‹ La grande mascarade parisienne. Texte et dessinsChapitre 27 sur 43 · JULES MITAINE · texte numérisé non relu

JULES MITAINE

Avoue près le tribunal de la Seine.

« Désolé d'être indiscret, mais une affaire délicate extrêmement urgente, l'oblige à demander un entretien particulier à Mmc Criquetta. »

— Mais, reprit Bezucheux, c'est l'avoué de la fameuse affaire Badinard contre Gabassol 1 Vous savez bien notre pauvre ami Cabassol si cruellement poursuivi... j'ai reçu une assignation de cet avoué-là...

— Moi aussi, fît Bissecco, qui était de la fête.

— Et nous aussi, dirent à la fois Lacostade, Pont-Buzaud et Saint-Tropez ainsi qu'un gentilhomme portugais ou brésilien, répondant au nom très euphonique de don Ramon de las Caraisellas.

— Ah ça, chère Criquetta, seriez-vous aussi impliquée dans l'affaire Badinard?

— Je ne crois pas. D'ailleurs je vais le savoir, je vais recevoir cet avoué. Mc Mitaine parut un peu effrayé à la vue de la nombreuse compagnie.

— Madame, je vous ai dit que l'affaire qui m'amenait était extrêmement délicate...

— Extrêmement délicate ! répéta l'assemblée en chœur.

— Mmc Criquetta n'a pas de secrets pour nous qui n'en avons pas pour elle, dit Bezucheux.

— Extraordinairement... délicate! reprit l'avoué en appuyant sur le mot et en clignant de l'œil vers Criquetta.

— Bah, dites tout de même, continua Bezucheux.

— Le devoir professionnel me l'interdit, répondit Mc Mitaine, très extraordinairement délicate!

— Nous allons passer dans mon boudoir, dit Criquetta en montrant le chemin à l'avoué, et vous savez, mes enfants, défense d'écouter aux portes!

— Madame, dit M0 Mitaine, vous comprendrez tout à l'heure que je qualifiais avec raison d'extrêmement délicate, l'affaire qui m'amène ici. Permettez-moi d'abord, chère madame, de me féliciter de l'occasion qui me permet d'offrir mes respectueux hommages comme homme, comme dilettante

Liv. 06.

Couronnement de la rosière approximative de la Grenonil 1ère.

et comme avoué, à la brillante étoile du théâtre des Folies musicales, à la femme charmante qui éblouit tous les yeux, et, dois-je le dire, qui ravit tous les cœurs!

— Monsieur, fit Criquetta...

— Qui ravit tous les cœurs! reprit Me Mitaine, c'est un de vos humbles admirateurs qui vous le dit... je vous ai admirée dans toutes vos créations, sans me douter qu'un jour j'aurais l'honneur... Ah! étiez-vousdélicieuse dans la petite Favorite, dans Cunégonde, dans la Caméléonne! ravissante, la musique de Colbuche! vous l'avouerai-je? eh bien! j'ai rêvé de vous, dans votre petit costume de pêcheuse de moules, si... révélateur de Cunégonde!

— Mais dites donc, il me semble que pour un avoué...

— Je n'en suis pas moins homme, et comme tel, je me range au premier rang des admirateurs de votre immense talent et de votre capiteuse beauté! comme avoué, c'est autre chose, et je viens, hélas, vous... tourmenter!...

— Me tourmenter! et pour quelle raison? Je n'ai pas que je sache de procès avec mon directeur ou avec mes créanciers...

— S'il ne s'agissait que de celai mais c'est bien autre chose...

— Vous m'effrayez ! Voyons, de quoi s'agit-il?

— Je vais sans doute réveiller des souvenirs cruels, il s'agit de, Badinardl

— Quel Badinard?

— Timoléon Badinard, vous savez bien! Tous les journaux sont pleins de Badinard, l'affaire Badinard contre Gabassol, Me Mitaine avoué poursuivant. Vous le savez par les journaux, feu Badinard a déshérité sa femme et légué ses millions à M. Cabassol, à la condition qu'il le vengerait de soixante-dixsept personnes dont il avait trouvé le portrait dans le guéridon de sa femme. Là, franchement, vous n'avez pas de remords?

J'ai rcve de vous dans votre costume de pêcheuse de moules...

— Des remords? pourquoi çà?

— Eh, mon Dieu, je ne veux pas vous en faire un crime, mais vous avez fait de la peine à cette pauvre Mmo Badinard.

— Moi?

— Là, franchement, en bon garçon, avouez-moi la vérité! vous savez, un avoué, c'est presque un confesseur, et l'on peut tout nous dire!... Vous ne vous en doutiez pas, mais je suis un trésor d'indulgences!... Voyons, un peu de confiance, nous en rirons ensemble après... c'était à vous, l'album?

— Quel album?

L'album de Mme Badinard, l'album aux soixante-dix-sept photographies

compromettantes qui ont si fort chagriné ce pauvre Timoléon Badinard! Criquetta éclata de rire.

— Ah! c'est trop drôle! s'écria-t-elle en se renversant sur ses coussins, c'est trop drôle, l'album, les soixante-dix-sept photographies compromettantes, tant que cela...

Voyons, fit l'avoué en tapotant dans une main de Criquetta, vous comprenez maintenant que c'était extrêmement délicat ce que j'avais à vous demander... je ne pouvais pas parler devant ces messieurs! Je ne voulais pas pour d'anciennes affaires de cœur... de l'histoire ancienne, risquer d'endommager des sentiments plus actuels

— Alors, c'est soixante-dix-sept photographies...

— Soixante-dix-sept souvenirs! je comprends ça, moi, j'ai le culte des souvenirs... ainsi, vous me permettriez de vous embrasser la main, que je conserverais précieusement ce souvenir jusqu'à mon dernier souffle!... Voulez-vous me donner cette récompense pour la délicatesse que j'ai mise à remplir ma brutale mission d'avoué? Voulez-vous me permettre

— Savez-vous, fit Criquetta, que je devrais bien me fâcher! Comment, vous venez de but en blanc m'accabler d'accusations abominables

— Comment, abominables?... je vous accuse, mais je ne vous condamne

pas Est-ce votre faute, si votre cœur a battu sous la soie de votre corset,

— faible cuirasse — plus souvent que vous ne vouliez... Vous n'avez pas pu comprimer ces battements coupables mais délicieux, soit, je ne vous en fais pas un crime!... je comprends la faiblesse .. toutes les faiblesses... étant moi-même d'une faiblesse que j'oserais qualifier de désastreuse !...

— Soit, je ne me fâche pas, reprit Criquetta, mais il est six heures, vous allez dîner avec nous, nous causerons de l'album au dessert!

— Comment, vous voulez que... vos soixante-dix-sept...

— Un instant, je n'avoue pas! nous en recauserons...

Mç Mitaine, enchanté, se risqua jusqu'à baiser la main que Criquetta lui abandonnait.

Les amis de Criquetta au feu d'artifice.

Mitaine poursuit son enquête. — Pénibles réflexions dans un bahut. — Où Bezucheux de la Fricottière menace de perforer Mitaine.

Quelle délicieuse soirée passa M0 Mitaine assis à table à la gauche de Criquetta, comme Bezucheux l'était à sa droite ! Quels instants véritablement enchanteurs ! Des convives charmants et surtout charmantes, une voisine d'une amabilité extraordinaire, qui lui permit deux ou trois fois d'embrasser sa main gauche en même temps que Bezucheux embrassait sa main droite.

Un Champagne parfait et la gaieté la plus folle alimentaient la causerie, une

dame tutoya M'~ Mitaine dès le second service et une autre dame, une blonde idéale, attendrie sans doute par quelque souvenir, fit le tour de la table et embrassa tous les convives, sans oublier l'heureux Mc Mitaine.

La conversation roula surtout sur l'affaire Badinard, l'avoué interrogé dut raconter la cause par le menu et fit rire aux larmes toute l'assemblée avec les soixante-dix-sept portraits. Bezucheux jura qu'il n'avait jamais ouï parler du moindre Badinard et que sa conscience ne lui reprochait rien.

Au dessert tout le monde chanta en chœur une complainte improvisée par un journaliste qui était de la fête. Cette complainte devait avoir soixante-dixsept couplets, unis le journaliste s'arrêta au trente-troisième, fourbu par ce grand effort poétique. Le poème commençait ainsi *

Lcoutez, femmes vertueuses,

D'Afrique ainsi que d'Bougival,

Le récit des peines affreuses

Que parfois un' femme aval',

Pour avoir dans son album

Les portraits de trop d'beaux homm's.

Une seule chose inquiétait Mc Mitaine; il avait en partant annoncé son retour à sa femme pour huit heures et la soirée s'avançait et il n'avait pas encore pu obtenir de Criquetta un aveu complet. Enfin il avait jusqu'au dernier train, à H h. 25. D'ici là, s'il pouvait obtenir un instant de tête à tête avec la séduisante amphytrionne, il pourrait terminer son enquête. Les heures passaient cependant. Mc Mitaine chercha plusieurs fois à causer tout bas avec 6a vpisine, mais toujours il rencontra la tête de Bezucheux curieusement avancée entre elle et lui.

Une dame s 'étant mise au piano, on dansa. Mc Mitaine voulut valser avec Criquetta.

— Eh bien, avouez-vous, méchante? dit-il en la faisant tournoyer de la plus galante façon.

— Jamais! répondit Criquetta.

— Bah! voilà-t-il pas! Soyez bon garçon et dites la vérité à un bon garçon !

— Mon petit Mitaine, je vous jure que les soixanle-dix-sept portraits ne sont pas à moi, je vous l'avouerais si cela était !

— Diable, cela me contrarie; je voudrais connaître le nom de la dame, cela n'a pas d'importance pour elle et cela en a une grande pour moi...

— Bah! cela ne doit pas être bien difficile... je vous aiderai, j'y ai déjà pensé, je dois connaître la personne... ce doit être... non... enfin, je vais y repenser!

Onze heures et demie sonnèrent, le dernier train était passé. Mc Mitaine frémit un instant au souvenir de Mme Mitaine, puis le Champagne aidant, il se rasséréna.

Après trois quarts d'heure consacrés à une sauterie intime et sans prétention, quelques convives parlèrent du départ. Quelques-uns habitaient les villas de Beaumesnil, mais d'autres avaient leurs nids un peu plus loin sous

les ombrages de Bougival ou de Croissy . Ceux-là devaient s'en retourner en bateau, ils avaient leur embarcation amarrée sous la terrasse.

— Et le feu d'artifice ! s'écria Bezucheux quand les départs furent annoncés, nous avons oublié le feu d'artifice ! 11 n'y a pas de bonne fête sans feu d'artifice, nous ne nous séparerons pas avant de l'avoir tiré !

— Mais il est minuit!

