des cœurs sensibles est bien intéressant
— Oui 1 sans X Extra Blatt, je ne connaîtrais pas Layos, et Layos ne connaîtrait pas Garolina ! Je le vois maintenant, mon cœur n'avait véritablement pas battu jusqu'à présent, c'étaient de simples palpitations
A partir de la rencontre du prince avec Layos Zambor et sa dame de compagnie, le palais Trombolino fut comme transfiguré. Tout avait changé, il faisait un temps superbe et la monotonie née du tête-à-tête éternel de Mie h et de Tulipia avait disparu. D'abord le prince n'avait pas voulu permettre à ses nouveaux amis de retourner à leur hôtel, il avait envoyé chercher leurs bagages et les avait installés dans l'appartement de Blikendorf pour qui l'on avait découvert une autre chambre suffisamment meublée et dans laquelle, par extraordinaire, aucun Trombolino, n'avait occis aucune signoradu même nom.
Les journées se passaient en interminables promenades en gondole et les soirées en petits soupers, à la fin desquels il était rare que l'un des convives soit Mich, soit Blikendorf, soit Layos Zambor, ne roulât sous la table, quand ils n'y roulaient pas tous les trois ensemble. Quand cet accident n'arrivait qu'à Blikendorf, Mich et Layos sautaient en gondole avec les dames et s'en allaient parfois jusqu'au Lido donner des sérénades aux étoiles.
Blikendorf devenait de plus en plus mélancolique. Le sentiment de sa haute responsabilité vis-à-vis de la cour de Bosnie l'effrayait ; les correspondances devenaient bien délicates. Puis son cœur battait si fort en présence de Garolina, l'idéal de sa jeunesse ! il avait beau appeler à lui toute sa philosophie, il sentait aux bouillonnements de son âme qu'il lui faudrait bientôt choisir entre deux partis, ou disputer les armes à la main son idéal blond à Layos Zam~ "'> Emma.
Une jeune dame française.
Ton Théodore.
0 ma Caroline.
Do ;r;une étranger.
bor, ou envoyer à Vienne une petite annonce semblable à celle du Hongrois pour demander une deuxième Carolina.
Pendant que Tulipia et le prince Michel de Bosnie coulaient ainsi des journées délicieuses dans le romantique palais Trombolino, que devenaient Cabassol, Miradoux et les deux clercs que nous avons laissés à Naples , dévalisés et ruinés par le signer Rodolfo, le philanthrope de la Galabre?
Nous avons dit que lorsque le départ de Tulipia lui fut connu, Gabassol n'avait pu s'élancer sur ses traces, retenu qu'il était par le manque absolu d'argent. Un télégramme avait été envoyé à Me Taparel, mais les fonds n'étaient arrivés qu'au bout de quatre jours. Alors Tulipia était loin. Pendant six semaines Cabassol l'avait cherchée partout, à Rome, à Pise, à Gênes, à Milan, à Gôme, à Lugano sans découvrir la moindre trace. De toute l'Italie, Venise seule lui restait à explorer, et il y arriva enfin aux derniers jours d'avril, sans grand espoir et avec l'intention de n'y faire que quelques recherches rapides avant de retourner à Paris où. il pensait que peut-être ceux qu'il cherchait étaient arrivés déjà.
Ce fut ainsi que par une belle après-midi, suivant le grand canal avec ses amis, dans une gondole chargée de malles, Cabassol eut la joie d'apercevoir tout à coup dans une gondole découverte, la charmante Tulipia, une mandoline à la main, assise à côté du prince.
Cabassol eut beau se dissimuler derrière son Joanne pour ne pas se laisser voir, il fut aperçu et reconnu. Tulipia pâlit et le prince eut un soubresaut d'inquiétude. Quand l'apparition se fut éloignée, Cabassol donna l'ordre à ses gondoliers de la suivre de loin.
— Signor, dit un de ces hommes, nous pourrions la suivre bien longtemps, la signora va au Lido...
— Vous la connaissez?
— Je suis le cousin de sa femme de chambre. La signora habite le palazzo Trombolino que vous voyez d'ici
— Bien ! gondolier, je vous garde pour tout le temps de notre séjour.
Gabassol et ses amis descendirent dans un hôtel donnant sur le grand canal, juste en face du palais Trombolino. Ils dînèrent tranquillement et attendirent la tomlx-c de la nuit. (Juand la lune parut à l'horizon, Cabassol
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Soixante jeunes dames s'étaient promenées au jour dit avec le journal à la main.
reprit sa gondole et alla s'embusquer sous les murs du palais Trombolino dans le petit canal sombre.
Vers minuit, il vit rentrer la gondole du prince. Après avoir erré pendant une heure ou deux sous les fenêtres du palais, en ruminant un plan pour obtenir une entrevue de Tulipia, Cabassol pensa que le mieux était de corrompre les gondoliers, d'acheter la femme de chambre, et, avec leur concours, d'enlever tout simplement Tulipia en gondole.
Nouvelles souffrances occasionnées par la couleur locale. — Trop de mulet. — Tulipia
apprend à jouer de la trompe des Alpes. — Un voyage de noces contrarié par
l'Angleterre.
Deux heures après avoir rencontré Cabassol, le prince et Tulipia rêvaient pur la plage du Lido, en compagnie de Layos Zambor et de Garolina, lorsque tout à coup d'une gondole arrivant à toute vitesse, un homme sauta effaré sur le sable.
Cet homme était le précepteur du prince, le bon Blikendorf.
Il tenait à la main une grande lettre carrée revêtue de cachets où le prince reconnut à première vue l'aigle de Bosnie.
— Eh bien ! qu'est-ce ? demanda le prince.
