‹ La grande mascarade parisienne. Texte et dessinsChapitre 25 sur 43 · JULES MITAINE · texte numérisé non relu

JULES MITAINE

AVOUÉ Près le tribunal civil de la Seine.

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Me Taparel tourna le boulon. Une demidouzaine de clercs, courbés devant les fenêtres d'une grande pièce sombre, paperassaient avec fureur; l'un d'eux leva la tête, mit sa plume entre ses dents et daigna recevoir le visiteur.

— Maître Mitaine e3t chez lui? demanda M0 Taparel.

— Il est au Palais 1 répondit le clerc.

— Au Palais, déjà! s'écria le notaire.

— Affaire urgente !

— Affaire urgente! j'ai besoin de le voir pour une affaire urgente aussi... je suis Me Taparel.

— Ah! monsieur, justement M0 Mitaine est allé au Palais pour entamer Bans relard l'affaire Badinard contre Gabassol.

— Déjà ! s'écria Me Taparel.

— Oui, monsieur, et vous voyez, nous sommes tous occupés pour Badi-

Les cœurs de Bezucheux, Laoostade et entres foulés par Tulipia.

iiaitl contre Gahassol : mémoire aux juges pour Mme Badinard, requêtes, significations, assignations et autres menues pièces de procédure.

— Me Mitaine ne perd pas de temps! dit amèrement M° Taparcl, mais j'espère encore arrêter tout cela ; envoyez, s'il vous plait, quelqu'un au Palais pour avertir M° Mitaine de ma présence ici, et pour le prier de venir conférer un instant avec moi, avant de passer outre.

Un clerc s'empressa de courir chercher M* Mitaine au greffe du tribunal . civil. Ce fut l'affaire d'une demi-heure, M0 Mitaine arriva bientôt sur les pas de sod clerc.

C'était un homme d'une cinquantaine d'années, au profil anguleux et chafouin, aux yeux très mobiles clignotant derrière un lorgnon à verres bleus, à cheval sur un nez presque malicieux ; sa bouche pincée et ses pommettes saillantes étaient encadrées de longs favoris beurre frais reliés à une chevelure de la même couleur, disposée avec des prétentions à l'élégance.

11 aborda M* Taparel avec de chaleureuses poignées de main et l'entraîna dans son cabinet.

— Enchanté, cher maître, de l'honneur de votre visite ! dit-il, comme je vous l'avais annoncé, je m'occupais de notre affaire, j'étais allé au Palais pour...

— C'est aller un peu vite en besogne, et vous auriez pu me voir avant de commencer le feu. Voyons! est-il possible que vous songiez sérieusement à nous attaquer devant le tribunal civil, quand mon client, de lui-même, vient renoncer à la succession de M. Badinard...

— Comme homme, j'admire ce beau trait, mais comme avoué je ne dois pas me laisser arrêter par des raisons sentimentales ! Mandataire de Mm9 Badinard, je ne vois qu'une chose : feu Badinard, obsédé par d'injurieux soupçons contre la dame son épouse, lègue par un testament que je qualifierai seulement d'étrange et de bizarre, sa fortune à un parent éloigné, à la condition expresse que ce jeune homme le vengera de 77 personnes qu'il accuce d'avoir compromis la dame son épouse. Le legs était subordonné à l'exécution de ces vengeances, puisque, dans un dernier paragraphe, feu Badinard dit qu'en cas de non-exécution dans un certain délai, toute sa fortune servira à l'édification « dans un endroit sain et désert, d'un Refuge pour les maris maltraités par le sort. »

— C'est vrai, dit Je notaire.

— Donc puisque, par suite de la découverte de l'innocence absolue de Mmc Badinard, le légataire de feu Badinard reconnaît n'avoir aucune vengeance à exercer, le legs fait par M. Badinard tombe de lui-même. — 11 en est de même de la disposition de feu Badinard pour le cas où les vengeances imposées ne pourraient être exercées, — feu Badinard n'ayant pas eu de

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M" Jules Mitaine, avoué de M" Badinard.

déboires conjugaux, n'a pas à faire élever de « Refuge pour les maris maltraités par le sort. » C'est limpide 1 trouvez-vous mon raisonnement limpide ?

— Parfaitement, mais...

— Je n'ai pas fini. Ce testament étrange et injurieux annulé, le précédent testament, par lequel feu Badinard léguait tous ses biens à son épouse, reprend toute sa force...