— Tantmieux, il n'en fera que plus d'effet; les Beaumesnilois vont sauter dans leurs lits !

Les dames applaudirent et se lancèrent dans le jardin avec des cris de joie. Les engins d'un petit feu d'artifice de famille étaient préparés sur la terrasse, Bezucheux fit coup sur coup partir une demi-douzaine de bombes

Ecoutez, femmes vertueuses

ît doucement la main de

pour réveiller les habitants du village.

— La belle nuit, dit M0 Mitaine en cai Criquetta passée sous son bras

— Voulez-vous finir, avoué trop inflammable! Voyons, soyez moins poétique et causons !

— C'est cela, causons !

Une formidable détonation se produisit; Bezucheux venait de mettre le feu à la pièce principale où figuraient les initiales de Criquetta en traits de feu. Les fusées, les soleils décrivaient dans les airs leurs rapides paraboles et s'éparpillaient en pluies de petites étoiles de toutes les couleurs ; en bas, dans les eaux calmes de la Seine, les spectateurs de la terrasse voyaient se refléter un deuxième feu d'artifice qui semblait se tirer dans les profondeurs aquatiques; toute fusée qui descendait du ciel se doublait dans la Seine d'une seconde fusée montant vers la terrasse

l'nr rumeur sourde venait de Beaumesnil, les habitants étaient réveillés; quelques villas, perdues dans l'épaisseur des arbres, se.piquaient aussi de points lumineux.

— Ecoutez donc! fit une voix entre deux détonations.

— Le rappel ! on bat le rappel ; les pompiers vont venir.

— C'est fini, dit Bezucheux à regret; la bombe d'adieu et tout s'éteint. La bombe d'adieu, tirée au milieu des hourrahs et des applaudissements,

les convives de Criquetta s'éclipsèrent vivement; les uns rentrèrent dans Beaumesnil et apprirent à M. le garde-champètre stupéfait [que le feu d'artifice était parti par suite d'un accident que l'on attribuait à la malveillance; les autres remontèrent la Seine dans la direction de Croissy.

Mn Mitaine ne songeait guère à partir ; rentré dans le salon avec Criquetta, il avait repris ses questions au sujet de l'album, oubliant déjà, dans les fumées du Champagne, que Criquetta lui avait affirmé n'être aucunement la propriétaire de cette collection de souvenirs.

— Mon cher Mitaine, disait Criquetta en riant comme une folle, ces soixante-dix-sept portraits ne m'ont jamais appartenu, je vous l'ai déjà juré. Mais par suite de certains indices, je crois être certaine qu'ils viennent d'une de mes amies, Mme Blanche de Nevers, rue de Messine, à moins, ce qui est encore possible, qu'ils ne soient à Lucie... Carramba, vous savez bien, Lucie Carramba, une femme charmante et très connue, ou bien à Anna Grog...

— Vous dites? Blanche de Nevers../ répéta M" Mitaine en tirant son portefeuille pour inscrire ces noms.

— Blanche de Nevers, Lucie Carramba ou Anna Grog, ce doit être une des trois ; à vous de la découvrir!

— J'irai les trouver.

Criquetta rit intérieurement de la petite farce qu'elle faisait à ces dames en leur envoyant l'avoué.

— Elles nieront d'abord, mais ne vous laissez pas prendre à leurs dénégations, insistez... Tâchez de les intimider... mais surtout ne dites pas que c'est moi qui vous ai renseigné.

— Soyez tranquille, aimable Criquetta, ange...

— Finissez, finissez, savez-vous que vous devenez terrible pour un avoué 1

— Ah! mais... ne vous en prenez pas à moi, c'est votre faute... Soyez iimins charmante et je retrouverai ma raison qui me quitte... Ah! si vous vouliez... »

— Si je voulais?

— Si vous vouliez... je plaiderais tous vos procès! je serais... je...

— Silence, malheureux! Voilà M. de la Fricottière qui revient de reconduire mes invités... C'est un homme féroce; s'il vous a entendu, vous êtes

Départ des invités de CriquetU

perdu ! Tenez le voilà, il me croit seule, il vous croit parti, restez là et soyez sage!

Me Mitaine ahuri, se glissa derrière le piano surchargé de fleurs et ne souffla plus. Criquetta s'était levée, et dans la pièce à côté avertissait Bezucheux de la présence du pauvre Mitaine. Elle revint au bout de quelques minutes et dit d'un ton très ému à Mitaine :

— Si, comme vous le dites, vous m'ajmez, prouvez-le-moi ! M. de la Fricottière a des soupçons ; il vient de me reprocher mon amabilité avec vous, il montre une fureur concentrée qui m'inquiète ; je vous en supplie, ne me perdez pas !

Liv. 67.

— Je vais m'en aller! s'écria M0 Mitaine en serrant la main de Criquetta.

— Impossible maintenant, il a fermé la grille lui-même et détaché le chien !... il tant rester !...

— Comment faire?...

— Mon Dieu ! je ne Bais, j'ai la tète perdue!... Ah! pourquoi n'êtes-vous pas parti en même temps que les antres personnes!...

— Vous savez, bien, je voulais savoir!...

— Ah! tenez, ce bahut, il est large, très large, et vous n'êtes pas gros...

— Ce bahut?

— Oui, il n'y a rien dans le bas! glissez-vous et ne bougez pas... il va" venir sans doute.

— Aie ! gémit Mc Mitaine en se fourrant dans le bahut, il y a bien peu de place...

— Dépêchez- vous!... je l'entends... là, vous y êtes. Silence, maintenant! et nous sommes sauves !

Criquetta après avoir calé la porte du buffet avec un fauteuil, s'assit tranquillement dans ce fauteuil.

Bezucheux entra et fermant la porte avec violence, il se promena de long en large en frappant du pied.

— Qu'avez-vous, mon ami, demanda Criquetta d'une voix flùtée.

— Vous le savez bien, votre infernale coquetterie avec ce monsieur de ce soir me torture le cœur... Quel est, en réalité, ce monsieur, et comment s'est-il introduit ici?...

— Mon ami...

— Vous le connaissiez déjà !

— Mon ami...

— Taisez-von- 1

— Vous me brisez le cœur ! sanglota Criquetta.

— El vous, vous piétinez sur le mien... Ah! Criquetta, comme je t'aimais !

— Je t'aime encore, moi! gémit Criquetta.

— Dis-tu vrai! Ah! puissances de l'enfer, si je pouvais te croire encore pure, «i tu n'avais été qu'inconséquente, si tu m'aimais encore!... Ah! Criquetta, dis-moi, répète-moi que tu m'aimes encore!... Je tuerai cet homme pour qu'il ne se dresse plus entre nous !... Mais quel est ce bruit?...

M Mitaine, gêné sans doute dans le buffet, venait de remuer un peu.

— Ce n'est rien ! ce doit être une souris, dit Criquetta.

— M'aimes-tu toujours? reprit Bezucheux en élevant la voix.

— Mon bien-aimé...

— Répète ce mot! ah, c'est le ciel qui s'entr'ouvre! Criquetta, nousfuirons taris, nous irons vivre Foin de ces faux amis, de ces femmes trompeuses,

de ces maîtresses perfides, loin de tout, sous le ciel bleu de la côte napolitaine, sous les orangers de Sorrente... Là, toute la journée devant l'azur de la mer, au grand soleil comme à la clarté des étoiles, tu me répéteras ce que tu mas dit pour la première fois il y a quinze jours: Gontran, je t'aime!... mais qu^l est ce chapeau, madame?

Et Bezucheux renversa bruyamment quelques chaises, en brandissant le chapeau de Mu Mitaine laissé en évidence sur la table.

— Quel est ce chapeau, madame? Répondez! ce n'est pas le mien, je l'ai sur la tète... et ces initiales

J.M., ne cherchez pas à vous évanouir pour éviter de répondre!...

— Je ne sais, je... ce doit être un chapeau oublié...

— Ne cherchez pas de mensonge inutile... vous refusez de répondre ! vous vous évanouissez! c'est bien, je chercherai le misérable moi-même!

vous l'avez caché, mais je le trouverai...

— Grâce ! sanglota Criquetta.

— Retirez-vous ou je ne réponds plus de moi!... inutile de vous traîner à. mes pieds, le misérable que vous cachez paiera pour deux...

retirez-vous!,., votre persistance à vous tenir devant ce bahut doit avoir une raison, est-ce que...

— Ah! gémit Criquetta.

Bezucheux renversantencore quelques chaises, ouvrit brusquement le bahut.

— Ah ! ah ! ah ! s'écria Bezucheux, le voilà donc, ce traître, ce lâche, voilà votre complice, madame! à nous deux, monsieur!

Mc Mitaine ne se pressait pas de sortir, Bezucheux dut le tirer du meuble lui-même.

— Monsieur! dit Bezucheux d'un air froid- et sévère, vous comprenez qu'entre nous deux toute explication est superflue, c'est une affaire à régler par l'épéc ou le pistolet... Ces injures-là se lavent dans le sang... justement il fait un clair de lune superbe!... Vous me comprenez?

Ce n'est rien, ce doit être une souris!

— Permettez, balbutia M0 Mitaine, je ne vois pas en quoi je puis vous avoir offensé, je venais pour...

— Vous veniez pour... ne me le dites pas; je ne lésais que trop, monsieur. Comme offensé, j'ai le choix des armes !

— Attendez! mes intentions étaient pures, je suis prêt à...

— Vos intentions étaient pures, soit, vous êtes célibataire?

— Non, je suis marié.

— Vous voyez bien, vous n'aviez pas l'intention d'épouser madame, à moins que vous ne reculiez pas devant la bigamie... Donc, vos intentions ne pouvaient être pures!... finissons-en! que faisiez-vous dans ce bahut?

— Le dernier train était parti à onze heures vingt-cinq, j'attendais celui du matin!

— Allons donc! n'ajoutez pas la raillerie à l'insulte ! L'épée ou le pistolet, décidez, je vous laisse le choix!... je puis être généreux, je suis de première force aux deux!

— Permettez, je suis un homme de principes et mes principes s'opposent absolument...

— A ce duel nocturne et sans témoins?... soit, nous attendrons le jour, ce sera plus régulier, à l'aube je fais prévenir deux de mes amis... si vous n'avez personne sous la main, nous avons le garde-champêtre de Beaumesnil qui est un vieux soldat, il vous servira de témoin et vous en trouvera un second. Restez ici dans ce salon, je me tiendrai dans la pièce à côté, au petit jour, nous nous reverrons l'épée à la main.

Me Mitaine tomba accablé dans un fauteuil et Bezucheux partit en l'enfermant à double tour.

