‹ La grande mascarade parisienne. Texte et dessinsChapitre 30 sur 43 · SI · texte numérisé non relu

SI

— Oui, Lucie, oui, oui! je veux me ranger!... j'ai envoyé ma démission de président du club des Billes de billard, j'ai soif de repos, de tranquillité, de verdure, d'émotions douces; après avoir vécu de longues années en joyeux célibataire — j'ai été si peu marié! — je commence à reconnaître le vide de cette existence de cascades perpétuelles ; vanité des vanités, tout n'est que vanité! Éclairé par l'expérience, je reviens à des sentiments plus nobles, je veux être utile à mon pays, je veux consacrer mon âge mûr à...

Le bezigue consolateur.

— Quarante de dames! marqua la blonde gouvernante.

— Non, Lucie, plus de dames I... Les orages de la passion ont ravagé ma jeunesse et dépouillé mon cuir chevelu des toisons de la jeunesse... plus de dames, mais une affection sérieuse...

— Oh ! oui, fit Lucie.

— Sérieuse et durable ! appuya M. de la Fricottière en reprenant ses cartes... quatre-vingts de rois!... Lucie, l'affection que vous me portez estelle sérieuse et durable? Oui! Eh bien... je vous ai dit que j'avais pris la résolution de me ranger, non seulement je veux me ranger, mais encore je veux me marier! Cent d'as!... Je marque!... En un mot, Lucie, voulezvous être Mm9 de la Fricottière?

— Fi, méchant qui me tourmentez! vous savez bien que j'ai accepté une position subalterne dans votre maison...

— Pas subalterne dans mon cœur, charmante Lucie!

— Une position subalterne par pur dévouement !.. . Je ne veux pas que l'on me prête un but intéressé... et peut-être vous-même...

— Ifoi, Lucie, je tombe à vos pieds!... ou plutôt je n'y tourne pas à cause île ma goutte... Allons, acceptez ma main !

— Non, monsieur... nous verrons plus tard... et l'art? si je voulais goûter encore les vives émotions de l'art?

— Méchante!... je vous suivrais malgré ma goutte!... Ecoutez, Lucie, acceptez ! Je vous ai dit que je me rangeais, que je voulais consacrer mon expérience à mon pays, je serai conseiller général, député aux élections prochaines, vous serez mon Égérie !

— Nous verrons...

— Tenez, j'entends les voix de mes électeurs dans le parc... Commencez votre rôle aujourd'hui. Allez les recevoir et faites-les entrer dans la grande remise. Montez à la tribune, faites constituer le bureau et je vous suis avec ouin discours.

En effet des groupes nombreux d'électeurs de la Fricottière se montraient sur la pelouse devant le château, causant avec animation et cherchant la salle de la réunion. La gouvernante descendit rapidement au-devant d'eux et les conduisit à la remise où une tribune improvisée attendait les orateurs.

Quand la salle fut suffisamment bondée, M. de la Fricottière apparut, soutenu par deux domestiques.

La gouvernante avait fait constituer le bureau; l'adjoint du village avait la présidence et la sonnette, insigne de ses fonctions. A l'arrivée de M. de la Fricottière il la secoua énergiquement, et le silence se fit comme par enchantement.

M. de la Fricottière, assis sur l'estrade et la jambe allongée, prit la parole.

— Messieurs et citoyens, dit-il, frappé par une longue et cruelle affection

pardon, je voulais dire maladie, j'ai dû faire appel à toute mon énergie et surmonter les souffrances de la goutte, pour venir devant vous solliciter de votre patriotisme et de votre intelligence éclairée, l'honneur de représenter au conseil général, le canton de la Fricottière. Vous me connaissez tous, vous savez que si les circonstances et d'austères devoirs m'ont longtemps retenu loin de vous et de ce pays, berceau de ma famille, je n'en suis pas moins resté, de loin comme de près, l'enfant dévoué du canton de la Fricottière!... Heureux travailleurs des champs, vous ignorez les pénibles labeurs du travailleur des villes'. Vous ignorez les nuits et les journées àprement consacrées aux arides mais indispensables études qui font pâlir les usages, qui sillonnent les tempes de rides précoces et

donnent aux fronts des penseurs cette sublime auréole de la calvitie! Travailleurs des. champs, c'est comme travailleur que je me présente devant vous, comme travailleur théorique! Pionnier acharné de toutes les sciences politiques et sociales, homme d'initiative, habitué aux grandes entreprises, économiste distingué, au mieux avec les sommités de tous les partis, je suis prêt avouer mes talents, mon énergie et mon temps à ce beau canton de la Fricottière, l'un des plus éclairés, j'ose le dire, de notre chère France! Il me reste à vous faire connaître mon pro-

cédure du programme politique de monsieur de, la Fricottière.

gramme, la ligne de conduite que je tiendrai si j'ai l'honneur d'obtenir vos suffrages ; mon état de maladie ne me permet pas de vous le dire moi-même, mais madame qui possède une des plus belles voix de France, va vous en donner lecture 1

La gouvernante tira un manuscrit de sa poche, but un verre d'eau sucrée préparée par le galant président du bureau et commença sa lecture après quelques tintements de sonnette préparatoires.

Un seul des assistants se permit d'interrompre le programme de M. de la Fricottière. La lectrice en était à l'exposé des vues particulières du candidat sur le chapitre de l'impôt et de l'emploi des finances département taies, lorsqu'un électeur mal inspiré osa élever une objection :

— On dit que le candidat va avoir un conseil judiciaire! Si l'on juge imprudent de le laisser gérer ses finances personnelles, à plus forte raison...

— A la porte, l'agent provocateur! hurlèrent quelques voix dévouées à M. de la Fricottière.

— A la porte ! à la porte !

— Permettez ! s'écria M. de la Fricottière, je comprends votre indignation, mais le propagateur de cette infâme calomnie n'est pas digne de votre colère!... Il n'est nullement question de conseil judiciaire... cependant je dois dire qu'un conseil judiciaire ne peut pas être une raison d'indignité.

Un homme par pure philanthropie, peut se laisser aller à de généreux entraînements., qui éveillent certaines craintes chez ses héritiers... on peut traiter cela de prodigalité et parler de conseil judiciaire... (on fait courir ce bruit parce que j'ai offert une pompe à la commune...) Mais cet homme, messieurs, n'est point pour cela incapable de bien gérer les intérêts de son pays!..

— Bravo ! bravo ! A la porte l'agent provocateur. La gouvernante reprenait sa lecture lorsque M. de la Fricottière parut

tout à coup inquiet et agité; il venait d'apercevoir au fond de la salle quelques nouveaux arrivants. C'était M. Bezucheux de la Fricottière fils qui envahissait le manoir paternel à la tête de ses amis Gabassol, Pontbuzaud, Bisscco et Saint-Tropez, flanqués de M0 Mitaine, avoué près le tribunal de la Seine.

Ces messieurs avaient déjeuné à Chinon, en descendant de chemin de fer, puis ils avaient frété deux voitures et s'étaient dirigés avec les dames sur la Fricottière. Lacostade, natif de la Fricottière, camarade d'enfance de Bezucheux, possédait une petite villa gaiement perchée sur la colline, à deux cents mètres du village. Ce fut là que les voitures s'arrêtèrent. Les dames descendirent et procédèrent à l'installation d'un campement dans la villa ; Lacostade resta pour les aider pendant que Bezucheux s'en allait avec ses autres amis, prévenir monsieur son père que l'heure du conseil judiciaire était arrivée.

Ils tombaient en pleine réunion électorale; ils durent entendre la fin du programme lu par la gouvernante, et avaler ensuite un speech du président de la réunion et quelques menus discours de conseillers municipaux de la commune. Puis, sur un vote d'acclamation enlevé par le président, l'assemblée se sépara.

Bezucheux et ses amis se frayèrent un chemin jusqu'à la tribune et portèrent leurs félicitations au candidat.

— Dis donc, papa, dit Bezucheux après les premières effusions, tu connais tous mes amis, Pontbuzaud, Bisscco, Saint-Tropez et le pauvre Cabassol dont tu dois savoir les malheurs, mais j'ai une autre personne à te présenter.

Et démasquant M' Mitaine, il l'annonça cérémonieusement.

Liv. 74.

— Mc Jules Mitaine, mon avoué !

— Ah ! ah ! fit M. de la Fricottière, en faisant la grimace, je comprends ! CY;it pour la demande en interdiction...

— Qu'est-ce que tu veux, papa ! c'est la destinée de tous les la Fricottière ! . . . Le moment fatal est arrivé, il faut y passer... je t'ai prévenu il y a déjà longtemps, mais tu neveux pas enrayer, tu veux dilapider toujours!

Le moment fatal est arrivé!

— C'est bon, nous discuterons cela... ces messieurs me feront bien l'honneur de diner à la Fricottière ?

— Certainement... tu sais, nous sommes descendus chez Lacostade... nous ne pouvions pas, vu l'état de guerre où nous allons entrer, descendre ici.

La gouvernante avait disparu, abandonnant sur la tribune le programme du futur conseiller général. M. de la Fricottière le ramassa soigneusement ci rentra au château soutenu par son fils.

La galerie d'ancêtres de M. de La Frioottière. — Le procès en interdiction. — M* Mitaine ae dérange I

— Alors, monsieur, dit solennellement M. de la Fricottière, quand il fut seul avec son fils, pendant que ses amis se promenaient dans le parc, vous

venez annoncer à l'auteur de vos jours que vous croyez nécessaire de lui faire donner un conseil judiciaire?