— Lisez, monseigneur, une lettre de votre auguste pèrel II sait tout! il sait que vous n'êtes pas allé à la cour de Klakfeld, il sait que vous n'épousez pas la grande duchesse, il sait que vous avez été à Monaco, enfin il sait que vous êtes à Venise!...
— Diable! fît le prince.
— Et il annonce l'intention de me faire pendre, moi, votre précepteur, si nous ne partons pas immédiatement pour Klakfeld... pour épouser la grande duchesse dans les quinze jours !
— Par exemple ! s'écria Tulipia. Je m'y oppose absolument !
— Ne crains rien, âme de ma vie! par le sabre du grand Scanderberg, c'est toi que j'épouserai ou je n'épouserai personne!... Nous allons quitter
Venise Changer ma Tulipia pour une Klakfeld maigre! allons donc!...
Les étrangers rencontrés tout à l'heure doivent être des agents de mon auguste père, pour les dépister, ne rentrons pas au palais, partons tout de suite !...
— Et nos bagages? demanda Tulipia.
— Blikendorf va rester, nous lui ferons dire où il doit nous les amener. Addio, Venezia la bella, addio, infelice Bianca!
Cinq minutes suffirent au prince pour donner ses dernières instructions à son précepteur et pour recevoir les adieux respectueux de Layos Zambor et de Carolina; la gondole les conduisit au jardin public, où ils prirent une autre gondole pour le chemin de fer.
Après avoir voyagé toute la nuit, les fugitifs arrivèrent au point du jour à Bergame; le prince, qui voulait évitée autant que possible les grandes villes où sa présence eût pu être signalée aux agents de son auguste père, prit à Bergame un voilurin pour Lecco sur les bords du lac de Côme. A Lecco ils
louèrent une barque et passèrent à Menaggio sur l'autre rive. A Menaggio seulement, où ils arrivèrent à la nuit tombée, ils purent se reposer de leurs fatigues et de leurs alarmes,
Charmante nuit! pas de parapluie, pas de rats, pas de spectres et pas de coups de revolver !
Aux premiers chants des coqs de Menaggio, le prince se réveilla très guilleret.
— Hourrah ! hourrah ! cria-t-il, viva la liberta ! je n'épouserai pas la grande duchesse de Klakfeld, mon auguste père ne me tient pas encore
— Où allons-nous? demanda Tulipia.
Un mariage dans le cachot du pont des Soupirs.
— Retremper notre âme et notre corps aux fortes effluves des sapinières alpestres, au souffle pur des glaciers ! boire l'eau claire des torrents, nous rouler dans les neiges éternelles des hautes cimes, élever notre cœur par la contemplation des sommets âpres et solennels où le ciel accroche ses nuages, étudier les mœurs des patriarcales populations de la libre Helvétie 1
— Si je ne me trompe, ça veut dire que nous allons en Suisse?
— Précisément, ô ma charmante I après l'Italie où toutes nos journées étaient vouées à l'art et à la poésie, il est sain de retourner aux fraîches impressions de la nature. En conséquence, nous allons déjeuner largement et louer deux mulets ensuite pour nous enfoncer dans la montagne.
— Que ne suis-je peintre! s'écria le prince, lorsqu'après un excellent déjeuner Tulipia et lui se mirent en selle à la porte de l'auberge, sur le3 mulets qu'on avait amenés, que ne suis-je seulement un grand peintre, A ma
reine, pour dessiner ta taille svelte et ton air de fière amazone, sur ce vulgaire mulet! Quel malheur que tu n'aies pu faire avec moi la campagne de la Turquie, tu aurais été charmante en officier de Cosaques !
Le fait est que Tulipia était charmante, dans son costume de voyage légèrement fripé et audacieusement relevé sur le côté. Elle était chanmante, alerte et gaie ; la fraîcheur du matin, l'atmosphère des montagnes, la détente des nerfs, heureux de se mettre en mouvement, d'agir enfin après tant de semaines de gondole, tout cela lui montait à la tête, et lui donnait de violentes tentations de courir et de bondir comme les cabris des Alpes.
— En avant! dit le prince en fouettant son mulet.
Si Tulipia, fatiguée de repos, demandait à grands cris du mouvement, elle fut servie à souhait par le prince et par son mulet. Le prince dédaignant la route facile qui unit Menaggio à Porlezza sur le lac de Lugano, s'engagea par des chemins plus pittoresques et plus longs sur les flancs du mont Galbigga, et le mulet prit prétexte des inégalités du terrain pour secouer et faire sauter outrageusement son délicat chargement.
Au premier abord cette gymnastique de balle élastique fît sourire Tulipia ; cela lui rappelait le corricolo de Naples. Mais à Naples on avait la ressource de lester ledit corricolo avec de bons et gros moines, tandis que dans la montagne, il n'y avait aucun moyen de diminuer l'intensité des secousses du mulet. Au bout de quelques heures Tulipia regretta le corricolo.
Après une nuit passée à Lugano, il fallut remonter à mulet pour gagner Bellinzona et la route du Saint-Gothard. Il y avait bien une route de voitures, mais le prince ne voulut pas même en entendre parler.
— Prendre une voiture 1 s'écria-t-il, pourquoi pas un tramway ou des vélocipèdes? Et la couleur locale? sachez que dans les montagnes la couleur locale interdit tout autre mode de transport que le mulet !... Pour ne pas apercevoir les odieuses diligences, nous allons laisser la grande route et prendre des sentiers de montagne ! nous ne serions pas des voyageurs intelligents si nous perdions un seul détail de cette contrée pittoresque !
La fantaisie du prince eut pour résultat de faire faire à Tulipia quatorze heures de mulet. Ils arrivèrent à Bellinzona à l'entrée du Saint-Gothard à une heure du matin, affamés et exténués, mais la couleur locale était sauve.
