UN PROCÈS HORRIBLEMENT SCANDALEUX
Affaire Badinard contre Cabassol. — Où l'on fait connaissance avec M" Mitaine, avoué de Mmt Badinard.
Le train du lundi soir ramenant de Dieppe à Paris deux ou trois cents maris enchantés de leur excursion dominicale à la plage embellie par mesdames leurs épouses, contenait dans les flancs d'un de ses compartiments de première portant l'étiquette caisse louée, deux hommes littéralement accablés sous le poids des chagrins les plus amers. Liv. 61.
Enfoncés chacun dans un des coins du susdit compartiment — qu'ils avaient retenu pour cacher leur douleur à tous les yeux — ils regardaient d'un œil morne et fixe les valises et les parapluies déposés dans le filet, comme pour prendre ces objets insensibles à témoin de l'effroyable férocité du sort à l'égard de leurs propriétaires.
Tandis que tous les maris, dans le train,' paraissaient se réjouir, les uns pour le jour passé près de leur femme, et les autres pour les six journées de la semaine à passer encore loin d'elle, les deux voyageurs du compartiment retenu songeaient, en proie aux plus noires préoccupations.
Ces deux voyageurs, on les a reconnus sans doute, étaient notre héros Antony Cabassol et Me Taparel, à la fois son ami, son notaire et son complice.
La découverte de la véritable propriétaire de l'album aux soixante-dixsept photographies les avait atterrés! Sans une minute de retard ils avaient quitté la ville, où cette révélation les avait foudroyés, pour revenir en toute hâte aviser à Paris à la conduite à tenir.
Ils arrivèrent à la gare Saint-Lazare sans avoir prononcé une parole. Les deux ou trois cents maris, leurs compagnons de route, se dispersèrent, les uns pour courir à leurs affaires, les autres pour aller déjeuner avec des dames répondant aux noms les moins sérieux du calendrier, et disposées à faire le possible pour adoucir l'amertume de3 séparations conjugales momentanées.
Gabassol et Mc Taparel prirent silencieusement un fiacre et descendirent silencieusement à la porte de l'étude. Tous deux gagnèrent le cabinet notarial et se laissèrent tomber chacun dans un fauteuil.
— C'en est donc fait ! murmura Cabassol.
— C'en est donc fait! répéta Me Taparel. — Qu'est-ce qui est fait? s'écria, terrifié, M. Miradoux quilesavait suivis.
— C'est fini ! fit M0 Taparel.
— C'est fini! répéta tragiquement Cabassol.
— Qu'est-ce qui est fini? redemanda Miradoux.
— L'affaire Badinard ! répondirent à la fois les deux hommes.
— Comment cela? fit Miradoux; en si peu de temps, auriez-vous achevé de venger feu Badinard de ses soixante-dix-sept ennemis de l'album?
— Non! répondirent Cabassol et Taparel, il n'est plus question d album ni de vengeances; les soixante-dix-sept individus do l'album peuvent dormir tranquilles, personne ne songera plus à troubler leur félicité conjugale ou extra-ce:) jugale! Qu'ils vivent en paix!
— Alors vous renoncez à accomplir les volontés de M. Badinard?
— Si j'y renonce! s'écria Cabassol.
— S'il y renonce ! s'écria Mc Taparel.
— Sachez donc, reprit Cubassol, que je n'ai plus de vengeances à exercer parce qu'une révélation extraordinaire nous a été faite, parce que nous avons acquis la preuve que la pauvre Mmc Badinard avait été affreusement calomniée par son mari, parce que cette dame infortunée n'a jamais été coupable ; en un mot parce que l'album aux soixante-dix-sept photographies compromettantes ne lui a jamais appartenu 1
Qu'elle reste seule avec son prince I
— Est-il possible ! exclama Miradoux.
Oui mon ami, oui! voilà quinze mois que nous errons! quinze mois que nous persécutons des innocents, que nous nous efforçons de faire de la peine à des gens qui n'ont jamais compromis M»« Badinard 1 Au lieu d'être les exécuteurs fidèles de légitimes vengeances, nous sommes presque des
criminels!
— Quel abîme! gémit l'honnête W Taparel.
— Oui, M"* Badinard était innocente; oui, le cruel Badinard l'a calomnie. L'album était tout amplement le musée des souvenirs d'une cocotte perfide, l'album et les soixante-dix-sept photographies appartenaient à TulipiaBalagny!
Miradoux courut chercher un troisième fauteuil, l'amena devant la table et se laissa tomber, accablé lui aussi par cette révélation.
Enfin, dit-il après avoir pendant quelques minutes serré sa tête entre
ses mains; enfui, que reste-t-il à faire?
— Liquidation ! gémit Mc Taparel.
Liquidation rapide et complète ! acheva Gabassol. Je suis un homme
d'honneur, messieurs, et puisqu'il nous est maintenant prouvé que Mme Badinard n'était pas coupable, je considère le testament par lequel M. Badinard me léguait ses millions et ses soixante-dix-sept vengeances, comme absolument nul, et je suis prêt à renoncer à la succession !
Bravo, jeune homme, je n'en attendais pas moins de vous, fit Me Taparel eh secouant la main de Cabassol.
— Donc, nous allons liquider, dit Miradoux, il nous faut d'abord avertir Mme Badinard.
Où est-elle, cette pauvre et innocente dame? demanda Gabassol.
Après la mort de son mari, elle est allée habiter une jolie propriété
qu'elle possède aux environs de Fontainebleau ; elle vit fort retirée, diton, et assez tristement malgré la fortune rondelette qu'elle possédait en propre...
— Pauvre dame! l'avoir crue coupable... soixante-dix-sept photographies!... Quelle horreur! Jamais je n'oserai me présenter devant elle!...
