VISITE AU SULTAN DE YOLA
à la réalité. « Salut à toi, sois le bienvenu, me dit-il, assieds-toi; qui es-tu? — Nous sommes Français, lui dis-je, nous passons et nous allons au Tchad, notre désir est la paix, notre but est de marcher sans entrave; viens à la rivière et tu verras mon bateau. — Tu es Français, mais tu n'es pas le premier de ta race qui soit venu dans ces parages. Autrefois, j'ai connu l'un des tiens qui s'appelait le Commandant, il avait également un bateau, sa pirogue soufflait du feu, qu'est-il devenu? — Mizon n'est plus, mais tu connais peut-être encore quelquesuns des hommes qu'il avait avec lui. — Certes, répondit Amadou, trois d'entre eux sont encore ici: Bandiougou Diakité, Massa Demba et Boubou Soumaré. »
J'appris par la suite que ces trois soudanais s'étaient acquis une certaine notoriété dans le pays, mais ils manifestaient le plus grand désir de revoir leur village et me firent demander, par l'émir, de vouloir bien les ramener au Soudan. Je fis observer que cela ne m'élait pas possible pour le moment, mais qu'au retour ces hommes viendraient me trouver et pourraient faire partie de ma caravane. Amadou nous fit alors le récit de son existence, attirant particulièi ement notre attention sur les malheurs qui s'étaient abattus parmi les siens. Au cours de ses lamentations il ne manqua pas d'omettre que ses infortunes étaient inhérentes aux vices et aux défauts de sa race en majeure partie.
Le premier sultan du pays venait du Sokoto et s'appelait Adamawal; son armée victorieuse franchit la Bénoué repoussant les Habés devant elle. 11 fut frappé par la richesse des plaines qu'il découvrait, par la beauté de cette rivière qui propage ses inondations jusqu'au pied même de la ville actuelle, et c'est sur une faible proéminence qu'il fonda Yola, capitale de l'Adamaoua, pays qui reçut le nom de son conquérant. Plus de cinquante mille hommes y bâtirent leur demeure; le marché devint énorme : il était très facile d'y porter des marchandises, car, à l'époque des hautes eaux, un prtit bras de la Bénoué permet aux pirogues de s'enfoncer derrière la montagne et de traverser les marais qui s'étalent jusqu'au pied de la ville.
Adamawal était un Peul de race pure, à la figure presque blanche, il avait beaucoup de richesses et sa haute intelligence le portait à l'organisation et au commandement. Vers l'orient et le sud, ses lieutenants fondèrent les provinces de Raby et de N'Gaoundéré; vers le nord, Maroua et Madagali; vers l'occident, Bobgno et Tibati.
Ses femmes furent nombreuses, mais comme il avait porté ses faveurs sur des Aoussas, ses descendants au visage marron n'étaient pas de race aussi pure que leur père. Ce furent Lawal, Oumarou et Zoubéirou (Zobeyr) ; ce dernier connut Mizon, livra de grandes batailles et fut dernièrement mis à mort par les Anglais. Lui seul connut toutes les vicissitudes résultant de l'apparition des blancs et de leur domination dans ce pays.
L'empire d'Adamaoua a été disloqué ; les Allemands et les Anglais se le partagèrent comme on sait. Or, ce n'était que justice, car les Foulanis, qui se livraient à des guerres sanglantes avec les noirs pour enrichir leurs marchés d'esclaves, durent ainsi mettre fin à leurs exactions, en sorte qu'Amadou déplore sa situation. C'est, d'ailleurs, une chose très caractéristique chez les rois indigènes, ils se plaignent toujours de celui qui les domine. Ils se figurent que leur maître est un individu spécialement choisi pour leur demander l'impôt, pour les soumettre à sa loi, mais ils ne songent pas un seul instant qu'un autre dominateur aura les mêmes exigences, s'il n'en a pas de plus dures.
J'ai trouvé à Yola beaucoup d'indigènes du Soudan français qu'Amadou Sheïkou, sultan fugitif de Ségou, avait entraînés à sa suite. Ce sont, pour la plupart, des Toucouleurs qui traversèrent la boucle du Niger avec leur chef pour se réfugier dans le royaume de Sokoto, dans le but d'y fonder un royaume et de se livrer à leurs exactions. C'était, en effet, un pays foulani, tout prêt à les bien recevoir, et les Peuls de Sokoto recueillirent Amadou Sheikou et son peuple avec la sympathie qu'imposent le sang et la race. Ils y portèrent uniquement leurs malheurs et les défauts de leur tribu, puis la plupart d'entre eux se joignirent aux colonnes qui dévastèrent les campagnes