Tulipia eut à peine la force de dîner tant bien que mal avant de se mettre au lit. Le prince mis en appétit soupa pour deux, but comme quatre et écrivit ensuite à Blikendorf pour lui indiquer son itinéraire et le prier de faire diligence pour les rattraper avec les bagages. Puis il alluma un cigare, rêva un peu à la fenêtre et daigna enfin songer au repos.
— Encore le mulet! s'écria Tulipia en voyant le lendemain malin, deux mulets venir se ranger à la porte de l'hôtel.
Liv. 54.
Dans la montagne. Les chagrins de Tulipia à mulet.
— Étoile de mes rêves! répondit le prince, j'ai demandé les plus doux,, et puis aujourd'hui nous ne ferons que sept petites heures de chemin ! voilà qui améliore la situation ?
ïulipia poussa un soupir de résignation.
Le mulet était plus doux, mais le chemin était plus escarpé; le prince dominé par son amour pour les sentiers extravagants avait donné ses instructions au guide. La caravane fut servie à souhait, elle eut du pittoresque à donner le. vertige à des chèvres.
— Sublime! ravissant! écrasant! s'écriait le prince en s' arrêtant pour admirer le paysage, après l'escalade de chaque bloc de rocher.
Suite des études musicales. Solo de ccr des Alpes au réveil.
— Éreintant! balbutiait Tulipia.
La première étape après Bellinzona fut Biasca; le lendemain au lieu de sept heures de mulet, on en fît dix ; Tulipia souffrait cruellement. Trop de mulet, décidément. Le prince qui a servi dans la cavalerie, n'admet pas les plaintes, il faut souffrir et se taire !
A Andermatt, le prince résolut de séjourner pour faire de là quelques jolies petites excursions. La saison n'était pas avancée; malgré le soleil, les neiges de l'hiver couvraient encore la montagne et rendaient les excursions difficiles, mais le prince ne connaissant pas d'obstacles, il fallait bien que Tulipia ne les connût pas davantage. Pour la reposer des courses à mulet, il lui fit faire des ascensions à pied, et pour la reposer des excursions à pied, il entreprit d'autres courses à mulet. Quelquefois même, assis dans une auberge ou dans un chalet devant un flacon précieux de reconfort, il lui fit escalader quelques cimes en se contentant de la suivre avec une lorgnette. C'était ce qu'il appelait faire des ascensions contemplatives, ou jouir de la poésie de la lutte de l'homme avec la nature
Dar.s une de ces excursions, le prince fit l'emplotte d'un charmant souve-
nir de voyage, un cor des Alpes qu'un berger faisait retentir pour taquiner l'écho des montagnes et arracher un pourboire admiratif aux touristes. Le cor des Alpes est un instrument primitif en bois, long de un mètre et demi et affectant la forme d'un immense cornet acoustique ; dût Guillaume Tell nous en vouloir, nous déclarerons avec énergie que ce monumental instrument n'est pas beaucoup plus harmonieux qu'un trombone.
Moyennant un supplément de gratification, le berger dut apprendre à Tulipia l'air national des boeufs de ces montagnes, le Ranz des Vaches, mélodie mélancolique qui rappelle au bercail les troupeaux errant dans les pâturages alpestres. Cette petite leçon de musique dura deux heures et fatigua énormément les poumons de Tulipia.
— Quelle poésie ! dit le prince à demi pâmé d'admiration, cela produit sur l'âme je ne sais s^^-J*"- ^'^T' l~ &V '*^K^^ quelles sensations de...
(y^ y<» *ik^jgjwf \^' - De bœuf mis au
^ - vert! C'est très joli, le
Encore du mulet! R&nz ^ VacheS) ^ CQr
des Alpes est un instrument élégant, mais tu ne penses pas, mon petit Mich, que ça remplacera jamais le piano?
— Qui sait? si quelques femmes charmantes voulaient prendre l'initiative de l'introduire dans les salons... Dans tous les cas, ma blanche idole, comme le cor des Alpes est tout ce que l'on peut imaginer de plus couleur locale, je compte sur ta complaisance pour me jouer le Ranz des Vaches tous les matins à mon réveil...
Et à partir de ce jour, Tulipia dut employer ses soirées d'hôtel à cultiver le cor des Alpes, ce qui gêna un peu les autres voyageurs; les fenêtres ouvertes, quand la lune commençait à se montrer au-dessus des glaciers resplendissants, gigantesques blocs d'argent, et des rocs bleuâtres aux fantastiques silhouettes, Tulipia joua d'innombrables Ranz des Vaches que les échos de la montagne répercutaient à l'infini, sans se douter que ces notes poétiques leur étaient envoyées par des lèvres beaucoup plus séduisantes que celles des bergers des hauts chalets, leurs musiciens habituels.
Le matin aux premières lueurs de l'aube, Mich exigeait encore un Ranz des Vaches qui réveillait tout l'hôtel et mettait pour toute une journée la mélancolie dans Târne des voyageurs.
L'hôtel des deux Chamois, à Amsteg où le prince fît un séjour, y perdit tous ses habitants de passage. Le prince, hâtons-nous de le dire, indemnisa largement l'hôtelier. Il ne resta dans l'hôtel qu'un couple français en voyages de noces. Leur entêtement à rester étonna fortement le prince, qui daigna leur en demander la cause, pendant que Tulipia commençait son concert.
— Comment, monsieur, quitter l'hôtel à cause du cor des Alpes!... Oh non! nous avons trop besoin de nous refaire! n'est-ce pas, Emilie?
— Oh! oui, Edouard!
Lever de soleil au Righi-Kulm.
— Je ne comprends pas... Je ne vois pas ce que le Ranz des Vaches peut avoir de réconfortant?
