‹ La grande mascarade parisienne. Texte et dessinsChapitre 23 sur 43 · Partie de pêche sur le lac · texte numérisé non relu

Partie de pêche sur le lac

Un gros homme en habit noir et en cravate blanche, une rose à la boutonnière et le teint fleuri, accourait au-devant des voyageurs.

— Monsieur et madame, agréez toutes mes civilités, prenez la peine d'entrer, je vous prie... Vous êtes les bienvenus à l'hôtel de la Lune de miel..* Est-ce pour lune de miel ou pour divorce que je dois vous inscrire?

— Comment?

— Oui, je veux dire : voyageant pour lune de miel ou pour divorce? Vous

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savez, c'est la spécialité de mon hôtel, nous ne logeons pas les voyageurs ordinaires, nous ne recevons que les personnes qui viennent, chez nous, abriter les doux rayons d'une lune de miel à son aurore, ou les voyageurs venant en Suisse pour divorcer... En ce moment le divorce donne beaucoup... Mais je vois aux yeux de madame qu'il n'est pas encore question de divorce entre elle et monsieur, je vais donc faire préparer un appartement à l'aile gauche... L'aile gauche est pour les lunes de miel et l'aile droite pour les divorces.

— Côté des lunes de miel! s'écria le prince, lune de miel dans son premier quartier! Hôtelier?

— Monsieur?

— Inscrivez : Premier quartier, j'y tiens ! vous pouvez dire aussi que jamais depuis la fondation de l'hôtel, ces murailles n'ont abrité lune de miel plus poétique et plus pure!

— J'en suis enchanté, monsieur. Nous avons à l'aile gauche des lunes de miel tout à fait remarquables, je vous recommande la lune de miel du n° 27, voilà trois mois et demi qu'elle dure... et jamais un nuage! Je vais vous donner l'appartement n° 28, vous serez voisin avec mon phénomène la lune de miel de trois mois et demi. Je ne vous parle pas du n° 29, une lune de miel de quinze jours qui en est à ses derniers rayons déjà !... Je regrette de l'avoir reçue, mais je vais la faire passer à l'aile droite, côté des divorces... Maintenant, si vous voulez me suivre, je vais vous installer...

L'hôtelier prit un flambeau et se dirigea vers les couloirs de l'aile gauche. Le prince et Tulipia le suivirent, serrés l'un contre l'autre, la main dans la main et les yeux dans les yeux. Derrière eux venait Blikendorf portant la trompe des Alpes dont le prince n'avait pas voulu se séparer.

En entendant le pas lourd de Blikendorf, l'hôtelier se retourna.

— Mais, s'écria-t-il, monsieur nous suit, que désire monsieur?

— Parbleu ! je désire une chambre pour abriter ma tête, répondit Blikendorf.

— Y pensez- vous, monsieur! Gomment, vous vous introduisez dans l'aile gauche, côté des lunes de miel! vous, un célibataire!...

— Je ne suis pas célibataire, je suis marié à trois cents lieues d'ici... et de plus je suis un vieux philosophe.

— Pour moi, vous êtes un célibataire, une espèce absolument proscrite ici... j'ai une responsabilité, monsieur, j'ai le devoir de veiller sur la tranquillité de mes lunes de miel qu'un célibataire pourrait troubler... Un célibataire ici, et voilà peut-être une lune de miel compromise...

— Mais je vous assure que je n'ai aucunement l'intention...

— N'importe, à mon grand regret je ne puis vous loger... cependant, attendez, je vais vous donner une chambre à l'aile droite, côté des divorces...

— Vous avez raison, dit Tulipia, c'est moins dangereux.

— Oui, je prends cela sur moi, du côté des divorces, les époux ont généralement le cœur pris l'un adroite, l'autre à gauche... votre présence ne peut occasionner aucun trouble grave... Attendez-moi ici, je vous conduirai ensuite à l'aile des divorces.

Blikendorf lendit sa trompe des Alpes à l'hôtelier et s'assit en attendant son retour, sur une des banquettes du couloir.

En entrant dans la partie réservée aux lunes de miel, les arrivants remarquèrent tout de suite un certain changement, les murailles des couloirs étaient peintes en rose tendre, avec des ornements bleus dans les plinthes.

Des lampes douces et voilées, presque des veilleuses brûlaient de distance en distance, et des bruits de musique vague s'é- •chappaient des chambres.

—Voici le n° 28, dit l'hôtelier en ouvrant la porte.

— Tiens, c'est gentil ici! s'écria Tulipia.

— Nous avons cherché à créer de véritables nids pour nos voy^eurs, une lune de miel, c'est délicat... Voyez, une chambre, un cabinet de toilette, cela doit suffire!... Un appartement plus compliqué eût été nuisible...

— C'est très gentil cette chambre tapissée de bleu céleste semé de lunes d'argent... et cette pendule en bois, avec un petit Amour...

— L'Amour allumant le flambeau de l'hymen! dit l'hôtelier. Vous verrez, aux heures et aux demies, il remue la tête et sonne un air triomphal dans une petite trompette...

— Et ces tableaux...

— Très poétiques aussi, voyez, madame!... Je les ai commandés moimême à l'artiste, n'ayant pu trouver de sujets suffisamment riants, calmes et poétiques parmi les cadres vulgaires des marchands de gravures. J'ai donné

Lune de miel parisienne. Phase des gifles.

pour thème à l'artiste l'histoire un peu arrangée de Roméoet Juliette.. Voyez : N° 1, Roméo et Juliette ressentant le premier choc de l'amour. N° 2, Premier rendez-vous de Roméoet Juliette au clair de la lune. N° 3, Voyage de ?ioces de Roméo et Juliette, en Suisse naturellement dans le coupé d'une diligence du temps... J'avais d'abord eu l'intention de les faire promener en gondole à Venise, mois il est inutile, n'est-ce pas, de faire des réclames à la concurrence. N° 4, Lune de miel de Roméo et Juliette, ils sont assis sur le bord d'un lac en train de lire à deux un volume de vers. N° 5, L'échelle de cordes : Pour bien indiquer la profondeur et la durée de leur amour, je suppose que Roméo, marié, continue à se servir de l'échelle de cordes pour escalader le balcon de sa femme. N° 6 et dernier, Soirée d'été. Roméo joue de la mandoline aux pieds de Juliette.

— C'est charmant, charmant! fit Tulipia en se laissant tomber dans un fauteuil.

Au même instant une harmonie suave et douce emplit la chambre.

— Tiens, lair de Guillaume Tell : 0 Mathilde, idole de mon âme!... . D'où cela vient-il?

Tulipia se leva, la musique s'arrêta brusquement.

— C'est dans le fauteuil, dit l'hôtelier en souriant. -Si madame veut se rasseoir...

Tulipia obéit, la musique reprit : 0 Mathilde idole de mon âme !

— - C'est une idée à moi, reprit l'hôtelier, tout est à musique, j'ai voulu mettre de la poésie partout. Et maintenant que monsieur et madame sont installés, je vais conduire leur ami dans l'aile des divorces.

Dès que l'hôtelier fut parti, le prince et Tulipia se mirent à essayer les fauteuils et les chaises de la chambre qui retentit aussitôt des harmonies les plus variées. — 0 bel ange, o ma Lucie f... jouait une chaise. — Non, ce n'est pas l 'alouette, o Roméo reste encore! modulait un fauteuil. — Par quel charme, dis-moi, m'as-tu donc enivré? reprenait le fauteuil. — Je voudrais bien savoir quel était ce jeune homme... répondait la chaise. — Connais-tu le pays oh fleurit l'oranger?... Jouait avec mélancolie une chaise longue placée devant la fenêtre. — L'amour est enfant de bohème!... Toréador, l'amour t'attend', etc., etc.

— Et dîner ! s'écria tout à coup le prince en sautant sur une sonnette, qui, au lieu de sonner, exécuta l'air :

J'entends le tambour qui bat et l'amour qui m'appelle I

Une Suissesse rebondie, portant le corsage de velours noir et les chaînes d'argent de l'ancien costume lucernois, se présenta aussilût.

— Monsieur et madame dîneront-ils en têteà-tête dans leur chambre ou à la table d'hôte?

— En tête-à-tête ! dit le prince.

La Suissesse posa la main sur son cœur et se mit en devoir de mettre la table. Quand tout fut prêt, les plats apportés et les dîneurs servis, elle se dirigea vers un petit poêle-calorifère placé au fond de la pièce.

