NOTRE AMI WALTER WATTS, AGENT GÉNÉRAL DE LA NIGER COMPANY
Bas-Niger avec son aspect invariable, l'immensité de ses rives, la largeur de son lit, la couleur terreuse de son flot gigantesque. Autour de nous, c'est la même forêt obscure aux lianes enlacées; les fûts d'arbres montent vers le ciel verticalement, gris ou bronzés; les frondaisons superbes, soutenues par les nervures de branches formidables, projettent l'ombre sur la brousse où grouille une faune des plus variées. C'est ainsi que le Liberty chemine, dirigé par M. Price, son vieux capitaine jamaïcais, que, depuis quatre ans, nous voyons toujours à son poste.
D'ailleurs, nous étions fort bien installés sur le Liberty; nos instruments de précision avaient été rangés et fixés, nous étions donc en mesure de faire les observations nécessaires, et, parmi les plus importantes, nous nous sommes surtout attachés à noter, d'une façon constante et rigoureuse, les altitudes variables et progressives de la voie fluviale. Il n'est pas, d'ailleurs, de route plus favorable à l'appréciation continue des pentes, des dénivellations et des accidents de terrain. C'est ainsi que nous avons pu nous rendre un compte exact de l'existence du plateau soudanais. Nous avons choisi le moment le plus favorable à notre voyage, la saison des pluies; ce n'était pas le mieux accommodé à nos santés. La chaleur humide est pénible à supporter; les tornades fréquentes s'abattent avec violence et transforment la rivière en petit océan très houleux. Mais l'important pour nous était de réussir.
Les pirogues se pressent sur notre passage ; elles sont dirigées par des femmes sobos, qui portent leurs enfants sur le dos et demandent les boîtes de conserves et les bouteilles vides; nous les leur jetons, et elles se précipitent pour les saisir en plongeant avec leur petit fardeau, puis dans le sillage du bateau, nous les voyons remonter sur leurs esquifs, tandis que le marmot proteste énergiquement contre ce bain inattendu.
Nous marchons très vite et progressons vers le nord; cela nous fait penser que nous atteindrons les régions inconnues avec une telle rapidité que les courriers ne nous parviendront
plus, et nous abandonnons ainsi progressivement toutes relations avec le monde civilisé.
C'est ainsi que nous resterons sept mois sans nouvelles de nos familles, de nos amis, et c'est peut-être l'une des plus grandes épreuves que nous ayons dû subir.
Le 8 août, nous faisons escale à Onitcha et nous descendons à terre pour rendre visite aux missionnaires lyonnais, qui partagent précisément le contenu d'une soupière familiale. Notre « bonjour, messieurs » les fait tressaillir d'aise et de surprise, dans ce pays où notre langue n'a pas cours. La mission est décimée par la fièvre et par l'anémie, car la tâche de ses membres est des plus difficiles. Les Ibos, naturels de la région, sont des anthropophages tout à fait rebelles. L'un des pères, qui vient de parcourir la rivière Amambara, est encore sous l'impression pénible de son récent voyage. Un grand chef indigène venait de mourir, mais avant de s'éteindre, il eut encore la force d'exiger un holocauste de cent hommes. Ce contingent fut difficile à recruter sur place, les chefs de tribus durent le quérir dans la brousse, et c'est par groupes de cinq à dix que les victimes furent immolées, la tête tranchée, sur la tombe de ce cruel vieillard. Alors, c'étaient des fêtes perpétuelles, la populace se ruait sur l'esplanade et se partageait les lambeaux de chair....
L'Amambara forme à son confluent avec le Niger de vastes marécages; l'indigène de ces parages habite des maisons sur pilotis, en sorte qu'à la saison sèche, il reste perché à 7 ou 8 mètres en l'air. De vieilles femmes, sorcières de l'endroit, vont chaque soir se livrer à toutes sortes de danses auprès de l'Amambara; elles évoquent leurs ancêtres, et l'on y voit, selon les noirs, des fantômes émerger de l'onde et se livrer avec elles à des palabres sataniques qu'il est interdit et dangereux d'observer. Nous apprenons que les Igaras de la Bénoué sont en guerre avec les blancs et qu'ils ont tué cinq officiers ou fonctionnaires anglais; notre voyage promet donc d'être exempt de monotonie. Le Gouvernement britannique fait tous
ses efforts pour pacifier ces populations belliqueuses et farouches, mais il lui en coûte de gros sacrifices.
Depuis deux ans, les Anglais transforment complètement la position d'Onitcha, c'est un centre commercial important; en outre, il sert de base à toutes les colonnes dirigées contre les rebelles. Il était donc juste de donner à cette place l'extension et les perfectionnements que nous avons constatés.
Tout le long du fleuve, l'indigène se livre à la pèche. Les Ibos élèvent sur le bord une sorte d'échelle recouverte d'une paillotte sous laquelle s'installe un guetteur; il tient en main une corde fixée à l'extrémité d'un long panier quadrangulaire placé dans l'eau près de la rive. L'autre bout du panier est attaché par une corde, après un piquet fixé sur la berge, de manière que l'engin soit oblique et que sa petite base supérieure sorte sensiblement de l'onde. La nuit, le guetteur allume une torche, les poissons viennent au-dessus de l'engin, attirés par la lumière, et notre homme tire très lentement sa corde, de manière à mettre le panier totalement hors de l'eau. Sur un appel, un camarade caché dans les herbes s'élance sur le butin à coups de harpon et le jette prestement à terre.