— Ah ! monsieur, ce n'est pas la musique par elle-même, ce sont ses résultats... L'hôtel était plein, tout le monde est parti, il ne reste que nous, avec de la nourriture à discrétion ! c'est pour la nourriture que nous restons...
— Pour la nourriture ! s'écria le prince étonné.
— Oui monsieur! Mais ne nous attribuez pas pour cela, reprit Edouard, des sentiments par trop grossiers ; nous restons pour la nourriture, mais nous apprécions aussi la poésie du site, n'est-ce pas, Emilie ? La nourriture nous ferait braver tous les cors des Alpes de ces montagnes... nous en avions perdu l'habitude...
— De la nourriture ? dit le prince.
— Oui monsieur, n'est-ce pas, Emilie? Nous sommes arrivés ici affamés, littéralement affamés, figurez-vous... ça vous intéresse?
— Ça m'intéresse.
— C'est toute une histoire! un vrai drame! figurez-vous que, mariés il y a trois Bemaines, n'est-ce pas Emilie? nous sommes partis pour le petit voyage traditionnel en Suisse, joyeux, bien portants, et émus !... Oh! émus !
— Oh ! oui, Edouard !
— Tout alla bien jusqu'à Bàlo, jusqu'à Intcrlaken même, mais dès que nous nousîançâmes dans la montagne, les choses changèrent! En arrivant à LauterBrunnen, nous désirions déjeuner, c'était bien naturel... à l'auberge le patron prit un air agréable et nous dit : Désolés, mais les voyageurs de L'agence Grogg viennent de passer, ils étaient 342, ils ont tout mangé ! — Il n'y a pas d'autre auberge dans le pays? — Si, mais elle est également à sec, vous pensez, 342 Anglais!... Diable! nous avions très faim... Nous trouvâmes après bien des recherches un morceau de fromage de gruyère et nous déjeunâmes avec ça! C'était noire premier repas au fromage de gruyère... Hélas! combien devions-nous en faire de pareils!... Nous voyageâmes toute l'après-midi dans la montagne; au premier hôtel, sur un plateau du passage de la Vengernalp, nous frappâmes pleins d'espoir et d'appétit. — Désolé, dit l'hôte, mais les voyageurs de l'agence Crogg viennent de passer, ils ont lunché ici, et il ne me reste rien... mais vous trouverez un autre hôtel à deux lieues d'ici, à la petite Scheidegg. — Allons, du courage ! nous faisons les deux lieues, nous arrivons à la nuit. On nous reçoit très bien, on nous conduit à une belle chambre avec vue sur le massif de la Yungfrau... Nous avions de l'espoir, mais lorsque nous parlâmes de dîner, on nous répondit qu'il n'y avait que du fromage de gruyère, parce que 342 voyageurs de l'agence Crogg venaient de passer et que toutes les provisions de l'hôtel avaient à peine suffi à leur fournir à goûter ! — Et demain ? dis-je à l'hôtelier. — Oh ! demain, répondit-il, on ira aux provisions. Nous nous endormîmes toujours avec notre appétit, mais avec l'espoir de manger le lendemain... Au déjeuner du matin voilà qu'on nous apporte encore du fromage de gruyère... — Eh bien ' et les provisions? m'écriai-je. — On est parti, monsieur, elles seront ici dans trois jours au plus tard! Emilie s'évanouit, la pauvre enfant! j'eus beaucoup de peine à la faire revenir à la vie, je soldai la note et nous partîmes. Nous arrivâmes mourants à Grindelwald. De loin sur les rochers, nous aperçûmes une longue file d'hommes et de femmes aux vêtements à carreaux écossais, je saisis la main d'Emilie et je dis : les voyageurs de l'agence Crogg, nous sommes perdus! Ils quittaient Grindelwald en voiture, à pietf ou à mulet. Nous nous traînâmes jusqu'à l'auberge. — Désolé ! nous dit un garçon en habit noir, mais les voyageurs de l'agence Crogg ont lunché et dîné ici, il ne
nous reste pas même un os! — Garçon, monsieur, mon bienfaiteur, au nom du ciel, avez-vous un tout petit morceau de gruyère?... Dieu vous le rendra là-haut! Le garçon se laissa attendrir et nous apporta un croûton de pain dur; alors, entre Emilie et moi s'éleva un combat de générosité... — Pour toi, mon ami, dit-elle. — Non, cher ange, mange-le toi-même... Nous partageâmes... — C'est horrible! fit Tulipia.
de la Lune de miel.
— Et ce fut partout la même chose, sauf à Altorf... Là, quand après la réponse ordinaire, je me rejetai sur le gruyère, on me dit que les voyageurs de l'agence Crogg l'avaient emporté pour charmer les ennuis de la route ! C'est ainsi que nous arrivâm* ici. Les Anglais y étaient déjà, mais pendant qu'on leur préparait à dîner» ils étaient partis visiter une cascade à trois lieues d'ici. — Désolé, nous dit l'hôte, mais nous n'avons plus rien, tout est retenu par les Anglais! Nous implorâmes du gruyère et nous dévorâmes nos souffrances. Mon Dieu, qu'Emilie était maigre!... Tout à coup, un berger accourut dire que la Reuss venait d'emporter un pont à une lieue d'ici, et que les Anglais ne pouvant plus repasser, s'en allaient dîner à Andermatt. Cette nouvelle fit sur nous l'effet d'une pile électrique, nous retrouvâmes nos forces pour sauter de joie. C'était l'abondance succédant à la plus atroce famine. Comprenez-vous, 342 dîners pour nous tout seuls!... Monsieur, vous me croirez si vous voulez, mais Emilie et moi nous en fûmes malades!... Et depuis, plus de fromage de gruyère, plus d'agence Crogg, Emilie revient à la vie, nous engraissons. Et voilà pourquoi nous ne fuirons pas devant un simple cor des Alpes. Nous ne quitterons cet hôtel que lorsque nous serons refaits, lorsque je pourrai me présenter devant la mère d'Emilie, avec une Emilie engraissée !...