Des réflexions peu agréables assaillirent l'esprit de Mc Mitaine. Gomment sortirait-il de cette vilaine affaire ? La rapidité des événements et un peu aussi le Champagne du diner, lui troublaient la tête ; comment, cette soirée si gaie et si bien remplie allait se terminer lugubrement par un duel? Et là-bas, à Paris, que devait penser madame Mitaine de l'absence prolongée de son mari? gare les reproches de demain ! Demain? insensé! le verrait-il ce lendemain, puisque ce la Fricottière, ce spadassin, tenait à se baigner dans son sang dès l'aube naissante!... Ce malheureux procès Badinard était cause de tout! Ah! grand Dieu 1 qu'allait-il faire dans cette galère!... chercher des renseignements et recueillir des coups d'épée, ouvrir une enquête et se faire ouvrir l'abdomen! ah, ce duel!... M. de la Fricottière avait parlé du garde-champêtre, il n'était pas possible que ce fonctionnaire du gouvernement consentît à donner par sa présence au combat un caractère de légalité auxquelles ces sortes d'affaires ne peuvent prétendre! non, il l'empêcherait certainement...

Il en était là de ses réflexions et se raccrochait à cet espoir quand Bezucheux revint.

— Monsieur, dit-il, j'ai réfléchi, vous prétendez être venu ici pour affaires et non pour...

M» Mitaine se dérange

— Oui, monsieur, je le prétends! je suis avoué près...

— Prouvez-moi que vous êtes véritablement avoué ! Je l'ai dit à Griquetta qui se traîne à mes genoux, s'il me prouve sa qualité d'avoué, l'affaire perd de sa gravité ( . . . S'il n'est pas avoué, j'ai soif de son sang ; s'il l'est, je consens à ne pas le perforer.

— Je suis avoué !

— Vous allez donc me donner une consultation de procédure... je verrai

bien!... J*' suis M. de la Pricottière, connaissez-vous La devise de notre maison?

— Non.

— Je fricotterai, je frieotte, je fricottais ! Papa a fricoté, il a passé l'âge ; mais il prétend fricoter encore et fricoter toujours, en un mot, il dilapide! Je désirerais lui faire donner un conseil judiciaire.

C'est facile, répondit l'avoué, ses facultés intellectuelles sont-elles affaiblies?

Considérablement! commencement de ramollissement!... hélas, les

la Pricottière n'ont jamais dépassé soixante ans sans être ramollis!

— Très bien !

— Papa est arrivé à cette douloureuse période 1 Et il prétend dilapider encore... Il parle d'aliéner la terre patrimoniale de la Fricottière et le château historique, berceau de notre famille! Vous voyez qu'il est temps de faire prononcer son interdiction!

— Très bien, monsieur votre père est ramolli et prodigue. C'est parfait, l'interdiction sera obtenue facilement...

— D'autant plus que, là-bas, chacun sait que c'est l'habitude dans la famille, tous les la Fricottière ont eu leur petit conseil judiciaire pour leurs folies de jeunesse et il y en a peu qui l'aient attendu jusqu'à soixante ans.

— Très bien, monsieur votre père interdit, il lui est défendu de plaider, transiger, emprunter, d'aliéner ou grever ses biens d'aucune hypothèque...

— Parfait! il ne peut pas se marier non plus, n'est-ce pas?

— Pardon, la loi le dit, l'interdit peut se marier sans l'assistance de son conseil.

— Diable ! je connais papa, il a mauvaise tète, il est capable de convoler pour me faire une niche... Écoutez, nous devrions être ennemis, mais si vous voulez vous occuper d'obtenir cette interdiction, je renonce à me baigner dans votre sang et j'oublie tout!

— Monsieur, je saisis avec empressement cette occasion de vous prouver que je sui- véritablement avoué, je me charge d'obtenir cette interdiction !

If' Mitaine, réconcilié avec Bezucheux, passa le reste de la nuit dans une chambre généreusement mise à sa disposition. Au matin, il partit, un peu ennuyé de l'accueil qui l'attendait chez lui.

Cependant*! M* Mitaine n'avait pas renoncé àl'enquète relative au procès Badinard ; cette soirée qui avait failli se terminerai cruellement pour lui fus le point de départ d'ion- série d'excursions dans un certain monde. Criquetta s'était amusée à lui donner de faux renseignements sur l'album aux photographies de Mrne Badinard ; elle lui avait, on s'en souvient,<!donné à penser que d'après certains indices, d'après certains noms figurant dans l'album,

la véritable propriétaire devait être, soit Mllc Blanche de Nevers, demi-mondaine fort répandue dans le monde où l'on soupe, soit Mlle Lucy Garramba, soit Anna Grog, non moins répandues que la première.

M0 Mitaine se présenta chez ces dames; la discrétion nous fait un devoir de passer légèrement sur ces entrevues un peu scabreuses. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que l'insidieux avoué déploya, en pure perte, des talents diplomatiques qu'il eut pu mieux employer au service de son pays' Tour à

tour aimable, sec, galant et fallacieux, il tenta vainement d'amener chacune de ces dames à s'avouer propriétaire du fameux album.

Lucy Garramba le flanqua sans façon à la porte, Anna Grog accepta un bracelet, et Blanche de Nevers consentit à souper avec lui, mais toutes trois persistèrent à nier leur culpabilité.

Me Mitaine poursuivit donc son enquête. Ses recherches le conduisirent dans des boudoirs bleus et roses, dans les coulisses de quelques théâtres, car il se hasarda plusieurs fois à se présenter à la loge de Griquetta aux Folies musicales pour obtenir des suppléments de renseignements; et les petiU cabinets particuliers bleu de ciel ou satin feuille-morte des restaurants des boulevards le virent aussi plusieurs fois, amené par les exigences toujours croissantes du procès Badinard.

Ainsi, donc, la fatale influence de l'affaire Badinard s'exerçait sur Mc Mitaine comme elle s'était exercée sur M° Taparel et sur les clercs de l'infortuné notaire; M° Mitaine se dérangeait! Chez lui il opprimait Mme Mitaine sa ver-, tueuse épouse, et réduisait son train de maison particulier; au dehors il donii ail des consultations gratuites pour des affaires litigieuses avec des directeurs de théâtre ou des créanciers récalcitrants, il offrait des petits soupers et des porte-bonheur adroite et à gauche, elle tout, hélas! sans apprendre rien de nouveau sur l'album.

Le jour du procès arrivait. M. Arsène Gratteloup, greffier de la treizième chambre civile, était assiégé de demandes de places à l'audience. Et comment résister aux grandes et petites dames toutes jeunes et jolies, qui dépensaient pour lui, greffier au cœur simple, toutes les grâces de leur coquetterie, tous les enivrements de leurs sourires ! Aussi, toutes les solliciteuses recevaient des places, depuis l'ambassadrice jusqu'à la plus petite figurante des Folies musicales; tant pis, la salle ne contenait pas le quart de la place nécessaire ; à l'audience, elles s'arrangeraient comme elles pourraient.

Les hommes étaient impitoyablement repoussés, il fallait être au moins académicien pour obtenir un strapontin. On ne pouvait pourtant pas agrandir le Palais de justice rien que pour l'affaire Badinard contre Cabassol.

M' Mitaine poursuivant son enquête

~. ■ >gn*,ATonct»to»j»* DBSkvUus *i9 h&à C57S ^

K^trxEr

Mu° Biily se transformant en avocat.

LlV. 08

Le grand jour du procès Badinard. des témoins.

Les émotions de l'audience. — Audition - Révélations I

Le grand jour est arrivé. Une animation extraordinaire règne au Palais de justice, les postes de municipaux ont été doublés comme pour un grand procès politique ; dans la grande cour ouvrant sur le boulevard Saint-Michel, des avocats en robe pérorent avec animation, des nuées de reporters circulent affairés, pendant que les nombreux témoins cités dans l'affaire arrivent et se regardent les uns les autres avec défiance.

Les curieux se pressent ; à chaque minute, une voiture amène dans la cour quelques dames en toilettes tapageuses de cause célèbre. Les artistes du théâtre des Folies musicales arrivent par bandes, les hommes le nez en l'air et le menton bleutoutguilleret,faisantpar avance des calembours sur le procès, les dames riant de tout le monde, de la pauvre Mmc Badinard, de feu Badinard, de Ca-

bassolet des soixante-dix-sept témoins importants! Chacun discute et épluche par avance les points délicats et mystérieux du procès, les dames cherchent des yeux et réclament le héros de l'affaire, le pauvre Cabassol, disparu depuis l'ouverture des hostilités. Soixante-dix-sept vengeances! quel gaillard ! et les yeux se baissent un instant, les joues rougissent derrière les éventails agités avec frénésie.

Où peut être Cabassol? Sa présence est indispensable! Il faut qu'il comparaisse, qu'il fasse des révélations, qu'il se défende!

Une voiture cellulaire s'arrêtant au pied du grand escalier, un mouvement de vive curiosité porte la foule de ce côté ; des municipaux se rangent, la la voiture s'ouvre, un homme à mine patibulaire, à la face hérissée, en descend les menottes aux mains et la chaîne aux pieds.

— Mince de public! un succès hurf! dit-il dans son ignoble argot.

Ce n'est pas Cabassol, c'estun vulgaire malfaiteur que l'on amène pour la cour d'assisesetqui n'a paspu passer par l'entrée ordinaire à cause de la foule.

J'dcmande la remise... j'ai la migraine!

— O n'est pas pour vous, dit un municipal, c'est pour l'affaire Cabassol. L'homme, un horrible gredin traîné devant la justice pour avoir coupé une

dame en morceaux, pâlit et demande à remonter en voiture.

— J'demande la remise alors!... j'veux pas qu'on me vole mon public... d'abord, j'ai la migraine!

Dans l'intérieur du Palais de justice, la foule était encore plus pressée, lasalle des Pas-Perdus débordait de monde; les personnes Robes loucos. munies de cartes traver-

, saient cette foule avec une

peine inouïe, mais au moment où, arrivées à la porte de la treizième chambre, elles se croyaient au port, elles voyaient la salle absolument pleine et se trouvaient avoir seulement des cartes de premier rang à la porte. De là des gémissements et des réclamations sans nombre. C'était bien la peine d'acheter un nouveau chapeau rien que pour ce grand jour!

M. Arsène Gratteloup était débordé de petits billets auxquels il ne pouvait même songer à répondre. Ce n'était pas sa faute, il fallait venir de bonne heure, tant pis pour les retardataires. Une petite figurante des Folies musicales, M1,e Rilly, réussit à le pincer comme il faisait une apparition au greffe.

— Ah ! monsieurGralteloup, c'est affreux, vous m'avezdonné uneplaceeton ne veut pas me laisser passer, je vous en supplie, soyez gentil, faites-moi entrer!

UfflJ

Une animation extraordinaire règne au Palais do justice.

— Mais je ne peux pas!... impossible...