— Mais qu'est-ce que vous faites? dit le prince, il ne fait pas froid...

— Je ne fais pas de feu, monsieur, je mets le calorifère en communication avec les tuyaux distributeurs de musique...

— Comment cela, les tuyaux distributeurs? ^ " ,

— Monsieur, nous avons un pianiste attaché à l'hôtel ; tous les soirs il joue dans un caveau du sous-sol, et les tuyaux du calorifère vont porter la musique dans toutes les pièces de l'hôtel...

Liv. 57.

450 LA GRANDE MASCARADE PARIflRNNR

— Mademoiselle, vous ferez mes compliments au maître de l'hôtel, c'est un vrai poète !

Après dîner, la musique continuant à jouer, le prince et Tulipia s'endormirent, délicieusement bercés dans leurs fauteuils, en contemplant de la fenêtre la course capricieuse de petits nuages blancs, folâtrant autour du disque de la lune.

La Suissesse les réveilla. Elle apportait un livre sur un plateau et une veilleuse. •

— Qu'est-ce que cela? demanda le prince.

— Monsieur, c'est un volume de vers; tous les soirs nous apportons un poète nouveau... c'est compris dans le service comme la bougie!

— Quelle ravissante soirée, dit le prince en reprenant sa contemplation, et quel délicieux hôtel 1 on a tout prévu...

Le calorifère continuait à jouer une musique de plus en plus douce, semblable au murmure mélodieux d'une harpe éolienne. Mich et Tulipia se balançant mollement dans leurs fauteuils exécutaient un duo plein de langueur.

— Ange si pur, que dans un songe

jouait le fauteuil du prince.

0 patronLe des demoiselles, Notre-Dame de Bon Secours Daigne protéger nos amours!

modulait le fauteuil de Tulipia.

Il n'y eut qu'une ombre au tableau; la lune de miel du n° 29 subissait probablement une éclipse, car, de onze heures à minuit, le prince et Tulipia entendirent leurs voisins se disputer assez violemment.

— Vous êtes insupportable ! disait une voix d'homme.

— Vous m'ennuyez!... je vais l'écrire à ma mère! répondait une voix de femme.

— Taisez- vous!

— Non, je ne me tairai pas ! je ne me laisserai pas tyranniser sans protester ! Vous m'avez appelé petite sotte, c'est odieux!

— Je ne veux pas que vous dansiez avec cet escogriffe du n° 19

— Et si cela* me plaît ! croyez-vous que je ne vous vois pas faire les yeux doux, à table d'hôte, à cette sainte nitouche du n° 31 ?

— Par exemple! c'est vous qui devriez la regarder et vous modeler

sur elle, son mari m'a dit qu'elle était la douceur même

— Vous êtes un imbécile.

On entendit le bruit d'une gifle, la dame poussa un cri et tomba sur un siège qui joua aussitôt :

Espoir charmant, Sylvain m'a dit : je t'aime! Et depuis lors tout me semble plus beau !

— Diable! fit le prince, voici une lune de miel à son cinquième quartier.

Tout se tut bientôt dans l'hôtel, la lune de miel n° 29 ne souffla plus mot, — on ne vit plus que de loin en loin, sur quelque balcon, un groupe muet perdu dans une contemplation extatique du lac mystérieusement éclairé par la lune, puis ces groupes disparurent peu à peu et les derniers bruits de musique s'éteignirent dans un calme immense et profond.

Les belles et pures

journées ! Après tant de semaines accidentées, après tant d'allées et venues fatigantes depuis son enlèvement, Tulipia savourait enfin à l'hôtel de la Lune de miel, un repos bien gagné. Elle cessait enfin d'être victime de la couleur locale, non pas que le prince eût rien perdu de son fanatisme pour cette denrée, mais parce que la couleur locale au Lindenberg consistait en douces promenades sur le lac, en rêveries dans les grandes herbes, en longues séances de farniente, bercées par une musique que l'on n'avait pas besoin de faire soi-même.

A tout autre moment cette existence lui eût semblé bien monotone et même un peu trop fadasse, mais les dernières courses à mulet lui avaient donné une véritable soif de repos.

Le prince exultait; à chaque instant, il éprouvait le besoin de complimenter l'hôtelier pour les attentions dont il accablait ses pensionnaires, ou pour ses ingénieuses inventions.

Toute la journée il était sur le lac, dans une charmante barque meublée de moelleux coussins qui jouaient gaiement :

Viens dans mon léger bateau

ou qui berçaient les promeneurs par la musique mélancolique du Lac de Lamartine :

Le piano des divorceurs.

452 LA GRANDE MASCARADE l'AKlSlKNNE

Un soir t'eu souvient-il, uous voguions en silence

Le prince et Tulipia péchaient à la ligne, distraction éminemment calmante, dissolvant rapide de tons les chagrins, plaisir pur, dont la vertu rassérène en peu d'instants les âmes ravagées par la passion et par toutes les cruelles déceptions de la vie.

On prenait les repas en tète-à-tète, ou bien à la table d'hùte de l'aile gauche; le prince avait fait la connaissance de la lune de miel du n° 27, si remarquable par sa longévité, celle que le patron citait avec un légitime orgueil aux lunes de miel survenantes. Rien ne faisait présager encore l'approche du dernier quartier, au contraire à l'œil langoureux de la dame, l'hôtelier, passé astronome de première classe, lui donnait encore trois mois de durée au minimum. Chose intéressante à noter, la dame qui donnait ces proportions extraordinaires aux quartiers de la lune de miel, en était à ses troisièmes noces. L'hôtelier intrigué aurait voulu savoir pendant combien de temps les deux premières avaient occupé l'borizon !

La lune de miel du n° 29, au contraire, donnait chaque jour des signes de décroissance marquée. Un jour elle se montrait timidement dans l'azur du ciel, et le lendemain, de sombres nuages la voilaient à tous les yeux. Deux jours de suite Tulipia entendit un bruit de gifles et de vaisselle cassée. Le prince en fut indigné et porta le fait à la connaissance de l'hôtelier, qui promit d'intervenir et de faire passer le couple dans l'aile des divorces.

Ce scandale était, paraît-il, un fait unique dans son genre; l'hôtelier constatait bien souvent de la froideur entre les époux à la fin de leur séjour, mais jamais, au grand jamais, on ne s'était giflé à l'hôtel de la Lune de miel! c'était à faire écrouler d'horreur les murailles elles-mêmes. — Passe encore du côté des divorces qui en avait vu bien d'autres, mais du côté des lunes de miel!

— Voyez-vous, monsieur, disait l'hôtelier au prince, la lune de miel du n° 29 est parisienne, tout est là ! Mes plus mauvaises lunes de miel viennent de Paris; elles ne dépassent jamais trois semaines; les premiers jours, elles sont dans les transports, elles nagent dans le bleu, puis tout à coup, dégringolade complète, monsieur et madame bâillent comme des carpes en face l'un de l'autre, ou se jettent des mots désagréables à la tète,... et l'on demande la note. Ne me parlefe pas de- lunes 'le miel parisiennes. Voyez au contraire cette lune de miel anglaise, là-bas, elle a deux mois et pas encore un nuage... la journée, ils font des grogs en se disant des douceurs!... Et plus loin lune de miel allemande .. cette dame qui bourre une pipe à ce gros i;i à barbe rousse... vous y êtes... eh bien, une lune de miel de deux mois! Pa3 un nuage non plus! De la poésie toute la journée, monsieur rêve

et fume, les yeux dans les yeux de sa femme, qui confectionne des petites pâtisseries dont elle va surveiller elle-même la cuisson à la cuisine... jamais une lune de miel parisienne ne m'a donné ces satisfactions..,.. Je me rattrape avec elles sur les divorces.

— Comment cela? fit le prince.

— La moitié de mes divorceurs me viennent de Paris... j'ai même cette année des clients de l'année dernière, venus l'année dernière en qualité de lunes de miel, et revenus ce printemps comme divorceurs... Vous savez que le divorce n'existe pas en France?

— Oui, je le sais, per- . „^?__ ^-ry pétuité!

— Vous l'avez dit, condamnés à perpétuité làbas 1 J'ai basé ma spéculation là-dessus; comme c'est très long la perpétuité, j'offre aux époux qui gémissent dans les fers le moyen de les briser...

— Gela prouve en faveur de la bonté de votre âme, mais quel est ce moyen?