A la recherche de Tulipla. — Route du Rlghl. — Un mariage dans l'Intérieur du pont dea Soupirs. — L'Infortuné Cabassol marie encore un clerc de notaire.
Nous avons laissé notre ami Cabassol à Venise, très résolu à enlever Tulipia coûte que coûte, et, plein de confiance dans l'adresse de son gondolier. Le secret du départ du prince et de Tulipia fut bien gardé ; Blikendorf, Layos- Zambor et sa dame de compagnie continuèrent à occuper le palazzo Trombolino et soupèrent le soir comme si le prince était toujours là. De loin voyant la jeune Viennoise au balcon de la loggia, Cabassol la prit pour Tulipia et se hasarda à lui envoyer un baiser. Seul le gondolier de Cabassol fut informé du départ par sa cousine, la femme de chambre, mais le désir de gagner tout de même la récompense promise lui suggéra une idée machiavélique.
Ce fut ainsi, qu'après bien des peines et des dépenses, un beau soir, dans une gondole mystérieuse, Cabassol croyant enlever Tulipia, opéra, sans violences heureusement, le rapt de Carolina Laufner, la blonde dame de compagnie de Layos-Zambor ! Il fut atterré par la surprise, mais la jeune et tendre Viennoise fut encore plus surprise que lui, lorsque, son erreur reconnue à la faveur d'un rayon de la lune, elle se vit reconduire au palais Trombolino avec d'humbles excuses. Heureusement Layos-Zambor et Blikendorf attablés et occupés ne s'étaient aperçus de rien.
Le prince et Tulipia avaient quitté le palais depuis 5 jours! Le lendemain Cabassol, suivi de Miradoux et des deux clercs, arpentait soucieusement les dalles de la place Saint-Marc, sans même songer à admirer les dômes de Saint-Marc ou les Vénitiennes à la peau ambrée, lorsque tout à coup Miradoux poussa un cri.
Il venait d'apercevoir à la fenêtre d'une maison de la place, la femme de chambre mulâtresse de la villa Girouette qui lui faisait d'amoureux signaux. En même temps sous les arcades, Palamède et les trois demoiselles américaines apparurent manœuvrant pour cerner nos malheureux amis.
— Fuyons ! dit Cabassol.
Et tous trois s'engouffrèrent dans Saint-Marc, avec l'intention de traverser l'église et de pénétrer par une porte intérieure dans le palais ducal. Arrivés au balcon de la galerie dans le palais des doges, Cabassol jeta un coup d'œil avec précaution sur la place. Palamède avait deviné la manœuvre, Lucrezia Bloomsbig seule était entrée à Saint-Marc, Palamède avec le reste de ses troupes pénétrait dans le palais ducal.
Que faire? que devenir? Us approchaient. On entendait déjà le froufrou des robes des trois Bloomsbig.
De salle en salle, Gabassol battait en retraite, sur les pas d'un guide qui l'assommait avec ses explications intempestives, ses nomenclatures de doges assassinés ou décapités, ses récits de conspirations , ses descriptions de tableaux du Tintoret, de plafonds de Véronèse et son conseil des Dix.
Les américaines approchaient. Et pas d'issue.
Comme le guide allumait un grand flambeau pour leur faire admirer les deux
r.une de miel allemande, lune de miel anglaise et iune de miel parisienne.
Liv. 55.
cachots des condamnés à mort du pont des Soupirs, Gabassol vit poindre au bout du couloir le chapeau de Palamède. Une inspiration lui vint, il laissa le guide entrer dans le cachot, il laissa les américaines le suivre, et bondissant en arrière, il ferma la porte à clef.
En se retournant, il vit qu'un de ses compagnons, le troisième clerc, était resté dans le cachot entre les mains de Palamède.
— Epousez! lui cria-t-il, cela nous fera gagner du temps...
Et il entraîna ses amis après avoir jeté les clefs du cachot dans le canal. Personne n'ayant inquiété leur fuite, ils purent regagner leur hôtel et faire leurs malles pour quitter Venise.
Quant aux malheureux enfermés dans le cachot du pont des Soupirs, on ne les délivra que le lendemain. Des gondoliers éperdus de terreur, avaient entendu leurs cris, pendant la nuit, mais ils avaient pris ces appels pour des lamentations d'outre-tombe, des victimes du conseil des Dix, et s'étaient hâtés de faire filer leurs gondoles au plus vite, loin du lugubre canal
En sortant du cachot des condamnés à mort, le troisième clerc était l'époux de Lavinia Bloomsbig; Palamède leur avait donné la bénédiction nuptiale dans l'obscurité et toute la noce avait tant bien que mal dormi sur la pierre qui remplaçait la traditionnelle paille humide dans le vieux cachot.
Sortis de Venise, échappés aux griffes matrimoniales de Palamède, notre ami Gabassol se remit encore une fois à la recherche de Tulipia. Où le prince pouvait-il l'avoir entraînée? Sous quels cieux errait-elle, avec l'album de la succession Badinard dans ses malles?
Pendant huit jours, Cabassol fouilla toutes* les stations de chemin de fer, Padoue, Vicence, Vérone, Brescia, etc., sans résultat aucun. Il était arrivé à Milan, et poursuivait son enquête auprès des employés des chemins de fer, lorsque le hasard le mit enfin sur la bonne piste. Il vit charger sur un fourgon une douzaine de caisses sur lesquelles il lut ces mots :
VON BLIKENDORF
Arona.