— Oui , papa ! C'est ce que je viens vous annoncer... Me Mitaine, mon avoué, est là pour ça!

— J'ai horreur des grands mots et des scènes mélodramatiques... je suis calme... vous voyez, j'ai toujours été pour la tranquillité... dune je ne me laisserai pas aller à de violentes récriminations, mais si, dure extrémité, je me vois dans la nécessité de vous donner ma malédiction paternelle, je prendrai la poste pour intermédiaire... tu la recevras par lettre chargée!...

— Papa, inutile de te mettre en frais de malédiction paternelle! Voyons, franchement, tu dilapides encore comme un jeune homme... à ton âge I

— Je te conseille de parler de dilapidation... qu'as-tu fait de ce oui t'es revenu de ta mère?

— Je l'ai écorné tout d'abord ! fougue de jeune homme, je le reconnais, mais depuis, je me suis arrangé pour le faire durer le plus longtemps possible...

— Tu fricottes aussi, te dis-je 1

— Légèrement!... tandis que toi, papa, tu y vas carrément! ainsi les fermes, bois, vignes, prés, etc., etc., formant le domaine de la Fricottière, tu as tout aliéné ou hypothéqué...

— Qu'est-ce que tu veux, avec ma goutte je ne pouvais plus surveiller le» fermiers.

— Et le château de nos ancêtres? hypothéqué comme le reste 1 Ah! mais

Le farouche Robin de la Fricottière.

je ne voudrais pas que vous fricottassiez le berceau de notre maison !

— Que veux-tu, mes ancêtres m'ont légué leurs faiblesses en même temps que leurs domaines!... il y a la satanée devise de la famille, j'ai été obligé de m'y conformer !...

— Soit!... mais il y a autre chose... Savez-vous ce que la ru-

Annales de la Frioottière.

meur publique a porté dernièrement à mes oreilles frémissantes?

— Non... quoi donc de si terrible ?

— La rumeur publique, papa, a porté jusqu'à mes oreilles frémissantes un bruit

On a dit... — hélas, j'ai vu tout à l'heure par moimême que ces rumeurs n'étaient que trop fondées !

— on a dit que vous, un la Fricottière, descendant d'une noble et antique lignée de preux, vous...

— Je?

-r-Que vous...

horreur ! que vous songiez à ternir notre vieuxblason par une mésal-

liancel... et quelle mésalliance!!!... On a dit, enfin, que vous songiez à épouser votre gouvernante ! je rougis de le répéter... a-t-on dit vrai?

— Pourquoi pas?... elle est très gentille !

— Une gouvernante!...

— Gouvernante par dévouement!...

Bezucheux de la Fricottière roula le fauteuil de son père jusque devant les portraits de famille qui garnissaient du haut en bas les lambris du grand salon.

— Papa, s'écria Bezucheux en étendant une main tremblante vers les

portraits, voilà nos ancêtres! ils vont vous juger!... Voici le premier en date, Geoffroy Bezucheux, sire de la Fricottière, qui partit pour la 7e croisade à la tête de cent chevaliers, et qui ne revint que 17 ans après, en ramenant quatorze esclaves Sarrazines, que sa femme, Yolande de Greluchoup, fit par jalousie coudre dans des sacs et jeterà la Loire! Que doit penser ce noble héros de votre projel de mésalliance?

— Il doit dire que je suis bien modeste, à côté de lui qui s'est mésallié avec quatorze Sarrazines !

— Celui-ci est Bobin de la Fricottière, qui faillit prendre part au combat des Trente avec Beaumanoir-bois-tonsang! Ce fut encore un rude chevalier qui, d'après les chroniques, occit un nombre incalculable d'Anglais, et mit à

liai quantité de vilaines sur ses terres et sur celles de ses voisins! que dirait le farouche Bobin de votre mésalliance ? Celui-ci qui porte une si noble barbe étalée sur sa cuirasse, c'est Enguerrand de la Fricottière ! il se révolta contre son roi et mit à sac force villes, villages, bourgs, couvents et châtels ! faut-il vous raconter sa conduite, au sac du couvent des bernardines de Plougastcl, en Bretagne ? Il mit ses routiers en garnison dans le couvent, et soutint pendant onze mois les efforts de six mille hommes ! Ce vaillant chevalier armé de toutes pièces, c'est Hugues de la Fricottière qui se maria six fois et mourut au moment de convoler avec une septième femme ! Il ne les tuait pas, c'est un bruit qu'on a fait courir pour lui faire du tort dans- les familles! Il ne se mésallia jamais, ses six femmes sont Valentine du Bec, Enguerrande de

Enguerrand de la Fricoltièrc.

Hennebon, Jeanne de la Huchardière, Iseult la Gaillarde de Biville, Yvonne de Karbadec et Olivière de Latour Bichard ! 11 eût rougi de penser à sagounante !

— Mon petit, trouve-moi une Olivière de Latour Bichard, si tu peux! Bezucheux roula son père sous un autre portrait.

— Celui-ci fut Tristan de la Fricottière, noble seigneur qui guerroya trentecinq ans, tantôt contre les huguenots, tantôt contre les catholiques, suivant ses convictions du moment. Il affectionnait, quand il était huguenot, de surprendre les couvents de nonnes, et quand il était catholique d'enlever les manoirs des calvinistes dont les femmes étaient jolies!

Les sept femmes d'Hugues de la Fricottière.

C'était un pur la Fricottière; quand il fut dégoûté du célibat, il épousa une Laguiche dont il demanda la main dans la bagarre au sac du château de Laguiche en Poitou. S'il était encore de ce monde, il ferait écarteler celui qui lui apprendrait votre projet de mésalliance '

— Je t'arrête ! assez de...

— Non ! celui-ci, bon gentilhomme et vaillant soldat encore, fut Guy dé la Fricottière, lieutenant aux gardes de S. M. Henry quatrième, décapité sous Richelieu pour son quarante-huitième duel. Et celui-ci, Robert de la Fricottière, mousquetaire du roi Louis XIV... Ah! que diront entre eux ces vaillants et loyaux chevaliers, ces nobles ancêtres des la Fricottière, dont les ombres vénérables et vénérées, planent sur l'antique castel, à la vue de la lamentable mésalliance que médite un la Fricottière dégénéré !

— Ils ne diront rien du tout f dit froidement M. de la Fricottière.

— Comment cela?

— Ils ne diront rien du tout, je le répète, par la bonne raison qu'ils n'ont jamais existé?

— Jamais existé! Geoffroy, Enguerrand, Robin, Hugues aux six

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femmes, Tristan, etc., ils n'ont jamais existé I

— Jamais, te dis-je ! c'est moi qui les ai fait faire.

— Cessez d'outrager leurs ombres !

— C'est moi qui les ai fait faire ! nous manquions d'ancêtres, cela me gênait, tous nos voisins en possédaient de superbes; alors, profitant d'un moment de crise pour les beauxarts, en 48, je m'en suis commandé une galerie pour orner les lambris de cette salle où il n'y avait que des cornes de cerf et des tableaux de salle à manger, représentant des fruits, des potirons, du gibier et des poissons. Enguerrand et les autres font bien mieux. J'ai occupé quatre peintres pendant six mois et j'ai eu ces magnifiques ancêtres ! Tu sais que je suis un homme de goût et d'imagination, c'est moi qui ai donné aux peintres toutes les indications pour les armoiries et les détails...

— Quoi, vous osez dire que vous avez inventé Geoffroy, Enguerrand et les autres ?

— Oui, je te dis que ça nous manquait... les ancêtres étaient et sont encore à la mode... Je ne regrette pas les quelques milliers de francs que nos pères m'ont coûté! J'ai le sentiment de la famille, moi! Oui, mon fils... j'ai encore la

facture et si tu en doutais, je...

— Inutile, je le savais !

— Eh bien, alors, pourquoi me fais-tu poser avec Enguerrand, Geoffroy et les autres?

— Je m'en doutais , mais enfin, vous n'aviez pas besoin de me le dire, je

hauts fails de Tristan de la l'ricoltiere.

les vénérais comme s'ils étaient vrais! Pour moi, comme ce n'est pas moi qui les ai fait faire, j'ai le droit de les considérer comme authentiques! Nos ancêtres seront authentiques, je serai plus sage que vous, je les léguerai comme authentiques à mes fils!... Tout cela ne fait rien... je vous dis, en supposant qu'ils aient existé, — il y a de tels hasards, — que diraient Enguerrand et compagnie de votre mésalliance?

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Plaisirs champêtres.

— Je n'en sais rien et je m'en moque. Mon grand-père, Denis Bezucheux, gros épicier, rue Saint-Denis, à l'enseigne des Trois-Chandelles, me verrait épouser sans chagrin Mlle Lucie Friol, née de parents pauvres mais honnêtes, et cantatrice distinguée.

Liv. 75.

— Soit! je vous ai présenté M. Mitaine, mon avoué, il va dès demain commencer la procédure pour votre interdiction!

— Fils. dénaturé ! tu veux donc faire manquer mon élection?

— Votre élection ne manquera pas pour cela, vous avez prévenu vos électeurs.

— Oui, moi malin, j'ai donné une pompe à la commune et promis une cloche à l'église, des ophicléides à la fanfare... çn croira que c'est pour ça que tu me fais interdire. Écoute, fils ingrat, nous pouvons encore nous arranger, veux-tu que je te repasse mon élection en échange de l'interdiction?

— J'y perdrais!

— Tu as tort, mes électeurs voteraient pour toi avec ensemble, je te ferais cadeau de mon programme et de quelques projets de discours...