— Parfaitement, mais...

— Attendez! or, pendant quinze mois M. Cabassol a été en possession de la succession, il a usé, dépensé...

— Beaucoup ! fit le notaire, je pourrais dire énormément! mais ce sont des dépenses pieuses, faites uniquement dans le but d'exécuter promptement les volontés du testateur. En ma qualité d'exécuteur testamentaire, j'avais pour instruction de feu Badinard de fournir toutes les sommes nécessaires à la prompte réalisation des soixante-dix-sept vengeances...

— Comme mandataire de ma cliente je proteste contre ces dépenses. Mm* Badinard reconnue innocente, doit être remise en possession de tous les capitaux provenant de la succession, c'est limpide !

— Non ! S'écria Me Taparel. Beiucheux accablé par le chagrin.

— Pardon, la limpidité de mon raisonnement n'est pas discutable ! Je reprends... Mme Badinard reconnue innocente, doit être remise en possession, etc., plus les intérêts depuis quinze mois...

— Par exemple !

— Rien de plus juste ! je suis sûr que le tribunal abondera dans mon sens... plus...

— Encore I

— - Naturellement! plus les dommages et intérêts qu'il plaira au tribunal de nous accorder et que moi, avoué, mandataire de Mme Badinard, j'évalue très modestement à la somme de trois cent cinquante mille francs, et ce, sous les plus expresses réserves de tous nos droits à indemnités non prévues encore.

— Trois cent cinquante mille francs de dommages et intérêts ! s'écria Me Taparel, mais c'est odieux!... Mon client a montré la plus entière bonne foi; s'il a accepté le legs de feu Badinard, c'était avec l'intention de remplir convenablement les conditions à lui imposées. Il reconnaît l'erreur du testament, mais il ne doit pas en être rendu responsable puisqu'elle est du fait du testateur, M. Badinard? Cela aussi est limpide?

— Le tribunal appréciera. Mon cher maître, l'affaire est entamée, nous allons avoir un joli petit procès Badinard contre Gabassol. Gaptation d'héritage, nullité de testament, etc., etc..

— Voyons! ne pourrait-on pas transiger? il n'est pas possible que vous soyez assez...

— Oh! aucune transaction n'est possible. Nos droits sont limpides, le tribunal ne peut manquer de faire droit à de si légitimes revendications!

M* Taparel partit furieux. Cabassol prévenu déjà par ministère d'huissier, l'attendait chez lui, accablé parées nouveaux soucis.

— Plaidons, puisqu'ils le veulent ! s'écria Me Taparel, vous allez constituer avoué et réclamer six cent mille francs de dommages et intérêts pour les dérangements et tracas occasionnés par les obligations à vous imposées inutilement par feu Badinard!

Ouverture des hostilités.

Comment Cabassol devint le lion du Jour et occupa violemment toutes les âmes tendres et sentimentales de l'Europe civilisée. — Inquiétudes masculines. — La vendetta modèle.

Ames tendres inquiètes pour Cabassol.

Dans son étude de la rue Dauphine, Me Jules Mitaine, avoué près le tribunal civil de la Seine, se frottait joyeusement les mains. Il arpentait son cabinet, regardait ses cartons avec amour, contemplait d'un air attendri sa bibliothèque bondée de ses chers auteurs, du poétique Recueil des lois et arrêts, et des suaves Annales des tribunaux civils; de temps à autre, sans interrompre sa promenade, il se serrait d'un geste sec dans sa redingote étroitement boutonnée, et passait sa main dans ses longs favoris jaunes.

Me Mitaine, depuis la veille, se trouvait le plus heureux des avoués I Enfin, voilà qui allait le reposer des broutilles qu'il plaidait depuis vingt ans, pour sa très grande mortification, pour le très grand ennui des juges et pour le bien plus considérable ennui et la beaucoup plus colossale mortification des malheureux plaideurs; voilà qui allait le reposer délicieusement de la répugnante vulgarité des menues affaires contentieuses , son lot depuis tant d'années!

En pensant à ces menues affaires contentieuses, si platement vulgaires, Me Mitaine contractait ses lèvres et faisait une moue qui exprimait clairement un énorme et suprême dégoût. Songez donc, de malheureuses affaires où il s'agissait de cinq ou six mille francs en moyenne, qui rapportaient à peine cette petite somme à partager entre l'État , deux avoués et deux huissiers, et ce, après des mois de chicanes et de plaidoiries assommantes pour tout le monde! Pouah !