Son cœur battit, c'étaient évidemment les bagages du prince que Blikendorf emmenait. Quelques malles de fabrication parisienne devaient appartenir à Tulipia, il put lire dessus des étiquettes de chemin de fer : Trouville, Monaco, Gênes, Naples, Venise, etc. 0 joie ! il tenait enfin le fil conducteur, il n'y avait qu'à suivre Blikendorf pour arriver jusqu'à Tulipia.
Et il prit immédiatement ses billets pour Arona. Avant de monter en wagon, il eut soin de bien constater lai présence de Blikendorf. Le précepteur du prince occupait un coupé de première classe ; à la vue de Gabassol il très-
saillit et baissa les stores pour se dissimuler. Mais il était trop tard, Gabassol monta dans un compartiment voisin pour le surveiller de façon à ne pas le laisser échapper.
Le bon Blikendorf fit un triste voyage. Il prenait Cabassoi et ses compagnons pour des agents de la cour de Bosnie, envoyés par l'auguste père de son élève pour ies forcer à rentrer dans le devoir. Il frémit et se vit déjà suspendu entre ciel et terre par une cravate de chanvre attachée à une belle potence neuve, sur la grande place de Bosnagrad.
Des remords amers lui serrèrent la gorge, et pourtant après tout, ce n'était pas complètement sa faute, il n'avait été que faible, il s'était laissé entraîner par son élève et n'avait quitté le sentier de la vertu que contraint et forcé. Et même son élève lui avait donné un certificat pour bien constater son innocence.
Mais la cour de Bosnie aurait-elle égard à ces circonstances atténuantes, la brutalité du pouvoir absolu se laisseraitelle fléchir ? >
A Arona la terreur de Blikendorf fut portée à son comble quand il vit ses trois persécuteurs s'embarquer avec lui pour Locarno sur le lac Majeur.
Quatre passagers sur le bateau à vapeur dédaignèrent les beautés du paysage et ne donnèrent même pas un regard à l'Isola Bella et aux autres îles Borromées, pas plus qu'aux villages éparpillés dans la verdure des côtes, sur le flanc des montagnes ; ces passagers étaient, d'abord l'infortuné Blikendorf, toujours en proie à des visions où jouaient un grand rôle le chanvre bosniaque et la menuiserie considérée dans ses rapports avec la construction des potences, puis Gabassol et ses amis, qui firent le voyage assis, pour plus de sûreté, sur les malles du précepteur.
De cette façon, celui-ci ne put songer à s'échapper. Au bout du lac, les malles de Blikendorf furent déchargées et rechargées sur l'impériale de la diligence de Bellinzona ; Gabassol et ses amis étaient déjà dans l'intérieur. Blikendorf monta dans le coupé où il se trouva seul avec ses pensées.
Pendant les trois jours qu'il resta à Bellinzona sans oser continuer sa route, Gabassol ne quitta pas l'hôtel où les malles et le précepteur étaient descendus.
Cependant, lequatrième jour, le précepteur réussit à se dérober et à partir dans une voiture particulière pour-tme direction inconnue. Mais les malles
Arrière, vil célibataire!
étaient restées. Cabassol sut bientôt que l'on devait les diriger le lendemain parle Saint-Gothard à l'adresse de l'hôtel du Righi-Kulm.
Cabassol et ses amis réglèrent leurs comptes et prirent la même diligence que les malles, ils traversèrent ensemble le Saint-Gothard et s'embarquèrent en même temps à Fluelen sur le bateau du lac des Quatre-Cantons. A Witznau les bagages furent transportés dans le petit train qui monte au Righi- Kulm par une si audacieuse route.
— Le prince et Tulipiasont là-haut à l'hôtel du Righi-Kulm, assurément, dit Cabassol en montant dans le train, nous touchons au but! Il faut que demain, par un moyen quelconque, j'obtienne une entrevue de Tulipia!...
Décoration des chambres à l'hôtel de la Lune de miel.
Au Kulm, en interrogeant adroitement les garçons de l'hôtel, Cabassol acquit la certitude que deux voyageurs répondant au signalement des fugitifs, habitaient l'hôtel depuis trois jours. Moyennant un remarquable pourboire, un garçon fît avoir à Cabassol l'appartement voisin de celui du prince et réuni au premier par un même balcon. Cabassol aux aguets vit revenir ceux qu'il cherchait d'une petite excursion dans la montagne; le soir, il eut l'agrément d'un solo de cor des Alpes exécuté par sa voisine la charmante Tulipia.
Le matin un autre solo de cor des Alpes annonça aux touristes de l'hôtel le lever du soleil. Cabassol bondit, le cor avait résonné tout près de son lit à travers une simple cloison de sapin.
— Tulipia, ma reine! dit une voix que Cabassol reconnut pour être celle du prince, allons encore admirer le lever du soleil avant notre départ...
— Allons, bon, déjà partir I se dit Cabassol, vite, habillons-nous pour être prêt à tout événement...
— Monseigneur, c'est peut-être imprudent, dit une autre voix, songez que les agents de votre auguste père que j'ai à mes trousses, depuis Venise, ont arrivés ici hier soir. Mieux vaudrait tacher de fuir sans leur donner l'éveil. .
— Faisons m/ îux, dit le prince, si je les achetais, si je les attachais à ma personne?...
Duo de fauteuils à musique.
— C'est un moyen, fit Blikendorf...
— Les attacher à votre personne! s'écria Tulipia. Y pensez-vous, prince!... D'abord, je ne veux pas !
— Cependant...
Cabassol n'en entendit pas davantage. Quelqu'un venait de frapper à la porte-fenêtre sur le balcon ; Cabassol courut ouvrir en se demandan si ce n'était pas déjà Blikendorf qui venait l'attacher à la personne du prince, mais ï: recula effaré à la vue de l'Américain Palamède en veston et en pantoufles.