— Ayez l'obligeance de venir jusqu'à mon bureau... Là! vous voyez par cette fenêtre le jardin de l'aile droite de l'hôtel, réservé uniquement aux divorceurs... Il est divisé en petites cases séparées chacune par une haie...

— Parfaitement, je vois, mais je ne comprends pas.

— Vous allez comprendre. Le divorce est permis en Suisse, mais pour l'obtenir il faut être citoyen suisse... Des gens accablés sous le poids des chaînes du mariage qui m'arrivent pour divorcer, je fais d'abord des citoyens suisses; je leur vends par acte notarié un morceau de jardin de 4 mètres carrés, et je m'occupe de faire régler leur affaire... Quand le divorce est prononcé, ils me revendent leur carré de jardin et ils partent en me bénissant.

— C'est parfait, vous êtes tout simplement un bienfaiteur de l'humanité!

— Quand mes lunes de miel s'en vont, j'ai coutume de leur adresser un petit discours et de leur remettre, avec mes souhaits sincères pour leur bonheur, un prospectus dans lequel j'explique le mécanisme de mes divorces... Allez, Soyez heureux , aimez-vous, l'amour il n'y a que ça, et si ça ne vous réussit pas, si vous cessez de vous plaire, revenez me trouver, je me charge de vous débarrasser l'un de l'autre, au plus juste prixl

Tulipia prenait un bain à la lame.

— A propos! fit le prince, et mon ami que j'oubliais... vous savez, le célibataire que vous avez refusé de recevoir il y à quinze jours dans l'aile des lunes de miel?

— 11 est là, répondit l'hôtelier, je l'ai mis aux divorces...

— Je serais bien aise de le voir, je puis aller le trouver aux divorces?

— Certainement, monsieur, je vais ouvrir, la porte de communication. H occupe la chambre n° 19 au deuxième étage.

La différence était grande entre l'aile des lunes de miel et l'aile des divorces. C'était le même confortable, la même entente du bien-être, mais passé la porte de communication, la poésie avait les ailes coupées et tout, murailles et accessoires, présentait un caractère froid et désenchanteur.

Le prince en fut surpris, quoiqu'il ne s'attendît pas à trouver de ce côté les riantes surprises de l'aile gauche. Les couloirs étaient mornes. Au premier étage, à la place de l'aimable salon de conversation des lunes de miel, le prince lut ces mots sur une porte : CABINET DE L'AVOUÉ. Sonnette de nuit.

— Comment? Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-il à un garçon. — ■ C'est l'avoué de l'hôtel, répondit le garçon.

— Mais pourquoi sonnette de nuit, comme chez les pharmaciens?

— Monsieur, répondit sentencieusement le garçon, un avoué, c'est un pharmacien moral! A l'hôtel il arrive souvent qu'il s'élève quelque difficulté, entre les divorceurs, une vieille querelle mal éteinte, il faut donc qu'à n'importe quelle heure on puisse consulter l'avoué de l'hôtel. Il est toujours très occupé, si monsieur veut entrer dans l'étude, il verra par lui-même.

Le prince ouvrit la porte. Le cabinet de l'avoué était une vaste pièce divisée en deux parties; d'un côté l'avoué et de l'autre ses deux clercs, assis chacun devant un bureau encombré de paperasses. Des cartons garnissaient les murs comme dans toutes les études du monde.

L'avoué était occupé, un monsieur et une dame le questionnaient, nerveux et agités.

— Voyons, monsieur, disait la dame, mon mari et moi nous nous étonnons fort de voir que notre divorce tarde autant à se prononcer...

— Certes, fit le monsieur, on nous avait parlé de six semaines... le terme est dépassé de quinze jours...

— Un peu de patience, cela ne peut plus tarder, répondait l'avoué.

— C'est que l'on s'ennuie fort à Paris, reprit la dame, Edgard m'a encore écrit hier, il ne comprend pas que cela dure si longtemps... il est jaloux, enfin ! je lui ai écrit de me retenir un appartement pour mon retour...

— Je vous en supplie, ajouta le monsieur, terminez promptement, madame m'assomme avec son Edgard!

— Et vous qui passez vos journées à me parler de cette chanteuse de café concert!

Le prince sortait ayant suffisamment contemplé l'étude, lorsqu'un des clercs l'arrêta :

— Monsieur vient pour une instance de divorce?

— Non, répondit le prince, je suis ici en amateur.

Et il se remit à la recherche de Blikendorf. Le précepteur n'était pas chez

Blikendorf consolateur.

lui; le prince, après avoir frappé inutilement au 19, héla un garçon pour lui demander des renseignements.

— Le monsieur du 19? fit le garçon, attendez, il est toujours fourré au 27, je crois qu'il fait la cour à la dame... je vais l'aller chercher...

— Non, inutile, j'y vais moi-même.

Ce fut la voix de Blikendorf qui répondit : Entrez ! quand le prince frappa à la porte du n° 27. Grand fut son étonnement en voyant le prince, il balbutia quelques excuses à une dame qui faisait de la tapisserie près de la fenêtre et accourut au devant de son élève.

— Madame, excusez-moi, dit le prince, je me suis permis de venir jusqu'ici relancer mon ami...

— Monsieur, vous êtes le bienvenu! monsieur Blikendorf a la bonté de venir m'aidera porter le poids de mes chagrins... Il m'apporte les sublimes

consolations de la philosophie... Ah f monsieur, quelle triste chose que la vie 1 mariée à dix-huit ans à un être grossier...

— Hein ? fit dans un coin un monsieur que le prince n'avait pas aperçu.

— Sacrifiée par mes parents à un être grossier, reprit la dame, je passai mes plus belles années dans les larmes, sans que ce brutal...

— Hein? refit le monsieur.

— Oui, sans que ce brutal daignât forcer un peu sa nature pour essayer de comprendre les aspirations de mon âme vers l'idéal... Ah 1 monsieur, quelles souffrances !

— J'y compatis! fit le prince en s'asseyant — Tiens! reprit-il, pas de musique ! ce fauteuil ne fait pas de musique?

— Je ne crois pas; du moins, je ne m'en suis pas encore aperçue! fit la dame en considérant le fauteuil avec étonnement. Monsieur aime la musique, cette consolatrice des cœurs éprouvés? Nous avons dans la grande salle à manger, un piano à manivelle, mais il ne joue que des airs en rapport avec la situation de nos âmes, le Miserere du Trouvère, — 0 mon Fdgard, tous les biens de la terne! de Lucie, — ou bien : On dit que tu te maries, tu sais que je vais en mourir... d'Ay Chiquita! C'est navrant!

— C'est navrant! répétèrent le prince et Blikendorf en prenant congé de la malheureuse dame.

— Eh bien, Blikendorf? dit le prince, il me semble que vous flirtez!

— Non, monseigneur, je console!

— C'est une noble mission. Je venais prendre de vos nouvelles et savoir comment vous preniez votre séjour à l'aile des divorces. Je suis rassuré.

— Et vous, monseigneur, à l'aile des lunes de miel?

— Mon ami, c'est un rêve... une existence céleste! Nous menons une vie d'archanges!

Pendant que Blikendorf faisait au prince les honneurs de l'aile des divorces et lui montrait les petits jardins, la salle à manger où tout le monde prend ses repas en commun, le salon de lecture où l'on trouve une belle collection de codes de tous les pays, de recueils des lois et arrêts et des manueJs de jurisprudence, un nuage sombre montait à l'horizon du prince, la sécurité de son existence céleste était menacée!

L'ennemi était dans la place : Cabassol, que l'on croyait avoir tout à fait dépisté, causait avec Tulipia dans la chambre du prince.

Comment avait-il retrouvé la trace des fugitifs et comment lui, simple célibataire, avait-il pu tromper la viligance du maître de l'hôtel, cela serait trop long à raconter. Une Suissesse de l'hôtel de la Lune de miel, achetée presqu'au poids de l'or, lui avait livré les renseignements et l'avait fait passer en le donnant pour un avoué réclamé par une divorceuse.

Les costumes de Tulipia.

Liv. 58.

I,a GRANDE MASCARADE PARISIENNE

— Encore vousl s'étail écriée Tulipia, encore vous!

— Divine Tulipia, voua voyez combien je vous aime I

1. i ce que vous croyez être le seul/... Tenez, il faut en finir, j'en al s iez de vos persécutions. •< Voulez vous savoir combien je suis aimée? ez von dans ce fauteuil, c'est le fauteuil du prince, il va vous Le dur... Cabassol obéit, Le fauteuil joua con fuoeo l'air ris la Favorite .