Parlez-lui, à ce bon Me Jules Mitaine, avoué près le tribunal civil de la Seine, parlez-lui de l'affaire Badinard contre Cabassol! A la bonne heure I

Ame tendre inquiète pour Cabassol.

Elle avait tout pour elle, cette affaire Badinard contre Cabassol, toutes les séductions, elle les avait! Celait à l'aire battre le cœur de tous les avoués de France, de Navarre et des pays circonvoisins! Quelle belle et opulente affaire 1 Un litige de quatre millions tout simplement, quatre millions de principal, plus les intérêts depuis quinze mois, plus les dommages et intérêts, etc., etc

Elle était belle et opulente et elle était intéressante, car au lieu d'une simple question de mur mitoyen ou de créances impayées, il s'agissait de testaments annulés, de captation d*béritage, avec une brouille de ménage tri - compliquée pour point de départ. Et l'histoire de l'album, les soixantedix-sept personnages compromettants, et le vengeur testamentaire, et la découverte de l'innocence de sa cliente! Décidément, c'était plus qu'une affaire intéressante, c'était une affaire amusante et délectable, une vraie Cause célèbre en fin,, destinée à remuer Paris et à révolutionner le Palais!

Enfin, cette grande cause qu'il attendait depuis si longtemps pour animer son existence monotone, pour faire éclater ses talents, elle était donc arrivée! Il la tenait; ces jolis feuillets de papier épars sur son bureau, étaient les premiers papiers timbrés lancés dans la première escarmouche contre Cabassol. Hurrah! En avant! Montjoie et Saint-Denis! Badinard contre Cabassol!

Me Mitaine s'arrêta dans sa promenade, se serra encore dans sa redingote et s'assit devant son bureau. Il prit une grande feuille de papier jaune, la plia méthodiquement, et sur la surface immaculée il écrivit en grosse ronde:

Badinard contre Cabassol.

Cela fait, il réunit les feuilles de papier timbré, les glissa sous la couverture jaune, mit le tout dans sa serviette et repartit pour le Palais, afin de presser énergiquement la mise en train de l'affaire.

Les hostilités étaient commencées. Grâce à la vigueur déployée dès le commencement par Me Mitaine, à ses incessantes courses au Palais, l'affaire Badinard contre Cabassol avait pris tout de suite une belle allure. — Déjà Paris s'en occupait ; les journaux judiciaires, bombardés de notes et de renscignements par l'actif Me Mitaine, avaient annoncé l'affaire, en termes destinés à piquer la curiosité.

« Une affaire du plus haut intérêt à tous les points de vue vient d'être " inscrite au rôle de la 13e chambre civile. Nous n'avons pas l'habitude de " nous répandre en indiscrétions prématurées sur les procès civils, mais <■ nous devons celte fois sortir de notre réserve pour signaler une cause dune

« importance considérable, qui passionne à l'avance tout le Palais. Il s'agit « du grand procès Bad... contre Gab... Les moralistes trouveront dans les « débats matière à d'amples et philosophiques obsersrations, et nous pouvons « dire dès à présent que ce curieux procès est destiné à produire une émo-

Les reporters au greffe.

tion profonde dans le monde, dans le demi-monde, dans les régions officielles comme dans le monde de la bourgeoisie, dans le monde des clubs ainsi que dans le monde savant! a Attendons-nous donc à un scandale énorme. Ce procès en captation d'héritage et en nullité de testament recèle dans ses flancs la foudre et les éclairs. »

(Gazette des Tribunaux.)

Les chroniqueurs judiciaires des grands journaux ne se contentèrent pas de ces simples racontars ; ils assiégèrent les greffes pour obtenir de plus amples indiscrétions ; Me Mitaine, très madré, fit semblant de se laisser arracher les renseignements un à un, et bourra les journalistes de tous les détails susceptibles de surexciter la curiosité.

Gabassol. désespéré, put lire dans les journaux des notes qui lui donnèrent un avant-goût de ce que lui réservaient les audiences.

« Le très curieux procès qui se déroulera prochainement devant la

■ 13e chambre va révéler au monde l'existence d'une profession inconnue et u tu ut«' nouvelle. Privât d'Anglemont dans ses Métiers inconnus, n'a pu la « signaler à côté du Fabricant d'escargots de Bourgogne en mou de veau ou « du Tourneur de bâtons de maréchal, car cette profession extraordinaire « n'existait pas de son temps. Nous voulons parler aujourd'hui du Vengeur a testamentaire, profession nouvelle non encore cataloguée au grand livre « des patentes.