— Comment vous portez-vous? demanda Palamède en lui tendant la main, je ne voua dérange pas, on peut entrer?...
Et comme Gabassol ne répondait pas.
— Nous sommes voisins, dit-il, j'ai l'appartement de gauche sur le même balcon... je viens donc vous voir en voisin... Lucrézia et Cléopatra sont là, je vais les appeler, elles seront enchantées de vous dire bonjour... A propos, vous savez, votre ami que vous avez laissé à Venise, il est maintenant le mari de Lavinia, charmant garçon... bonne famille... j'avais pris des renseignements... Lavinia aime la vie tranquille, elle est enchantée d'être l'épouse d'un homme de loi... Ils seront heureux, monsieur! Je leur ai dit dans le cachot des condamnés à mort, en leur donnant la bénédiction nuptiale, car en ma qualité de ministre je leur donnai moi-même la bénédiction nuptiale...
Sur ce mot Gabassol recula.
— Je leur ai dit : mes enfants, en ce jour solennel...
— Pardon, à quelle heure part le premier train qui descend au lac?
— Gomment ! songeriez-vous encore à fuir le bonheur que je vous apporte... le premier train part à 10 heures, mais...
— Bon, pensa Cabassol, le prince ne peut partir avant 10 heures, subissons Palamède jusque-là; à 10 heures, nous suivons le prince, quand môme il faudrait passer sur le corps de cet Américain crampon !
Miradoux et son clerc avaient, pendant ce dialogue, quitté la chambre à deux lits qu'ils occupaient et se tenaient dans l'antichambre, prêts à se sauver.
— Inutile 1 dit tranquillement Palamède. la porte est fermée à clef, j'ai pris mes précautions pour causer tranquillement avec vous. . . Voulez-vous me permettre de faire venir Cléopatra et Lucrézia ?
Cléopatra et Lucrézia, n'attendant même pas la permission, parurent à leur tour sur le balcon.
— Eh bien, ingrats, dirent-elles en tendant la main à Cabassol et au jeune clerc, vous nous fuyez donc?
— Non, répondit Gabassol, nous avons l'air de fuir, mais c'est une épreuve, c'est pour éprouver la force du tendre sentiment qui nous...
— Unit! fit Cléopatra en mettant sa douce main dans celle de Cabassol.
— Pardon, pardon, ma chère, dit vivement Lucrézia Bloomsbig à sa cousine, lu fais erreur.
— Comment, je fais erreur? un tendre sentiment ne nous unit pas, monsieur et moi? mais tu calomnies nos cœurs, tu...
— Non, ma chère, ce n'est pas cela, je dis que tu fais erreur, en ce sens que tu te trompes dé fiancé...
— - Vraiment? Es-tu bien sûre?
— Certainement, demande à Palamède, c'est moi que M. Cabassol aime, c'est à moi qu'il a dit : My lovely angel !
— C'est vrai, dit Palamède.
— Il me semble aussi, dit Cabassol, cependant je ne voudrais pas contra~ rier mademoiselle...
— Voyons, Cléopatra, regarde attentivement ta promesse de mariage, elle n'est pas signée de M. Cabassol.
— C'est vrai, dit Cléopatra, la signature est assez peu lisible. Je n'ai pu encore déchiffrer le nom de mon fiancé, et je vous assure que cela m'a été bien pénible... oh! oui, bien pénible ! Jules Pa... Po...
— Jules Poulinet, dit le clerc de notaire en s'avançant, de Montbrison. mais je dois vous dire que je suis déjà fiancé à Montbrison et que...
— N'est-ce que cela? dit Cléopatra, mais dans mon pays on admet très bien la polygamie, vous vous ferez mormon...
— Ça me ferait du tort dans le notariat. . . je compte acheter un jour ou l'autre une étude à Paris, et, je vous assure, le mormonisme me nuirait sérieusement auprès de mes clients futurs...
— Soit, vous n'épouserez pas votre fiancée de Montbrison...
— Pardon , fit Miradoux en s'avançant , moi qui n'ai signé aucune promesse de mariage, je vous demanderais de m'ouvrir la porte, j'ai besoin de prendre quelques renseignements au chemin de fer.
— C'est trop juste, répondit Palamède, je vous demande pardon de vous avoir retenu...
Miradoux descendit rapidement l'escalier de l'hôtel en même temps que les bagages du prince que l'on portait au chemin de fer; il s'assura de l'heure du train, et revint à l'appartement où la discussion commençait à s'envenimer.
— Nous plaiderons ! disait Palamède.
— Nous plaiderons ! répondit Cabassol.
— C'est indigne ! gémissaient Cléopatra et Lucrézia.
— Et je demanderai 500,000 francs de dommages et intérêts pour chacune de mes pupilles.
Garçon de l'hôtel de la Lune de miel.
— Le train est pour 9 heures 45, et les bagages du prince sont enregistrés pour Lucerne, glissa Miradoux à l'oreille de son ami.
— Parfait, dit Gabassol, allez donc prendre des billets.
— J'y cours, répondit Miradoux.
— C'est inutile, vous ne partirez pas, s'écria Palamède, c'est assez de retards, épousez ou plaidons.
— C'est ce que nous verrons ! nous n'avons pas fixé de date dans les promesses de mariage, nous épouserons mais plus tard.
— Pardon, il n'y a pas à chercher de chicane, vous avez écrit : à première réquisition, j'épouserai... vous êtes requis, épousez!
Des pas précipités interrompirent les protestations de Gabassol. C'était Miradoux qui revenait une seconde fois.
— Alerte! s'écria-t-il, le prince et Tulipia viennent de partir il y a une demi-heure...
— Mais le train n'est que pour 10 heures...