Ali vleoi, vient I Je côdû iperdulm - Et non seulement, il m'aime, mais encore, il m'a juré <l<- m'épou er

Tulipia lit |i plaoobi pont !<■-» érhor.

— i ^ 1 1 i , le prince de Botnie, le fiancé de la grande duchesse de Klakfeld?

— Il Lâche sa grande duchesse de Klakfeld... Dites floue, il me semble que je vaux bien une Klakfeld, un manche h balai allemand!,.,

— o Tulipia! cent mille Klakfeld ! 1 [je lâcherais cent mille Klakfeld!

— Et il épouse morganatiquement sa Tulipia! Voila, mon cher, l'avenir qui m'attend : épouse morganatique du prince Michel de Bosnie !

Cabas ol »ai il la main de Tulipia etla pressa sur ses lèvres.

M. ,n leur, '-'-lia Tulipia, lortezl Tromper Michel, jamais! D'abord non ne sommes pas encore mariés.,, et apprenez qu'alors, je ne pourrai le tromper an mé alliance qu'avec des archiducs !

Cabassol ne sortit pas. Il changeait ses batteries; puisque décidément il ne pouvait point enlever Tulipia, il voulait au moins obtenir d'elle la restitution <i<; l'album de la succession Badinard, après lequel il courait depuis

près de cinq mois. Il cherchait donc un moyen d'ouvrir les négociations dans ce sens, Lorsque tout à coup des pas précipités retentirent dans le couloir. Le prince Michel accourait, prévenu par un garçon de l'aile des Lunes de Miel, de l'audacieuse intrusion de Gabassol. Le patron de l'hôtel le suivait pour le maintenir et modérer au besoin sa juste colère.

— Encore lui ! s'écria le prince.

— Arrêtez] fit l'aubergiste en se jetant entre eux, arrêtez! je comprends, monsieur, votre indignation , mais songez que nous avons le remède auprès du mal... Passez dans l'aile des divorceurs, notre avoué s'occupera de votre affaire avec la plus grande diligence et je vous promets de faire prononcer le divorce en six semaines !...

— Il ne s'agit pas de cela! allez me chercher mon ami M. de Blikendorf, à l'aile des divorces, et amenez-le moi, je pense que maintenant cela ne présente plus un grand inconvénient.

— J'y cours, monsieur, répondit l'hôtelier.

— Je sais tout, monsieur! reprit le prince en s'adressant à Cabassol, vous êtes diplomate, mais il est aujourd'hui inutile de faire de la diplomatie, je sais tout, prenez un siège et causons ! Que diriez-vous si je vous faisais donner la croix de Bosnie de lre classe?

— Une décoration ! pensa Cabassol, que veut-il dire?

— Gela ne suffit pas? bien ! vous aurez le brevet de chevalier du Lion de Bosnie, cela ne se donne pas à tout le monde, il faut les plus grands mérites... Vous restez muet?... Eh bien, je vous promets la noblesse héréditaire!

Gabassol etTulipia se regardaient sans rien comprendre à celte distribution de récompenses.

— Eh bien? reprit le prince, la croix, le Lion de Bosnie et la noblesse ! De plus, je vous attache à ma personne... mais vous abandonnez le service de mon auguste père, vous renoncez à essayer de me séparer de madame pour me forcer à aller à Klakfeld, car tel était votre plan, je suppose. Est-ce dit? je vous attache à ma personne, vous me suivrez partout!

— C'est dit, monseigneur! fit Gabassol en s'inclinant.

— Ah ! voici Blikendorf!

— Monseigneur, dit Blikendorf effaré, c'est encore...

— Monseigneur! répéta l'hôtelier ouvrant de grands yeux.

— Mon bon Blikendorf! reprit le prince, nous avons fait la paix. Monsieur abandonne le service de la cour de Bosnie, je l'ai attaché à ma personne, il nous suit partout !

— Combien je suis enchanté, balbutia Blikendorf, monseigneur !...

— Monseigneur ! s'écria l'aubergiste en s'inclinant devant tout le monde, monseigneur! si j'avais pu me douter de l'honneur que votre altesse faisait

à l'hûlcl de la Lune de Miel!... si j'avais su... si... croyez, monseigneur, à tout mon respect, à tout mon dévouement!...

— J'y crois, mon ami, mais nous allons partir, faites la note.

— Plus de note, monseigneur! l'hôtel de la Lune de Miel sera trop payé si vous me permettez de faire placer dans cette chambre une plaque de mar-

bre avec une inscription commémorative du séjour de Votre Altesse... une inscription à peu près conçue en ces termes :

Ici, dans cette chambre de l'hôtel de la Lune de miel

S. A. Monseigneur le prince de Bosnie

A passé un mois de lune de miel avec

— Ah! monseigneur! s'écria Blikendorf, que penserait l'Europe! ne scandalisons pas l'Europe, mettez au moins :

Avec M. de Blikendorf, son très respectable précepteur 1

A. Dieppe. — Tullpia, reine de la plage. — Les sept costurae3 de bain de Tulipla. Tulipia austère.

Son altesse monseigneur le prince de Bosnie était parti pour Paris avec toute sa suite et Gabassol, dont il avait fait son secrétaire intime.

A Paris, Cabassol se crut enfin sur le point de réussir, mais le premier soin de Tulipia, dès l'arrivée, fut de se débarrasser de lui, en l'envoyant porter à l'auguste père du prince une de ses photographies et une lettre émue, dans laquelle Mich sollicitait son pardon d'une façon éloquente et sentimentale.

Le moyen était excellent, Gabassol dut s'éloigner, mais il mit simplement la lettre à la poste et attendit une occasion de se représenter.

Comme la moitié de Paris était partie et que l'autre moitié se préparait à partir pour les plages égrenées sur les sables des côtes normandes, le prince et Tulipia s'envolèrent un beau jour dans cette direction.

Cabassol n'eut pas beaucoup de peine à savoir où la perfide était allée, L'article Déplacements et villégiatures des journaux de Ilighli/e le lui révéla bientôt. Elle était à Dieppe et déjà on la sacrait Reine de la plage!

Une lettre de Bezucheux de la Pricottière lui donna des détails sur le séjour du prince et de la simili-princesse.

Mon petit bon,

Affreux Casior qui fuis depuis si longtemps ses Pollux, sache que nous sommes ici tous les cinq, Pont-Buzaud, Lacostade, Bisseco, Saint-Tropez et moi! Nous gémissons tous les cinq depuis l'aube jusqu'à la nuit, sur cette plage moins semée de cailloux que le jardin de notre existence lamentable et quelquefois, depuis la nuit jusqu'à 1 aube, nous continuons notre concert de gémissements sans trouver la moindre saveur au petit bac, que machinalement nous taillons par ci par là!

Tu connais la cause du noir chagrin qui nous mine tous les cinq et qui nous conduira sous peu au tombeau; dès à présent nous te chargeons de faire graver sur chacune des cinq urnes où seront nos cendres, ces mots : Trop fidèle à l'amitié et à l'amour, il mourut!

La cause c'est toi et elle! Toi, ami volage' et intermittent, et Elle, maîtresse perfide et encore plus volage !

Elle, c'est Tulipia, tu lésais, mon ami! Tu as connu nos chagrins et tu y as compati dans la mesure de tes moyens, ce qui ne t'a pas empoché de chercher à nous la souffler à Monaco, quand chacun séparément nous cherchâmes à renouer avec la trop séduisante scélérate ! Mais ne revenons plus sur ces jours pleins d'horreur où nous faillîmes nous rencontrer rivaux, le fer à la main !

Elle est à Dieppe! Près de nous, mais loin de nous!

Tulipia n'est plus Tulipia, c'est presque la princesse Michel de Bosnie, la perle de la plage, la reine incontestée de Dieppe. Le précepteur du prince, le baron de Glikendorf, une grosse tomate à lunettes, venu d avance à Dieppe, a loué pour ses élèves, le prince et la princesse, une ravissante villa à un quart de lieue de la mer, un vrai bijou gothico-anglo-chino-helvético-maurcsquc, dont les mâchicoulis, les balcons de bois découpé, les arceaux alhambresques et les pignons à girouettes surgissent du sein d'une plantureuse verdure.