« Cette carrière exige de celui qui désire l'embrasser de hautes qualités « physiques et morales, de l'esprit, de l'ardeur, une figure agréable et quelle ques autres avantages. Cette étonnante profession était exercée, dernière- ;, ment encore, par M. Cab..., une personnalité parisienne assez répandue « dans tous les mondes.

« Il y a quinze ou seize mois, M. Cab... eut la bonne fortune de recueillir :< un modeste héritage de quatre millions, que lui léguait un de ses parents

■ éloignés, M. Bad...

« M. Bad..., croyant avoir à se plaindre de cent soixante-dix-sept périt-sonnes, qu'il accusait d'avoir transpercé son contrat de mariage d'innomk brables coups de canif, chargeait M. Cab... d'appliquer à ces cent soixantea dix-sept personnes la peine du talion ou approchant!

« Il paraîtrait que M. Cab... s'est mis consciencieusement à la besogne et « qu'il a, depuis seize mois, sinon complètement, du moins en grande partie « vengé M. Bad...

« Or, voilà où l'affaire se complique : on vient de recueillir la preuve « que M. Bad... s'était plaint de torts absolument imaginaires; l'épouse « calomniée revendique ses droits, réclame l'annulation du testament de

« M. Bad et poursuit M. Cabassol avec toute l'énergie d'une épouse

a outragée et spoliée.

« Le procès promet des révélations inattendues, des émotions nombreu- « ses, de véritables coups de théâtre.

« Dès à présent, une grande inquiétude règne parmi les personnes qui, « de près ou de loin, ont plus ou moins connu M. Cab...; la révélation « de sa situation de Vengeur testamentaire a mis en émoi nombre de mé- « nages! Nous n'insistons pas, on comprend les angoisses des maris.... « Étaient-ils compris dans la liste du Vengeur? n'y étaient-ils pas? Le Ven- « gcur a- t-il exercé son mandat ou ne l'a-t-il pas exercé? That is the question.

« Les prochaines audiences le leur diront sans doute »

{Le Figaro.)

La Vendetta parisienne.

« Paris est profondément émotionné : ce n'est pas la question d'Orient, ce n'est pas la fièvre électorale, ce ne sont pas les brûlantes complications

« de la politique intérieure « qui causent son émoi. La « chose est bien plus grave « que tout cela! Ce qui pas- « sionne Paris, c'est un « procès, un simple procès « civil devant la 13e cham- « bre, l'affaire B... contre « Gab... Le procès en lui- « même, une demande en « nullité de testament, se- « rait simplement intéres- « sant, mais les étranges ré- « vélations qu'il promet sur » la société parisienne, en font déjà une cause célèbre. — Le défendeur, « M. Gab..., jeune homme bien connu, avait hérité d'un M. B... d'une cer- « taine quantité de millions, à la seule condition de le venger, dans un « délai déterminé, de trois cent soixante-dix-sept personnes dont il avait » trouvé les portraits extra-compromettants dans le guéridon de sa femme. Liv. 63.

« Le féroce M. B... ordonnait à son vengeur d'appliquer sans pitié la « peine du talion. — M. Cab... se mit courageusement à l'œuvre; en quinze « mois il réussit à mener à bien les trois quarts des vendettes commandées. « On raconte môme tout bas que, manquant de renseignements sur certaines « personnalités, il sévit un peu au hasard, et que, pour arriver kun coupable, « il sacrifia parfois une douzaine d'innocents.

« On cite, parmi les plus maltraités, un maestro célèbre, un diplomate « étranger, quelques députés, — siégeant heureusement loin de nos amis « politiques, — et même un membre de l'Institut.

« Toutes les personnes qui ont été en rapport dans ces derniers temps r avec M. Cab... attendent avec anxiété les révélations de l'audience.

« Le plus amusant de l'affaire, c'est que Mme B... était innocente et par « conséquent les trois cent soixante-dix-sept ou quatre cent soixante-dix-sept « aussil Vengeance! vengeance! Plaignons M. Cab... Le tribunal va être « obligé de le condamner par faveur aux travaux forcés à perpétuité, pour « le sauver des quatre cent soixante-dix-sept ou cinq cent soixante-dix-sept z maris chagrinés par luil »

(Le Gaulois.)

