‹ La grande route de TchadChapitre 19 sur 79 · AU P A Y S DIO UK O UN · texte numérisé non relu

AU P A Y S DIO UK O UN

LE " LIBKIil V 11 A L lîSCALK 1> IBI, IIKVAM LA STATION UU LA MOISR COMPANY.

gauche, tandis que de la droite, ils tiennent un couteau menaçant. C'est de la civilisation très relative.

Nous entrons ensuite en pays dioukoun. Ses naturels sont moins sauvages; perchés sur des pilotis de bambous, ils passent toute la journée à chasser les innombrables vols de petits oiseaux dévastateurs de récoltes.

Nous avons dépassé l'embouchure de la Katsina, belle rivière très navigable sur une bonne partie de son cours, et c'est, d'ailleurs, une chose très remarquable de noter, au passage, les nombreux cours d'eau que la Benouô reçoit sur sa rive gauche et qui lui donnent une aussi belle masse, un cours aussi large, aussi imposant.

Le 16 août, le Liberty mouillait à Ibi, ville de six à sept mille habitants, aux types les plus bizarres, appartenant, d'ailleurs, au mélange de toutes les races aoussas, foulbés, noupés,

baras et dioukouns qui se sont croisées 1à.. TJn résident civil dirige cette province appelée « district dioukoun», que laKatsina sépare du pays mountchi. La garnison se compose d'une compagnie de tirailleurs et d'une section de mitrailleuses Maxim.

Les officiers sont logés dans l'ancien établissement ou fortin de la Niger Company, que celle-ci avait acheté de la Compagnie française du Niger. Ce poste est encore très confortable, il tranche d'une façon singulière avec ceux que nous occupons au Chari. Uien n'y manque pour assurer aux Européens le confortable nécessaire et les apports de matériel sont d'ailleurs facilités par la voie fluviale.

Quant à la Niger Company, elle a créé à Ibi de vastes établissements du type le plus invariable et qui se composent : pour les magasins, de hangars en tôle ondulée, pour les habitations de maisons très élevées avec vérandas larges et spacieuses.

Le commerce de la Bénoué progresse tous les jours, mais il n'est pas encore assez développé pour être très rémunérateur. Néanmoins, j'admire toujours la patience et la confiance des Anglais en l'avenir, lorsqu'ils ont reconnu la possibilité de tirer quelque avantage de leurs possessions. Ainsi la Niger Company s'est installée à Ibi depuis 1889 : elle n'a pas cessé de s'y étendre et d'accroître ses installations, car elle progressait dans ses affaires, grâce au zèle de ses agents. Ceux-ci ne restent pas constamment dans les postes; les plus intelligents d'entre eux sont chargés de voyages d'étude et de prospections ; chacun se rend compte des productions possibles et, durant ses déplacements, procède par échanges avec les indigènes.

Le district dioukoun produit du caoutchouc de très belle qualité, de la gomme copra, du sésame, du coton, des arachides, du karité. Tout cela se troque contre des cotonnades aux couleurs les plus bizarres, aux dessins les plus bariolés, et les teintes qui conviennent à une région n'ont pas la même valeur dans les biefs supérieurs que nous allons traverser. Le Bas-Niger a la spécialité des couleurs voyantes : vert, marron, jaune clair, rouge orange, violet, teinte favorite des Aoussas.

En outre, ces tons sont imprimés sur des fonds criards, en dessins volumineux, en immenses rayures, en gros carreaux que les indigènes de l'endroit apprécient sans aucun doute; c'est extrêmement laid, mais l'acheteur est enchanté, il se drape dans ces étoffes avec un geste de noble envergure, aussi large que sa paresse et que son arrogance.