Deux jours après, le prince et Tulipia sont arrivés toutes voiles dehors, j'étais là, j'ai compté soixante-dix-huit colis! Le prince amenait une suite, une maison montée, qui se compose de deux secrétaires, de quatre femmes de chambre, d'un lecteur, d'une lectrice, de deux dames de compagnie et de quatre cuisiniers.

*^^rf<).

Rencontre t

En sortant de son premier bain, Tulipia dont nous avions suivi les prouesses aquatiques avec des yeux émus et un cœur palpitant, Tulipia nous trouva tous les cinq en costume, rangés en ligne auprès de la planche. 0 mon ami ! Nous nous attendions au moins à un regard, mais elle eut la cruauté de nous le refuser, elle passa froide et digne au milieu de nous ; le prince qui la suivait en maillot rayé, prit pour lui notre politesse, et daigna nous faire un petit signe de la main comme un monarque qui salue son peuple. Oh ! ce prince ! quand je pense à lui, j'ai envie de partir pour la Bosnie, pour soulever son peuple et lui abîmer son trône!

Damnation ! Était-elle jolie, la cruelle, dans son petit costume de flanelle rose... collant et indiscret... était-elle suave! J'éprouve quelque orgueil à dire que c'est nous qui l'avons mise en lumière, cette charmante Tulipia, ce diamant que la Bosnie nous a enlevé... je suis quelque peu son inventeur, avant d'orner la cou* ronne de Bosnie, Tulipia brilla tout un hiver au blason des la Fricottière et certes, la fière devise de notre maison : ie fricoterai, ie fricote, ie fricotais I ne fut jamais plus mise en pratique que de son temps.

Ce qui me console, c'est qu'elle n'a pas daigné regarder plus que moi Lacostade, Pont-Buzaud, Saint-Tropez et Bisseco, ses sous-inventeurs.

Depuis ce premier bain elle est la reine de la plage, on ne parle que d'elle, on ne pense qu'à elle et l'on ne rêve que d'elle! Le matin tous les baigneurs aussitôt

en bas du lit se précipitent sur la grève pour voir si la voiture qui l'amène est arrivée; les plus nerveux s'en vont sur la route soupirer sous les balcons de la villa Tulipia, les plus calmes \ont prendre des madères. Quand les grelots de la voiture Be font entendre tout le monde se précipite. Le prince ne la quitte pas, le misérable! Baigne-t-elle ! il baigne en même temps. Ne baigne- t-elle pas? il ne baigne pas! Parfois à marée basse, ils arrivent équipés pour une partie de pèche, avec un Met aux crevettes sur l'épaule, et un petit panier.

Toute la population balnéaire les suit à vingt pas. Je suis au premier rang avec Laeostade, Pont-Buzaud, Saint-Tropez et Bisseco. Comme nos cinq cœurs battent, ô mon ami, quand nous la voyons s'asseoir sur une roche moins dure que son cœur, et retirer ses bas avant de s'engager dans les flaques d'eau.

O douleur ! ô transports ! ô regrets !

Dernièrement elle perdit une jarretière dans une flaque, il y eut presque un combat naval entre baigneurs pour la conquérir. Je pris un fort bain de pieds, mais j'eus la jarretière ; j'eus la lâcheté de mettre sur mon cœur ce souvenir de la perfide et il y est encore !

Souvent ces promenades ont lieu en costume de bain, Tulipia et le prince jettent sur leurs épaules un léger peignoir et s'en vont ainsi dans les roches. A ce spectacle, si je ne craignais de mécontenter la Bosnie, qui ne m'a rien fait, je tuerais son prince !

En l'honneur de la divine princesse, les jours de la semaine ont été débaptisés. Tulipia possède sept costumes de bain, un costume bleu marine, orné d'ancre? au collet, à la ceinture et sur les côtés, un costume bleu clair, semé d'étoiles blanches, un costume rose, un costume jaune serin, un costume violet à barettes, un costume soleil couchant, un costume chamois. Elle les porte tous successivement et dans le même ordre, ce qui fait que l'on ne dit plus, c'est aujourd'hui lundi, on dit : c'est aujourdhui bleu marine et c'est demain bleu clair, etc., etc.

Et voilà, mon ami! tu sais tout, tu es au courant de mes douleurs. Si lu as du cœur viens gémir avec moi ; Bisseco, Lacostade et les autres gémissent, mais c'est pour leur propre compte, les infâmes traîtres, précurseurs de la Bosnie ! mais toi, qui n'a pas réussi à m enlever Tulipia, tu pousseras des gémissements désintéressés pour ton malheureux ami,

Bezucheux de la Fricottière.

Cabassol, à la lecture de cette lettre, s'en fut trouver Me Taparel à son étude. Le brave notaire avait quelques cheveux de moins, depuis le commencement decette campagne entreprise pour retrouver l'album de la succession Badin4i*J, si inconsidérément confié par lui à Tulipia. Me Taparel, après cet instant d'oubli, était redevenu vertueux, il avait abandonné le club des Billes de billard et s'était imposé une réclusion forcée entre Mme Taparel et ses cartons, tout pour ses devoirs conjugaux et professionnels!

— Je viens vous chercher! dit Cabassol, nous allons à Dieppe I

Me Taparel baissa la tète. Il était le coupable, l'auteur de tout le mal, il n'avait pas le droit d'élever des objections.

Triste et résigné il termina quelques affaires, dîna en compagnie de Cabassol et prit avec lui le train de Dieppe.

Avant de descendre à la plage, le lendemain, Gabassol rogna un peu de sa barbe et, pour achever de se rendre méconnaissable, se mit sur le nez une paire de grosses lunettes bleues.

Promenade sur la plage.

Tulipia prit ce matin-là un bain à la lame ; Bezucheux de la Fricottière avait dit vrai ; elle avait un costume jaune serin qui la faisait ressembler au plus délicieux des canaris. — Le prince était avec elle. Les spectateurs le virent, non sans un transport jaloux, prendre un petit baquet sur les galets et verser des douches sur la tête de l'opulente baigneuse. Liv. 59.

— Ah! mon ami! dit une voix derrière Gabassol, en même temps qu'une main se glissait sous son bras, ah ! mon ami! j'approuve ta précaution, tu as mis des lunettes bleues pour contempler ce spectacle!

C'était Bezuchcux de la Fricottière suivi de toute la bande.

— Bonjour, mes enfants ! leur dit Gabassol en leur distribuant des poignées de main, vous l'aimez donc toujours?

— Plus que jamais, mon ami, au point qu'hier au soir nous avons pris ensemble la résolution d'en finir avec la vie... Nous allons nous marier!

— Et nous le lui ferons savoir, dit Bisseco d'une voix sourde; puisse notre souvenir hanter son chevet! puisse le remords de nous avoir poussé à cette extrémité sur nous-mêmes, altérer son bonheur!

— Ah! reprit Bezucheux, finir ainsi sans vengeance!... c'est bien dur... T^.oi j'en suis altéré, de vengeance... le prince nous l'enlève, eh bien! si nous allions épouser sa grande duchesse de Klakfeld!...

— ous vous avouez vaincus! Il est donc impossible de...

— Ah! mon ami, je te l'ai dit, Tulipia n'est plus Tulipia... elle mène maintenant une existence austère ! Elle ne voit que le prince et son précepteur « baron de Blikendorf, ses secrétaires, ses lectrices ; j'ai pris des renseignements, pour comble d'austérité, elle a augmenté sa maison d'une dame d'honneur que Blikendorf a fait venir d'une cour allemande...

— Comment? pourquoi?

— Mais pour lui donner des leçons d'étiquette et de maintien. Ne sais-tu pas que le prince va l'épouser morganatiquement?

Cinq minutes après, sur un conseil de Cabassol, Bezucheux et compagnie, ainsi que Me Taparel, descendaient en costume de bain vers la mer. Tulipia et le prince y étaient encore. En voyant arriver toute la bande, Tulipia fronça les sourcils et se mit à faire la planche pour les éviter.

— Bonjour, chère madame, dit galamment Me Taparel après quelques brasses, toujours jolie! toujours charmante!

— Monsieur! fit sèchement Tulipia en se retournant de l'autre côté avec un petit bond de carpe.

— Bonjour, chère belle! murmura Bezucheux de la Fricottière, je vous offre mes hommages et ceux de mes amis... si vous saviez comme je vous aime.

— Hein ! fit le prince intervenant.

Tulipia furieuse entraîna le prince vers les galets.

