TÉLÉGRAMMES ET CORRESPONDANCES
« Vienne. — Hier a été célébré à l'église grecque le mariage morgana- « tique de Son Altesse le prince Michel de Bosnie, avec la baronne de Bala- « gny, une charmante Parisienne qui va éblouir de son sourire et de ses ver- « tus l'antique et solennelle cour de Bosnie. L'auguste père du prince Michel « avait négocié naguère une union avec la maison de Klakfeld, mais le cœur « ayant parlé, la raison politique a dû s'incliner.
— Diable! fit Cabassol, pauvre Tulipia, ma révélation va peut-être la gêner!... je ne voulais rien dire, mais vous avez vu, vous êtes témoins, j'ai été forcé de parler...
Un bruit de gifles données et rendues précipitamment l'interrompit. C'était le bouillant don Ramon Carabellas qui s'expliquait avec M. de Monistrol.
— Monistrol, vous êtes un polisson! s'écriait don Ramon, c'est moi qui vous ai présente à Tulipia...
— Vous m'en rendrez raison! répondait M. de Monistrol.
WSÈtê-MÊkk
Liv. 72.
M. Arsène Gratteloup, greffier, jadis vertueux, en partie fine.
— Allons donc! allons donc' messieurs, disait M. Poulet-Golard, il n'y a que la science qui ne trompe pas!... je suis trompé comme vous, moi, et je ne me fâche pas!... voyez-vous, on ne peut demander à une parisienne de notre époque, la fermeté de principes des femmes de l'âge de pierre...
M. le président ne pouvant venir à bout du tumulte, leva l'audience et lit évacuer la salle par un peloton de municipaux.
Il y eut quatre duels le lendemain matin, pïï à Sceaux, un à Vincennes, un à Boulogne, et un à Sèvres. Don Ramon de Garabellas reçut un coup d'épée de M. Monistrol et lui rendit une petite piqûre.
M. Félicien Cabuzac, provoqué par un de ges compagnons de l'album, s'en
Les suites de l'affaire Badinard.
tira d'une façon très adroite, il profita de sa myopie bien caractérisée, pour pratiquer une large estafdade au nez d'un de ses témoins; cette blessure arrêta le combat, le duel étant au premier sang. — De cette façon, M. Gabuzac garantit sa tranquillité pour l'avenir, il avait fait ses preuves et dans tous les cas, il était maintenant certain de ne plus trouver de témoins.
Précieuse recette que nous livrons aux personnes qui n'aiment pas plus que nous les promenades sentimentales à l'épée ou autres instruments piquants et contondants.
Les autres duels se terminèrent sans autre malheur que l'effusion du sang des canards traditionnels.
Trois nouvelles demandes en séparation de corps furent déposées dans la matinée au Palais de justice et deux dans l'après-midi, ce qui porta les procès en séparation suscités par l'affaire Badinard au chiffre de quatorze. - Effrayant résultat de l'erreur de feu Badinard! Le Palais était en révolution, juges, avoués et avocats étaient littéralement sur les dents. M. Arsène
Gratteloup, greffier, jadis simple et vertueux, affectait maintenant des allures gommcuses qu'on ne lui avait pas vues jusque-là; il avait de longues conversations dans le greffe même avec sa protégée M,le Billy et le bruit courait qu'un dimanche, on l'avait rencontré à Asnières, en train de faire une partie d'escarpolette dans le jardin d'un restaurant de canotiers.
Une foule encore plus compacte se pressa le lendemain de la révélation de Gabassol dans les couloirs et dans les salles du Palais de justice. On s'attendait à de nouveaux scandales, les journaux du matin ayant annoncé que le héros de l'affaire allait faire de nouveaux aveux et donner la liste, complète cette fois, des femmes du monde qu'il avait compromises— avec force détails à l'appui.
Ce fut au milieu du plus religieux silence que le tribunal entra en séance. — Un coup de théâtre inattendu vint décevoir les espérances des curieux : le greffier, aussitôt l'audience ouverte, donna lecture d'une ordonnance par laquelle l'affaire Badinard était renvoyée après les vacances.
f Le tribunal,
« Vu la nouvelle phase dans laquelle est entré le procès,
« Vu la nécessité d'une enquête sur les nouveaux faits introduits à la cause,
« Attendu l'état de confusion dans lequel se trouvent les renseignements contradicloires,
« Ordonne :
« L'affaire Badinard contre Cabassolest remise à trois mois.