Parmi les objets de premier choix favorables à l'importation, se placent les lampes à pétrole en fer blanc découpé, les marmites en fer forgé, les plats en étain. Mais la perle des comptoirs est cet ustensile à fond plat, en fer émaillé, muni d'une anse et pour lequel, en Europe, nous construisons de petits meubles spéciaux. Ne riez point, le noir en raffole; mais loin de le couvrir comme nous de son mépris, il intervertit les rôles, il y place ses aliments, et l'on voit la ménagère l'apporter tout fumant d'un délicieux couscous autour duquel on s'accroupit, et dont on retire la main pleine d'une odorante pâtée qui fait les délices du repas i.

Parmi les objets de luxe, nous pouvons citer : des foulards en soie de Lyon, tissu tramé coton, la parfumerie, des couteaux de poche, des souliers vernis, des chapeaux de paille, des montres et surtout des réveille- matin à musique. Ce dernier objet est même un cadeau des plus brillants, mais, à mon avis, il est inutile de l'offrir aux indigènes, si l'on doit vivre en colonne et près d'eux, comme cela se produisait souvent sur le Denoît-Garnier. J'en avais offert un très perfectionné à l'un de mes hommes pour le récompenser de son travail; mais le soir, il remontait son réveil et le faisait sonner très avant dans la nuit; en sorte qu'il fallut le gourmander pour mettre fin au concert. Un noir dort comme une souche avec l'insouciance de sa race ; on peut causer, danser et crier même auprès de lui, sans craindre de le réveiller, il ne comprend donc pas combien peut être fragile le sommeil d'un homme préoccupé.

i. Les noirs ne mangent jamais avec la main gauche riulis réservent pour les plus vils usages.

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r.V MOMENT D'ANGOISSE.

Le commerce d'ibi prend de l'extension et s'adresse aux objets les plus variés; il est probable qu'une fois le pays pacifié, les transactions deviendront bien plus considérables ; c'est, d'ailleurs, ce que Watts a prévu, c'est pourquoi ses installations s'agrandissent et se multiplient.

J'ai retrouvé dans ce poste le lieutenant Morel, qui tenait autrefois garnison dans un fort anglais voisin de nous sur le Niger, et le lieutenant Cork avec lequel il partait le lendemain même en colonne contre les sauvages de la rivière Gongola (en aval de Yola). Grâce à cette coïncidence heureuse des circonstances qui nous dirigeaient tous vers des régions inconnues autant cjue différentes, nous passâmes une excellente soirée dont la gaieté témoignait de nos états d'esprit.

Ici, nous sommes à moitié route de Yola; Ibi se trouve pour ainsi dire au sommet de la Basse-Bénoué, c'est le bief le plus irrigué, le plus volumineux. Nous étudierons plus loin la crue de la rivière, mais je signale le fait pour rappeler, en passant, que ce bief conserve une navigabilité beaucoup plus intéressante que les autres, grâce à l'appoint des nombreux cours d'eau qui s'y déversent et le grossissent.

La Benoué, jusqu'ici, est presque toujours très vaste; sa largeur varie entre 1200 et 1800 mètres d'une rive à l'autre; mais il arrive parfois, au maximum de la crue, que les inondations se propagent fréquemment à plusieurs kilomètres sur les rives et gagnent le pied des hauteurs avoisinantes.

A partir d'Ibi, nous ne traversons plus que des régions tout à fait sauvages, dont l'aspect est des moins séduisants. Les villages sont loin de la rivière, une épaisse forêt s'étend de tous côtés, le bruit du Liberty se répercute dans ces solitudes dont l'écho retentit de toutes parts. Nous sommes environnés de gros taons et de mouches fort désagréables, qui s'abattent sur nous et nous piquent sans merci.