— Voyons, monsieur Gratteloup, je vous aimerai bien, na!

— Écoutez, vous êtes charmante, pour vous seule je vais me risquer. Vous n'en direz rien à personne surtout!

— Je vous le jure.

— Vous allez mettre cette robe d'avocat et cacher vos cheveux... ils sont d'un joli blond, vos cheveux... et cacher vos cheveux sous cette toque... j'ai toujours eu des faiblesses pour les blondes!...

— Allons vite, aidez-moi à endosser cette robel La manche, là, merci... l'autre maintenant, aïe! faites attention, je suis chatouilleuse! merci, vous n'avez pas un miroir?

a l'audience. — Les aames se préparant à rougir.

— Nous n'avons pas ça au greffe. Mettez votre toque. .. vous êtes superbe ! prenez ces papiers et baissez la tête dessus... Vous y êtes, maintenant je vais vous montrer l'entrée des avocats.

Mlle Billy, le nez baissé sur ses papiers, traversa rapidement les couloirs et gagna la porte des avocats. Elle passa sans encombre et se trouva bientôt dans la salle au milieu d'un groupe de petits gommeux, qui avaient usé de son subterfuge et s'étaient, comme elle, glissés dans des robes d'avocats louées au vestiaire.

A son banc, dans la salle, Me Mitaine trônait devant un monceau de

papier?, de notes et de documents; il était triomphant; son enquête pour retrouver la véritable propriétaire de l'album Badinard n'avait pas abouti, mais la cause n'en était pas moins bonne, et il comptait sur les incidents d'audience pour amener la révélation du nom de la dame tant cherchée. A côté de lui, se tenait le célèbre avocat qu'il avait chargé de prendre la parole pour Mm* Badinard.

En face de M° Mitaine était assis le défendeur, Cabassol lui-même, le pauvre Cabassol sorti de sa retraite et entré le matin, à la première heure, au Palais de justice. Il était assisté des deux exécuteurs testamentaires de feu Badinard, Mp Taparel et M. Miradoux, d'un avoué et d'un avocat. Le pauvre Cabassol aurait pu se dispenser d'assister aux débats, et charger son avocat de toute l'affaire, mais pour bien prouver sa loyauté, il avait tenu à montrer qu'il ne reculait devant aucune explication publique.

Déjà l'avocat de Me Mitaine avait fait un exposé rapide de l'affaire. Il avait commencé par une peinture attendrissante de Mmo Badinard, jeune femme douce et tranquille, vouée, par suite de son mariage avec feu Badinard, à tous les coups du malheur ; feu Badinard était un époux incorrect, qui se livrait dans l'ombre à des débordements que l'on aurait pu croire incompatibles avec son âge et sa goutte. Longtemps Mrae Badinard avait eu des soupçons, ou plutôt des certitudes, sans pouvoir arriver à connaître la complice de ces débordements, lorsqu'un beau jour elle reçut, avec une lettre anonyme, un album contenant soixante-dix-sept photographies masculines. La lettre anonyme disait à peu près ceci : — Votre mari vous trompe, mais celle qu'il adore le trompe encore bien plus. Montrez-lui cet album, c'est l'album aux souvenirs amoureux de cette dame, il verra le cas qu'il doit faire de sa fidélité !

Mme Badinard rangea précieusement cet album dans un meuble de sa chambre à coucher, mais par malheur il arriva que le jour même, feu Badinard cherchant une cravate, mit la main sur l'album.

Il prit les soixante-dix-sept portraits pour des souvenirs personnels à Mm" Badinard, et dans sa fureur il annula un testament par lequel il instituait M°" Badinard sa légataire universelle, et légua toute sa fortune à M. Antony Cabassol, à la charge pour ce dernier de le venger aussi cruellement que possible, par la peine du talion, des soixante-dix-sept personnes qui avaient à se= yeux si fortement compromis l'infortunée Mrne Badinard!

Le récit de l'avocat fit éclater à plusieurs reprises dans l'auditoire un rire fou que le tribunal fut impuissant à réprimer; après une courte suspension d'audience, les dames des tribunes ayant consenti à se calmer, l'avocat de Me Mitaine posa des conclusions :

— Quand le tribunal, reprit l'avocat, aura décidé après avoir entendu les

importantes dépositions que nous allons produire aux débats, si dans les circonstances encore obscures qui ont amené feu Badinard à déshériter sa femme pour donner tous ses biens à M. Gabassol, il ne se rencontre pas ce qui caractérise la capitation, nous lui demanderons l'annulation de ce testament extraordinaire et gravement injurieux. Si nous avions trompé féu Badinard, si les soixante-dix-sept portraits nous appartenaient à titre de souvenirs amoureux, nous baisserions la tête, mais tout au contraire, c'est nous que feu Badinard a trompée, c'est nous qui avons été lésée dans nos droits d'épouse et outragée dans nos sentiments, dans notre honneur et dans notre cœur innocent et pur!

« Cet album aux soixante-dix-sept portraits, nous en répudions avec indignation lapropriété!

jamais nous n'avons trompé feu Badinard ! jamais nous ne lui avons donné la moindre raison de constituer par testament un vengeur d'outrages conjugaux. Donc notre innocence prouvée et archiprouvée comme elle va l'être tout à l'heure, — nos adversaires eux-mêmes ne nous la contestent plus — nous nous dressons devant la justice et nous lui demandons de nous donner la consécration de cette innocence, — avec ses conséquences, et toutes ses conséquences !

« Feu Badinard nous a soupçonnée à tort, et par son testament si gravement injurieux, il s'est constitué un vengeur dont il n'avait que faire ! Si feu Badinard n'avait pas besoin de vengeur, son testament et son legs universel à M. Cabassol n'avaient pas de raison d'être, nous en demandons l'annulation rigoureuse! Nous demandons au tribunal de la prononcer et de décider que le testament précédent, par lequel Mmo Badinard était instituée légataire universelle, reprenne toute sa valeur ! Qu'aurait fait le testateur s'il lui avait été donné de reconnaître son erreur? il eût tout simplement déchiré le testament Cabassol et c'est ce qu'à défaut de lui le tribunal fera !

« Nous demandons à rentrer en possession de toute la fortune de feu Badinard, et, en réparation de l'outrage à nous fait par M. Cabassol en entamant les vengeances imposées par notre mari, nous demandons qu'il plaise au

Ces messieurs se regardaient avec défiance.

tribunal do nous attribuer trois cent cinquante mille francs à titre de dommages et intérêts ! »

L'avocat de Gabassol se leva à son tour et répondit en quelques mots : '

— S'il n'avait tenu qu'à mon client, ce triste procès n'aurait pas eu lieu. Mon client est la loyauté même, dès qu'il eut acquis la conviction de l'innocence de Mmc Badinard, il avertit le mandataire de cette dame et se déclara prêt à restituer ce qui n'avait pas été dépensé pour accomplir les conditions imposées par feu Badinard. M0 Mitaine refusa toute transaction et nous attaqua. Que les conséquences de ce procès et les complications qu'il peut amener retombent sur lui. Au nom de mon client, je demande six cent mille francs de dommages et intérêts à prendre sur la succession pour les peines et démarches inutilement imposées par le testament Badinard 1

Après quelques observations de M0 Mitaine et une longue et inutile discussion entre les avocats, le tribunal passa à l'audition des témoins. Nous ne pouvons songer à reproduire in extenso les dépositions de plus de quatrevingt-dix témoins, elles tiennent tout au long vingt numéros de la Gazette des Tribunaux, les lecteurs désireux de les connaître toutes peuvent consulter la collection de cette feuille; nous nous contenterons ici de donner les plus importantes et de relater les nombreux incidents d'audience qui se produisirent au cours de ces débats tumultueux.

Douze audiences successives furent employées à l'audition des témoins. — Ces messieurs, réunis dans une grande salle attenant à la salle d'audience, se regardaient avec défiance, en proie à toutes les inquiétudes et à tous les ahurissements.

— i Comment, vous en étiez aussi !

— Mon cher, je suis absolument innocent, il y a erreur, jamais je n'ai vu Mm° Badinard ! •

— Oui, faites le discret! moi, je n'avais jamais entendu prononcer ce nom... je n'avais aucun droit à figurer dans l'album!

— Hélas! Et ce vengeur? Savez-vous quelque chose?... je suis épouvanté, a-t-il, sur moi, innocent, vengé M. Badinard? '

— Si vous saviez mon anxiété ! Je connaissais M. Cabassol, nous étions aux bains de mer ensemble... et dans le même hôtel...

— Ah ! mon pauvre ami !

• Ceci est un échantillon des conversations de la salle des témoins. Dans certains groupes, on se regardait avec colère, sans se parler, mais avec dos froncements de sourcils et des airs farouches. On ne savait rien encore, mais on s'attendait à des révélations terribles !

Coupons maintenant dans la Gazette des Tribunaux les dépositions les plus importantes.

« M. Paul Matassin, vingt-neuf ans, étudiant en médecine. Je suis très surpris de figurer dans ce procès, je n'ai jamais vu M. Badinard...

— M. Badinard, soit, mais Mme Badinard?

— ... Ni Mme Badinard non plus ! Je connais très bien M. Cabassol ; ce que je sais, c'est qu'un jour, nous sommes allés à Bullier ensemble avec Me Taparel, que nous avons soupe ensemble et que le lendemain M0 Taparel m'a

Evanouissement de M°"> Cabuzac à l'audience.

dit avec sévérité : Souvenez-vous de Badinard ! je n'y ai rien compris et voilà tout ce que je sais !

— Vous, connaissez les conditions imposées parle testament de feu Badinard à M Cabassol. Votre portrait figure dans l'album avec cette dédicace : « A elle! l'amour a mordu mon cœur comme un bocal de sangsues! » Vous prétendez n'avoir jamais vu-Mme Badinard, dites-nous alors à qui vous avez donné cette photographie !

— Je ne me souviens pas! j'ai beau chercher... vous savez, monsieur le

Liv. 69.

président, celle photographie date d'au moinssixanset dame! en six années... mettez-vous à ma place !

— Épargnez-nous ces réflexions inutiles. Savez-vous si M. Cabassol a exécuté sur vous son mandat de vengeur?

— Hélas! monsieur le président... Gornélie m'a tout avoué!...

S. E. M. Zembo (ambassades du Zanguebar). — Je ne sais rien, monsieur le président, c'est mon prédécesseur qui figure dans l'album de Mm0 Badinard. Il est retourné au Zanguebar et il a été dernièrement pris et dévoré par des ennemis de notre nation. Cependant, M. Cabassol est venu à l'ambassade pour me voir au sujet d'un emprunt que le Zanguebar désirait négocier sur la place de Paris. Ignorant ses intentions cruelles, je le décorai de l'ordre du crocodile d'argent... Permettez-moi, monsieur le président, de me féliciter d'avoir fait la connaissance d'un éminent magistrat, et de profiter de l'occasion pour attacher à votre poitrine les insignes du crocodile d'or de première classe...