Cabassol, le principal inculpé, Me Taparel et M. Miradoux, considérés près que comme ses complices, étaient dans la désolation. — Les indiscrétions des journaux ne se bornaient pas là ; les reporters, dans la crainte de se laisserdistancer dans la course aux renseignements, en racontaient bien d'autres et ne se gênaient nullement pour inventer une quantité de détails et pour enjoliver les faits connus des broderies les plus ingénieuses.

Toutes les pièces du dossier Badinard, l'album aux soixante-dix-sept photographies, les comptes, les lettres et notes de Cabassol, tout avait été déposé au greffe du tribunal civil pour l'édification des juges et pour la délectation particulière de M. Arsène Gratteloup, greffier en chef de la 13e chambre, qui ne s'était jamais vu à pareille fête.

M. Arsène Gratteloup était un philosophe; il avait vu bien des choses» les unes extrêmement drôles, les autres extrêmement tristes, depuis quinze années qu'il servait de régisseur général à la 13e chambre, presque exclusivement vouée aux affaires de séparation, mais jamais il n'avait rencontré une cause aussi amusante. Les greffiers de la Cour d'assises ont quelquefois leurs bons moments, mais certes, de mémoire de greffier, aucun d'eux ne pouvait prétendre avoir jamais eu un procès aussi délicieux à étudier, dans ses détails et dans sa charpente.

Mc Mitaine passa plusieurs jours à examiner les pièces du procès on tête à tète avec le jovial greffier. Ce furent des journées pleines d'agrément;

les lettres de Cabassol instruisant Me Taparel de la marche de ses différentes campagnes contre les ennemis de feu Badinard, les observations inscrites en marge par la main de -M0 Taparel, faillirent donner une maladie à M. Arsène Gratteloup pour les efforts désespérés qu'il dut faire afin de refou* 1er des éclats de rire attentatoires à la dignité professionnelle. Me Mitaine travaillait; il prenait des notes, tant sur les lettres de Cabassol que sur le registre de copies de lettres de l'étude Taparel, dans lequel il retrouva toute la correspondance de Miradoux avec Mme Golbuche, ainsi que la trace des recherches longtemps infructueuses faites par Me Taparel, pour mettre la main sur l'insaisissable Jocko du club des Billes de billard.

L'examen des soixante-dix-sept photographies compromettantes et la lecture des dédicaces si flatteuses qui les accompagnaient, leur procurèrent de doux instants. Me Mitaine ayant l'intention de citer comme témoins les soixante-dix-sept infortunés, n'eut qu'à copier la liste des noms et adresses, préparée par Miradoux après tant de peines et de démarches. A cette liste il ajouta quelques noms des membres du club des Billes de billard, retrouves dans la correspondance Taparel, ce qui porta le chiffre des témoins à quatre-vingt-quinze.

Ces quatre-vingt-quinze personnes reçurent dès le lendemain assignation de comparoir devant la treizième chambre civile, pour dire ce qu'ils savaient de l'affaire Badinard. Les journaux publièrent la liste complète des témoins avec leurs professions et adresses, et jetèrent ainsi les premiers germes de trouble dans bien des ménages, car si beaucoup de témoins avaient réussi à cacher l'assignation reçue à leurs épouses, l'indiscrétion coupable des journaux rendit cette précaution inutile.

Le lendemain de la publication de la fameuse liste, les clercs de Me Mitaine furent révolutionnés par l'irruption tout à fait anormale d'une douzaine de dames élégantes dans leur antre moisi. Les clercs se hâtèrent de donner tous les sièges de l'étude à ces dames et leur demandèrent ce qu'elles désiraient.

—Parlera M' Mitaine isoupiralapremièredesdamesensoulevantsa voilette.

— Moi aussi, dit une autre d'une voix gémissante, pour l'affaire Badinard.

— Et moi aussi, s'écrièrent toutes les autres dames.

M. le greffier Arsène Gratteloup.

M0 Mitaine étonné du remue-ménage de l'étude, entre-bâilla la porte de son cabinet et passa la tête.

— Pour l'affaire Badinard, dit-il, je suis à vous, mesdames, tout à vous... donnez-vous la peine d'entrer.