— Quel est ce monsieur? demanda le prince.

— Le gros? c'est mon notaire.

— Non, l'autre, celui qui vous disait qu'il vou; .-

— Mon petit Mich, c'est un monsieur qui... m'a demandé... ma main autrefois et que j'ai envoyé promener...

: Le prince fronça les sourcils et ne dit plus un mot. Tulipia, toute boudeuse,

Leçon de natation.

rentra dans sa cabine pour s'habiller. Un papier que l'on avait sans doute jeté par la petite fenêtre de la porte frappa ses regards. Elle le ramassa et lut en frémissant ces simples mots :

La paix ou la guerre ! Accordez-moi une dernière entrevue pour affaire ou je dis tout au prince ! Ce soir neuf heures derrière le Casino. Cabassol.

Horrible découverte!

Dans le jardin de sa villa, pendant que le prince savourait une petite sieste après déjeuner, Tulipia prenait une leçon d'étiquette, avec la baronne Lippskoffel, ancienne dame d'honneur de cette même grande duchesse de Klakfeld que le prince avait abandonnée pour elle.

— Quelle attitude, demandait Tulipia, l'épouse morganatique d'un prince doit-elle tenir à la cour vis-à-vis de son mari?...

— Distinguons! répondait la baronne, il y a d'abord l'altitude grande froideur et raideur suprême, pour les grandes réceptions, les soirées officielles et toutes les cérémonies d'apparat ; puis l'attitude froideur digne et simple raideur pour les réceptions d'été, les soirées semi- officielles; puis l'attitude

simple froideur et demi-raideur pour les soirées ordinaires, les bals de ministères: puis pour les soirées intimes...

— Pour les soirées intimes, ça me regarde, je n'ai pas besoin de renseignements, je l'appelle mon petit Mich...

— Ciel! y pensez-vous , devant l'auguste père... Non, madame, pour les soirées intimes, nous avons la froideur enjouée.

— Ma chère baronne, auriez-vous l'obligeance de m'écriro tout cela : grande froideur, froideur digne, etc.. Puis, si vous voulez, nous répéterons les attitudes pour que je ne me trompe pas...

La leçon fut alors interrompue par le prince. La sieste ne lui réussissait pas, car il arrivait avec le front sombre et la moustache hérissée.

— Si je le tuais? dit-il brusquement à Tulipia.

— Tuer? qui ça? demanda Tulipia stupéfaite.

— Ce jeune homme qui a eu l'audace de vous demander en mariage!

— Tuer Bezucheux de la Fricottière, par exemple! mais, mon petit Mich, c'est l'année dernière qu'il sollicitait ma main!

— N'importe! il me gêne. Vous le préviendrez de ma part que si jamais il ose mettre les pieds en Bosnie, je le fais condamner aux travaux forcés à perpétuité!... Je vous ai dit que j'étais d'une jalousie féroce!... allonsl continuez votre leçon d'étiquette avec madame la baronne!

— Zut! répondit Tulipia.

Et la pauvre enfant courut s'enfermer dans un délicieux boudoir oriental, pour y fulminer à son aise contre l'outrecuidance des princes et les mauvais procédés des Bezucheux et des Cabassol. — On ne fît pas ce jour-là de promenade dans les cailloux à marée basse. Toute la population flottante de la ville bâilla sur les routes ou sur la plage, en proie à une noire mélancolie. — Le diner fut lugubre. La maîtresse d'étiquette parla toute seule, sans que Tulipia parût écouter ses savantes leçons.

Le prince ne quitta pas la table, il fit apporter six bouteilles de Champagne et demanda à Blikendorf de lui apporter un livre en rapport avec la situation de son âme.

— Je ne vois guère que les grands philosophes qui puissent apporter quelques soulagements à l'âme...

— A l'âme malade et meurtrie! acheva le prince. Mais ils endorment le malade en même temps que la douleur... Je ne veux pas dormir, je veux souffrir... Ah! voilà ce qu'il me faut : Othello, le farouche Othello!

Tulipia s'était retirée dans sa chambre àlafois furieuse contre le prince et enchantée d'avoir un instant de liberté. Elle connaissait Mich, son accès de jalousie allait durer aussi longtemps que les bouteilles de Champagne, ensuite il dormirait et se réveillerait rasséréné.

Il fallait profiter de ce moment de tranquillité pour en finir avec Cabassol; l'heure approchait, cet obstiné persécuteur devait se trouver au rendez-vous derrière le Casino. Tulipia jeta sur ses épaules un manteau sombre, prit un de ces larges chapeaux à l'abri desquels on peut braver la pluie et le regard des gens de connaissance, et s'enveloppa encore la tête d'un voile épais et flottant — Cela fait, à peu près sûre de l'incognito, elle descendit sans bruit dans le jardin et marcha vers la plage.

Promenades sur le sable à marée basse.

A peine Tulipia eut-elle fait quelques pas, qu'un homme mystérieux la rejoignit. Cet homme était Cabassol.

— Eh bien, monsieur, dit Tulipia, je suis venue, qu'avez-vous à me dire ?

— Charmante et trop cruelle Tulipia, si de Monaco je vous ai suivie à Naples, à Venise, à Lucerne, c'est que...

— Ne parlons pas de cela, je ne suis plus libre 1 Vous êtes au courani de la situation, vous savez que Mien m'adore, sachez de plus qu'il vient d'écrire à la grande duchesse de Klakfeld pour lui présenter ses respects et ses excuses... Donc, si c'est pour m'offrir votre cœur et me demander le mien, inutile de continuer!

— Mille fois hélas! je vais donc être obligé de garder mon cœur! je suis à la fois navré etenchanté, l'amoureux est navré, mais l'ami, si vous voulez

me permettre de me dire votre ami, mais l'ami est enchante de voir la belle des belles sur le point d'escalader le vieux trône de Bosnie!

— Alors c'est fini?

— Non, ce n'est pas fini! Vous me refusez votre cœur, soit, je suis désespéré, mon àme est dévorée par le chagrin, cependant je m'incline et je vous demande autre chose 1

— Quoi donc? fit Tulipia étonnée.

— Vous allez le savoir!... vous connaissez M0 Taparel?

— Me Taparel! fit Tulipia, oui... c'est mon notaire...

— C'est aussi le mien — Or il avait entre les mains certain album de photographies, très précieux pour moi, très curieux peut-être... Il vous l'a montré et sans doute parmégarde, vous l'avez emporté... Voilà tout simplement ce que je viens vous demander, non pas hélas, votre cœur, je le vois bien, la Bosnie le possède tout entier, mais notre album !

— Votre album, permettez !... J'ai emporté un album qui m'appartenait...

— Pardon, qui m'appartenait à moi en qualité de légataire universel, vous voyez que je précise, de M. Timoléon Badinard, un cousin millionnaire qui m'a légué toute sa fortune sous certaines conditions, pour l'exécution desquelles cet album m'était nécessaire...

— Je ne sais ce que vous voulez me dire, cet album m'appartenait...

— Comment, l'album vous appartenait ! l'album de Mme Badinard, l'album qui renferme les portraits des soixante-dix-sept personnes qui ont causé les chagrins conjugaux de mon respectable cousin...

Pour le coup, Tulipia rougit.

— Qu'est-ce que vous me racontez-là... mon album...

— Oui, madame! les soixante-dix-sept portraits que renferme cet album sont ceux de vils séducteurs qui, tous, ont plus ou moins fortement compromis Mme Badinard, l'épouse volage de mon infortuné cousin... Oui, oui, oui, cela doit vous pénétrer d'horreur, vous si fidèle à la Bosnie, mais c'est la vérité... je puis bien vous le dire, puisque vous ne connaissez pas Badinard...

— Mais si... je l'ai connu... Timoléon Badinard, un vieux rat...

— Comment! vous avez connu Badinard?...

— Pas si haut! si quelqu'un vous entendait... Tenez, j'aime mieux tout vous avouer, il y a erreur, Mme Badinard n'a jamais trompé M. Badinard... parce que... l'album m'appartient!...

— Comment! Comment! Comment! Voulez-vous dire que...

— Oui, mon ami, dit Tulipia en baissant les yeux, ces soixante-dix-sept portraits... VOUA êtes sûrs qu'il y en a soixante-dix-sept?

— Oui, soixante-dix-sept; allez toujours, je suis suspendu à vos lèvres!

— Ces suixante-dix-sept portraits sont des souvenirs d'amis à moi.