— Je ne suis pas encore mûr pour la politique... Allons, la guerre est déclarée, demain Mitaine demande l'interdiction... Voyons, papa, m'invitestu encore à dîner?

— Oui, fils dénaturé, je t'invite encore, je t'ai dit que je n'aime pas les scènes mélodramatiques...

Bezucheux fils et ses amis dînèrent au manoir. M. de la Fricottière, stoïque comme un Romain de l'antiquité, fit bonne figure à tout le monde et en particulier à M0 Mitaine, son futur bourreau ; il soupira bien en secret de l'absence àtable de Mlle Lucie Friol, son aimablegouvernante, mais il refoula son chagrin dans son cœur.

On parla beaucoup de son élection, M. de la Fricottière comptait sur une forte majorité ; en se posant comme candidat composite, il ralliait à lui les trois quarts du corps électoral ; en donnant une pompe à la commune il s'était acquis les suffrages des électeurs du juste milieu, des gens établis, des modérés ; par la promesse d'une cloche à l'église il tenait les conservateurs, enfin les ophicléides promises à la fanfare lui avaient livré les cœurs des radicaux de la Fricottière.

Bezucheux fils et ses amis quittèrent le château à dix heures et retournèrent à la villa de Lacostade, où Criquetla et les dames bâillaient avec fureur en déclarant le séjour de la Fricottière tout à fait crevant.

— Nous retournons à Chinon demain, s'écria Bezucheux, demain commence le procès en interdiction de papa, ça sera plus drôle...

— Mon petit Bezucheux, tu nous avais promis de nous faire voir papa la Fricottière, ce doit être un bon type...

— Mes enfants, les convenances m'interdisent de vous emmener au manoir de mes nobles ancêtres, je le regrette, car, outre papa, vous auriez pu voir en peinture tous les la Fricottière qui ont fricotté depuis les croisades... je vous aurais recommandé Geoffroy, sire de la Fricottière, qui ramena de

la 7° croisade quatorze Sarrazines! Un fier lapin que mon aïeul Geoffroy! vous verriez comme il ressemble à papa... le type s'est conservé d'une manière surprenante! tous mes aïeux, Enguerrand I, Enguerrand II, Gontran, Guy, Olivier et les autres ont tous le même nez que papa! Race pure, pas dej croisements ! c'est phénoménal !

— Je voudrais bien les voir tout de même, tes phénomènes d'ancêtres I s'écria Criquelta; mon petit Bezucheux, ma curiosité est surexcitée...

— Mais que je suis bête! reprit Bezucheux, je n'y pensais pas, mais il est tivs facile de vous les faire voir ; notre galerie d'ancêtres est la plus grande

Le nez de» Ne? («heu*

curiosité du pays, tous les étrangers lia vtoKent... il suffit de se présenter au château, papa se fait un plaisir de l«slfths«jr admirer...

— Nous irons demain !

— Mesdames! s'écria Me Mitaine, Jn me mets à votre disposition pour vous conduire au château !...

— G'estentendu, vous tâcherez d'entrevoir papapour comparer sa tête avec celles de nos ancêtres... Notez aussi que presque tous les portraits sont dus au pinceau des plus grands maîtres, papa a la facture... je veux dire qu'il a retrouvé dans les archives de la famille les reçus des artistes... Rubens, Porbus, Mignard, etc. Je vous signale particulièrement Olivier, c'est un Van-Dick !

— Alors, à demain matin, dit Me Mitaine, et après déjeuner, départ pour Chinon.

Réveillés par les coricocos de la volaille, par les hihans des ânes, par les bruits de charrette, enfin parle concert ordinaire des matinées campagnardes, les hôtes du chalet Lacostade se levèrent de bonne heure. Les dames voulurent se livrer à toutes sortes de travaux extraordinaires, Criquetta s'en alla embrasser les moutons d'une ferme voisine et demanda à traire elle-même les vaches, une des dames descendit ratisser les allées du jardin, les autres organisèrent une petite promenade à baudet.

A dix heures, Me Mitaine réunit les cinq compagnes de nos amis et s'en alla sonner à Ut grille du château. 11 fit passer sa carte à M. de la Fricottière pour demander la faveur de contempler la célèbre galerie d'ancêtres, recommandée par tous les itinéraires en Touraine, à l'admiration des voyageurs amis de l'art et des grands souvenirs.

Le sire de la Fricottière, retenu dans sa chambre par la maladie, ne put recevoir lui-même ses visiteurs, ce fut-un valet de chambre qui pilota les étrangers et qui leur donna, sur la galerie des aïeux, les détails et les explications qu'il savait depuis longtemps par cœur. Il attira aussi leur attention sur la ressemblance de tous ces vieux chevaliers entre eux, ressemblance phénoménale dans les nez surtout, tous identiques de forme et de caractère. Ce nez légué d'âge en âge était le trait distinctif des la Fricottière, comme la lèvre pour la maison d'Autriche; et comme preuve à l'appui, il fit admirer le portrait du chef actuel de la maison, de Bezucheux père, où le nez du premier Geoffroy se retrouvait avec sa fière courbure.

— Eh bien? demanda Bezucheux quand les visiteuses revinrent, avez-vous vu mes aïeux?

— Admirables, mon cher!

— Hein! quelle pureté de race!... tous taillés sur le même modèle, mes nobles ancêtres! quand vous entendrez plaisanter la pureté de race, envoyez voir les la Fricottière!... Ainsi, voyez comme ça se perpétue, papa a leur nez à tous et moi j'ai le nez de papa ! ,

Après un joyeux déjeuner, toute la bande repartit pour Chinon dans les voitures qui l'avaient amenée. Sans désemparer, Me Mitaine s'en fut chez un de ses collègues de la ville pour commencer la procédure de la demande en interdiction — Bezucheux fils fit élection de domicile à l'hôtel du Lion-Rouge, pendant que Lacostade, enfant du pays, on se le rappelle, allait chez son notaire, négocier un emprunt en troisième hypothèque sur sa villa. — Il est probable qu'il réussit dans sa négociation, car il reparut très gai pour le diuer.

Ce dernier fut des plus joyeux; l'hôtel du Lion-Rouge déjà fortement ému par l'arrivée des Parisiens et surtout des Parisiennes, en fut presque mis en révulution. — Ce fut à qui dirait ou ferait le plus de folies; Lacostade terrorisa les garçons en commandant les plats avec sa voix du régiment, en menaçant, le revolver à la main, de brûler la cervelle à tout le monde à chaque plat manqué.

Les paisibles habitués de la table d'hôte, clercs de notaire, employés ou petits rentiers célibataires, en perdirent l'appétit et passèrent leur temps à regarder par les carreaux, dans la salle ordinairement vouée aux noces bourgeoise», les ébats tumultueux des Parisiens.

Me Mitaine, seul, montrait quelque mélancolie.. Criquetta s'en aperçut.

— Notre cher ami Mitaine, dit-elle, a des chagrins...

Mitaine, mitaine, miton!

Q chantonna Mlle Renée Trompette, la consolatrice de Lacostade-

— Non, Mitaine n'a pas de chagrins! s'écria Bezucheux, Mitaine est un homme de bronze, insensible à la peine comme au plaisir. Notre ami Mitaine méprise nos faiblesses, alors que je pense à Criquetta, alors que Lacostade songe à Renée Trompette, alors que Bisseco rêve à sa charmante voisine, alors que...

— Abrège!

— Eh bien, notre ami Mitaine songe au code civil ! car notre

amiMitaine est vertueux, car notre amiMitaine est pur, car il a donné

Lia Jf^k

Fabrication de la famille Bezucheux..

son ccbhi au code civil et ne songe nullement à le lui reprendre! 11 n'y a sur cette terre que Cabassol qui soit aussi vertueux que lui, mais Cabassol vient d'être cruellement éprouvé, Cabassol a connu les orages du cœur, les ouragans, les trombes, les cyclones de la passion, Cabassol vient d'avoir soixante-dix-sept blessures au cœur.

— Vive le vertueux Mitaine! vive le code civil!

Juste au moment où M9 Mitaine se voyait ainsi l'objet d'une ovation si flatteuse, un garçon vint lui parler tout bas et l'on vit l'avoué rougir considérablement.

— Ebbien! eh bien! s écria Criquetta, vous avez donc des secrets pour nous... c'est mal! Parlez tout haut, garçon, je vous y autorise...

— Madame, c'est une dame qui...

— Une dame qui? quelle est cette dame? dit sévèrement Bezucheux. Expliquez-vous sans détour!

— N'essayez pas de feindre ou je me plains au patron de cet hôtel! cria Disseco du bout de la table.

— La vérité, toute la vérité, rien que la vérité! clama Lacostade.

— Une dame que... reprit le garçon ahuri, qui... demande à monsieur Mitaine, sauf votre respect, s'il a bientôt fini de la faire poser!

— Horreur !

-Fi!

— Mitaine, je vous retire mon estime ! vous faites poser une dame.

— Si ce n'est pas Mme Mitaine elle-même, vous êtes impardonnable! Estce Mme Mitaine? Garçon, comment est-elle, cette dame?

— Et vous savez, garçon, pas de détours, dépeignez cette dame...

— Non ! qu'il ne la dépeigne pas, ce ne serait pas convenable, cria Pont- Buzaud, mais qu'il nous fasse d'elle un portrait fidèle... Comment est-elle! grande ou petite? brune ou blonde?

— Brune! répondit le garçon.

— Plantureuse ou diaphane?

— Plaît-il?

— Je dis : douée d'une élégante sveltesse ou bien imposante de charmes opulents?

