‹ La grande route de TchadChapitre 22 sur 79 · LE MARCHE DE VOLA · texte numérisé non relu

LE MARCHE DE VOLA

et détruisirent les malheureuses populations païennes jusqu'aux abords mêmes de la Bénoué.

Je ne veux point revenir ici sur des faits qui se rattachent plutôt à l'histoire de notre conquête du Soudan, mais cependant il peut être intéressant, pour l'avenir, de rappeler les noms des compagnons d'Amadou Sheïkou, tous gens de race soudanaise, capables de revenir en scène quelque part, sous l'impulsion de leur caractère aventureux.

Amadou She'ikou mourut à Gando, dans l'est de Sokoto. Ses fidèles sont restés en Afrique centrale ; il en est quelquesuns dont la réputation est grande à Yola. Ce sont : Bossirou, son frère cadet, actuellement chef d'vme province au Bornou ; Ali Bouri qui mourut d'une flèche empoisonnée, près du pays Mountchi; Madani, Karamoko, Mahdi, Cheick Mamadou, Mamadou Sal, Aguibou, Monbasiré, qui vivent en Adamaoua.

Gomme on le voit, Yola possède un joli contingent de Soudanais.

Après avoir pris congé de l'émir qui nous souhaita bonne fortune et nous prodigua toutes les bénédictions d'Allah, j'allai visiter le marché où l'on trouve tous les produits du pays.

Gotonnades indigènes, bandelettes tissées, cotons en vrac, ouate, gomme, miel, cire, cassonnade, berlingots, viande de boucherie, poisson sec, légumes, oignons, condiments, tiges de laiton, perles variées et bariolées, etc., tous ces objets sont d'un usage courant. Une des choses les plus curieuses est l'assortiment de plantes médicinales que de vieilles sorcières vendent dans de petites amphores en cuir de bœuf repoussé, fort gracieuses et très gentiment agrémentées de fanfreluches. Ge sont : l'écorce de madassi, qui sert à préparer une tisane antidysentérique; le tavarnoua, sorte d'ail très odoriférant; le sédabo, gingembre de l'Adamaoua; le kimba, qui bout avec la soupe et lui donne bon goût; l'adigui que l'on fait brûler pour parfumer le linge; le massowo, poivre sauvage; l'agougou, racine purgative dont l'écorce est vénéneuse ; le yésahou, écorce que l'on pile pour obtenir une poudre contre le mal d'yeux très

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LA GRANJ)!- ROUTL DU 7 CHAI).

fréquent et dû aux poussières locales ainsi qu'à la malpropreté des doigts de l'indigène; le shougni. indigo du pays. On trouve encore, parmi les éventaires, de l'antimoine et des spatules en os pour se peindre les paupières, des baguettes en bois pour se gratter le dos, de longues tiges en os pour écraser la faune des chevelures, des aiguilles pour piquer les gencives et les tatouer en noir, des parfums, du savon, etc., etc. Mais ce n'est pas à Yola même que se tient le véritable centre d'affaires, le courant commercial a changé de route, il est maintenant au bord du fleuve, près du mouillage du Liberty, dans les vastes magasins de la Niger Company.

Nous traversons à nouveau la grande ville dont les rues, parfois bien tracées, sont bordées de bougounbagas, arbustes à larges branches, dont les frondaisons vertes surplombent les murs des fermes; puis nous entrons, dans la plaine, éternel marécage, qui s'étend jusqu'à la falaise. Au sommet de celleci, le coup d'œil est grandiose : à gauche, la Bénoué déroule son ruban large, qui serpente au pied des montagnes de la rive droite, tandis que cette rivière longe la plaine de Yola, sur laquelle ses eaux déposent le limon fertilisant, richesse et prospérité de toute la région. A droite, c'est un inextricable chaos de montagnes rouges, aux roches granitiques, dont le chef semble grillé p?ir les rayons du soleil, tandis qu'à leur pied, dans l'ombre du massif, une épaisse végétation, des forêts aux cimes altières concentrent la vigueur de ces terres tropicales. Et l'éternelle buée, tantôt bleue, tantôt violette, s'appesantit sur ce décor, l'un des plus beaux que la nature ait offerts à ces contrées brûlantes, à ces régions qui fuient le désert, mais que celui-ci gagne, tous les jours, avec une invincible ténacité.

Chemin faisant, nous rendons visite à l'aimable résident de Yola, M. Barclay, ainsi qu'à ses collaborateurs ; puis gravissant les pentes, galopant sur les paliers, nous voici de retour à bord du Liberty.

Nous venons de nous en rendre compte, le commerce de

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Vola s'est porté presque tout entier aux docks de la Niger Company. Ce sont surtout les cotonnades qui font l'objet du trafic; le magasin de détail, qui les expose aux regards, en comporte des stocks considérables. C'est àYola que viennent débarquer toutes les caravanes de Maroua, du Mandara et du Bornou inférieur, c'est également là que convergent les produits de l'Adamaoua et du Boubandjidda septentrional. La gomme arrive en abondance de Maroua qui fournit, d'ailleurs, la plus belle qualité; l'étain de la région située à l'est de Baoutchi s'y rend de même; en outre, les Anglais font des provisions considérables d'une gutta-percha de très bel aspect, extraite des karités, qui n'a pas encore une valeur marchande considérable, mais dont l'industrie saura profiter avant qu'il soit longtemps.