Le 10 août, de grand matin, nous apercevons les avantmonts du plateau africain et la table de Lokodja. Le lit du Niger est parsemé de roches sur une soixantaine de kilomètres de parcours; depuis quatre ans que nous voyons ces parages, aucun balisage n'a été entrepris pour protéger les bateaux, mais nous passons sans encombre, grâce à la force de la crue.
Dès que nous touchons à Lokodja, nous nous mettons en quête de ce qui manque à notre outillage ainsi qu'à nos provisions. Nous achetons deux cents bambous de 6 mètres pour la propulsion du Benoît-Garnier, une pirogue de 14 mètres qui servira de cuisine à la mission et que la Niger Company nous cède à très bon compte. Le marché de Lokodja est un des plus animés de l'Afrique; des populations extrêmement variées s'y coudoient, échangeant les produits européens contre ceux du
SEJOUR A LOKODJA.
nord-est. On y trouve, en particulier, de superbes dindons qui se sont propagés de Kano et de Zaria, des fruits, des victuailles et des condiments qui font la joie de nos indigènes. J'apprends que le sultan de Kano est prisonnier à Lokodja, mais les Anglais ne l'ont point enfermé; il habite chez le chef du village, il est placé sous la surveillance de cette population cosmopolite qui répond de lui.
Je retrouve beaucoup de personnes rencontrées lors de mon dernier séjour dans les Nigerias, entre autres M. Gollon, chef de la justice, et M. Campbell, agent de la Niger Company. Nous croisons également deux Allemands rentrant du Centre Africain avec des physionomies altérées par la fièvre.
Lokodja prend chaque jour une importance plus grande, le commerce s'y développe sans répit, les habitations s'y multiplient sans relâche. Les Anglais ont installé des maisons civiles d'éducation, qui, dirigées par des dames, entreprennent la culture intellectuelle des jeunes indigènes. Il y a également des pasteurs protestants blancs et noirs qui psalmodient sous paillotte, aux sons de l'harmonium, entourés d'une confrérie prodigieuse de noirs bon teint et de mulâtres aux costumes les plus modernes et les plus élégants. Ce procédé de civilisation est très commercial et permet l'écoulement des flanelles légères et des draps les plus variés. L'intendance maritime possède plusieurs chaloupes et deux beaux stern-wheelers, éclairés à l'électricité, et destinés au transport des voyageurs et des fonctionnaires du Gouvernement britannique.
Sur ces entrefaites, je reçus de M. Wallace un télégramme affectueux, avec l'assurance que tout serait mis en œuvre pour nous rendre agréable et facile la traversée du territoire anglais. M. Wallace était, à cette époque, gouverneur intérimaire, car Sir Frederik Lugard, titulaire de cet emploi, venait de partir pour l'Europe; il m'avait toujours fait bon accueil, et toute son aimable obligeance est explicitement exposée dans son télégramme que je ne saurais laisser inconnu du lecteur, tant il a d'importance et de signification à nos yeux. « Je vous souhaite
un succès complet là où j'ai échoué ; je suis bien certain que vous atteindrez le Tchad, par Bifara,qui se trouve sur un petit lac sur le Mayo Kabi. De celui-ci, une étroite rivière rejoint un grand lac qui se trouve sur un faîte de la ligne de partage des eaux, et de là, une rivière coule vers l'est. La rivière était trop étroite pour mon vapeur appelé la Bénoué, et j'ai dû retourner en arrière, bien qu'il y eût assez de profondeur. Les indigènes sont tous nus, sauvages et perfides. Je vous signale de grands rochers dans le plus grand lac. Avec tous mes meilleurs souhaits pour votre bon voyage, Wallace^. »
En somme, ces quelques lignes montrent nettement quel était l'état de la question et l'opinion que bien des personnes pouvaient s'en faire, à l'étranger surtout, avant notre tentative. M. Wallace fut, en 1891, membre de l'expédition Macdonald, qui tenta de pénétrer au Tchad par le Mayo Kabi. Son vapeur n'a pu sortir en amont du lac de Bifara; la raison en est simple, puisque les herbes encombrent le chenal; d'autre part, la mission fut très gênée par son chargement et par les Moundangs du Mayo Kabi. Elle rapporta cette impression qu'il existe un grand lac situé sur une ligne de partage des eaux; la même opinion se retrouve chez Mizon et chez d'autres voyageurs qui s'exprimèrent de même, quoique sous une forme un peu différente.
L'accueil cordial de M. Wallace nous fît donc le plus vif plaisir; ses indications aussi généreuses que désintéressées nous mettaient sans ambiguïté en face du problème géographique et scientifîque, dont la solution, avec tous les détails qu'elle comporte, était l'objet de nos travaux et de nos préoccupations.
l. I wish you every saccess where I failed. I full quite sure you willget through to Tchad via Befara wich is on a small Iake on the Mayo Kebbi. From his a narrow Nvaterway leads lo a large Iake wich is on the top of a the watershed and a river fiow from it to the east. — The waterway was too narrow for my steamer the Benue, so I had to return stern firsl water quite deep. The natives are ail naked, Savage and treacherous. Reported many large stones in the larger Iake. With ail best wishes for your wellfare- Wallace.