— Entre les deux, répondit le garçon.

— Pas de signes particuliers? reprit Bezucheux.

— Je n'ai pas remarqué.

— Et le petit nom?

— Elle ne me l'a pas dit.

— Maître Mitaine, ditsolennellementBezucheux, au nom de tous nos amis, je vous inflige un blâme sévère pour avoir fait poser une dame et je vous adjure de ne pas persévérer plus longtemps dans cette attitude! Garçon, allez dire à cette dame que nous l'attendons pour lui présenter nos respects .

Le garçon partit aussitôt.

— Et maintenant, ô Mitaine, nous attendons tes aveux. !

— Messieurs, je... écoutez! vous... tenez... si... balbutia Me Mitaine embarrassé.

— Entrez franchement dans la voie des aveux, c'est le seul moyen de reconquérir notre estime ! quelle est cette dame que vous faites outrageusement poser? son nom?

— Je vais tout vous dire..-.

— Son nom?

-Billy!

— Sa situation dans le monde?

— Artiste dramatique.

Criquetta éclata de rire.

— C'est la petite Billy des Folies-Musicales ! Elle est bien bonne...

— Je la connais, s'écria Cabassol, elle a été mêlée à l'affaire Badinard...

— C'est cela, dit l'avoué, c'est comme cela que je... que j'ai eu l'occasion de...

— Et à quel titre vous permettez-vous de faire poser MUe Billy, artiste dramatique? reprit Bezucheux.

— Messieurs... quand il a été question de Venir à Chinon pour l'affaire d'interdiction de M. la Fricottièrc, je... j'ai... pensé à faire de ce voyage...

d'affaires, un voyage... d'agrément! L'occasion, l'herbe tendre; il y a bien des circonstances atténuantes 1;.. des petites vacances, enfin!

— Maître Mitaine! s'écria Cabassol, prenez garde! vous êtes sur une pente fatale !... C'est l'influence de l'affaire Badinard qui commence à se faire sentir... prenez garde!... Ignorez-vous donc les désordres produits par cette affaire dans nombre d'existences autrefois calmes? je ne parle pas de moi, victime principale, mais les autres!... Me Taparel, dérangé! Miradoux, dérangé! Je second clerc, marié 1 le troisième clerc, marié! voilà pour l'étude Taparel: C'est maintenant le tour de la vôtre, et attendez-vous à tout, ce sera votre punition pour m'avoir suscité ce procès horriblement scandaleux!

Mlle Billy fit son entrée dans la salle. Elle attendait depuis la veille Me Mitaine au Lion-Rouge et commençait à s'ennuyer.

— Bonjour, monsieur Cabassol, dit-elle en tendant son front à notre héros, vous allez bien? Vous savez je vous ai vu au fameux procès... j'ai bien ri, c'est moi qui étais en avocat, le greffier m'avait prêté un costume... Dieu! ai-je ri !... je ne me doutais pas de ce que vous vouliez faire, quand, à cause de ce fameux Jocko, nous cherchions Lucie Friol...:

— Lucie Friol! s'écria Bezucheux, mais je connais ce nom-là!

— Il me semble... fît l'avoué en consultant ses notes, mais oui, c'est le nom <le la gouvernante de M. de la Fricottière ! je l'ai aperçue ce matin, c'est une brune, très gentille, très gentille!

— Papa l'a rencontrée à Bordeaux... Elle sortait d'un café-concert...

— C'est bien cela, dit Billy.

Taparel gémit sous le poids de noirs chagrins. — Une ex-étoile de la Grande- Chaumière. — Victime de sa concierge 1 - La délivrance.

L'affaire de l'interdiction Bezucheux était en bonne voie, tout portait à croire que M. de la Fricottière aurait son petit conseil judiciaire avant quinze jours. La procédure n'exigeant pas la présence de Bezucheux fils à Chinon, ttfute la bande avait résolu d'aller faire une excursion à Nantes et en Bretagne.

Avant de partir, Bezucheux et M* Mitaine retournèrent au château de la Fricottière. Ils trouvèrent le sire de la Fricottière dans son parc, roulé dans son fauteuil par un domestique et chassant avec sa gouvernante, les lapins de sa garenne.

L'hôtel du Lion-Rouge ea révolution.

Liv. 76.

— Tu vois, fils impie et dénaturé, dit M. de lu Fricottière, je fais mon possible pour distraire mon esprit des chagrins que tu me causes!

— Tu vas voir, papa, comme je suis plein de prévenancesl... L'affaire est dans le sac.

— Je le sais.

— Tu vas avoir ton petit conseil, eh bien, je vais te demander si tu veux que ce soit avant ou après ton élection, nous pousserons ou nous ralentirons la chose, à ton gré.

— Tu es bien aimable. Voyons... tout bien réfléchi, j'aime mieux avant

La chasse du sire de la Fricottière.

qu'après. Tu comprends, je suis sûr d'être nommé quand même, il vaufdonc mieux que l'on ne puisse pas dire que les électeurs ont été surpris.

— Très bien, je préviendrai à Ghinon.

La gouvernante s'était éloignée ; par discrétion Me Mitaine laissa les deux la Fricottière ensemble et offrit son bras à MUe Lucie Friol pour faire un tour de parc. Elle était charmante, la gouvernante du vieux don Juan, elle portait un joli petit costume de chasse galamment relevé sur le côté, ce qui laissait voir un mollet de coupe élégante et des bas écossais très seyants. Un grand chapeau de paille foVmant abat-jour, encadrait sa figure de brune un peu grasse et épanouie.

Elle tira un dernier lapin et prit le bras de Me Mitaine.

— Vous ne sauriez croire, madame, dit l'avoué, combien je déplore la sévérité des devoirs professionnels...

— Pourquoi cela? dit la gouvernante.

— Mais parce que... parce que ma qualité d'avoué me force à agir contre une dame aimable et charmante... Croyez que je n'ai jamais regretté autant qu'aujourd'hui les rigueurs de ma profession!

— Mais ce n'est pas contre moi, c'est contre M. de la Fricottière que vous agissez...

— C'est contre vous par ricochet. Je sais... vous allez dire que je suis indiscret, je sais quels sont les projets de M. de la Fricottière... les doux projets....

— Les doux projets? Bon, je sais ce que vous voulez dire, M. de la Fricottière me suppliait encore tout à l'heure de lui accorder ma main...

— Eh! le gaillard! fit Me Mitaine, il n'est pas si bête, savez-vous!

— 11 paraît, reprit la gouvernante, qu'un conseil judiciaire ne peut pas l'empêcher de...

— Certainement, il a le droit de se marier, mais, dame, vous savez, avec son conseil judiciaire, le voilà réduit à la portion congrue! le voilà gêné, fort gêné!... Ce ne sera pas très agréable pour vous... si charmante et si digne d'une plus agréable situation que celle d'épouse d'un vieux barbon... Dieu, que ce papa de la Fricottière doit faire un mari désagréable!...

Le lendemain de la démarche que, par une attention pleine de respect filial, Bezucheux avait faite au château de la Fricottière, toute la bande quitta le Lion-Rouge et partit pour la Bretagne. IIe Mitaine, que rien ne retenait plus aurait pu retourner à Paris, où Mme Milaine dépérissait en son absence, mais il ne put se résoudre à quitter ses nouveaux amis. Cabassol l'avait dit, cet avoué était sur une pente fatale! L'affaire Badinard l'avait perdu!

Il se contenta denvoyer de nouvelles instructions à ses clercs et d'écrire à M™ Mitaine pour l'avertir que des complications imprévues de l'affaire Bezuclieux le retenaient encore en province. — Et il partit, toujours accompagné de la petite Billy.

Excursions en Bretagne.

Notre héros Cabassol, toujours mélancolique et solitaire, prit part à toutes les joyeuses parties qui signalèrent cette excursion en Bretagne — 11 déjeuna sur l'herbe, en bateau ou dans les bons hôtels ; il soupa à côté de Criquetta, de Renée Trompette, de Billy et des autres aimables dames de compagnie des voyageurs; il visita dans les landes bretonnes les collections de menhirs et de dolmens; il pécha la sardine de Nantes; il assista au pardon de Saint-Plougadec, le tout sans parvenir à dissiper la mélancolie qui l'assombrissait.

En revenant d'une partie de pêche aux crevettes dans les sables de Karbadouc, où les dames, pieds nus et jupes relevées, avaient couru sur la grève et sauté dans la vague avec des cris de pensionnaires en vacances, Bezucheux et Cabassol trouvèrent des lettres à l'auberge. L'avoué de Ghinon apprenait à

Bezucheux que l'interdiction de monsieur son père allait être prononcée le lendemain ou le surlendemain au plus tard et lui demandait ses dernières instructions,

La lettre reçue par Cabassol venait de M. Miradoux. Elle était laconique et inquiétante. Qu'on en juge!

Cher monsieur et ami, Mc Taparel m'attriste et m'inquiète. — 11 a quelque chose ! Il maigrit, il blêmit, il gémit sans cause apparente, même aux yeux clairvoyants de l'amitié. J'attribuais d'abord ces phénomènes à la délétère influence de l'affaire Badinard, mais l'autre jour M° Taparel, interrogé par moi sur les causes de sa tristesse morbide, m'a répondu quand j'ai mis en avant le procès Badinard : Si ce n'était que cela! !! Qu'est-ce que cela peut-être, grand Dieu !

Je fais appel à votre amitié et je vous dis : Venez, peut-être à nous deux découvrirons-nous quelque chose!

