VALEUR DES TERRES RIVERAINES
nord, sur la rive droite de la Bénoué. Le Sokoto n'est pas, disent-ils, un pays riche et fertile, on y rencontre de vastes espaces improductifs, la brousse est maigre, une petite herbe rase recouvre le sol, et celui-ci ne présente pas, jusqu'ici du moins, des richesses minières sur lesquelles on puisse compter. D'ailleurs, ce n'est point fait pour nous étonner ; toutes les fois que l'on s'éloigne des rivières ou des plaines inondées, on ne trouve plus sur le continent noir, à part quelques exceptions, que des régions difficilement cultivables.
Est-ce à dire que nos efforts doivent rester infructueux? Certainement non et pour bien des raisons. La première est que nos possessions africaines comprennent d'immenses vallées irriguées, celle du Niger et de ses affluents, celle du ^Sénégal, celles de toutes les rivières de moindre importance qui ne dépendent pas de ces grands fleuves. Pour les mettre en valeur, nous sommes loin d'avoir atteint le terme de nos efforts puisque nous commençons à peine à les exploiter, et ce champ de labeur est d'une colossale étendue. En outre, il faut tenir compte des régions côtières qui, plus favorisées, se trouvent à proximité des ports ou des escales et subissent un régime pluvieux autrement intense que les territoires de l'intérieur. Enfin, sur le plateau même, existent des contrées tout à fait riches par la nature même de leur sous-sol et de leur sol, sur lequel les pluies d'hivernage stationnent parfois de longs mois en larges et vastes nappes, jusqu'au cœur de la saison sèche.
Le Sokoto, le royaume de Bida, le Kalam, sont déjà très loin des rivières à grand débit. Les agitations de la politique ont nécessité l'occupation de ces grands territoires. Ils sont capables d'un beau rendement pour l'indigène, mais peu rémunérateurs pour l'industrie européenne, qui trouvera plus facilement à satisfaire ses désirs en se rapprochant des terres arrosées.
Et je rapporte la conviction profonde que la mise en exploitation des vallées est l'opération par laquelle on doit commencer avant toute autre, à moins qu'il ne soit question des zones favorisées, situées au sud du dixième parallèle, et sur lesquelles
le régime des pluies a fait croître, ailleurs même que dans les vallées, une végétation satisfaisant aux besoins de nos transactions.
A mesure que nous avançons, nous constatons que de nombreux et larges bancs de sable s'étalent dans le lit de la rivière; aussi cela nous force à décrire des courbes incessantes, de fréquents changements de route, qui comprennent parfois la traversée totale d'une rive à l'autre et allongent considérablement notre route.
Nous côtoyons souvent de vastes remous produits par de grands troncs d'arbres, qui sont encastrés dans le fond de la rivière et nous présentent la pointe. Au mois de février, nous reviendrons par la même route ; nous verrons alors, par endroits, deux, trois et parfois quatre fûts colossaux alignés en bataille dans la rivière; et l'on se demande, en vérité, comment le pilote Padingué peut diriger le bateau à travers ces dangereux écueils.
Mais il est toujours attentif à son poste, depuis le matin, avant le jour, jusqu'au mouillage du soir. Ses yeux ne quittent pas la rivière. Par moment, on le voit inquiet, il ordonne un coup de barre; une fois seulement, de nuit, il nous fit échouer sur un banc; une autre fois, il changea brusquement de route, s'étant souvenu tout à coup que nous allions heurter un immense palmier au fût menaçant. Et durant quatorze jours, depuis Lokodja jusqu'à Garoua, la mémoire prodigieuse de cet Aoussa nous servit de guide au cœur de l'Afrique. Et le Liberty, dont le tirant d'eau était très voisin de 2 mètres, put effectuer ainsi la montée de ce beau fleuve sans qu'il y ait eu la moindre avarie dans son chargement.
Nous traversons ainsi le pays des Garas jusqu'en amont de Loko. Je fais sonder le chenal à tout instant, et nous n'avons pas encore trouvé de fond inférieur à 5 mètres. De belles cultures se déroulent sous nos yeux, et, malgré la paresse des naturels, cette contrée verdoyante ne cesse de déployer ses richesses. Au premier plan, ce sont des forêts de palmiers; en arrière de
LE DÉFILÉ MOUNTCIU.
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ce rideau, de beaux champs de mil et de maïs s'étendent à perte de vue.
Sur les îlots que le crue va bientôt recouvrir, de gros caïmans jaunes dorment au soleil, et quelques mois plus tard, lorsque nous redescendrons aux basses eaux, nous en compterons jusqu'à dix-sept sur un tout petit banc de sable. L'un de ceux que nous avons tué mesurait environ 15 pieds de longueur.
Mais voici que la rivière change d'aspect, les îles disparaissent, tous les bras de la Bénoué se confondent en un seul, des collines, que nous apercevions depuis le matin dans la buée violette qui nous environne, se sont rapprochées comme de longs reptiles et viennent projeter leur têle au bord de la Bénoué. La voie fluviale se rétrécit, l'onde est noire, comme l'épaisse brousse environnante. De grands cercles glissent à la surface, ce sont les remous produits par les roches du fond, sœurs des blocs de la berge. Nous tournons, d'une façon très sensible, et nous voici dans ce que les Anglais appellent
Muntchi-nari'ow, le défilé Mountchi. Toute cette partie du fleuve, revue aux basses eaux, avec ses bancs de granit en travers de la rivière, ses coudes prononcés, ses berges rocheuses à pic, esquisse à notre esprit les vestiges d'un rapide, les reliefs d'un barrage, que l'énergie des ondes a progressivement nivelé.
Rien n'est plus sauvage que cette solitude. Les pirogues ont disparu; nous apercevons, au loin, un petit tronc d'arbre flottant sur lequel un Mountchi sec et nerveux gagne le bord en toute hâte; dans les arbres, on distingue des groupes qui nous observent. Auprès d'eux, sont juchés leurs engins de pêche et même leurs pirogues. Au signal d'un danger, agiles comme des singes, ils vont sauter de branche en branche et s'enfuir dans l'épaisse forêt qui les entoure.
Ce pays n'est pas encore exploré. Les Mountchis sont rebelles à toute pénétration; les colonnes que les Anglais ont déjà envoyées dans ces régions ont eu pour conséquence le massacre de plusieurs Européens et de beaucoup de tirailleurs, sans amener le moindre contact, sans arriver même à des pourparlers. En effet, les Mountchis n'ont pas d'organisation sociale; ils n'ont ni rois, ni chefs de canton, ni chefs de village. Toute la race est disséminée sur de vastes étendues, par familles, par fermes et par cases. Tous les individus sont d'accord pour la lutte contre l'Européen, mais ils vivent indépendants les uns des autres. Dans ces conditions, quel peut être le but d'une colonne pacifique? Aussi les Anglais préfèrent-ils attendre quelque temps encore avant de procéder à l'occupation de ce riche pays. L'indigène vit dans la brousse comme un fauve, toutes ses armes sont empoisonnées; tapi à plat ventre dans les herbes, caché parmi les lianes, il attend son adversaire pour le frapper à coup sûr. A la sortie du défilé, nous trouvons un comptoir de la Niger Company installé à Abinchiettenu par un noir de Sierra-Leone. Il nous dit que quelques Mountchis se livrent au commerce et paraissent moins farouches. Ils viennent apporter du caoutchouc en échange d'étoffes ou de barrettes de laiton, mais, après avoir déposé leur marchandise sur la table, ils tendent la main