Vicomte Exutère de Cuampbadour, 36 ans, propriétaire. — J'ignore à quel titre je figure dans l'album de Mmc Badinard. Jamais je n'ai entendu prononcer ce nom... Mais je sais que M. Cabassol a tenté d'exercer son mandat de vengeur à mes dépens, et qu'il en a été pour ses frais.

— Ah ! vous le savez? Donnez les détails au tribunal?

— M. Cabassol pour exercer une vengeance qu'il croyait légitime, je me plais à le reconnaître, a fait la cour à Mme de Champbadour; il a été brûlant, poétique, je le sais, car j'ai été averti heure par heure de ses tentatives. Mais j'étais tranquille car j'étais couvert par une assurance de 800,000 francs à 1QEIL, compagnie d'assurance contre les risques du mariage. Pour ne pas laisser M. Cabassol perdre son temps, je l'avertis de l'inutilité de ses tentatives, et depuis je ne l'ai plus revu.

— Le tribunal ne peut que vous féliciter d'avoir, en cette circonstance, su garder une attitude aussi correcte.

M. Bézucheux de la Fricottière fils, 28 ans, ancien sous-préfet. — Le témoin s avance vers le banc du défendeur M. Cabassol, et lui serre énergiquement la main à la grande surprise de V auditoire.

M. le président. — Dites ce que vou9 savez?

M. de la Fricottière. — Je ne sais rien du tout. Je suis pur de tout reproche: jamais, au grand jamais, je n'eus la joie d'entrevoir Mmc Badinard, je ne sais même pas si elle est jolie. Est-elle jolie, monsieur le président?

— Témoin, pas de questions intempestives. Voici, dans l'album de Mm" Badinard votre portrait avec cette dédicace : Ange! à toi mon cœur!!!

— Je ne nie pas ! mais j'ai beau chercher, je ne sais pas quel était cet ange à qui j'ai donné mon cœur!... ce n'est pas Jeanne... ce n'est pas Angèle...

ce n'est pas... je les ai appelées ange aussi, parbleu, mais... quant à Cabassol, c'est mon ami, et je ne lui fais pas de reproches. Sans doute, il a essayé de m'enlever certaine dame inconstante et volage... mais tous les amis en font autant! 0 amitié! tu n'es qu'un mot, quand il s'agit de ces anges à qui l'on donne son cœur et sa photographie... Néanmoins, je ne lui en veux pas, pas plus qu'aux autres amis qui se trouvent avec moi dans l'album de l'ange inconnu.

Après sa déposition, le témoin va s'asseoir à côté de M. Cabassol.

Le banc des accusés.

M. Lacostadé, 35 ans, ancien officier de cuirassiers. — Le diable m'emporte, monsieur le président, si j'ai jamais entendu parler de Mme Badinard. Voilà tout ce que je sais.

— Cependant, voici, dans l'album provenant de la succession Badinard, votre portrait avec cette dédicace :

A ma petite fleurette chérie,

Capitaine Lacostade!

— Pas possible! j'aurais appelé ma petite fleurette une dame que je n'ai jamais vue ? il doit y avoir erreur ! Comment s'appelle-t-elle de son petit nom, Mme Badinard?

Me Mitaine consulta ses papiers et répondit :

— Quoique ceci soit bien inutile, puisque l'innocence de ma cliente est reconnue, je répondrai au témoin... Mrae Badinard s'appelle de son petit nom Léonie.

— Léonie? je n'ai aucun souvenir, le diable m'emporte! et pourtant je me plais à déclarer que j'ai le culte des souvenirs !

— Que savez-vous sur M. Cabassol?

— Brave garçon! un peu intermittent, pendant des mois on le voyait tous les jours, puis il disparaissait... je dois dire que j'ai compris quand j'ai su la mission qu'il avait acceptée; je sais aussi qu'il a cherché à sévir contre moi et à m'enlever le cœur de celle que j'aimais, Mlle Tul..., mais le nom ne fait rien à l'affaire. Je lui pardonne, car elle était déjà volage avant qu'il la connût!... volage et perfide!

Le témoin va serrer la main de M. Gabassol, et s'asseoit à côté de M. de la Fricottière.

M. Jules de Saint-Tropez, 30 ans, rentier. — Je jure devant Dieu et devant les hommes que je n'ai jamais vu Mme Badinard. Quant à Gabassol, il fut mon ami, j'ai appris sans en comprendre la raison que j'avais été une des victimes désignées à la vengeance de Cabassol par un mari féroce à qui je n'ai jamais fait de peine. Qu'il porte le poids des chagrins qu'il a causés ! Cabassol dut, je le crains, se montrer sans pitié pour moi, tous les amis sont comme ça.

— Précisez !

— C'est difficile, je n'oserai jamais. Une dame du meilleur monde qui... que je... bref, qui m'avait donné maintes preuves d'une tendresse que je qualifierai de passionnée, me... fut... bref, il y eut un cataclysme auquel je n'ai jamais rien compris. Gomment concilier, je vous le demande, les preuves de tendresse passionnée dont je viens de parler avec la plus cruelle et la plus étrange des trahisons? Après cette affreuse découverte, Cabassol est demeuré mon ami et il l'est encore.

Le témoin salue le tribunal et va s'asseoir à côté de M. Cabassol.

MM. Pont-Buzaud et Bisseco font des dépositions presque identiques et se rangent ensuite derrière M. Cabassol.

M. Félicien Cabuzac, 33 ans, négociant. — Je suis innocent, monsieur le président, je suis innocent!... Jamais je n'ai entrevu Mmc Badinard!

— Très bien! voici, dans l'album de la succession, votre portrait avec ces mots : à Elle! son Félicien Cabuzac.

M. Félicien Cabuzac se trouble fortement et regarde dans la salle où une jeune dame vient de s'évanouir. Il dit quelques mots tout bas à M. le président qui donne l'ordre à un municipal de conduire la dame dans une autre salle. On se raconte dans l'assemblée que cette dame est la femme du témoin, Mmc Cabuzac elle-même.

— Voilà, dit sévèrement le président, le déplorable résultat des erreurs de jeunesse, que ceci vous serve de leçon! Dites ce que vous savez?

— Ce que je sais, c'est que M. Gubassol que voilà, a voulu venger M. Badinard, sur moi qui suis innocent? Le jour même de mon mariage {hilarité dans l'auditoire) à l'arrivée de la noce au restaurant à Vincennes, nous avons trouvé M. Cabassol, déjà installé à table avec monsieur que voilà à côté de lui, (le témoin désigne M6 Taparel) et un Chinois (hilarité). Je n'essayerai pas de vous peindre le désarroi jeté dans la noce par ces messieurs... M. Taparel a cherché à insinuer que j'avais, avant mon mariage, mené une existence

Incidents d'audience.

échevelée, il a dit que j'arrivais usé, que ma femme devait être inévitablement malheureuse, etc., etc. Pendant ce temps, M. Cabassol profitant du trouble causé par ces insinuations, prodiguait des consolations à ma femme, il lui offrait son cœur et lui embrassait la main... (hilarité). Puis Me Taparel parla de divorce et nous engagea réciproquement à plaider en séparation! Le résultat de tout cela fut que la première année de mon mariage se trouva tout à fait gâtée.. . Nous devions partir, ma femme et moi, pour notre voyage de noces en Italie... Ma femme n'en voulut pas entendre parler et prétendit rester chez sa mère... Nous fûmes sur le point de plaider!... Pas de lune de miel, (hilarité prolongée, des dames se tordent sur les bancs. M. le président parle de

faire évacuer la salle). Non, pas de lune de miel!... Nous sommes à peine réconciliés depuis trois mois, et voilà que cette malheureuse photographie vient encore de troubler mou ménage I... je suis las d'être la victime de If. GabassoI,je vais lui intenter un procès!

M.GOLBOCHE, compositeur de musique. (Mouvement de curiosité dans l'auditoire.) — J'ai appris il y a trois semaines par les articles des journaux, l'odieuse mission acceptée par M. Cahassol ; j'ai su que l'on me rangeait au nombre des victimes du vengeur de M. Badinard! Pouvais-je m'attendre à une pareille révélation? Je n'ai jamais vu Mme Badinard et mon portrait ne ûgure pas dans l'album de cette dame... Donc, quel motif peut avoir poussé M. Cabassol à sévir contre moi? Ses tentatives sont sans excuses...

M Bien EL, avocat de M. Cabassol. — Pardon 1 il y avait contre le témoin des probabilités qui justifient les tentatives de M. Cabassol. Il y a dans l'album au n° 23. une photographie presque effacée qui ne laisse voir qu'un crâne ravagé par la calvitie. La dédicace accompagnant cette photographie est ainsi conçue : «A elle! le plus bouillant des Billes de billard, iockol (pour les dames). » Le témoin fait partie du club des Billes de billard, son crâne, on peut le constater, présente plus d'un rapport avec celui de la photographie. De là, l'erreur. Mon client croyait exercer une vengeance légitime... N'oubliez pas qu'il avait accepté un devoir sacré!

M. CoLBuem-:, rouge de colh-e. — Et c'est sur d'aussi faibles indices que M. Cabassol s'est lancé sur moi!... Il s'est fait passer pour dentiste, il m'a abîmé la mâchoire... S'il n'avait abîmé que cela! mais enfin il y a toute une correspondance que j'ai saisie dans le secrétaire de Mme Colbuche, une correspondance tour à tour brûlante et mélancolique... Hélas! Madame Colbuche répondait en cachette, et elle était brûlante aussi !

Et ii parait que l'on a retrouvé la copie de ces lettres sur les registres de l'étude de Me Taparel notaire à Paris, qui n'a pas craint de prêter son ministère à des actes aussi étrangers à sa mission sociale ! Les journaux en ont publié quelques extraits qui me couvrent de ridicule et je vais plaider en séparation, tout cela par la faute de M. Cabassol... et ma pièce, la Petite Favorite, que le misérable a fait crouler, en me suggérant l'idée ridicule du ballet du mal de dents!... Et grâce à la dent, à la dent jadis excellente qu'il m'a déracinée, je souffre et j'ai d'horribles fluxions â tous les changements de temps!