Le 18, à 6 heures du soir, au moment où nous dînons, des cris de détresse nous font tressaillir, je m'aperçois de suite qu'un de mes hommes, Mangkion N'Gueye, a glissé sous le

vapeur. C'est une minute d'indicible émotion qui s'atténue lorsque nous le voyons, nageant dans le sillage, en arrière des roues. Nous arrêtons tout de suite, mais le courant est rapide : c'est en vain qu'il essaie de nous rejoindre, le fleuve l'entraîne en dépit de ses efforts et l'emporte à la dérive. Une baleinière part immédiatement à son secours. La brousse est tellement inhospitalière qu'il lui serait impossible d'y trouver un refuge; les arbres sont couverts de magnons, grosses fourmis noires dont la morsure est fort douloureuse; des singes courent le long des arbres, taudis qu'une faune encore plus farouche circule dans ces forêts; tel est l'asile qu'un naufragé peut trouver sous ses pas, si toutefois il parvient à s'y frayer un refuge. Mais, par bonheur, notre homme a pu donner assez de force pour nager jusqu'à l'embarcation, très heureux qu'un caïman ne se soit point trouvé sur sa route, car il y en a des quantités incroyables dans ces parages.

Le 19 août, en aval du village d'Amar, nous trouvons un haut-fond sur lequel il n'y a que 2^30 d'eau; c'est un seuil long de 500 à 600 mètres, il occupe tout le lit de la Benoué. Nous avons hâte de quitter ces régions inhospitalières où le regard se noie dans l'obscurité des forêts. Combien je préfère la plaine ensoleillée, scintillante de verdure fraîchement arrosée par les tornades, avec ses villages que des sentiers filiformes relient entre eux, tandis que des caravanes d'indigènes, émergeant à peine de l'intense végétation, s'en vont, portant leurs provisions ou leurs bagages sur la tête, en théories insouciantes, vers le plus voisin marché !

Lorsque nous débouchons de ces défilés, nous entrons dans une vallée très riante, bordée de hautes montagnes. Sur la rive gauche, à grande distance, ce sont les monts Hutchinson, de 600 à 800 mètres d'altitude, gros pains de sucre qui se détachent dans le ciel au-dessus de l'immense table que forme l'éternel plateau africain. Sur la rive droite, ce sont les monts et le pays des Habés. De gros nuages roux et noirs s'élèvent dans le lointain, le soleil se glisse dans leurs replis et vient parfois

i.oiisnu II. AiM'HiT l'Mi \iirs-.Mi,\ii:s (.M\iiiii:\ ii. liiAir bi;ai: gahçox, l.\ TiKAii,i.i:rn

AMII.AIS liiH UKA SA IMI'i: i; 1 IMiSA \(ll.(lMll:HS l)i;VANT I.OB.UiCTIl-.

à se masquer totalement. La chaleur devient tonide, nous ruisselons, nous haletons; que va-t-il se passer? Tout à coup, un vent frais s'élève, une barre noire se dessine à l'horizon et semble former un gros trait d'union qui s'étend sur les cimes vertes, comme un grand pont d'encre. La Bénoué, qui mesure un kilomètre et demi de largeur, s'assombrit sous le reflet du ciel, ses eaux noires et terreuses s'agitent, se troublent, et dans l'espace de quelques minutes une lame courte, écumante, se forme de toutes parts. Les palmiers entrechoquent leurs feuilles épaisses, d'un vert gris, qui les fait ressembler à ces arbres de zinc mal bronzé dont s'ornent des décors, et toute la nature qui nous environne semble, ainsi que nousmêmes, s'incliner avec respect devant cette rafale imposante et terrible.

Nous côtoj'ons de jolis centres peuplés, dont les habitants,

OUIÉTUDK DE NOTRE ÊQUIHACE.

\ii: i)i: or.MAiiiniPi . vn.i.Ac.i-: rivi:i(ai.n i>i-; la bk.noui:.

armés jusqu'aux dents, sont venus s'accroupir au bord de la rivière; ils écartent les hautes herbes pour nous mieux distinguer. Plus loin, nous apercevons une longue théorie de sauvages, au chef chargé de paniers et de calebasses, qui se dirigent promptement vers la montagne : c'est le village de Koua, qui n'a probablement pas l'âme très tranquille et pense f[ue le Liberty va mettre à terre des troupes pour le châtier.