Les douze dames se jetant mutuellement des regards furtifs et défiants, prirent place comme elles purent devant le bureau de Me Mitaine; après avoir secoué leurs jupes et rebaissé leurs voilettes pour cacher leurs yeux légèrement rougis, elles se mirent toutes à regarder le plancher sans prendre la parole.

— Eh bien, mesdames, demanda Me Mitaine, vous venez pour l'affaire Badinard?

— Mon mari a reçu une assignation, gémit une petite dame blonde.

inquiétude! fémininet.

— Le mien aussi! répéta chacune des autres dames.

— Et je voudrais avoir des éclaircissements...

C'est cela, des éclaircissements, dirent toutes les dames. Des éclaircissements sur sa participation à l'affaire Badinard!... A quelle époque a-t-il causé des chagrins conjugaux à M. Badinard, était-ce avant notre mariage ou depuis?

Oui, dirent les autres dames, à quelle époque, tout est là? -Mesdames, répondit M» Mitaine, je voudrais pouvoir vous donner les éclaircissements que vous demandez, et je souhaiterais n'avoir que des choses agréables à vous révéler, malheureusement, je ne puis rien dire, il y a dans cette lamentable et scandaleuse affaire des points encore bien vagues! Les débats feront la lumière sur tout cela, prenez patience jusque-ia...

— C'est que, reprit une petite dame brune, mon mari depuis hier est d'une humeur exécrable et qu'il me parle constamment de M. Cabassol... et je n'ai jamais vu ce M. Cabassol, comment est-il?

Mesdames, tout cela s'arrangera devant le tribunal. Patientez une quinine de jours et souvenez-vous que je me ferai un vrai plaisir de vous faire placer convenablement à l'audience l

A peine les dames étaient-elles sorties qu'un monsieur se précipita dans le cabinet de Me Mitaine.

— Monsieur, dit-il, j'ai reçu votre assignation, je suis témoin dans l'affaire Badinard; je me nomme Eugène de Monistrol.

Criquetta était connue pour ses idées fantaisistes sur la fidélité et la constance.

Mc Mitaine salua.

— En effet, monsieur.

— J étais donc sur cette liste de M. Badinard. Ce qui est extraordinaire, c'est que je n'ai jamais connu de Badinard... enfin! j'étais sur la liste des personnes vouées à la plus cruelle vendetta... Un seul mot, monsieur, le vengeur, M. Cabassol, a-t-il sévi contre moi...

— Mais, monsieur...

— Oui ou non, a-t-il sévi ? J'arrive de Dieppe, monsieur, avec Mme de Monistrol. M. Cabassol y était aussi il y a quinze jours... j'ai vu son nom

sur la liste des étrangers... fatalité ! nous habitions le même hôtel... je frémis, monsieur!... vous comprenez mes craintes... ma femme est jolie... ;i l-il sévi?

— Monsieur, je suis persuadé au contraire...

— Comment, monsieur, au contraire, pensez-vous que Mme de Monistrol soit un laideron?

— Je ne dis pas cela, je dis que je suis persuadé que si M. Cabassol a eu l'audace, l'outrecuidance, la folio de...

— Ce ne serait pas une folie...

— Non... mais enfin, je suppose que...

— Ah! vous supposez, maintenant... je sais ce que cela veut dire! D'ailleurs, Agnès s'était fait faire un costume de bain par trop séducteur... il y avait du louche... mon sort n'est que trop certain.

— Mais, monsieur, je vous jure que je ne sais rien. Les débats éclairciront votre situation dans un sens favorable, je n'en doute pas ! Attendez l'audience.

— C'est bien, je traînerai M. Cabassol sur le terrain s'il a sévi... et si... si là-bas, à Dieppe, il a reculé, c'est une injure à mon Agnès, et je le traînerai aussi sur le terrain !

Après le départ de M. de Monistrol, Me Mitaine se frotta les mains. Sans nul doute, l'affaire qui mettait tant de monde en émoi dès les premiers jours, était destinée à fournir des audiences intéressantes.

Sans doute, tous les témoins allaient se trouver très contrariés de ce démêlé public avec Cabassol, le vengeur imaginaire de feu Badinard, et avec Me Mitaine, le vengeur très réel de la très calomniée Mrac Cabassol, mais cela importait peu, l'essentiel était d'obtenir l'annulation du testament Badinard avec toutes ses conséquences. — Tant pis pour ceux que gêneraient les révélations de l'audience.