Recevez mes bien sincères amitiés,

'Miradoux.

— Fichtre! s'écria Cabassol à cette lecture, si ce n'était que cela! que diable le pauvre Me Taparel peut-il bien avoir? Est-ce une complication nouvéliè «le l'affaire Badinard qui nous menace et se tourmente-t-il pour moi?... ne serait-ce pas Tulipia?... je le saurai demain!

— Mes entants ! dit-il à ses amis; je regrette fort d'être obligé de m'arraclier de vos bras, mais un devoir impérieux m'appelle, je pars ce soir!

— Moi aussi, un devoir impérieux! s'écria Bezucheux, on interdit papa demain, il faut que nous soyons tous là-bas...

— Moi, je vais à Paris!

— Comment, mon petit bon, tu nous lâches, tu vas manquer l'interdiction de papa! c'est bien mal... Voyons... veux-tu que je fasse traîner l'interdiction une huitaine pour que tu puisses voir ça? papa attendra bien jusque-là...

— Merci, mon ami, je suis touché de ton offre, mais je ne veux pas en profiter... d'ailleurs, tu sais, ça gênerait peut-être l'élection de M. de la Fricottière...

— Tu as raison, je n'ai pas le droit de faire poser papa... je t'écrirai, je le raconterai l'affaire.

Toute la société Bezucheux de la Fricottière prit le train le soir même — B<zucheux et compagnie bifurquèrent sur Chinon, pendant que Cabassol continuait sa route vers Paris. Le lendemain à onze heures, Cabassol se présentait a l'étude Taparel.

— A la bonne heure! fit Miradoux en lui tendant la main, je vous attendais...

— Eh bien? demanda Gabassol.

— Eh bien, cette inexplicable mélancolie le lient toujours ! il paraît à peine à l'étude et reste enfermé chez lui...

— Enfin, que soupçonnez-vous?

— Rien!... tout va bien, le calme se fait sur l'affaire Badinard, cet horrible procès a cessé de passionner Paris, c'est à peine si de loin en loin quelque journal parle encore des soixante-dix-sept vengeances de feu Badinard, les « travaux de Cabassol », comme disent les chroniqueurs judiciaires. Entrez dans son cabinet et voyez vous-même.

Pèche aux crevettes.

Gabassol frappa discrètement à la porte de Me Taparel; ne recevant pas de réponse il attendit une minute, puis entra tout de même. — Me Taparel était là. Assis dans son grand fauteuil de cuir, le menton dans sa main, il regardait mélancoliquement le bois de son bureau ou le tapis de son cabinet. Miradoux n'avait pas exagéré, il avait pâli et maigri.

— Eh bien? fit Cabassol en déposant brusquement son chapeau sur le bureau, quoi donc, mon cher Me Taparel?

Me Taparel sursauta.

— Tiens, c'est vous, dit-il, c'est vous, malheureuse victime du procès Badinard.

— Et vous aussi, vous êtes une malheureuse victime du procès Badinard ! J'accours, Miradoux m'a tout dit... humeur noire, tristesse, mélancolie... Voyons, que se passe-t-il? sommes-nous menacés de nouveaux procès, est-ce une complication de l'affaire.,.

— 11 s'agit bien de cela !

— Vous m'effrayez 1

— Mon cKer ami, moi seul suis en cause, moi seul... tenez, je vous dirai tout...

— Qui est-ce qui vous tourmente?

— Vous voulez le savoir? Eli bien... eh bien, c'est ma nouvelle concierge!

— Votre nouvelle concierge ! s'écria Cabassol en éclatant de rire, et voilà pourquoi...

— Ne riez pas !... si vous saviez... je vais tout vous dire... ou plutôt non, je l'entends, la voilà... elle passe par mes appartements... elle abuse de la position, la misérable!... tenez, entrez dans ce petit cabinet, vous allez tout savoir... la voilà, sUencé!

— Il devient fou, se dit Cabassol en entrant dans le petit cabinet, il devient fou, c'est clair... mais voyons toujours...

La porte reliant le cabinet de Me Taparel à ses appartements venait de s'entrebâiller et une voix avait dit :

— Voilà le courrier de monsieur, monsieur veut-il me permettre d'entrer?

— Si vous voulez, articula faiblement Me Taparel.

— Monsieur est seul?

— Oui...

— Bon, voilà le courrier... Bonjour, Alfred!

— Bonjour... Flora!...

— Alfred! pensa Cabassol, ô ciel! elle l'appelle Alfred... et il l'appelle Flora!... sa concierge!... Quel affreux mystère...

— Comme vous dites cela, Alfred, reprit la concierge, ma petite visite vous contrarie donc?

— Au contraire... je suis... charmé... mais c'est que...

— Ab! je vois bien, ça vous contrarie!... je venais causer du bon vieux temps... hein! notre vieux Prado, c'est bien loin. ..Vous n'étiez pas comme ça, en 47, quand nous faisions tous les deux l'ornement du Prado, quel gaillard vous étiez... voulez-vous mon opinion, Alfred?

— Dites...

— Eh bien, vous avez perdu!... je suis sincère... vous leviez la jambe comme pas un des étudiants de la Grande-Chaumière... Vous n'en feriez plus autant! Vous souvenez-vous du soir où le père La Hire vous a flanqué à la porte pour cause de cancan excessif...

— Je commence à comprendre, se dit Cabassol, c'est un vieux souvenir de la vie d'étudiant de Me Taparel... c'est drôle, mais il me semble que je reconnais la voix de cette ex-cascadeuse!...

— Et le Prado!... c'est en 46 ou en 47, je crois, que nous mazurkâmes avec tant de fureur, monstre! Vous en faisiez des serments dans ce temps-là.- •

Souvenirs du Prado.

et naturellement vous ne les avez pas tenus... Alfred! vous m'avez fait manquer ma vie, il y avait un négociant en gros qui m'a fait la cour lout un hiver, et inutilement, j'ose le dire... il m'aurait épousée! et moi, bête, je n'avais des yeux que pour mon petit Alfred... j'ai sacrifié le négociant en gros!... Monstre!

— Voyons, voyons... fit Me Taparel.

— Laissez-moi au moins mes souvenirs!... Hein, les montagnes russes, vous souvenez-vous? et les petits soupers chez Pinson, ou chez Dagneaux, au commencement des mois, quand mon Alfred recevait sa pension de son paternel!... Et cette petite promenade à Robinson, où ce monstre d'Alfred fut si...

— Chut! chut !

— Ah! que c'est vieux loul cela! mais je m'en .souviens... Qu'est-ce qu'il m'a juré, le monstre, en revenant de Robinson?... Je le connaissais depuis huit jours seulement, le scélérat, et il était tout feu tout flammes!... Et maintenant, il ne se souvient guère de ce qu'il m'a juré en revenant de Robinson... Je parie, Alfred, que vous ne vous souvenez pas?...

— Je... ma foi... Il y a si longtemps...

— C'est bien mal, Alfred!... Quel changement depuis ce temps-là! cet Alfred qui m'a tant fait rire, qui m'a tant fait sauter à la Grande- Chaumière, cet Alfred avec qui j'ai fait tant de bonnes parties à Meudon, à Sceaux et ailleurs, et pour qui j'ai sacrifié des négociants en gros, il est notaire maintenant, c'est un bourgeois posé, ventru, et moi. sa Flora, son ange, car il m'a appelée son ange, son lapin bleu, son gros loup, au moins quinze cents fois, et moi, je suis sa concierge!... Quelle amère dégringolade !

— La fatalité, balbutia Me Taparel.

— Et quand, moi, son ancienne Flora, je viens de temps en temps, bien amicalement, causer avec monsieur du temps passé, de la Grande-Chaumière et des cabinets de chez Dagneaux, — t'en souviens-tu des cabinets particuliers de chez Dagneaux?... — monsieur fait la mine, monsieur me fait comprendre que je l'embête... Ah! c'est comme ça! eh bien, je m'en vais, je redescends à ma loge, mais je reviendrai! je reviendrai quinze fois par jour, je reviendrai chaque fois que j'aurai envie de causer de la Grande-Chaumière!... Ça fait du bien à mon âme!... 0 ingratitude humaine ! tenez, il n'y a que les lapins qui aient du cœur... Dans ma garenne là-haut, à Belleville, mes élèves me consolaient de mes malheurs!... tous les hommes sont des misérables... et vous m'arrachez mes dernières illusions... mais je reviendrai. Au revoir, Alfred, à tout à l'heure.

— J'y suis ! pensa Gabassol aux derniers mots de la persécutrice de M« Taparel. Je savais bien que je connaissais cette voix... C'est la mère Friol, de Belleville, celle à qui j'avais trouvé une placé de tante d'actrice !... la mère de Lucie Friol, la gouvernante du bon M. de la Fricottière... Voilà une rencontre!

L'ex-Flora de la Grande- Chaumière était partie. Cabassol ouvrit la porte de sa cachette; M° Taparel, consterné, regardait son tapis avec plus de désespoir encore qu'auparavant.

— Vous l'avez entendue, elle reviendra! dit-il, vous savez tout maintenant, vous savez tout ! Je n'avais pas osé confier mes malheurs à Miradoux, mais vous, un jeune homme, vous aine/, [dus d'indulgence !

— Mon pauvre M0 Taparel, fil 'Cabassol en se laissant tomber dans un fauteuil et en éclatant de rire.

— Ne riez pas! je suis dans une jolie position!... et cela au moment où je me préparais à racheter par une conduite sévère les... irrégularités suscitées dans ma vie par la déplorable affaire Badinardl...