Le sentiment unanime de la foule, surprise par cette remise d'une affaire à peu près élucidée, fut qu'une haute influence diplomatique avait dû agir sur le Palais de justice. Sans nul doute Tulipia, épouse morganatique du prince de Bosnie, troublée dans sa lune de miel par les révélations scandaleuses du procès Badinard, cherchait à étouffer l'affaire, ou tout au moins à la faire traîner en longueur pour avoir le temps de colorer d'une façon toute différente sa participation aux chagrins de feu Badinard. On raconta dans les cercles bien informés, qne le précepteur du prince de Bosnie, le baron de Blikendorf. s'occupait spécialement de l'affaire, et cherchait partout une jeune personne qui consentît moyennant une petite somme, à endosser la responsabilité de l'album au lieu et place de Tulipia, princesse de Bosnie.
On demande une jeune personne.
Départ pour le château de la Fricottière.
La gouvernante de M. de la Fricottière le père. — M. de la Fricottière candidat. — Profession de foi. — Réunion publique.
La remise de l'affaire Badinard avait considérablement chagriné Ma Mitaine, l'avoué poursuivant. Sa proie pouvait lui échapper, cette remise arrivait juste au moment où il se flattait d'obtenir haut la main la condamnation de Gabassol ; qui sait ce qui pouvait se passer pendant ce délai I Gagner du temps pour un plaideur c'est presque gagner sa cause
Pour se consoler, il s'était attelé le soir même aux petites affaires de séparation que le grand procès lui avait amenées, il les étudiait avec amour et se promettait d'en profiter pour entretenir la curiosité publique avec ces bribes de l'affaire Badinard, jusqu'à la reprise des hostilités.
Bezucheux de la Fricottière Ris, se présentant dans son cabinet le lende-
main de la remise, le trouva donc au travail; les dossiers de quatre maris tirés de l'album, et de cinq ou six femmes compromises parCabassol, étaient déjà préparés, Mp Mitaine les houspillait et les mettait en pièces avec beaucoup de verve dans de? esquisses préparatoires de plaidoiries et il souriait à la pensée défaire retomber sur ses adversaires du grand procès le scandale de ce* affaires incidentes.
— Bonjour, cher maître ! dit Bezucheux en prenant un siège, vous souvient-il de notre affaire de Beaumesnil?Vous rappelez-vous que nous devions nous couper la gorge?
— Mille pardons! nous nous sommes expliqués... s'écria M0 Mitaine en reculant son fauteuil.
— Sans doute! sans doute! sans cela ce serait déjà fait! je veux dire : vous rappelez-vous que nous faillîmes nous cntregorger ? je vous prenais pour mon rival et dame! en pareil cas... mais vous m'avez juré de ne plus pensera Criquetta, ma blanche colombe, et j'ai consenti à oublier votre présence à une heure indue, à une condition!... vous souvenez-vous de la condition?
— Non !
— Comment non ! Vous avez oublié que vous m'aviez promis de vous occuper, en avoué et en ami, de l'interdiction de M. Bezucheux de la Fricottière, mon père?
— Ah ! c'est vrai ! Eh bien ?
— Eh bien ! il est temps d'agir. Papa dépasse toutes les bornes, il devient hvperboliquement torrentueux !
— Vous dites? demanda l'avoué en se préparant à prendre des notes.
— Je dis qu'il cascade de façon à faire dresser les cheveux au blason de notre famille, s'il en avait. Notre blason n'est pas bégueule, vous savez : je fricotte, etc. Mais, il est des choses auxquelles il n'a pas été habitué !... Passe pour fricotter, mais... Quelle conduite, cher maître, pour un descendant des croisés !
— Diable ! que fait donc monsieur de la Fricottière?
— Mon cher maître Mitaine, je n'oserai jamais vous l'avouer!... et cependant il le faut... tous les la Fricottière, ces tiers barons couverts de fer dont les nobles figures ornent les panneaux de la grande salle de notre manoir; tous ces vieux et rudes chevaliers doivent en tressaillir de fureur dans leurs tombes...
— Mais enfin, monsieur votre père...
— Il veut... il prétend...
— Quoi?
— Enfin, mon bon, il veut épouser sa gouvernante 1 Bigre!...
— Quand je vous le disais... complètement ramolli, papa, complètement!., fricotté trop longtemps ! v'ian, un bon conseil judiciaire, il n'est que temps !
— Mais c'est qu'un conseil judiciaire ne peut l'empêcher d'épouser...
— Turlututu! ça le maintiendra toujours, et ça fera reculer la gouvernante... Vite, en route pour la Fricottièrel...
— Comment, en route! engageons l'affaire de Paris...
— Oubliez-vous ee que vous m'aviez promis! je vous enlève! vous êtes libre, la remise de l'affaire Badinard vous donne quelques loisirs, profitons-en. Vous savez que vous avez pris un engagement d'honneur, là-bas à Beaumesnil...