J'insisterai, durant ce beau voyage, sur les ressources commerciales du pays, car il semble intéressant de renseigner nos

LA grandi: route du TCHAD.

contemporains sur cet objcl, et nous verrons plus loin, en parlant du coton, combien l'industrie européenne peut tirer profil des régions que leur proximité des navires place dans des conditions particulièrement avnntaueuscs, par rapport à celles de l'intérieur et du plateau africain.

Pour terminer, j'ajouterai qu'une tonne montante de marchandises rendue à Yola coûte, depuis l'orcados, deux cents francs de transport fluvial, il est à supposer que les marchandises descendantes supporteront un fret moins élevé.

Pendant que le Libertij chargeait du bois pour continuer sa route et débarquait le matériel contenu dans ses cales, nous fîmes connaissance d'un ofTicicr allemand, M. le lieutenant Nietschmann, qui regagnait la côte après avoir échappé ta la fièvre bilieuse hémoglobinurique de Oaroua. Je l'invitai à partager notre déjeuner auquel devait prendre part M. Baker, capitaine de l'armée anglaise, que j'avais connu sur le Niger, deux ans auparavant. C'était la première fois qu'il m'était permis, depuis longtemps, de causer avec un olTicier de l'armée allemande. M. Nietschmann était un tout jeune homme, envoyé au Kameroun grâce à ses aptitudes ainsi qu'à ses belles noies; il examina longuement le Benott-Garnier et sembla regretter qu'il ne fût pas muni d'un blindage capable de nous soustraire aux coups des riverains, car ses camarade et lui, disait-il. en avaient beaucoup souffert. J'avais jugé cette précaution superflue, comptant sur une longue pratique de l'indigène et si.r beaucoup de patience et de longanimité pour arriver au but sans entrave. Il en fut réellement ainsi.

Au moment où nous levions l'ancre pour continuer vers l'amont, je reçois une amiable carte de M. le colonel Jackson, chef de la mission anglaise d'abornement, qui nous envoyait ses souhaits et que nous devions retrouver plus tard.

La Bénoué mesure près d'un kilomètre de largeur totale jusqu'à la confluence du Faro, qui débouche dans cette rivière en face du village de Tépé, à 80 kilomètres environ en amont de Yola. Sur la rive droite, les montagnes se rapprochent; sur

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la rive gauche, au contraire, ce sont les plaines de l'Adamawa, au milieu desquelles on distingue les superbes villages de Schéfi Diaoulé (ce qui signifie les petites pintades) et de Ribago lia demeure du roi^). Mais en amont de Tépé, la rivière se rétrécit beaucoup, cependant elle demeure très vive et très profonde. Elle circule devant de pauvres villages où s'agitent des populations païennes, misérables, où bien des familles peules fugitives, qui vivent de chasse et de pèche. Pour atteindre Garoua, nous dûmes naviguer, durant deux jours, à rencontre d'un fort courant, la crue montait toujours grossie par les tornades.

A Garoua, la Niger Company, désirant éviter tout malentendu, toute manœuvre qui put donner lieu à des récriminations de la part de ses voisins allemands, avait résolu de mouiller en plein milieu de la rivière. C'est ainsi que nous dûmes effectuer la navette entre le vapeur et la rive pour entrer en relations avec M. le lieutenant Sandrock, chef du district de la capitale de l'Adaniawa.

Nous avions quitté Yola le 24, et, le 26 août, à quatre heures de l'après-midi, le Liberty jetait l'ancre au milieu d'un cirque de montagnes rouges et roses, à proximité du poste allemand de Garoua où se terminait notre voyage fluvial en vapeur.

Ici quelques mots sur la crue de la Bénoué.

La Reine des rivières est orientée d'une façon générale vers l'est-nord-est ; il en résulte que sa vallée se trouve constam-

1. Nous verrons, au cours de ce voyage, que les Foulbr donnent presque toujours à leurs villages des noms très significatifs.

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ment enfilée par les vents de l'ouest-sud-ouest en hivernage et du nord-est en saison sèche. Ce sont d'excellentes conditions climatiques et dont les Européens se réjouiront plus tard.