— Elle a laissé à Paris un chargé de pouvoirs, Me Mitaine, avoué près le tribunal civil.
— Écrivez à Me Mitaine, reprit Gabassol, dites-lui la vérité, toute la vérité. Chargez-le de présenter à Mme Badinard l'expression de mes remords et informez-le que je renonce au bénéfice du testament de feu Badinard...
— C'est entendu, fit Me Taparel, je vais demander une entrevue à Me Mitaine.
Cabassol donna encore quelques instructions au digne notaire et quitta ensuite l'étude, soulagé d'un grand poids. En se promenant sur le boulevard pour achever de dissiper l'affreuse migraine que ses tracas d'héritier lu avaient suscitée, il eut la bonne fortune de se jeter à travers Bezucheux de la Fricottière fils, qui errait, le nez baissé, avec une mélancolie visible, en compagnie de ses quatre inséparables, Lacostade, Bisseco, Pontbuzaud et Saint-Tropez.
— Comment, revenus aussi! s'écria Cabassol.
— Oui, mon ami, revenus aussi, répondit Bezucheux, le train des maris a ramené cinq célibataires bien éprouvés... Tulipia va partir pour la Bosnie ; Tu comprends que nous ne pouvions rester sans elle sur les galets de Dieppe, ces galets qui ont été foulés par elle moins cruellement que nos pauvres cœurs!
Amende honorable à Mmo Badinard.
Nous sommes revenus pour nous étourdir, qu'elle reste seule avec son
prince ! dirent en chœur Lacostade, Pontbuzaud, Saint-Tropez et Bisseco.
— Étourdissons-nous! murmura mélancoliquement Gabassol.
Pendant que Gabassol et ses amis ouvraient une discussion sur les moyens à employer pour dissiper les soucis moroses; M0 Tarparel prévenait le mandataire de Mrae Badinard du changement apporté dans l'affaire de la succession, par la révélation de Tulipia.
Mon cher maître Mitaine,
Une grande nouvelle ! L'album aux soixante-dix-sept portraits compromettants n'appartenait pas à Mme Badinard, mais bien à une hétaïre du demi-monde, dont je ne saurais stigmatiser trop cruellement la légèreté coupable. M™ Badinard n'a
jamais été compromise, du haut du ciel sa demeure actuelle, teu Badinard doit regretter ses injurieux soupçons!
.M. Cabassol, le légataire universel de feu Badinard, après avoir exécuté déjà quelques-unes des 77 vengeances imposées par le testament de mon client, s'est arrêté brusquement dans sa tâche. 11 n'hésite pas, il renonce au bénéfice de ce testament basé sur une erreur du testateur.
Informez-en, je vous prie, madame Badinard, et dites-lui combien nous sommes heureux de voir son innocence éclater au grand jour.
Muni de tous les pouvoirs de M. Cabassol, je viens vous demander une entrevue, à l'heure que vous jugerez convenable, dans mon étude ou dans la vôtre, pour que nous arrêtions ensemble les bases d'une transaction amiable et discrète, qui permettrait à M. Cabassol de réparer dans une certaine mesure ses torts envers les personnes injustement soupçonnées par feu Badinard, et qui en môme temps remettrait tous ayant droits en possession du reste de l'héritage.
Je ne doute pas, mon cher maître, qu'en présence du beau trait de désintéressement de M. Cabassol, vous ne partagiez mon admiration pour ce jeune homme, et j'attends votre réponse.
Agréez, je vous prie, l'assurance de ma haute considération,
Tapahel.
La réponse ne se fit pas attendre, le liquidateur de la succession Badinard reçut le lendemain, à la première poste, la lettre suivante:
Mon cher maître,
Personne, n'en doutez pas, ne professe plus d'admiration que moi pour l'héroïque désintéressement de M. Cabassol, votre client; personne n'est plus disposé que votre serviteur à s'incliner devant un trait digne de la morale en actions !
Hais les affaires sont les affaires!
Vous vous souvenez que, par un premier testament, feu Badinard avaitlégué toute sa fortune à la dame Badinard son épouse; ce testament a été annulé par celui qui instituait M. Cabassol légataire universel de la fortune et des vengeances de M. Badinard. Or, si comme vous le reconnaissez, ma cliente Mmc Badinard a été victime d'une erreur, le second testament qui l'injurie si gravement doit être déclaré caduc et toute la succession doit revenir à ma cliente suivant les termes et dispositions du premier testament.
Cela est parfaitement limpide. En conséquence, j'ai l'honneur de vous prévenir que je rejette au nom de ma cliente toute proposition de transaction et que j'intente dès ce jour, à M. Antony Cabassol, un procès en nullité de testament et en captation d'héritage, devant le tribunal civil de la Seine.
Daignez agréer, mon cher maître, l'hommage de ma considération la plus distinguée.
Mitaine.
A la lecture de cette déclaration de guerre, Me Taparel tomba foudroyé dans son fauteuil. Il s'attendait à des démonstrations d'un étonnement admiratif, à des exclamations, à de chauds remerciements et voilà que le man-
dataire de Mme Badinard répondait à des propositions de restitution bénévole parla menace d'un procès rigoureux!
— C'est abominable ! s'écria-l-il enfin en retrouvant assez de forces pour donner un grand coup de poing sur son bureau, allons trouver cet implacable Mitaine !
Et saisissant son chapeau, il traversa son étude comme un ouragan pour se rendre rue Dauphine, à l'étude de l'avoué.
L'élude de Me Mitaine répondait bien à l'idée que l'on peut se faire d'un antre de la chicane ; elle était située au deuxième étage, au fond de la deuxième cour d'une vieille et sombre maison. Après un escalier sale et sombre, on rencontrait une porte sombre et sale portant sur une plaque de cuivre les mots :