— Hélas ! je sais tout maintenant, le train n'emportera que les bagages, les voyageurs sont partis à mulet...
— Sacrebleu! partons vite...
— Un instant! s'écria Palamède. Allons, Cléopâtra, Lucrézia, jotez-vous aux pieds de ces fiancés perfides...
— Voyons, le temps presse, je capitule! dit rapidement Cabassol.
— Vous épousez?
— Pas moi... je vous propose ce qu'on appelle une cote mal taillée, un fiancé sur deux... acceptez-vous?
— 50 pour cent ! fit Palamède.
— 50 pour cent ou rien, décidez-vous! je vous laisse le fiancé de miss Cléopâtra, M. Jules Poulinet.
— Nous acceptons ! dit Palamède.
— Mais, fit Jules Poulinet, et ma fiancée de Montbrison?
— Nous verrons plus tard, je lui expliquerai... Allons, cher ami, résignez-vous! je pars avec Miradoux...
— A bientôt! fit Palamède, et j'espère que la prochaine fois, vous vous laisserez toucher par les larmes de miss Lucrézia.
Liv. 56.
Un séjour à l'hôtel de la Lune de Miel, près Lucerne (Suisse). — Amour et poésie. Lunes de miel et divorces. — Appartement à musique. — L'avoué de l'hôtel.
Blikcndorf n'avait pas appris pour rien la diplomatie à la cour de Bosnie. Pour tromper les agents de l'auguste père de son élève, il avait ostensiblement fait prendre des billets au chemin de fer, et pendant ce temps il préparait secrètement une fuite à travers les sentiers de la montagne.
Sort cruel! Les épreuves équestres recommençaient pour Tulipia. Le mulet lui était décidément contraire, puisque depuis si longtemps qu'elle
Les balcons de l'hôtel.
errait dans la montagne sur le dos de ces respectables quadrupèdes, elle n'avait pas encore pu s'habituer à leur trot sec et à leur dur contact.
— Où allons-nous ? demanda le prince quand les fugitifs furent à quelque distance de l'hôtel de Righi-Kulm.
— Monseigneur, les agents de votre auguste père seront à nos trousses dans quelques minutes, mais j'ai eu soin de leur préparer quelques fausses pistes, j'ai fait partir des mulets par tous les sentiers qui descendent du Kulm, cela nous donne un peu d'avance. Mon avis est que nous en profitions pour gagner Arth au pied du Righi, sur le lac de Zug. De là, nous allons à Zug et nous prenons le chemin de fer pour Lucerne. Il y a dans les environs de Lucerne de délicieuses pensions où nous nous tiendrons tranquilles quelque temps, pendant que l'on nous cherchera plus loin.
— Oh oui ! plus de mulet surtout, dit Tulipia, j'ai soif de tranquillité après tant de mulets.
— C'est entendu ! dit le prince, moi j'ai soif d'une vie paisible et calme, dans un chalet sous les arbres, au bord d'un lac pur où je prendrai plaisir à voir refléter l'azur du ciel et celui des yeux de ma bergère... Je serai Nemo-
rin, elle sera Estelle, nous pocherons à la ligne loin du bruit du monde, des intrigues des cours, bien loin surtout de ma grande duchesse de Klakfeld..,
— Doit-elle être furieuse ! s'écria Tulipia.
— Et mon auguste père, donc !
— Monseigneur! s'écria Blikendorf, ne parlez pas de votre auguste père, jamais plus je n'oserai reparaître devant ses yeux, moi précepteur indigne, qui n'ai pu vous maintenir dans le sentier de la vertu ! Heureusement que, avant que tout soit découvert, j'ai pu nous faire envoyer un supplément de deux cent mille florins en traites...
— Un supplément de florins 1 Tout va bien alors ! Blikendorf, tu es uw homme précieux, tu seras mon premier ministre un jour ! Et maintenant, en avant, cherchons un chalet poétique pour y cacher à tous les yeux nos personnes proscrites et notre amour. Pendant ce temps-là, mon auguste père s'apaisera et peut-être la grande duchesse trouvera-t-elle à se caser...
Le chalet poétique ne fut pas difficile à découvrir. En déjeunant à Arth comme de simples mortels dans une auberge écartée, le prince feuilletant son guide y trouva cette mention :
A LA LUNE DE MIEL LINDENBERG près LUCERNE
Hôtel et pension de i " classe. Cures de petit lait. Cet établissement ouvert depuis peu est un des plus remarquables et les plus poétiques de la Suisse. Situation ravissante sur le lac des quatre cantons, au pied de la colline de Lindenberg. Chalet pittoresque. Ombrage merveilleux, bateaux de plaisance sur le lac, confortable exquis. Cuisine délicate ou forte suivant les désirs des voyageurs. Cascade. Prix modérés.
— Voilà notre affaire, dit le prince, ô ma Tulipia, pouvons-nous trouver mieux pour cacher notre bonheur?
— Ah ! mon petit Mich, cela va être charmant I
Les fugitifs après trois jours de détours dans la montagne pour achever de dépister leurs ennemis, arrivèrent sans mauvaise rencontre au Lindenberg par un superbe clair de lune. Le prince en découvrant l'hôtel fut dans le ravissement, l'annonce n'avait pas exagéré les charmes du paysage au milieu duquel un poétique aubergiste s'était fixé. Le lac, la colline, les ombrages tout y était, la lune se reflétait dans un lac encadré de hautes montagnes, des ruisseaux chantaient et cascadaient sous les arbres et sur tout le paysage planait une douce et succulente senteur de cuisine.
— 0 Tulipia, ma reine, si tu consens à vivre ici avec moi, je fais mettre en adjudication mes droits au trône de Bosnie...
— De la prudence, monseigneur, voici le maître de l'hôtel.