— Que dites- vous là! et les dédicaces?

— De petites galanteries mises par mes amis au bas de leur portrait...

— Je tombe de mon haut! alors, ils n'ont jamais offensé M. Badinard...

— Non... si... c'est-à-dire pas dans le sens que vous supposez, ils n'ont pas attenté à la tranquillité conjugale de M. Badinard, voilà tout. C'était mon album aux sou- ,^~-4 ^

venirs, une fai- . *

blesse... j'ai toujours été faible.

— Quelle révélation! s'écria Cabassol, quoi cetalbumdeMma Badinard pour lequel j'avais soixante-dixsept vengeances à exercer...

mais, permettez, comment se trouvait-il en la possession de Mme Badinard...?

M. Badinard l'a trouvé dans le secrétaire de sa femme... à la vue de ces soixante-dix-sept portraits, si compromettants, j'ose le dire, il a cru...

— Mon ami, ne me perdez pas ! ne m'accablez pas!... j'avoue tout... attendez, je crois comprendre comment cet album s'est trouvé en la possession de Mme Badinard, j'ai eu des soupçons quand je me suis aperçue de la disparition de mon album, mais maintenant, j'ai une certitude ! Mmo Badinard était jalouse, elle soupçonnait... ou plutôt elle savait... bref, elle corrompit ma femme de chambre et, pour avoir une arme contre moi, pour prouvera son mari que... j'avais des faiblesses... elle fit enlever mon album aux souvenirs!

— Je commence à comprendre, murmura Cabassol.

— Elle comptait donc se servir de mon album, si compromettant, vous venez de le dire, pour détacher de moi M. Badinard, mais les choses ont tourné contre elle, M. Badinard ayant découvert l'album dans la chambre de sa femme, en a conclu que les soixante-dix-sept personnages photographiés avaient attenté à son honneur conjugal!...

— Je suis confondu ! Quelle catastrophe ! Vous ne pouvez pas vous douter

Séchage sur la plage.

de la quantité d'événements et de malheurs qui ont découlé de cette erreur de M. Badinard! Non, vous ne pouvez vous en douter! Il faut absolument que vous fassiez ces aveux par-devant notaire...

— Par-devant notaire ! s'écria Tulipia terrifiée.

— Il le faut... c'est indispensable, allons bien vite trouver M* Taparel, le notaire de la succession Badinard.

— Ah ! mon Dieu, il faudra répéter tout cela devant Taparel?

— Il faudra dire tout! et même signer vos déclarations!

— Hélas! fit Tulipia, je suis cruellement punie d'avoir poussé le culte des souvenirs, jusqu'à collectionner les photographies de mes erreurs!...

— Croyez bien, madame, que je regrette amèrement de ne pas figurer dans la collection... je le regretterai toute ma vie... mais il nous faut l'album... ce malencontreux album... Ne craignez rien, il vous sera fidèlement restitué, dès que les affaires de la succession Badinard seront arrangées... Je vous demande, je vous supplie de nous le donner dès ce soir!...

— Je vais aller le chercher, car j'ai hâte d'être tranquille...

— Je vais vous accompagner jusqu'à votre villa, et quand vous aurez l'album, nous irons tout dire à Me Taparel!

Tulipia cacha soigneusement sa figure sous les plis d'une mantille épaisse et prit le bras que lui offrait Gabassol. Le trajet se fit en silence. Gabassol, encore sous le coup de la révélation inattendue qu'il venait d'arracher à Tulipia, trouva à peine quelques médiocres galanteries à dire à celle dont il tenait enfin le bras sous le sien.

Tulipia le laissa sous un arbre et revint cinq minutes après, tenant enfin sous son manteau l'album, cause de tant d'événements.

— Enfin, nous le tenons! fit notre ami avec un soupir de soulagement, courons vite trouver Me Taparel!

A l'hôtel, M6 Taparel était couché et dormait d'un sommeil hanté par le souvenir de Tulipia et bourrelé par le remords, Cabassol entra sans façon dans la chambre du notaire et lui frappa sur l'épaule.

M8 Taparel ouvrit brusquement les yeux.

— Elle! balbutia le notaire en regardant Tulipia avec une stupéfaction voisine du complet ahurissement, elle!...

— Inutile de vous frotter les yeux, dit Gabassol, vous ne rêvez pas... quand vous saurez ce qui me fait introduire, au mépris des vulgaires convenances, Mme Tulipia dans votre chambre, vous bondirez d'étonnement...

— Grand Dieu!... je ne me permettrai pas de bondir, les convenances me l'interdiraient... mais dites vite-!...

Ceet de la bouche de Mme Balagny, que vous allez entendre les étonnantes rév •ations qui m'ont, tout à l'heure, sur la plage, pétrifié de surprise!...

LA GftANDE MASCARADE PARISIENNE

Liv. 60.

— Prenez un siège, et parlez! prononça Mc Taparel avec solenni'é.

— Je n'oserai jamais... dit Tulipia.

— M Taparel, reprit Gabassol, faites appel d'avance à tout votre sangfroid, revètissez votre cœur d'un triple airain! M" Taparel, en ce moment, vous êtes plus qu'un notaire, vous êtes un confesseur!

— C'est cela, dit Tulipia, vous êtes un confesseur!...

— Vous m'épouvantez! fît M" Taparel.

— M« Taparel, reprit Gabassol, êtes-vous prêt?., avez-vous dépouillé l'homme privé et vous sentez-vous bien maintenant notaire et rien que notaire?

— Je m'accuse, dit Tulipia, d'avoir été faible...

— Je le sais, dit le notaire.

— Pardon, fit Cabassol, comme homme privé vous pouvez le savoir, mais comme notaire vous devriez l'ignorer... d'ailleurs, vous ne savez pas jusqu'à quel point madame a poussé la fai-

-- . vous allez voir...

— J'ai été faible, très faible, trop faible !...• je...

— Je vois que je dois venir à votre secours, dit Cabassol — madame a été faible, c'est entendu, entre autres faiblesse?, elle avait celle de la photographie, mon Dieu! je ne saurais l'en blâmer ; poussant au plus haut degré le culte de l'amitié, elle aimait à conserver pour les revoir de temps en temps, les petits cartons sur lesquels les collaborateurs du soleil avaient fixé, avec ou sans retouches, les traits aimables des personnes chères à son cœur. Vous me comprenez?

— Non.

— Tous comprendrez tout à l'heure... Ce? photographies de se? ami? MmP Tulipia les avait réunies dans un album coquet de...

— Je comprends de moin? en moins... laissons l'album aux souvenirs de Mne deBalagny et parlons de l'album de la succession Badinard

— 0 perspicacité notariale! tu n'es qu'un mot!... Vous ne devinez pas? N<>n?... Eh bien, sachez donc que l'album Badinard et celui de Mmp de Balagnyj ne sont qu'un seul et même album!... Mmc Tulipia vient de m'en faire l'aveu, .ces portraits ne compromettent d'autre personne qu'elle et M. Badinard n'avait aucune vengeance à tirer des originaux!

Me Taparel p< >u-sa des exclamations entrecoupées et se livra pour exprimer

M* Taparel ouvrit les yeux.

sa stupéfaction, à une pantomime des plus animées — Cabassol continuant la confession de Tulipia, mit le digne notaire au courant des événements, pendant que Tulipia cherchait à prendre l'attitude éplorée et touchante d'une Madeleine en proie à un repentir qui n'exclut pas la coquetterie.

— Mme Tulipia touchée par la grâce, nous rapporte l'album, acheva Gabassol, et j'ai promis en votre nom une absolution complète.

— Ouf! lit le notaire, l'émotion me suffoque!... une pareille erreur!... c'est un fait inouï dans les annales du notariat... Savez-vous, madame, savez-vous bien quelles conséquences terribles a fatalement amenées l'erreur de M. Badinard, erreur dont toute la faute retombe sur vous?... Savez-vous que nous avons poursuivi de notre vengeance de simples innocents, de braves gens qui jamais n'avaient causé la moindre petite brèche à l'honneur conjugal de feu Badinard?... Savez-vous...

— N'en parlons plus, j'ai promis l'absolution, dit Cabassol, remercions madame au contraire, de nous avoir arrêtés dans l'œuvre de vengeance que nous poursuivions!... et félicitons aussi Me Taparel, notaire fragile, d'avoir été en quelque sorte l'instrument providentiel de la découverte ! sans vous, sans votre bonne pensée de... communiquer notre album à madame, je... faisais de nouveaux malheurs!