M. RoQUEBAL, auteur dramatique.. (Mouvement de curiosité et rires sur les bancs occupés par le personnel des Folies Musicales). — Feu Lcsurques n'était pas plus innocent du meurtre du courrier de Lyon que je ne le suis des chagrins conjugaux de feu Badinard. Je ne peux pas prouver d'alibi, mais je jure que jamais je n'ni seulement entrevu le bout du nez que je suppose joli,

de M" Badinard! Quant à l'auteur de lous les maux de tant de braves gens, quant au féroce Cabassol, je l'ai vu un peu aux Folies Musicales, quand mon pauvre collaborateur et ami Colbuchc faisait répéter la Petite Favorite. ; cet !

exécuteur des hautes œuvres m'a toujours déplu. Je n'ai aucun grief particulier contre lui, car je suis heureusement célibataire et s'il est vrai qu'il a essayé de me nuire dans l'esprit d'une jeune et aimable personne, il est aussi prouvé qu'il n'a pas réussi à ébranler la fidélité alors solide, de cette jeune et aimable personne. C'est donc à tort que l'on m'a mis au nombre des victimes du féroce vengeur de feu Badinard.

— M. Bizouard, 42 ans, artiste peintre. {Le chef de l'école naturaliste et impressionniste est très ému.) — Je jure par tout ce que j'ai de plus sacré, c'est-à-dire sur la tête d'Estelle, ma femme chérie, que je n'ai jamais vu Mme Badinard, que je n'ai jamais fait son portrait, et que c'est absolument sans motif que M. Cabassol a voulu venger sur moi, l'infortuné Badinard. Je fais partie du club des Billes de billard, mais jamais personne ne m'a appelé Jocko, comme les journaux l'ont insinué. M. Taparel m'a présenté M. Cabassol comme un riche amateur naturaliste... Grâce à M. Cabassol je plaide MBt ColbuCb6 ,épondait~cn cacheté. en séparation avec Estelle depuis l'année

dernière; il y a eu des réconciliations, pour donner satisfaction à Estelle, j'avais renoncé aux modèles féminins, je ne peignais plus que des chaudrons, mais le procès Badinard a tout remis en question et nous replaidons! Voilà l'œuvre de M. Cabassol !

M. Malbousquet, 52 ans, docteur en médecine. — J'étais le médecin de M. Badinard (ah! ah! ah! dans Vauditoire, rires étouffés) et je suis encore celui de Mme Badinard (oh! oh! oh! sur un grand nombre de bancs , les éventails s agitent avec fureur.)

M. le Président. — Alors vous avouez que cette photographie signée Jocko...

M. Malbousquet. — Je n'avoue rien du tout. Je dis que je suis le médecin de Mmc Badinard, mais ce n'est pas moi qui figure dans l'album sous un pseudonyme qui ne sied aucunement à mon caractère! M. Cabassol ne doit pas s'y tromper; il est venu me demander mes soins contre un certain nombre d'affections dont je ne lui ai pas dissimulé la gravité... Il était très bas; un beau jour il n'est pas revenu. Je suis à la fois surpris et charmé de le voir rétabli. j

M. Teéodule Ploquin, colonel en retraite. — Le diable m'emporte, sacrr...

pardon... si j'ai jamais entendu parler d'un Badinard quelconque! je ne connais pas davantage M. Cabassol et je ne sais pas du tout ce qu'est venu me chanter an papier timbré d'un huissier parlant à la personne de mon ordonnance !

M. le Président. — Monsieur le colonel se souvient-il d'une photographie donnée à une dame avec une dédicace signée Jocko?

Le colonel Ploquin. — Jocko!... Gomment, encore! j'ai à dire que jJai reçu un jour une lettre signée « une personne anxieuse », dans laquelle au nom d'un intérêt sacré, on me demandait si jamais une dame ne m'avait appelé Jocko!... Alors c'est sérieux, je suis impliqué dans une affaire... J'aimerais mieux une rencontre au sabre qu'un procès, mais n'importe, je répondrai franchement, et le mari m'enverra ses témoins s'il le veut... Ah! ah! ah! je vais parler, mais faites sortir les dames !

Émotion profonde dans la salle. Tout le monde attend avec anxiété les révélations du colonel.

Le colonel Ploquin. — Oui, je l'ai déjà dit et je le répète, il y avait Cachucha qui m'appelait Théodoule, puis Rosette qui me nomma toujours Bibi, parce qu'elle n'aimait pas Théodoule,... elle était de Marseille, Rosette, et sacrebleu, c'était une riche nature...

M. Le Président. — Pardon, colonel, il ne s'agit pas de...

Le colonel Ploquin, d'un air furieux. — C'était une riche nature ! Pardon, monsieur le président, je suis retraité, j'ai ma sacrée goutte, mais je suis encore en étai de répondre à un mari, et j'aimerais mieux, je vous l'ai dit, une conversation au sabre de cavalerie! sacrrebleu!... ce ne doit pas être le mari d'Amline, elle n'était pas mariée, qu'on me donne le nom du mari qui me traîne devant les tribunaux et j'en fais mon affaire!.... je ne dérangerai pas d'huissier pour lui, mais...

M. le Président. — Il ne s'agit pas de cela, colonel, dites-nous seulement...

Le colonel Ploquin. — Faites sortir les dames, je dirai tout!... ou bien qu'elles restent tout de même, moi je m'en moque... si ça ne les gêne pas! En 59, en revenant d'Italie, nous allâmes tenir garnison à Bordeaux. Enthousiame indescriptible à l'arrivée! je reçus une lettre : Vaillant capitaine, je suis italienne! j'ai fait un vœu à la madone, au commencement de la campagne: Sainte Vierge, ai-je dit, si l'Italie est délivrée, je vous promets d'adorer pendant deux jours au moins un des guerriers de la Francia! je vous ai vu ce matin à cheval à la tête de vos hussards, vous êtes ce guerrier que j'ai promis à la madone d'adorer pendant deux jours.

Les deux jours sont commencés. ~

Lucrézia.

Liv. 70.

.m'appeler Jocko, Lucrézia,

Un quart d'heure après j'étais aux pieds de Lucrzia... Faites sortir les dames .' quelle patriote que cette Lucrézia ! et comme elle aimait les Français. .. son mari était français, mais il était son mari, ce n'était plus la même chose! Sacrrrehleu... Enfin, si c'est lui, comme je commence à le soupçonner, qui me fait ce procès... Je reprends, Lucrézia pâlit à ma vue, tomba dans mes bras, m'inonda de sa brune chevelure,...

— M. le Président. — Arrêtez-vous, témoin I il n'est pas question de Lucrézia, du moment où vous n'êtes pas le Jocko de la photographie, nous n'avons plus rien à vous demander.

Le colonel Ploquin en se retirant. — Sacrrr. une femme qui avait fait à la madone le vœu de m'adorer deux jours... et qui a tenu son vœu pendant trois ansl

M. Poulet Golard, 60 ans. Mouvement de curiosité. (L illustre savant est vêtu d'une grande lévite marron, il a sespoches bourrées de papiers et tient sous le bras un numéro de la Revue Préhistorique.) — Tous mes instants sont consacrés à l'étude des populations préhistoriques, c'est vous dire, monsieur le président, que je n'ai nullement l'honneur de connaître Mmt Badinard qui ne doit certainement pas dater de l'âge de fer, sans quoi elle aurait difficilement réuni la collection de souvenirs aimables dont parlent les feuilles légères que

je ne lis jamais I je vous prie de le croire, monsieur le président — une idée m'est venue que je qualifierai de lumineuse : cette dame ne s'occuperait-elle pas d'études anthropologiques? dans ce cas cette réunion de portraits pourrait être une collection scientifique...

M. le Président. — Voudriez-vous éclairer le tribunal sur un point délicat? soit en raison de vos travaux sur l'origine de la race humaine, soit pour tout autre cause, ne vous appelle-t-on pas quelquefois Jocko?

M. Poulet Golard. — Je le reconnais. (Sensation profonde.) Le point de départ de la race humaine, le...

M. le Président. — Alors cette photographie effacée est la vôtre et voilà bien votre écriture?

M. Poulet Golard. (Rajustant ses lunettes.) — Oui...

M. le Président (avec sévérité). — Je suis profondément surpris de voir un homme de votre mérite et de votre situation, perdre ainsi le sentiment de la

— Faites sortir les dames.

dignité, descendre jusqu'à mettre au bas d'une photographie cet autographe

pou scientifique :

A elle, le plus bouillant des Billes de billard.

Et ajouter entre parenthèses ces mots :

(Pour les dames! Jocko.)

M. Poulet Golard. — J'ignore comment cet autographe dont je déplore aujourd'hui le manque de tenue, a pu tomber entre les mains de Mme Badinard. Ce n'est pas à elle que j'ai fait hommage de mon portrait.

M. le Président. — Dites-nous alors à qui?

M. poulet Golard. — Je suis confus, monsieur le président, mais je ne puis préciser, il faudrait me dire le nom et je fouillerais dans mes souvenirs... Je comprends maintenant pour quelle raison, M. Cabassol s'est fait présenter à moi; sous prétexte de science et de littérature, il venait pour venger feu Badinard... Alors, c'est donc lui qui m'a enlevé Tul... je veux dire une de mes élèves...

M. Eugène de Monistrol, 36 ans, propriétaire. — J'avoue tout, excepté Mme Badinard que je n'ai pas la joie de connaître. J'ai donné jadis bien des photographies à des dames en échange de leurs précieux portraits, mais c'était avant mon mariage, aux heures de ma fougueuse jeunesse. J'étais libre, depuis j'ai toutbrûlé! j'ai tout dit, maintenant je demande si.... monsieur le président est marié sans doute, il comprendra mon inquiétude,... je devrais dire ma cruelle anxiété! je connais la mission de M. Cabassol, eh bienl je demande s'il a vengé Badinard sur moi-même?

Un monsieur lui avait appris à nnger.

M. le Président. — Témoin, ne questionnez pas le tribunal...

M. de Monistrol. — Pardon, mais nous étions à Dieppe, ma femme et moi, dans le même hôtel que M. Cabassol... dans le même couloir... {hilarité) cette coïncidence m'a frappé... M. Cabassol n'est pas venu sans intention so loger dans le même couloir qu'une personne signalée à sa vengeance, voici la photographie de Mmc de Monistrol, vous pouvez voir qu'Agnès est joiie... et... (hilarité).

Lucrézia m'inonda de sa brime chevelure.

M. le Président. — Témoin, il est inutile de...

M. de Monistrol. —Pardon... mais je regrette de ne pas l'avoir fait photographier dans son costume de bains de mer, comme pièce à conviction... je mesuis absenté pendant quinze jours (hilarité prolongée), etj'ai appris qu'Agnès avait beaucoup valsé au Casino pendant mon absence, qu'elle s'était commandé six toilettes et quatre costumes collants pour le bain.... et enfin qu'un monsieur lui avait appris à nager et à faire la planche.... Ce monsieur ne serait-il pas l'audacieux Cabassol ?... et s'est-il borné à la natation?...,

Je veux savoir la vérité. Monsieur le président... je voudrais une certitude... vous ne voulez rien me dire, soit, j'irai consulter une somnambule !