Un nom manquait à M0 Mitaine, un nom d'une importance capitale Me Tuparel avait absolument refusé de livrer le nom de la véritable propriétaire de l'album aux soixante-dix-sept photographies; il était le premier à reconnaître l'innocence de Mme Badinard, il consentait au nom de son client à rendre à cette dame ce qui restait de la succession, mais il refusait, par discrétion, de dire à qui appartenaient réellement les photographies incriminées par la jalousie de feu Badinard.

Me Mitaine s'était juré de trouver ce nom, de traîner à l'audience celle qui avait suscité tant d'ennuis à sa cliente, Mmc Badinard. — Me Taparel aurait beau s'obstiner dans sa discrétion, il découvrirait la coupable. — A défaut de certitude, la correspondance de Cabassol lui avait fourni quelques indices; il y était souvent question de Mlle Criquetta, une actrice éminemment légère,

qui avait été en rapports, Cabassol l'écrivait lui-même, avec plusieurs dés témoins faisant partie du club des billes de billard.

Griquetta était suffisamment connue pour ses idées fantaisistes sur la constance et sur la fidélité, pour qu'il y eût quelque vraisemblance à lui attribuer la propriété de cette collection imposante de souvenirs photographiques; le fameux album devait être à elle.

M0 Mitaine résolut d'ouvrir, sans tarder, une enquête personnelle. Il n'était pas difficile d'aller trouver Criquetta ; les chroniques théâtrales la représentaient comme une femme charmante aux allures de bon garçon; en lui racontant spirituellement les choses, en lui demandant franchement la vérité, elle répondrait sans doute.

Me Mitaine s'arrêta donc à ce projet. La date de la première audience était fixée; il avait encore quinze jours devant lui pour trouver la propriétaire de l'album; sans nul doute, un homme de sa valeur n'avait pas besoin d'un aussi long délai et tout portait à croire qu'en vingt-quatre heures il aurait réussi.

Le procès continuait à occuper violemment la presse et le public ; il n'était pas de jour que les gazettes ne revinssent sur ce sujet pour entretenir leurs lecteurs des bruits du palais ou pour donner quelques nouveaux détails sur les faits et gestes de M. Cabassol, le héros de l'affaire. Notre pauvre ami était devenu la proie de la curiosité publique, tous les jours, des reporters le tournaient et le retournaient sur le gril de l'indiscrétion, sans nulle pitié; on avait fait sa biographie par bribes et morceaux; on avait démoli de fond en comble le mur de sa vie privée et raconté de suppositions en suppositions, son histoire depuis sa sortie des bras de sa nourrice jusqu'à ses dernières tentatives de vengeance contre les infortunés ennemis de feu Badinard.

Il enétaitrésultédespolémiquesviolentes, chroniqueur contre chroniqueur,

Inquiétudes masculines. Vengeance! Vengeance

et des avalanches de lettres avaient plu dans tous les bureaux de rédaction, lettres provenant pour la plupart des personnes inscrites sur la liste fatale.

Cabassol avait, dès le commencement des indiscrétions, pris le sage parti de déménager; Me Taparel seul connaissait son adresse et lui faisait parvenir les nouvelles. De cette façon, notre ami put attendre patiemment le grand jour de l'audience sans avoir à répondre de quart d'heure en quart d'heure tant aux provocations qui pleuvaient à son ancien domicile, qu'aux billets plus doux et plus parfumés que des dames nombreuses et passionnées, françaises, anglaises et américaines, adressaient au séduisant héros de cette aventure sentimentale et extraordinaire.

Un journal judiciaire, le Crime illustré, avait porté au comble la popularité de notre ami dans les cœurs féminins en publiant son portrait considérablement revu et embelli. Ce portrait, placé entre un getit assassinat où le sang coulait à flots sur la page et un guet-apens avec vitriol, eut un succès immense parmi les fleuristes et les brunisseuses, et causa, dit-on, plusieurs tentatives de suicide par le charbon chez les jeunes personnes inflammables.

Un grand écrivain qui est aussi un moraliste, , M. Alexandre Dumas, quitta ses travaux d'auteur dra-

VeDge-toi comme Badinard. *

matique et d'académicien, pour écrire, à propos du procès Badinard, une de ces brochures passionnantes dans lesquelles il formule vaillamment et sans détour sa pensée sur les questions morales.