— Bahl vous vous désolez pour bien peu de chose!...

— Peu de chose ! Mais me voilà compromis affreusement!... Cette Flora me tient!... depuis quinze jours elle me persécute avec ses souvenirs du Prado, avec... Songez qu'elle m'appelle tout bas Alfred devant madame Taparel! Quelle situation, grands dieux, quel drame!

— Mais enfin, que vous veut-elle?...

— Je ne sais pas encore... Je lui ai déjà parlé d'un petit souvenir pécu-

En revenant de Robinson.

niaire qui lui donnerait la tranquillité... et à moi aussi, mais elle a joué l'indignation...

— C'est que le souvenir n'était pas suffisant. Écoutez, Me Taparel, il me vient une idée... je vous sauverai, moi!

— Vous?

— Oui, moi! votre persécutrice s'appelle bien...

— Flora!

— Oui, Flora, pour vous, mais pour tout le monde, Mme Friol ?

— En effet !

— Eh bien, je connaissais Mmo Friol... Oh, ça ne date pas de la Grande- Chaumière!... Je la connais depuis mes fameuses recherches pour retrouver Jocko, vous savez, la Bille de billard Poulet-Golard !... J'ai vu Mme Friol au milieu de ses lapins à Belleville, et c'est même moi qui lui a trouvé une place de tante d'actrice chez Criquetta des Folies-Musicales.

— Tout cela ne me dit pas comment vous allez me débarrasser de ma persécutrice?

— Attendez ! je connais la fille de votre ex-Flora, M110 Lucie Friol...

fc CowciiER^e ^

— AU! elle a une fille?

— Vous allez voir! Vous savez que je reviens de faire un petit voyage avec mon ami Bezucheux de la Fricottière; l^ fils nous étions partis toute une bande pour voir interdire Le père de la Fricottière, votre ex-président des Billes de billard.

Or, Bavez-vous pour quel motif mon ami Bezucheux tenait à gratifier le plus vite possible monsieur son père d'un petit conseil judiciaire?

— Non... mais quel rapport tout cela peut-il avoir avec ma persécutrice?

— Quel rapport?... Vous aller voir... mon ami Bezucheux faisait interdire monsieur son père parce que le sire de la Fricottière, fourbu, ramolli, se préparait à conduire au pied des autels, sa gouvernante, mademoiselle...

— Mademoiselle ?

— Mlle Lucie Friol, la propre fille de la dame oui cumule pour vous l'emploi de concierge et de persécutrice !

— Est-ce possible!... Êtes-vous certain...

— Absolument certain... Et je vais vous sauver ! faites appeler madame votre concierge et laissez:moi faire...

— De la prudence, mon ami, songez que cette femme pourrait m'appeler Alfred devant

mes clercs et leur raconter ces sauteries à la Grande-Chaumière que je déplore si amèrement pour la dignité de mes fonctions actuelles!...

— Je réponds de tout! faites appeler l'exquise Flora !

Me Taparel passa chez lui et fit avertir la concierge par une bonne. Cabassol s'était enfoncé dans son fauteuil et roulait une cigarette.

— La voilà, dit tout bas le notaire, reconnaissant comme autrefois les pas de la charmante Flora.

Mme Friol entrouvrit la porte.

— Eh bien, Alfred, vous avez eu un bon mouvement, vous avez regretté de m'avoir fait de la peine, dit-elle, est-ce que vous... Ah ! pardon, je n'avais pas vu monsieur!...

— Bonjour, maman Friol, prononça Cabassol du fond ae son fauteuil.

— Hein? fit la terrible concierge en reculant de deux pas.

— Vous ne reconnaissez pas un ami?...

— Ah! pardon, vous étiez à contre jour... bonjour, monsieur Cabassol, je vous salue ! . '

— Vous ne vous doutez guère de ce que je viens vous dire, ma chère

— Je suis sa concierge, dégringolade !

madame Friol... de la mission dont je suis... de la demande que j'ai... excusez mon costume peu cérémonieux, mais j'arrive de voyage... Madame Friol, je vais bien vous surprendre... préparez-vous I

— Je suis préparée...

— Vous avez une fille, Mlle Lucie, artiste lyrique...

— Oui.

— Eh bien, Mmo Friol, je viens tout simplement vous la demander !... Excusez-moi, si je ne suis pas en habit, j'arrive de voyage!...

— Me demander ma fille ?...

— Alfred, je reviendrai!

— En mariage, Mmc Friol ! en légitime mariage !

■ — En mariage, ma fille, vous, monsieur Cabassol...

— En mariage, et tout ce qu'il y a de plus légitime mariage... Je parle devant un notaire, je ne me permettrais pas d'attenter à son caractère auguste par quelque chose qui ne serait pas légitime!... en légitime mariage donc... mais pas pour moi...

— Pas pour vous?

— Oui, madame Friol, je ne suis qu'un ambassadeur, ce n'est pas moi qui brigue l'honneur de devenir votre gendre...

— Monsieur Cabassol, vous voulez plaisanter...

— Jamais, madame!... j'accomplis ma mission et voilà tout. Madame

Friol, j'ai l'iionneurde vous demander la main de M Lucie Friol, voire fdle, pour M. Bezucheux de la Fricottière qui l'aime à en perdre le peu de cervelle qui lui reste !

— Bezucheux. de la Fricottière, mais je le connais, je l'ai vu quand j'étais la tante de Mme Griquetta.

— Madame Friol, vous devez faire erreur, vous vous trompez de Bezucheux! vous connaissez Bezucheux fds, moi je vous parle de M. de la Fricottière le père... Soixante-cinq ans, un château en Touraine et légèrement ramolli...

— Ah ! ah ! ah ! fit lentement madame Friol, légèrement ramolli, alors c'est sérieux.

— Tout ce qu'il y a de plus sérieux. Voulez-vous devenir châtelaine en Touraine ? dites oui et vous alliez le sang des Friol au nohle sang des la Fricottière... Vous ne voulez pas risquer de faire le malheur de votre fille en refusant votre consentement... elle est majeure, nous vous ferions des sommations respectueuses!

— Laissez-moi me remettre... Voyons, vous ne plaisantez pas?

— Madame Friol, vous me faites de la peine!

— C'est bon, je vous crois. D'ailleurs, je m'attendais à quelque chose, il y a trois semaines, comme je croyais encore ma fille en Amérique avec son cabotin...

— Oui, oui, je sais, vous m'avez raconté cela dans le temps.

— 11 y a trois semaines donc, je reçus une lettre timbrée de Ghinon (Indre-et-Loire) dans laquelle ma fille m'avertissait qu'elle aurait sous peu à me demander un consentement, sans me donner le moindre petit détail et sans me dire qui elle épousait. Je trouvais cette cachotterie dégoûtante de la part d'une fille... mais je comprends tout...

— En un mot, gouvernante depuis quelques six mois du sire de la Fricottière, elle va monter en grade et devenir madame Bezucheux de la Fricottière. Je vous l'ai «lit, soixante-cinq ans, château en Touraine, belle collection d'ancêtres, et légèrement ramolli... Voilà- le signalement de votre futur gendre. L'acceptez-vous?

— Parbleu !

— Eh bien, la place de la belle-mère du sire de la Fricottière est au château dudit, à la Fricottière, arrondissement de Ghinon (Indre-et-Loire). Exigez un appartement avec vue sur le parc et si madame votre fille fait des façons pour vous l'offrir, faites valoir vos droits.

— Et ma loge?

— Allez-vous conserver une loge de concierge à Paris avec un château en Touraine?... Allons donc ! je vous engage même à ne pas parler de celte

loge à votre gendre, ces vieilles familles ont des préjugés... Tenez, madame Friol, pendant que mon ami Ma Taparel va s'en aller donner quelques instructions à ses clercs, nous allons causer franchement, en vieux amis...

— Causez tranquillement, dit M° Taparel en se dirigeant vers l'étude.

— Mm0 Friol, que viens-je d'apprendre? vous faites de la peine à Mfi Taparel? je viens ici, je lui parle de vous et de M. de la Fricottière, et il me raconte ses tourments...

— Qu'est-ce que vous voulez ! Vous savez que j'ai perdu ma position de tante d'actrice, Mme Griquetta n'était pas raisonnable... sous prétexte dïndis-

Criquetla me donna mes huit jours.

crétions commises, elle m'a donné mon compte. Alors un monsieur de ses amis à qui j'avais rendu quelques petits services...

— Ah ! bon, vous aviez été indiscrète... à son profit 1

— Il était si aimable, toujours des cadeaux... et des attentions... et des parties de bézigue où il perdait toujours, ça me faisait de la peine de le tromper! vrai, je me le reprochais comme si c'était moi!... alors un jour qu'il arrivait sans être attendu, je lui glissai dans l'oreille : — Voyez dans le placard du cabinet de toilette ! Voyez dans le placard !

— Et? demanda Gabassol.

— Et il y avait justement quelqu'un dans le placard ! Mon protégé flanqua une paire de gifles, et le lendemain reçut un coup d'épée dans l'épaule. Il se montra pour moi plein de reconnaissance; comme Griquetta m'avait

donné mes huit jours, il me fit offrir la place de concierge dans une de ses maisons. C'était au-dessous de moi, mais j'étais sur le pavé, j'acceptai ! J'arrive, je m'installe et je fais ma petite visite de politesse à mes locataires... ils ne me l'ont pas tous rendu, les imbéciles ! J'arrive chez M0 Taparel, le nom m'avait rendu toute chose, mais je ne me doutais pas encore... dans L'étude j'entends lire un acte : Par devant Mc Sébastien-Désiré-Alfred Taparel et son collègue, etc.. je faillis pousser un cri, je me souvenais de mon Alfred du Prado, de la Chaumière, de Robinson!... ce monstre d'Alfred!... mafoi, j'entrai dans son cabinet... c'était bien lui, un peu changé, mais c'était lui! Le misérable ne me reconnut seulement pas! Je fus obligée de lui rappeler tout, de lui dire : Eh bien, oui, c'est moi, Flora, la reine de chez le père la Hire, la belle Flora de qui vous avez ravi le cœur, en 47, par la façon étourdissante avec laquelle vous pinciez un cavalier seul étincelant et pharamineux...