M. Ramon de las Carabellas, 40 ans, rentier. — Je ne connais qu'une chose je ne suis pas coupable de la moindre peccadille vis-à-vis de M. Badinard,

mais si M. Cabassol a tenté de me faire des chagrins conjugaux, nous nous mettrons dans une chambre, dans l'obscurité, avec un revolver et un couteau et nous tirerons l'un sur l'autre, sans aucune pitié!... mais il n'y aura que le mien de chargé !

M. Achille Val/berné, 37 ans, propriétaire. — Je n'ai rien à me reprocher, je n'ai jamais connu M. ou Mmc Badinard. Maintenant, ai-je été victime de M. Cabassol, le vengeur de Badinard? je l'ignore, mais j'ai de fortes présomptions de le croire, depuis un an ma femme m'inquiète; elle qui, dès le commencement de notre mariage, un mariage d'inclination pourtant, se montrait acariâtre, jalouse et querelleuse, elle est maintenant la douceur même! ça n'est pas naturel, monsieur le président, j'en appelle à tous les maris! Je vous conjure, monsieur le président, d'avoir pitié de mes angoisses et de me dire si je suis victime?... Mon cœur est brisé, se peut-il que l'ange de mon foyer, l'idole démon âme, celle que dans ma candeur, j'avais placée sur un piédestal...

M. le Président. — Arrêtez-vous, témoin, comment accordez-vous ces beaux sentiments sur l'ange de votre foyer, avec ces mots de votre main sous votre photographie : « Le diable emporte ma femme, à toi mon cœur 1

« Vauberné. »

Explosion de rires. Le témoin rougit et balbutie, il parle $ erreurs de jeunesse et dit que s'il a papillonné jadis il est aujourd'hui dévoré par les remords.

M. le président {avec sévérité). — Allez, et tachez, par votre conduite, de faire oublier ces erreurs à l'ange de votre foyer!

Le témoin, confus, se dirige vers la sortie; en passant devant la barre dupublic, il reçoit brusquement une paire de gifles que lui administre une dame du premier rang.

— Voilà ! dit la dame, voilà pour ton vœu : le diable emporte ma femme! et voilà pour tes soupçons !

Une scène de confusion indescriptible se produit dans l'auditoire, des applaudissements éclatent sur quelques bancs, on se pâme de rire sur les autres. Quelques dames voisines de Mme Vauberné allongent des coups d'ombrelles au témoin en l'appelant vieux monstre ! Les municipaux tentent de se frayer un passage jusqu'à M'ne Vauberné pour l'expulser, mais dans la bagarre ils reçoivent aussi de nombreux horions.

L'audience est suspendue pendant un quart d'heure. M. Vauberné en profite pour prendre quelques témoins qui attesteront devant les tribunaux que Mm- Vauberné s'est portée sur lui à des voies de fait. De son côté, Mmc Vauberné choisit immédiatement un avocat et un avoué et les charge d'erilamer sur l'heure un procès en séparation.

Suite do l'audition dea témoins. — Révélations nouvelles. — L»s faiblesses de Miradoux. — Réparations proposées par Cabassol. — Coup de théâtre.

Les audiences du grand procès Badinard contre Cabassol se succédaient plus mouvementées les unes que les autres. Le grand mouvement de curiosité excité par la première audience, loin de s'être apaisé, n'avait fait

M"" Vaubemé choisit immédiatement un avocat.

que s'accentuer, chaque jour le Palais de justice était assiégé par la foule. Ceux qui n'entraient pas attendaient dans les couloirs ou dans la salle des Pas-Perdus les nouvelles de l'audience et les transmettaient aux curieux du dehors. Des notabilités de tous les mondes garnissaient la salle et ne manquaient aucune audience : on voyait des hommes politiques soucieux de s'éclairer sur les grandes questions mises en jeu par le procès, et notamment sur la question du divorce, à laquelle le procès apportait un grand nombre d'arguments pour ou contre, des auteurs dramatiques attirés par les curieuses révélations qui soulevaient par bien des coins, le voile delà vie privée du monde du xixe siècle — des grandes dames en quête de détails piquants, des" artistes dramatiques, des diplomates, des petites dames, etc., etc.

Cabassol est vivement pris à partie par les témoins qui continuent à défiler devant le tribunal. La lumière ne se fait pas, Mme Badinard, tout le monde s'accorde à le dire, est innocente, mais aucun des témoins, soit oubli, Soit mauvaise volonté, n'a révélé le nom delà véritable propriétaire de l'album

au\ 71 photographies, de la collectionneuse de souvenirs amoureux, cause de tout le mal.

Les chroniqueurs et les mauvaises langues se font un malin plaisir de donner des noms purement imaginaires, et de mettre cette collection malencontreuse sur le dos de personnes bien innocentes. Dès la seconde audience on a parlé de Criquetta qui a répondu spirituellement par un certificat de Bézucheux de la Fricottière, l'un des 77, attestant sa parfaite innocence. Ensuite on a prononcé le nom de GoVa Pearl, mais, vu le nombre relativement peu important des portraits, les soupçons se sont portés bien vite sur d'autres jeunes personnes. Une grande dame du noble faubourg fut un instant indiquée comme

Le public à l'audience.

la véritable collectionneuse, puis une écuyère endossa la responsabilité du

^Snes témoins protestent à l'unanimité de l'innocence de M- Badiriard et déclarent que jamais ils n'ont offert le moindre portrait à cette dame, en revanche, ils ne se se gênent pas pour fulminer contre la férocité aveugle de feu Badinard et contre le pauvre Gabassol. M° Taparel et Miradoux sont aussi fortement maltraites par les témoins furieux du rôle joué par eux en

cette affaire. >

Cinq maris se sont réunis pour se porter partie civile et intenter a 1 infortuné Cabassol un second procès; le maestro Colbuche est à la tête de cette ligue, ils réclament 'à MM. Gabassol, Taparel et Miradoux cinq cent mille francs de dommages et intérêts pour le préjudice conjugal à eux causé.

La treizième audience fut marquée par un incident qui donna un nouveau tour au procès. Un témoin trop rageur ayant parlé de son désir d'obtenir une réparation immédiate, Gabassol se leva et demanda la parole.

M Gabassol. — Le témoin M. Koppmann parle de réparation en termes que je me réserve de relever plus tard, hors de cette enceinte. Je dois lui dire aujourd'hui qu'il ne peut être, question de réparation quand il n'y a pas eu de sévices! Monsieur portait dans la liste des vengeances à exercer, le n» 58; ie n'ai pas eu le temps d'aller jusque-là, je n'ai donc rien à réparer...

M. Koppmann. — Allons donc!...

M. Cabassol. — Il n'y a pas d'allons doncl j'ai de l'ordre et de la mémoire, je n'ai pas eu le temps d'aller jusqu'à votre numéro, je vous l'affirme.

; TTi^ttiué^^:

Projet de fontaine expiatoire & élerer en l'honneur des victimes de l'affaire Badinard.

M. Koppmann. — J'ai des preuves 1

M. Cabassol. — Par exemple !...

M. Koppmann. — J'ai des lettres !.. Hélas, Mmc Koppmann fut...

M. Cabassol. — Si vous avez des lettres, montrez-les!... D'avance je

vous dis. elles ne sont pas de moi... N'allez pas me mettre sur le dos les

Liv. 71.

fantaisies que Mmc Koppmann peut s'être permises sans que j'y sois pour rien...

M. Koppmann. — Tenez, monsieurle président, voilà deux lettres que j'ai saisies dans un corset de Mme Koppmann, lors des recherches que je fis quand les journaux m'apprirent que je me trouvais sur la liste des victimes de M. Cabassol!

(Le témoin, visiblement ému, passe deux petites lettres à M. le président, qui en donne lecture.)

Mardi. Vous voir, c'est vous aimer! vous aimer, c'est habiter le 7e ciel ou plonger au plus profond de l'enfer, à votre choix, selon ce que vous déciderez pour le cœur profondément ému qui écrit ces lignes avec la tête perdue!

Vous êtes belle, soyez bonne ! ne me précipitez pas dans les affres du désespoir je vous l'ai dit hier, je vous l'avais dit avant hier, je vous le crie aujourd'hui, je vous aime! enfer ou paradis, décidez!

Gu bien, au moins ne me faites pas faire -rop de purgatoire.

Jeudi matin. Ma petite bichette chérie.

Si ma petite bichette chérie était bien gentille, mais là, bien gentille, je sais bien ce qu'elle ferait! elle viendrait avec moi écouter les Horaces à l'OdéonJ'ai une loge de faveur! comme ça la reposerait du naturalisme, et comme il serait doux de causer du grand Corneille à deux ! Ma petite bichette chérie m'expliquerait Gœthe, et elle prendrait l'engagement de ne pas être méchante comme hier et de ne plus me parler de son affreux mari qui est en voyage depuis 6. mois et qui ferait bien d'y rester !

M. Cabassol (accent indigné et sincère). — Jamais je n'ai écrit cela! je proteste!

M. le Président. — En effet, cela ne ressemble pas aux différents spécimens d'écriture que le tribunal a devant les yeux... et c'est signé Mir.f

Me Taparel, bondissant derrière Cabassol. — Et c'est signé Mir. ?

[M. Miradoux, placé à côté de M6 Taparel, parait visiblement gêné.)

Me Taparel. — Mir., c'est Miradoux... Je prie M. le président de me laisser jeter un coup d'œil sur ces autographes...

M. Koppmann. — Mais vous me les rendrez, ils me sont indispensables pour obtenir le divorce...

M. Miradoux. --Je n'essaierai pas de feindre; ces deux lettres sont de moi. (Stupeur dans l 'auditoire.) Affaire personnelle dans laquelle M. Cabassol n'a rien à se reprocher!... Je sollicite toute l'indulgence du tribunal pour un instant d'erreur... Oui, un instant d'erreur non partagée ! Mme Koppmann est pure, elle n'est pas venue à lOdéon, je le jure... (M. Koppmann ricane et se croise les bras.) Mon Dieu, messieurs, c'est l'affaire Badinard qui est cause de ma chute... permettez-moi de m'expliquer. Nommé exécuteur

testamentaire par la confiance de M. Badinard, quel était mon devoir? Tous les juristes s'accorderont à le dire : Mon devoir, mon devoir strict était de veiller à l'exécution des volontés du testateur et d'aider de tout mon pouvoir à cette exécution.

Me Biciiel, avocat de M. Cabassol. — En droit, M. Miradoux a raison. L'exécuteur testamentaire doit exécuter ou veiller à ce que le légataire exécute! Sirey, Dalloz, Dupin, Troplong sont d'accord là-dessus, et je pourrais citer maints jugements qui affirment ce devoir de l'exécuteur testamentaire.