Nous sommes en route, depuis bientôt un mois, et mes piroguiers ne se sont pas encore départis de leur flegme; ils dorment ou mangent, nettoient le matériel, lavent très consciencieusement le Benoît-Garnier sur sa remorque; tout cela les préoccupe beaucoup plus que de savoir où nous allons.

Cependant lorsque nous leur donnâmes des explications, ils se trouvèrent très heureux de se lancer vers l'inconnu, et la plupart d'entre eux, à l'annonce de notre arrivée future à Fort- Lamy, se découvrirent des relations dans ces parages. L'un

I.A Ui:.MH I \ I vol. STATION DK I.A .MIii:K C.D.Ml'ANV I 1 2{IU MiniilCS \tV. l.Alif.KC \k\.

avait un ami en service sur le Hublot (lisez Léon-Blot), le petit vapeur qui conduisit M. Gentil jusqu'au Tchad; l'autre avait son grand frère (même père, même mère, ce qui est beaucoup plus sérieux comme parenté), qui était falfournier (lisez palefrenier) à Fort-Archambault; un troisième se réjouissait de retrouver au Chari son petit frère (ni même père, ni même mèrei. qu'il n'avait pas vu depuis leur campagne chez madame Gaspard (Madagascar) et que le colonel Dixiieu/ (lisez Destenave) avait eu sous ses ordres.

En quelques minutes de conversation, j'appris ainsi que deux d'entre eux parlaient le mauvais arabe du Tchad et que Samba Camara avait été laptot sur le Léon Blot. Cela nous rassurait beaucoup, car notre interprète ne paraissait pas très capable, et nous avions ainsi de quoi le suppléer.

Tous se mirent ensuite à deviser, parlant avec animation, riant parfois aux éclats, heureux de la bonne nouvelle qu'ils venaient

d'apprendre, et que le confort de leur existence, l'intérêt que nous portions à leurs estomacs rendaient plus agréable encore.

A mesure que nous progressons en amont, le paysage est plus dégagé ; de superbes montagnes s'élèvent sur la rive gauche» des îles verdoyantes égaient le fleuve, des milliers d'oiseaux, grands et petits, picorent sur un banc et s'élèvent en vuls innombrables à notre approche.

Le 20 août, nous arrivons à Laou, station de la Niger Company qui, sur la rive gauche, fait face aux montagnes que nous côtoyons depuis le matin. Ce village est de formation récente, il est difficile de rencontrer une population plus hétéroclite : Aoussas, Foulanis et Noupés se coudoient avec des êtres presque nus, aux muscles saillants, à la taille fine, à la physionomie souvent très régulière dont l'aspect nous frappe beaucoup. On nous dit que ce sont des llabès^ de la Bénoué

Ces gens-là ne se mélangent point avec les étrangers; aussi combien ils paraissent vigoureux et exempts de toute contamination malsaine. L'homme partage son épaisse chevelure par une raie sur le milieu de la tête, puis forme de chaque côté un gros bourrelet crépu. Il natte ensuite l'extrémilé de ses cheveux et se pare aussi d'une auréole de jais. Son costume se compose de lanières de cuir passées entre ses jambes et fixées à des taquets de bois maintenus par une ceinture sur les reins et sur le ventre. Aux poignets ainsi qu'aux chevilles, il porte des bracelets, de grosses perles, toutes blanches ou bleues; sa main ne quitte pas le javelot; son arc et son carquois sont inséparables de son épaule.

La femme, au contraire, est un être hideux qui doit être là, comme parfois ailleurs en Afrique, un produit d'échange, une bête de somme, un être qui ne connaît ni repos, ni douceur, et pour qui les coups et les plus dures corvées sont l'apanage exclusif.

La femme porte son enfant d'une façon très curieuse; elle

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