— Bon, je sais tout cela... mais pourquoi tourmenter ce pauvre Taparel?...

— Dame, écoutez donc... je voudrais faire arriver Alfred à améliorer sérieusement ma position!... Vous savez, maintenant, j'ai l'expérience de la vie... ah! si on pouvait recommencer son existence ! je n'aimerais que des avocats, ils deviennent députés et quand ils sont ministres... ils peuvent offrir un bureau de tabac à l'ange de leur jeunesse...

— Bon ! vous allez être châtelaine, ça vaut mieux qu'un bureau de tabac, vous allez partir pour la Fricottière...

— Mais ma loge!... mille francs et logée!...

— Je vous croyais plus intelligente... La belle-mère de M. de la Fricottière doit faire oublier qu'elle a tiré le cordon ! je me charge d'obtenir de Me Taparel à titre d'indemnité une bonne somme pour vous permettre de figurer avec honneur dans le grand salon de la Fricottière... Est-ce entendu?

— Allons c'est entendu! vous dites la Fricottière, par Ghinon?

— Gare d'Orléans!...

— Je me sauve, arrangez l'affaire avec M8 Taparel. — Ma fille va donc enfin me récompenser de l'excellente éducation que je lui ai donnée. L'éducation! l'éducation! il n'y a que cela, monsieur Cabassol. Une jeune personne qui a de l'éducation est à la hauteur de toutes les situations... Je file chez mon gendre 1

Vengeance féminine. — Comment le vitriol faillit détériorer le physique par trop séduisant de M Mitaine. — La fin du procès. — Opérations extrêmement délicates de la liquidation Badinard.

Ouf ! M0 Taparel avait enfin retrouvé la tranquillité, sa persécutrice, Mmo Friol, avait quitté sa loge, et brillamment requinquée, suivant son expression, grâce à une indemnité pécuniaire offerte par son ex-Alfred, elle était partie pour la Fricottière !

Bon voyage ! la nouvelle concierge installée à sa place n'avait jamais

Enlèvement de M11* Billy.

fréquenté la Grande-Chaumière, du moins, M0 Taparel ne reconnut en elle aucune des brillantes étoiles du vieux quartier latin 1

Le lendemain du départ de Mme Friol, notre héros reçut une première lettre de Bezucheux.

« Mon bien cher petit bon 1 écrivait le descendant de la Fricottière, j'ai l'honneur de te faire part de la sentence d'interdiction prononcée contre mon très honoré seigneur et père M. de la Fricottière, par le tribunal civil de Chinon, en sa séance de samedi dernier.

« Le patient n'a pas trop souffert; il avait tenu à être là pour montrer aux juges que malgré cinquante années de fricottages à toute vapeur — cinquante sur soixante-cinq ! oh ! du granit ! cette vieille race de la Fricottière 1 —que malgré cinquante années de fricoltaçes, dis-je, il pouvait encore fricottailler. En fait, il avait ce jour-là, une mine moins ramollie, et je me faisais presque des reproches d'interrompre le cours des débordements fantaisistes de cet auguste

et fier Burgrave; mais l'honneur de notre vieille maison mis en péril par son projet de mésalliance, me commandait la rigueur.

« — Si papa di lapide tout, que me restera-t-il à dilapider? me dis-je pour suprême raison.

« Et je restai inflexible.

« M0 Mitaine est un grand homme et un avoué dignejde passer à la postérité. A larges traits, avec une éloquence émue, il fît à l'audience un tableau de l'existence torrentueuse de papa; ah! tu as bien perdu à n'être pas là pour jouir de ce sublime morceau oratoire... tu aurais été remué par ces accents d'indignation pour les débordements de papa, et par le touchant et poétique

Anges en retraite.

hommage rendu aux vertus domestiques méconnues, aux chastes divinités du foyer foulées aux pieds par papa.

« Papa protesta par la voix de «on avoué à lui, et fit dire à Me Mitaine qu'il n'avait pas besoin de raconter tout ça!

t — Gomment pas besoin ! s'écria Me Mitaine en frappant sur la barre, mais je m'adresse à la sagessa du tribunal, je dis : écoutez ce que je vais vous raconter et jugez un peu avec vos lumières et votre expérience, si un homme, après tant de cascades, ne doit pas toucher au ramollissement ! (impression profonde).

« Alors Me Mitaine a repris sa peinture de la vie de papa, d'après les indiscrétions de ses contemporains; ton procès àtoiaété horriblement scandaleux par ses révélations, c'est le mot de tout le monde, mais le procès de papa l'a été presque autant. M0 Mitaine, guidé par son amour austère de la vertu, s'y entend très bien. Tout l'auditoire rougissait et témoignait son émotion par de longs murmures! j'ai oublié de te dire que nous avions une très

belle salle, toutes les dames de Ghinon et des environs. Un vrai succès pour Me Mitaine.

« 11 y avait dans l'auditoire quelques dames, maintenant sexagénaires, avec lesquelles papa jadis a fricotté... Comme le cœur de ces anges en retraite a dû battre!

« Me Mitaine a fait une profonde impression en détaillant ces vieilles chroniques; en arrivant aux fricottages d'à présent, il n'a parlé qu'en termes voilés et très mesurés du projet de mésalliance de papa, pour ménager la dame, m'a-t-il dit.

« A cinq heures le tribunal a rendu son jugement. Jeté passe les attendus

Petite scène entre M°" et Mlle Friol.

et les considérants. Papa a été jugé digne d'être pourvu d'un bon conseil judiciaire et son interdiction a été prononcée.

« J'ai tenu à être le premier à lui en porter la nouvelle, pour adoucir autant que possible la violence du coup. J'ai dîné au château, papa est un vieux Romain, il a été stoïque !

« — Mon fils, m'a-t-il dit, je ne t'en veux pas, c'est dans l'ordre : mnjeurs à2i ans, interdits à 50, c'est l'habitude des laPricottière. J'ai tenu quinze ans de plus 1 Maintenant je vivrai avec mes souvenirs !

« Le lendemain, grand dîner offert à Me Mitaine au Lion-Rouge de Chinon. Papa invité devait venir, mais il avait sa goutte.

« Me Mitaine est l'homme du dévouement; il ne considère pas sa tâche comme terminée par l'interdiction, il prétend encore empêcher la mésalliance qui menace toujours le pur blason des la Fricoltière, c'est par la per-

suasion qu'il entend agir, non pas la persuasion près de papa, mais la persuasion près de la jeune personne qui aspire à la main de papa.

« Ce Mitaine a du génie, il est capable de réussir ! je te tiendrai au courant des événements.

« Les élections ont eu lieu. Papa est nommé conseiller général d'Eure-et- Loire pour le canton de laFricottière. Le matin du scrutin il avait fait apposer de nouvelles affiches pour annoncer lui-même son interdiction aux électeurs. ÉLECTEURS DU CANTON DE LA FRICOTTIÈRE Le tribunal civil de Chinon m'a donné un conseil judiciaire! Je ne récriminerai pas contre cet arrêt, mais je tiens à être le premier à en donner avis à mes électeurs — c'est à leur sagesse et à leur haute raison que je m'adresse : Électeurs !

Débarrassé du souci de mes affaires personnelles, je suis maintenant plus apte que jamais à surveiller les intérêts départementaux, à guider notre beau canton dans la voie du progrès et de la prospérité matérielle, morale, industrielle et agriculturale.

Je suis tout entier maintenant à la patrie! A elle ma vie, mon temps, mes peines, mon expérience et mes capacités!

Électeurs sages, prudents et éclairés, aux urnes et votez pour Bezucheux de la Fricotière père, candidat progressif et composite.

c Le résultat du scrutin a été connu lundi matin.

Électeurs inscrits, 5824; votants, 4652.

Martin, candidat bonapartiste 1 8(i de Castel-Moussou, candidat royaliste 212 Boulard, candicat radical 18 Bezucheux de la Fricottière, candidat composite 4236 ÉLU

« Un triomphe éclatant! Papa vient de m'écrire pour me taper de mille francs, afin de donner un grand dîner à la Fricottière — je me suis laissé attendrir.

« A bientôt, mon petit bon, je compte revenir dans une huitaine. Criquetta et Renée Trompette et les autres représentants du sexe gracieux et lyrannique, te donnent leurs pattes à baiser.

« Je te terre la tienne dans la mienne,

« Gontran B. de la Fricottière.

«P. S. La petite Billy, tu sais, la faiblesse de Me Mitaine, la petite Billy, nous a été enlevée avant-hier. Son ravisseur doit être un officier de Saumur.

«' M* Mitaine a supporté ce coup mieux que je ne le supposais. »

Cabassol attendait avec impatience une autre lettre pour connaître l'effet produit par l'aimable MmP- Friol mère, tombant comme un aérolithe chez son futur gendre à la Fricottière.