Me Mitaine. — Certainement, la question de droit ainsi posée doit être résolue dans ce sens, mais la question de fait! Je défie l'éminent avocat de la partie adverse de trouver dans Sirey, Dalloz ou Dupin, rien qui autorise M. Miradoux à appeler la femme du témoin ma petite bichette chérie ! I!

Me Bjcuel. — Sans nul doute !

mais il n'en est pas moins vrai que M. Miradoux, exécuteur testamentaire, devait tout faire pour aider à l'exécution du testament de feu Badinard? Je profite de l'occasion pour bien établir son rôle... Ce rôle fut à la fois modeste et actif; M. Miradoux se chargea de recueillir sur les soixante-dix-sept personnes, vouées à la vengeance de M. Cabassol, tous les renseignements nécessaires à l'exécution rapide et discrète des volontés du testateur. Je n'ai pas à discuter la légitimité des griefs de M. Badinard, il est maintenant prouvé que l'infortuné fut jeté dans l'erreur par un concours de circonstances encore inexpliqué. Je reviens à M. Miradoux. Pour être modeste, le rôle accepté par lui n'en était pas moins rempli de périls cachés, de fossés dissimulés sous les fleurs ! Pensez-y, messieurs, dans le cours de ses recherches, M. Miradoux dut être exposé bien des fois à des émotions aussi délicates que dangereuses, à des troubles particuliers... il est homme et par conséquent fragile... Vingt fois il triompha de son cœur, la vingt-unième fois ii succomba!... 11 a droit, en

— M. Miradoux dût être exposé à d,es émotions délioatu et dangereuses.

raison de sa situation particulière, à toutes nos indulgences ; il était exécuteur testamentaire, il a exécuté, un peu trop et voilà tout !

M. Miradoux {timidement). — Excès de zèle!...

M. le Président. — Cette affaire, messieurs, est profondément triste, elle nous montre à quelles faiblesses des hommes, d'un caractère sérieux pourtant, peuvent se laisser entraîner par suite d'une mauvaise interprétation du devoir.

M. Koppmann. — Il n'en est pas moins vrai que j'ai été victime. Je redemanderai au tribunal les lettres de M. Miradoux pour les poursuites ultérieures.

If. Gabassol. — Je déclare solennellement ici que dès l'instant où j'ai connu à quelles déplorables erreurs, l'erreur première de M. Badinard m'avait conduit, j'ai cessé toutes hostilités, et que j'ai immédiatement songé à offrir une réparation discrète aux personnes lésées... (Mouvement dans l'auditoire.)

M. le Président. — Ce sentiment est louable; mais de quel genre de réparation voulez-vous parler?

Une voix dans la salle. — Le revolver! (Émotion profonde.)

Une autre voix. — Le sabre IMille cartouches!...

Une autre voix. — Pas de réparations possibles !

Une autre voix. — C'est sa vie qu'il me faut d'abord l

Une autre voix. — Cinq cent mille francs de dommages et intérêts ensuite !

M. le Président. — Si ces manifestations peu respectueuses pour la justice continuent, je ferai évacuer la salle.

Une voix féminine au banc des avocats. — Je ne veux pas qu'on le tue, moi!

(M. le président regarde du côté des avocats et dit quelques mots à un huissier. Un avocat est saisi par le garde municipal, il veut protester, mais sa toque tombe et de longues tresses blondes se montrent indiscrètement. Quelques personnes croient reconnaître sous la robe de l'avocat une actrice des Folies-Musicales. Quelques jeunes avocats prennent son parti et sont expulsés avec elle.)

Les vociférations continuent dans la salle. — Non, pas de réparation possible! — Le revolver! le sabre 1 etc., etc.

M. le Président. — Qui a parlé?

M. Ramon de las Carabellas dans la foule. — Moi!

Le colonel Ploquin, idem. — Moi ! j'ai été traité de vieux singe, je veux laver cette injure dans le sang de M. Cabassol !

M. le Président. — M. Cabassol a dit que dès le premier jour il avait songe qu'il vous devait une réparation. Laissez-le s'expliquer.

M. Gabassol. — Feu Badinard avait dit : la peine du talion! Sa femme était très compromise, à ses yeux, par les soixante-dix-sept portraits de l'album, je devais donc compromettre les épouses de ces soixante-dix-sept portraits!... jJai à me reprocher d'avoir compromis quelques personnes... bien à tort, je le reconnais, mais enfin... j'ai compromis ! Que devais-je faire pour

Je ne veux pas qu'on le tue, moi!

réparer autant qu'il était possible mes torts envers les personnes lésées? Après avoir bien réfléchi, après avoir bien pesé les avantages et les inconvénients, je me suis arrêté à un projet que je demande à dévoiler à monsieur le Président...

M. le Président. — Dévoilez tout haut.

M. Cabassol. — La ville de Paris manque de bornes-fontaines; grâce à la hautec générosité d'un homme qui allie la philanthropie au goût épuré des beaux-arts, elle a les fontaines Wallace, mais elles ne sont pas en nombre suffisant... j'ai donc pensé...

(Don Ramon Carabellas se démène furieusement dans l'auditoire et parle encore de recoh'er.)

M. Cabassol. — Je me suis donc arrêté au projet de doter la Ville de nouvelles bornes-fontaines artistiques, presque monumentales, dont le principal ornement serait, pour chacune, le buste d'une personne lésée...

Dqn Ramon Carabellas, vociférant. — Je ne suis pas de Paris! je préfère le revolver !

M. Cabassol. — D'abord vous n'êtes pas lésé, vous, vous n'auriez pas droit à ma borne-fontaine !

Le colonel Ploquin. — Le sabre 1 pas de fontaine !... le qualificatif borne est encore une injure!

M. le Président. — Ces interruptions sont déplacées. — Je ne vois rien que de fort louable dans l'idée de M. Cabassol. — M. Cabassol entraîné par les circonstances est tombé dans des erreurs regrettables, mais il me paraît entré dans la voie des remords sincères. Son projet à quelque point de vue qu'on l'envisage, me paraît digne d'être discuté.

Mc Mitaine. — Ce n'est qu'un projet en l'air!

M. Cabassol (Sortant une liasse de papiers, de sa poche.) — Voici les devis de l'architecte que j'ai consulté, voici le devis du plombier et enfin voici le croquis du sculpteur! vous voyez que ce projet était sérieux. Sans le procès, les bustes seraient en cours d'exécution! On peut citer le plombier, l'architecte et le sculpteur...

Me Mitaine. — Si c'est sur l'actif de la succession Badinard que M. Cabassol prétendait élever des bustes aux personnes lésées, je proteste au nom de Mm: Badinard... Le testament injurieux de feu Badinard portait que, dans le cas où M. Cabassol renoncerait aux vengeances ordonnées, ou bien ne réussirait pas dans ses tentatives, la fortune personnelle de M. Badinard servirait à élever une maison de retraite douce et confortable pour les maris maltraités par le sort. Il ne peut plus être question de cet asile maintenant que l'on sait que feu Badinard fut un maltraité imaginaire. Donc pas de vengeance, pas d'asile, mais l'annulation du testament!...

M. le Président. — Le tribunal, avant de rien décider sur cette question, doit faire la lumière sur toutes les autres. — Le point capital du procès c'est l'innocence ou la culpabilité de Mme Badinard, le défenseur ne met pas en doute cette innocence, soit, mais alors, à qui appartenait l'album sur lequel le testament est basé? tout est là! Quelle est donc la personne qui possède à un si haut degré le culte des souvenirs photographiés? Les témoins qui lui offraient tant et de si tendres hommages n'ont pas seulement pu se rappeler son nom... Inconstance désastreuse! légèreté inouïe! oubli lamentable!... Il est temps cependant de faire sortir de son incognito cette aimable

collectionneuse; j'adjure M. Gabassol de sortir de sa réserve et de nous dire ce nom qu'il cache sans doute par un excès de discrétion blâmable. Je l'adjure de nous le dire, au nom d'une femme outragée et calomniée, au nom même de son adversaire, au nom de Mme Badinard!

(Sensation profonde ; on attend avec anxiété la réponse de M. Cabassol.) M. Cabassol (d'une voix grave). — Monsieur le président ne fait pas en vain appel à ma délicatesse — Je reconnais n'avoir pas le droit de laisser peser plus longtemps sur une tête innocente l'erreur de feu Badinard... La per-

Hier a été célébré le mariage morganatique de..

sonne qui avait collectionné les soixante-dix-sept photographies... c'est Mm0 Tulipia Balagnyl

Émotion indescriptible, l'auditoire pousse des exclamations où percent la surprise, la colère, la gaieté, l'ironie ou l'indignation; on rit beaucoup au banc occupé par les artistes des Folies-Musicaies — Des reporters s'échappent rapidement pour aller porter la nouvelle à leurs journaux.

(Tous les témoins dispersés dans la salle font des efforts surhumains pour descendre à la barre à travers Vawlitoire tumultueux. Bezucheux de la Fricottière, Lacostade, Bisseco, Saint-Tropez et Pontbuzaud assis à côté de Cabassol, se lèvent et t interpellent...)

— Mon petit bon, tu en es sûr? s'écrie Bezucheux, mais alors, messieurs, c'est une affreuse trahison, vous me trompâtes plus que je ne pensais...

5CxS LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE

— Ht vous! indigne ami, vous nous...

— Je me disais... ils me trahissent un petit peu... légèrement... mais... Lis amis, moi je trouve ça dégoûtant, décidément!... c'était avant ma première brouille avec Tulipia, il y a deux ans et demi, trois ansl...

— Il y a trois ans? alors, dit Lacostade, c'est moi le premier en date... d'ailleurs, j'avais le n° 37, dans l'album... vous pouvez vérifier... eh bien! je date d'il y a quatre ans, moi, messieurs, je sortais du régiment... je me suis brouillé cinq fois avec Tulipia, et cinq fois nous nous raimâmes!... donc c'était moi le plus trompé!

— Moi s'écria Bisséco, je vis la perfide Tulipia il y a deux ans et demi pour la première fois;... mon portrait porte le n° 58 dans l'album au* souvenirs... du diable si je me doutais...

— C'est moi le dernier, mes enfants, j'ai le n° 62 ! déclara Saint-Tropez, Tulipia date de mon conseil judiciaire, il y a deux ans et deux mois ...j'obtins mon conseil judiciaire un vendredi, le samedi je soupais avec la perfide et elle me consolait...

— Alors, misérable, c'est toi qui nous trompas tous!...

— Allons, messieurs, dit Gabassol, un peu de philosophie!

— Horreur, fit Bezucheux, nous apprenons ça aujourd'hui, quand ce matin les gazettes nous ont déjà porté un si rude coup au cœur... Tiens, lis cet entrefilet du Figaro.

Page 1