— C'est que j'ai là quelques affaires en séparation de corps à...
— Vos clercs sont là.
— Mes clercs. . . mes clercs ! ... ils n'ont pas ma longue expérience...
S'ils allaient laisser faire des réconciliations!
— Bah!... pour quelques jours, vos clients porteront leurs chaînes quelques jours de plus 1 Vous savez, ça sera une petite partie... Vous serez en pays de connaissance, Bisséco , Pontbuzaud , Lacostade et Saint-Tropez, les témoins de l'affaire Badinard viennent avec moi voir interdire papal, que ce sera drôle !
L'avoué réfléchissait.
— Allons donc! mon bon, fit Bezucheux en frappant sur le ventre de Me Mitaine, vous voulez donc faire de la peine à Criquetta ? Si vous ne venez pas, je croirai que vous ne voulez pas vous rencontrer avec elle...
— Comment, Mmc Criquetta est du voyage?
— Parbleu !
— Mon cher client! je boucle ma malle et je vous accompagne... où allons-nous ?
— Très bien! j'aime cette belle ardeur! nous allons à la Fricottière, arrondissement de Chinon, ligne du Midi! Départ demain matin à huit heures, arrivée à Chinon à midi, déjeuner, départ en voiture à deux heures pour la Fricottière.
— Complètement ramolli, papa!
entre nous, je crois
— Entendu !
M" Mitaine se remit au travail. Ce fut une rude journée, il avait à organiser la b.esogne de ses clercs pour le temps de son absence, à terminer quelques affaires et enfin, besogne plus rude, à préparer la tendre M'"e Mitaine à une cruelle séparation de quelques jours. ;
Le lendemain, à l'heure dite, M8 Mitaine se trouvait à la gare muni d'une petite valise et d'une serviette bourrée de dossiers. Son client n'était pas encore là. Juste au moment où le train allait partir, Bezucheux arriva en tête d'une véritable caravane. On n'eut que le temps de prendre les billets et de courir au train, on s'empila dans deux compartiments, à la hâte, en jetant pêle-mêle les cartons, valises et sacs de nuit; la cloche sonna, le train siffla et l'on partit.
M" Mitaine, un instant ahuri par la course au clocher qu'il avait fallu exécuter pour ne pas manquer le départ, se remit alors, il rajusta son lorgnon et s'aperçut qu'il avait comme vis-à-vis de compartiment l'homme qui depuis un mois lui servait de tête de turc, son adversaire du procès Badinard, M. Antony Cabassol lui-même !
M° Mitaine jeté par un coup de tampon dans les bras de Cabassol se recula vivement et resta pétrifié dans son coin.
— Eh bien! mon cher avoué, dit Bezucheux, je n'ai pas besoin de vous présenter monsieur, vous vous connaissez... j'avais oublié de vous le dire, M. Cabassol nous accompagne... ce brave garçon, vous savez, on l'a un peu turlupiné dans ces derniers temps, il a besoin.de distractions, d'émotions douces, alors je lui ai dit : viens voir interdire papa !
— Allons, dit Cabassol, terrain neutre ici, mon cher persécuteur,.... nous avons trêve pour trois mois, nous reprendrons la lutte ensuite.
— Sans rancune, dit M0 Mitaine, vous savez, comme avoué je cherche à vous faire de la peine, mais comme homme, je vous admire!... Quelle vaillante entreprise! soixante-dix-sept vengeances!...
Les compagnons de l'avoué étaient Bezucheux et Criquetta, "Lacostade et une jeune personne répondant au doux nom de Renée Trompette, Saint-Tropez et une étoile de café-concert. L'infortuné Cabassol était seul avec ses chagrins; Bisséco etPontbuzaud avaient pris place dans le compartiment voisin en compagnie de deux jeunes et élégantes dames dont on percevait les éclats de rire à travers la cloison.
Laissons Bezucheux peindre à ses compagnons les splendeurs du manoir paternel et transportons-nous à la Fricottière. Le fief de la famille des Bezucheux est situé en pleine Touraine, dans un pays charmant aux douces ondulations couvertes de bois et de vignes, parsemées de villages et de châteaux. Le manoir, une haute construction de style Henri IV, est perché sur une émi-
nence au-dessus du village de la Fricottière dont les maisons descendent dans un déboulis pittoresque jusqu'aux bords de la Loire.
Une large avenue conduit entre les deux rangées d'ormes séculaires à la grille du parc des Bezucheux. Remarquons en passant, si nous ne les avons
La dernière conquête du père La Fricottière.
pas déjà vues dans le village, les affiches roses posées sur les deux piliers de la grille. La première porte ces simples mots en capitales de vingt centimètres de hauteur :