Les nouvelles vinrent enfin; quatre jours après la première missive de Bezucheux, la poste en apporta une seconde ainsi conçue :

Excellentissimo amico,

Ton cœur d'ami va bondir de joie. La mésalliance qui menaçait de ternir à jamais le blason des la Fricottière est écartée, papa ne se marie pas !

J'ai tant de choses étonnantes et nouvelles à te dire que je ne sais par laquelle commencer ; au hasard donc !

D'abord sache que lundi dernier une bombe est tombée sur papa sous forme d'une respectable dame répondant au doux nom de Friol — c'était la belle-mère à papa ! cette respectable dame apportait le consentement au mariage de Mlle Lucie Friol, sa fille, avec papa. J'étais là, — c'était le jour du dîner triomphal de papa, — et

^-fes

Dévouement de M" Mitaine.

je reconnus dans l'aspirante belle-mère du burgrave de la Fricottière l'ex-tante ou dame de compagnie de Criquetta ! Étrange ! étrange ! La bonne dame me reconnut aussi et elle me raconta je ne sais quelle histoire où tu es mêlé avec ton notaire. Il paraît que c'est toi, mon petit bon, qui as fait la demande officielle de la main de Mlle Lucie Friol pour papa. Je n'y ai pas compris grand chose, mais dans tous les cas, je reconnais là ton noble cœur et je te remercie de nous avoir envoyé cette belle-mère dont l'arrivée a mis le feu aux poudres.

C'est papa qui faisait un nez !

Néanmoins pour ne pas avoir d'ennuis devant ses convives, les autorités de la Fricottière, il a fait bonne mine à la dame et lui a donné l'appartement avec vue sur le parc qu'elle réclamait avec instance.

La chronique rapporte qu'une petite scène eut lieu entre Mme Friol mère et M'ie Friol, la future à papa. Celle-ci accusait sa maman de venir tout gâter par sa présence, et celle-là reprochait à sa fille de la renier dans sa prospérité.

Le lendemain les événements se succèdent — Me Mitaine part pour la Fricot-

tière sous prétexte d'une entrevue d'affaires avec Mlle Friol et il ne revient pas !

M110 Friol disparaît dans l'après midi. Papa est dans l'inquiétude, Mm« Friol mère est en alarmes — M11* Friol ne revient pas! Papa et la mère Friol se chamaillent et so manquent de respect l'un à l'autre, aux dires de témoins oculaires! Néanmoins Mme Friol prétend garder l'appartement avec vue sur le parc.

Un jour se passe. Je reçois une lettre confidentielle de Me Mitaine, 0 mon ami! admire le dévouement de cet avoué antique : Pour empocher la mésalliance de papa, il a pris un parti héroïque, il a enlevé Mlle Friol !

Le blason des la Fricottière est pur! Tout est sauvé, sauf Mitaine I

Mme Friol s'est barricadée dans son appartement et prétend n'en pas sortir, papa est furieux, elle continue à l'appeler son gendre !

Si tu rencontres Me Mitaine, dépose à ses pieds l'hommage de ma profonde reconnaissance. Il a promis à Mlle Friol un petit appartement non loin du Palais, nous irons tous \ déjeuner avec lui un de ces jours. Je nous invite.

A bientôt, mon bon, B. de la Fricottière

Nous'n'essayerons pas de peindre la satisfaction manifestée par Cabassol à la lecture de cette lettre. Il se pâma de rire pendant un quart d'heure, à ce dénouement de l'idylle de la Fricottière, puis un autre sentiment et d'autres idées surgirent en lui.

— 0 fortune! s'écria- t-il, merci, tu me fournis enfin la plus belle des vengeances !

«Tu m'as traîné devant les tribunaux, ô Mitaine! avoué jadis pur et maintenant terni, tu m'as suscité le CesJiapa qui faisait Pms horriblement scandaleux des procès, mais je te un nez. tjens maintenant ! Vengeance ! vengeance ! »

Et saisissant une plume il écrivit bien vite ce court billet :

Madame Friol, au château de la Fricottière (par Chinon)

Chère Madame, J'apprends à l'instant l'enlèvement qui tranche toutes vos espérances dans leur fleur. Je sais tout.

Le ravisseur de votre fille est l'avoué Mitaine, de Paris. Il lui a meublé un petit appartement dans les environs du palais de justice; j'ignore l'adresse exacte, mais il vous sera facile de la connaître en la demandant à Me Mitaine lui-môme, en son étude.

Agréez, je vous prie, l'assurance de ma haute considération,

Cabassol.

— O vengeance! nectar céleste! ambroisie paradisiaque! se dit Cabassol en glissant lui-même la lettre dans la boîte de la poste, je te savoure avec volupté !

Des fenêtres du palais, M« Mitaine pouvait apercevoir celles de sa Lucie.

Une troisième lettre de Bezucheux lui apprit bientôt qu'il avait pleinement réussi.

Noble ami!

Merci 1 merci! merci! au nom de papa et au mien, merci!

Le crampon de papa s'est dévissé, comme on dit dans le monde, la maman Friol à déguerpi.

Eu partant de son appartement avec vue sur le parc, la brave dame m'a montré ta lettre; sur ton conseil elle s'en va turlupiner le pauvre Mitaine ! Elle te trouve le plus charmant jeune homme des temps modernes, tu aurais été digne, m'a-t-elle dit, de vivre du temps de la Grande Chaumière. Liv. 79.

Nous revenons tous à Paris — Criquetta s'ennuie avec moi. Mauvais symptôme! Est-ce que déjà je ne serais plus tout pour elle! Renée Trompette a trahi ses serments et elle est partie avec un gentilhomme breton. Lacostade a dévoré le petit emprunt en 3° hypothèque sur sa villa; Saint-Tropez a de sombres pressentiments amoureux; le cœur de Pontbuzaud plaide en séparation avec le cœur de la jeune personne qui faisait il y a quinze jours le charme de sa vie; Bisseco est à sec pour le moment et il voit la vie sous de si sombres couleurs qu'il parle de se faire trappiste ou chartreux ; l'aimable andalouse qui le rattache encore au monde, refuse d'aller fonder avec lui une communauté dans le désert, sans quoi, il serait déjà parti. Nous revenons donc ! tu serreras dans tes bras demain ton

Bezucheux de la Fricottière.

ûls du conseiller générai d'Eure-e(-Loirc.

M9 Mitaine, revenu chez lui après la conclusion de l'affaire Bezucheux, avait été plus que froidement reçu par la sévère Mme Mitaine. Vainement il exposa qu'une malencontreuse succession d'incidents judiciaires l'avait retenu à Chinon, Mme Mitaine montra par une attitude pincée qu'elle n'était pas dupe de ces vains prétextes.

L'avoué, s'abandonnant totalement à la fatale influence de l'affaire Badinard, se consola de ses ennuis matrimoniaux en meublant un petit appartement coquet pour l'ex-gouvernante de M. de la Fricottière. Sur la rive droite en vue du palais de justice, une maison du quai abritait son petit bonheur de contrebande; des fenêtres du palais, Me Mitaine pouvait apercevoir celles de sa Lucie, et il n'avait qu'à passer l'eau pour se trouver à .ses pieds.

Un jour qu'il s'en allait tranquillement, la serviette bourrée de papiers sous le bras, étudier auprès de sa Lucie quelques petites affaires embrouillées par ses clercs en son absence, il trouva Mme Friol installée chez sa fille. Grave désarroi! La vengeance de Cabassol commençait.

Ce n'était pas fini. En rentrant chez lui très ennuyé, il trouva Mme Mitaine qui l'attendait dans l'étude même !

— Mon ami, dit Mrue Mitaine, sans lui laisser le temps de manifester son étonnement, je voulais te consulter pour une de mes amies, très pressée de connaître ton opinion. Voici les faits, mon amie veut obtenir sa séparation : mari abominable, maîtresse en ville, dépenses formidables au dehors, réduction du budget au dedans, etc.. Te chargerais-lu d'obtenir la séparation que désire ma pauvre amie?

— Hum ! difficile, balbutia Mc Mitaine, il faudrait des preuves... il ne suffit pas d'articuler...

— Difficile d'avoir des preuves... il n'y a pas un autre moyen? Des voies de fait suffii aient-elles?

— Ah! des voies de fait! dit Me Mitaine soulagé, certainement des voies de fait suffiraient, voies de fait devant témoins...

— Devant témoins ! c'est parfait, s'écria Mmo Mitaine, en voilà !

Et devant les clercs ahuris, Mme Mitaine allongea une robuste paire de gifles à son mari qui en tomba sur le dos de son premier clerc.

— Homme abominable ! reprit Mme Mitaine, c'est moi qui suis l'épouse outragée dont je parlais ! Voies de fait devant témoins, j'aurai ma séparation... vous pourrez aller roucouler à votre aise chez vos maîtresses... Mais en attendant, tenez, voilà du vitriol pour votre figure de séducteur!

Avant que personne eût pu l'en empêcher, Mme Mitaine tira un flacon de sa poche et en jeta le contenu à la tête de son mari. Un grand cri retentit, les

Bisseco voit la vie sous de si sombres couleurs, qu'il parle de se faire trappiste.

clercs avaient reçu quelques éclaboussures à la ronde et Me Mitaine se tordait sur un bureau en s'épongeant la figure avec de l'encre à défaut d'eau.

Mme Mitaine s'était enfuie dans son appartement.

— Du vitriol ! hurla M" Mitaine, vite un seau d'eau !

Le bruit de ce crime parcourut Paris avec la rapidité de l'éclair ; le soir même, les journaux publièrent la nouvelle sous ce titre à grand effet :

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