Sous ce titre : Ceux qui se vengent bien et ceux qui se vengmt mal, M. Alexandre Dumas entreprit la réfutation de son fameux : Tue-la! Revenant sur ses anciennes opinions et faisant amende honorable, il combattit énergiquement les prétentions odieuses de ces époux ou amants trompés qui croient avoir le droit de se venger parle revolver et le vitriol, et il approuva hautement le choix fait par Badinard de la simple peine du talion pour venger les sévices matrimoniaux. Sa conclusion énergique et claire fut :

« Lecteur, mon ami, écoute mon conseil (cette fois c'est le bon!) : si ta fomme te trompe, ne la tue pas, ne la vitriolise pas, ne la revolv-rise pas, ne lui fais pas de mal avec les petits couteaux qui coupent l'amitié, taiiî-toi et pardonne! — Je te livre l'autre. Pas de pitié pour ce misérable, mais pas de petit couteau, pas de revolver et pas de vitriol non pius! la peine du talior ami lecteur : venge-toi comme Badinard! »

Liv. 6i.

La tête de Crlquetta. - Bezucheux couronne une rosière et prononce un éloquent discours sur les charmes de la vertu. - La rosière approximative

Mlle Griquetta, l'étoile des Folies-Musicales, donnait une fête champêtre dans sa petite villa de Beaumesnil, près Croissy, pour célébrer la Sainte-Suzanne, sa patronne. Le programme des divertissements était très varié et très chargé. -Dès la première heure, c'est-à-dire au lever du soleil, vingt et une

Candidates à la dignité de rosière approximative.

bombes avaient été tirées sur la terrasse de la villa pour réveiller les habitants, puis une distribution de bons de flans, brioches et galettes avait été faite aux indigents de la commune.

Les vraies réjouissances commencèrent à deux heures, après le déjeuner, par le couronnement solennel d'une rosière.

Sur la pelouse, devant la villa, se dressait une vaste tente décorée des drapeaux de toutes les puissances amies ou ennemies — (la vertu n'a pas de nationalité! avait dit Griquetta aux autorités) — au milieu desquels flottait une grande oriflamme aux initiales de Criquetta.

L'organisateur de cette partie de la cérémonie, était notre ami Bezucheux de la Fricottière fils . — Présenté j adis par Gabassol à Griquetta , il était resté l'am i de la charmante actrice et, pour le moment, il essayait d'étourdir près d'elle l'immense chagria laissé par les trahisons répétées de Tulipia. En sa qualité d'ancien sous-préfet, Bezucheux de la Fricottière s'entendait aux cérémonies officielles ; ce fut lui qui salua les autorités de Beaumesnil et qui les installa à la tribune d'honneur; sous sa haute direction, quatre commissaires, décorés

d'un brassard blanc, avec les initiales S. G., reçurent les invités, le conseil municipal, la fanfare et l'orphéon, ainsi qu'une députation de jeunes filles en blanc, en tête de laquelle marchait, les rougeurs de l'innocence au front, la jeune Virginie Moussard, désignée par vingt-huit années de vertu sans interruption aucune, pour la couronne de roses blanches et le titre de rosière municipale.

Les deux sociétés rivales, la fanfare beauménisloise et l'orphéon, se disputaient l'honneur d'ouvrir la séance par un morceau de leur répertoire. Bezucheux les mit d'accord en proposant de s'en remettre pour cela à la décision du sort. L'épreuve du doigt mouillé réunit après une courte délibération les suffrages de M. le maire et de ses adjoints; aussitôt Griquetta, présidente de la fête, fit venir les directeurs des deux sociétés musicales, et après s'être retournée une minute pour qu'il n'y eût pas de tricherie, leur tendit deux doigts, en les priant de choisir.

Le directeur de la fanfare poussa un hurrah éclatant, il avait pris le doigt mouillé/

Pendant que le chef de l'orphéon descendait penaud de l'estrade, la fanfare, avec toute la vigueur de ses bras et de ses poumons, entama la Marseillaise.

Quand les derniers accords des cui- / vres se furent éteints au milieu des applaudissements, l'orphéon tout entier se redressa, et entonna d'une voix furieuse :

Allons, enfants de la patrie.

M. le maire de Beaumesuil.

Après le dernier couplet triomphalement enlevé par l'orphéon, Bezucheux se leva, déploya un papier, et aprè.3 avoir, d'un geste, réclamé le silence de l'assemblée, commença la lecture d'un éloquent discours sur :

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