— Madame, dit enfin M0 Taparel, soyez tranquille, cet album vous sera restitué I laissez-le entre nos mains, je vous prie, jusqu'à la fin de la liquidation de la succession Badinard...

— Ma foi, gardez-le, je n'y tiens plus guère, répondit Tulipia... vous comprenez, dans ma nouvelle situation, il pourrait devenir gênant!... j'aime autant qu'il soit en dépôt chez vous.

— Ah! fit Cabassol, qui feuilletait l'album après lequel il avait tant couru depuis six mois, heureusement, grand Dieu, que nous savons à quoi nous en tenir... Voyez donc, cher monsieur Taparel!

Et il indiqua du doigt au notaire une des dernières photographies de l'album.

— Mon portrait! s'écria Me Taparel en prenant subitement la rougeur du homard après la cuisson.

— Et maintenant, chère madame, reprit Cabassol, voulez-vous avoir l'obligeance d'écrire les quelques lignes que je vais vous dicter...

Je soussignée,

Ayant appris qu'un album dans lequel f avais réuni les photographies de

quelques amis, était tombé par suite d'une erreur déplorable, entre les mains de

M. Timoléon Badinard et avait causé dans le mér,a/je dudit sieur, un trouble

sérieux, revendique solennellement par ces présentes la propriété dudit album et

proclame la parfaite innocence de Mme Badinard mise, bien à tort, en doute, par feu Timoléon Badinard.

Fait à Dieppe, le... en présence de Me Taparel, notaire à Paris, qui atteste l'authenticité de ma signature.

Tulipia achevait de parapher lorsqu'un coup violent frappé à la porte la fit tressaillir.

•— Aïe! c'est le prince! s'écria Tulipia...

Séance de philosophie.

— N'entrez pas ! cria Me Taparel.

La porte venait de s'ouvrir et un homme était debout sur le seuil.

— L'Américain ! s'écria Gabassol.

— Je vous retrouve enfin, dit gravement Palamède en s'adressant à Cabassol. Eh bien, et Lucrezia, la pauvre Lucrezia qui gémit en attendant que vous fassiez honneur à votre signature?...

— Hélas, répondit Gabassol, je crains d'être obligé de la laisser gémir encore longtemps...

— Et votre promesse de mariage? vous rappelez-vous : à première réquisition, je m'engage à épouser Mlle Lucrezia Bloomsbig...

— Faites-la protester.

— C'est votre dernier mot?

— Oui, cher monsieur Palamède!

— C'est bien, dit Palamède, dous avons des tribunaux, nous plaiderons, el nous obtiendrons des dommages et intérêts... songez-y!

— Un instant, dit Tulipia à Cabassol, vous souvenez-vous de notre excur BioD au Vésuve et de la souscription au profit des indigents de la Calabre?

— Si je m'en souviens! ô Tulipia! vous portiez en descendant un costume de pêcheur napolitain, qui m'a révélé des lignes et des contours qui sont restés gravés dans mon cœur...

— Eh bien, vous vous souvenez que pour obvier à la légèreté, de ce cosiime napolitain, mon prince avait volé à nos voleurs un ulster volé la veilloà d'autres voyageurs?

— Je m'en souviens!

— Eh bien, cet ulster était probablement celui de ce monsieur, Car j'ai trouvé dans une poche un petit écrit ainsi conçu : je soussigné, etc., à première réquisition, je m'engage à épouser miss Lucrezia, etc.

— Aïe! fit Palamède avec une forte grimace.

— Et. ce billet, demanda Cabassol, qu'en avez-vous fait?

— Le voici! dit Tulipia en tirant de sa poche un papier qu'elle alluma à la bougie.

— Allons dit Palamède avec le plus grand flegme, négociations inutiles, je vois que miss Lucrezia va encore me rester cette fois-ci... By godl que va penser de moi la grande agence de mariages transatlantiques! depuis dix ans que je voyage pour elle, c'est la première fois que j'opère si difficilement le placement de nos clientes... Je suis déshonoré!

— Je regrette infiniment, cher monsieur Palamède, de vous causer cette petite déconvenue, mais tranquillisez-vous, je ne doute pas que vous ne trouviez bientôt à placer Mlle Lucrezia avantageusement!

— Affaire manquée ! je suis deshonoré, vous dis-je! et ce ne serait rien si je ne perdais pas ma prime... du moment où je n'ai pas opéré le placement de miss Lucrezia dans le temps voulu, l'agence paye une indemnité et naturellement, je ne touche aucune prime... Une idée!... Si j'épousais moi

même? je sauverais la prime C'est cela, j'épouse miss Lucrezia! ail

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— Allrightl fit Cabassol, el tous mes compliments I Hurrah!

— Bonsoir et -ans rancune! dit Palamède, je vais avertir tout de suite mis= Luerezia, von- -ave/., -i vous changiez d'avis d'ici demain, nous habitons aussi cet hôtel, au même étage n° 31...

— Présentez tous mes compliments à miss Lucrezia et agréez tous les souhaits que je forme pour votre bonheur à tous deux!

Pâlamède salua et sortit.

— Je me sauve aussi, dit Tulipia, enchantée de vous avoir rendu ce petit service... je compte sur votre discrétion!

Le prince ne s'était pas même aperçu du départ de Tulipia. — Tout entier à sa lutte contre les soupçons jaloux, le jeune et séduisant Michel de Bosnie entamait sa troisième bouteille de Champagne, en tête à tête avec Blikèndorf.

Et la pauvre Lucrezia qui gémit en attendant que vous fassiez honneur à votre signature !

Le bon précepteur aidait son élève dans sa lutte, il lui prodiguait les consolations de la pure philosophie et altéré par ses discours, terminait, lui, sa troisième bouteille.

— Eh bien, mon petitMich, dit Tulipia, ètes-vous encore jaloux, méchant?

— Non, ô Tulipia, j'avais tort, vous êtes délicieuse ! je ne suis plus jaloux de ce M. de la Fricottière qui a osé aspirer à votre main...

— Soyez tranquille, je le rembarrerais solidement s'il se permettait de se représenter sous mes yeux...

— C'est bien, je lui pardonne, oublions-le!... Voyons, Tulipia, laites venir votre maîtresse d'étiquette pour que je l'interroge sur vos progrès?

L'ancienne dame d'honneur de la grande duchesse de Klakfeld exécuta en

entrant dans Le grand salon la plus ooble révérence sans s'offusquer des bouteilles de Champagne Rangées en bataille sur un guéridon.

— Madame la baronne, dit Le prince, je vous ai priée de venir pour vous demander si vous êtes satisfaite des progrès de madame?

— Très satisfaite! répondit la dame d'honneur, madame avait des dispositions évidentes que mes leçons ont bien vite développées... madame était née pour faire l'ornement des cours... elle avait l'intuition!

— Très bien !... Et les quatorze manières de faire les révérences de petite cérémonie?

— Madame les a répétées ce matin encore, elle tient les révérences de petite cérémonie.

— Et les dix-huit révérences de grande cérémonie? les révérences de gala?

— Elles vont admirablement... Il n'y a qu'une seule chose que je me permettrai de reprocher à madame... une chose capitale!

— Quoi donc?

— Madame a conservé, dans la conversation, certains tours, certaines expressions dont le purisme de la cour s'effaroucherait peut-être, madame dit souvent flûte ou même zut !

— En effet, dit le prince, mais c'est moins important que vous ne pensez, le parti rétrograde de la vieille cour s'en offusquerait peut-être, mais la jeune cour admettra parfaitement ces interjections...

— Et puis, en Bosnie, fit Tulipia, ils ne comprendront pas exactement, vous pourrez dire que ça signifie : Juste ciel!

— Très bien! s'écria le prince, madame la baronne, continuez vos leçons, dans huit jours nous partons pour la Bosnie, il est temps que j'essaye de fléchir mon auguste père...

— Et en passant par Paris, dit Blikcndorf, nous traiterons d un léger emprunt — grâce à mon habileté, j'ai obtenu de bonnes conditions... dix-huit pour cent et des renouvellements possibles!...

— Ne nous laissons pas abattre par les coups de l'adversité! disait pendant ce temps Gabassol, allons à Paris, et liquidons!... j'ai hâte de réparer nos torts envers Mm" Badinard si cruellement outragée!

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