‹ La grande mascarade parisienne. Texte et dessinsChapitre 29 sur 43 · ÉLECTEURS DU CANTON DE LA FRICOTTIÈRE · texte numérisé non relu

ÉLECTEURS DU CANTON DE LA FRICOTTIÈRE

Messieurs et citoyens,

Revenu définitivement parmi vous après de longues années employées à l'élude approfondie des grandes questions politiques, agricoles, internationales et sociales, à l'élucidation réfléchie des problèmes qui s'imposent à l'attention de l'homme politique, je viens mettre au service de mon pays et de mes chers concitoyens, l'expérience et les connaissances acquises par de sérieux travaux!

Sans passé politique et sans attaches d'aucune sorte, je suis réellement l'homme de la situation, le candidat mixte appelé à recueillir tous les suffrages des électeurs véritablement éclairés. A la fois progressif et conservateur, que veux-je? messieurs et citoyens, je veux avant tout le bien-être et la prospérité du canton de la Fricottière, je veux voir régner la satisfaction sur le visage de tous les habilants de ce beau canton, non pas une satisfaction apparente et de surface, mais une satisfaction complète et absolue, en un mot une satisfaction générale, locale et particulière pour toutes leurs préférences politiques, pour les chemins de fer, pour les chemins vicinaux, pour le rendement des céréales, pour la beauté de la vigne et pour la qualité des betteraves! Voilà mon programme! Pour le réaliser, je mets au service du canton les lumières de mon expérience et l'énergie de mon dévouement! aux urnes, messieurs et citoyens, et votez pour le candidat du progrès et de la liberté !

Je méprise trop les calomnies de mes adversaires pour daigner leur répondre. Mon concurrent représente un parti, un seul parti, moi qui n'ai pas ces étroitesses d'esprit d'un autre âge, je demande à les représenter tous! Électeurs intelligents et éclairés, vous voterez pour le candidat MIXTE.

Bezuciieux de la Fricottière.

L'auteur de celte belle proclamation prenait l'air dans son parc ; étendu dans un fauteuil roulant poussé par une dame en costume à la fois simple et coquet, il méditait sur les grands problèmes sociaux dont il avait promis l'élucidation réfléchie à ses électeurs. Bezucheux fils avait dit vrai, le président du club des Billes de billard était bien changé ; épaissis, alourdis par la graisse, ses nobles traits avaient subi une altération visible, et l'affaissement de sa lèvre inférieure, l'alourdissement de ses paupières dénotaient l'arrivée prochaine de ce ramollissement, subi par tous les la Fricottière aux approches de la soixantaine.

M. de la Fricottière était, de plus, tourmenté par les attaques d'une goutte violente et obstinée; il ne marchait plus, il passait, ses journées étendu sur une chaise longue ou traîné dans un fauteuil roulant par sa gouvernante. Hélas! M. de la Fricottière l'avouait maintenant, il avait trop fricotté; sa goutte et son avachissement prématuré, ses embarras gastriques et financiers, tout cela était le résultat de longues années de fricoltagcs trop accentuésj

M. de la Fricottière avait résolu de changer d'existence. Une vie sage et paisible à la campagne, une conduite régulière, embellie par le dévouement aimable de sa gouvernante et par les pures distractions de la politique, devaient, il l'espérait du moins, réparer à la longue le délabrement de sa santé et celui de son budget.

Promenade dans le parc de la Fricottière.

La gouvernante de l'ex-bille de billard n'était pas une gouvernante ordinaire, et M. de la Fricottière ne s'était pas adressé à un bureau de placement pour la trouver. Ce n'était rien moins qu'une chanteuse de café-concert, oubliée par son directeur, après faillite, dans un hôtel de Bordeaux; Bezucheux l'avait vue, l'avait dégagée en payant une formidable note, l'avait rhabillée, et à défaut d'engagement ailleurs, l'avait amenée à la Fricottière où elle était restée avec le titre de gouvernante. C'était la dernière conquête du vieux viveur, sa dernière folie ! ce dernier nom devait clore la longue liste des victoires et conquêtes de Bezucheux, don Juan définitivement mis" à la retraite. L'ex-chanteuse de café-concert l'avait transformé en un amoureux, craintif et plein d'égards comme un jouvenceau, elle avait en peu de mois établi son empire sur des bases solides, et elle comptait avant peu amener le châtelain de la Fricottière à lui offrir sa main en plus des débris de son cœur et de sa fortune.

Lucie! disait Bezucheux de la Fricottière en se retournant vers sa

gouvernante, je vous L'ai déjà dit, mais je le répète, vous êtes un ange!

Taisez vous, vilain! répondit la gouvernante en donnant une légère

pichenette sur le nez de son maître, vous savez bien que vous avez un discours à prononcer devant vos électeurs... restez tranquille, pensez aux interpellations que vos adversaires vous susciteront dans la réunion d'aujourd'hui...

— Lucie, vous êtes un ange! je vous le répète... je n'ai plus besoin de méditer, je n'ai jamais été aussi sûr de moi... c'est le jour de la bataille que je retrouve toute ma lucidité d'esprit... mes adversaires, je les pulvériserai, leurs objections, leurs observations, leurs interpellations, je les... D'ailleurs vous savez bien, petite scélérate, que nous avons cinq ou six hommes intelligents et sûrs qui sont chargés de crier à laporte, les provocateurs ! à toute interpellation de nos ennemis politiques...

La gouvernante, après une seconde pichenette sur le nez de Bezucheux, tourna la petite voiture du côté du château; un domestique vint au-devant de son maître et l'aida à descendre de voiture et à gravir le perron. M. de la Fricottière se traîna péniblement jusque dans la salle à manger où sa chaise longue l'attendait; la gouvernante, après avoir amoncelé les oreillers sous sa tête, amena une petite table devant lui, et s'en fut chercher au buffet un plateau chargé d'un flacon de kummel et de deux petits verres.

Aïe ! fi* M. de la Fricottière en allongeant sa jambe sur la chaise

longue, aïe!... ah! Lucie, quelle cruelle expiation pour mes erreurs de jeunesse!... Allons, le bezigue consolateur!

La gouvernante remplissait avec componction les deux petits verres.

— Vous ne voulez pas relire votre discours pour la réunion de tout à l'heure? demanda-t-elle.

— C'est inutile, il est parfait!... la réunion est pour trois heures; j'ai donné des ordres au jardinier. Quand les électeurs arriveront, ce maraud me préviendra... Donc, tranquillité absolue jusque-là.

Lucie se mit en devoir de battre les cartes.

Pendant quelques minutes la conversation se borna à des quarante de dames, cent d'as, etc.

M. de la Fricottière, ayant savouré la moitié de son kummel, posa les cartes sur la table, puis regarda sa gouvernante d'un œil attendri et dit :

— Lucie, mon enfant, j'ai pris un parti... je veux définitivement me ranger! C'en est fait, je commence à n'être plus jeune, peut-être vous en étes-vous déjà aperçue...

— La jeunesse ne fait pas le bonheur, dit mélancoliquement la gouvernante, moi-même je vais sur mes vingt-huit ansl

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