Les pluies du bief Ibi-Lokodja commencent à la fin d'avril ; par conséquent la basse rivière monte dès la fin de mai; en outre le bief Uaroua-Yola-Ibi se gonfle sous les apports d'eau de la vallée supérieure dès les premiers jours de juin, les pluies du mois de mai dessinent donc la crue précisément à cette époque. Il en résulte qu'au mois de juillet, du !<"• au 10 de chaque année, les vapeurs calant 2 pieds et même 0^75 peuvent commencer leurs ascensions vers Yola. Le niveau de l'eau s'élève ensuite progressivement; vers le 15 août, le tirant d'eau permis aux bateaux est voisin de 2 mètres; enfin la crue manifeste son maximum dès le 15 septembre; la rivière baisse ensuite, durant plusieurs jours, elle quitte ses berges et laisse l'inondation s'évaporer au soleil. Mais cependant, vers la fin de septembre, le niveau se relève sous l'influence des eaux du Logone charriées par le Mayo Kabi, la Bénoué reprend sa marche ascensionnelle, durant huit à dix jours; puis enfin, à partir du 5 au 10 octobre, elle va sans cesse en diminuant. Les vapeurs tirant 2 pieds d'eau peuvent monter à Yola, jusqu'au milieu de novembre; ils peuvent gagner Ibi jusqu'à la fin de janvier.

En somme, de fin juin à fin janvier, c'est la période des petits vapeurs, tandis que les forts bateaux de 200 tonnes et au-dessus, calant 6 à 7 pieds, peuvent atteindre Garoua et Yola, durant deux mois environ, de fin juillet à fin septembre. Mais pour les opérations commerciales, on emploie de fort jolis bateaux, plats, peu profonds, très pratiques et très chargés; avec 120 tonnes environ, ils peuvent effectuer des transports et des ravitaillements, depuis le milieu de juillet jusqu'à la seconde quinzaine d'octobre. C'est plus que suffisant, pour favoriser les transactions telles qu'elles sont et telles qu'elles peuvent devenir, durant de longues années encore. En résumé,

arriver: a garoca.

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la crue de la Bénoué est une onde énergique, mais rapide^ Elle dépasse 5 mètres d'étlage et parfois atteint 7 mètres dans les biefs les plus encaissés. Sa durée totale est d'environ neuf mois, sur lesquels il en faut compter trois, comme étant tout à fait propices à la navigation....

Nous voici donc à Garoua; la plaine est submergée, les crevasses, les torrents et les marigots sont pleins d'eau; les marécages s'étendent à perte de vue jusqu'au pied des montagnes, qui renvoient avec énergie la lumière et la chaleur solaires, tandis qu'elles empêchent le moindre souffle d'air de venir jusqu'à nous. Pays malsain, plaine lugubre, marécages meurtriers, soleil ardent, brise interceptée, miasmes morbides à profusion, population méfiante qui s'exile. Européens en détresse et menacés par la maladie, voilà cette station de

1. Celte crue est en tous points semblable à celles du Niger et du Sénégal. — G7 —

LA GRANJ)J- ROUTI- DU TCHAD. Garoua que nous reverrons, six mois plus tard, sous un ciel torride, en pleine saison sèche, et qui nous laissera la même impression pénible et douloureuse.

Ce ne sera plus l'énergique et rapide Bénoué, ce ne seront pas ses eaux profondes que nous côtoierons; un mince filet d'eau coulera parmi les bancs de sable, la rivière aura presque

disparu.

Nous traverserons alors une vallée brûlante et brûlée, des espaces rocheux, sans herbe et sans eau; l'inondation, qm fertilise la terre et tue l'Européen, aura fait place à la sécheresse, qui tue la terre et revivifie l'homme blanc.

CHAPITllH III

Séjour à Garoua. — L'arnado Goro de Bipàré. — Le confluent du Mayo Kabi et de la Bénoué. — Les Peuls de Dinghi. — Arrêt à Bipàré. — La vallée du Kabi. — Lacs et rivière sinueuse. — Les habitants de Trênè nous montrent de l'hostilité. — Lata et la cataracte du Mayo Kabi. — Ascension des pics rocheux et granitiques de la lisière du plateau soudanais. — Difficulté de transporter le Benoît-Garnier dans le Toubouri. — Retour à Léré. — Lahure part pour Laï à travers le pays laka.

LE poste allemand de Garoua se trouve sur la rive droite de la Bénoué, il occupe une proéminence, un dos d'âne pierreux sur lequel se croisent les routes qui conduisent à l'ouest vers Yola, au nord vers Dikoa, au nord-ouest vers le [royaume de Maroua. En traversant la rivière, on se dirige à l'est vers Lamé, au sud, vers Boubandjidda et de N'Gaourdéré.

L'émir Zoubéirou, de Yola, considérait cette ville comme un centre religieux très important : il en avait donné le commandement à l'un de ses plus fidèles lieutenants. Celui-ci s'était efforcé d'étendre la domination foulani sur tous les pays habés (sauvages) du Kabi, sur cette belle race moundang de Léré et de Lamé, dont les chefs commençaient à lui obéir. Mais les ernani, ou païens, de ces régions, sont de redoutables guerriers : l'arnado (singulier de ernani) de Lamé resta toujours indépendant et ne consentit qu'aux transactions commerciales ; l'arnado de Léré soutint de longues luttes et, las enfin, négocia avec les Foulbés au mieux de ses intérêts. Garoua comptait autrefois sept à huit mille habitants, la population se composait principalement de Foulanis et de Aoussas; ces derniers étaient à la tête du commerce et maîtres de toutes les transactions.

LA GnANJ)E ROUIE DU TCHAD.

Aujourd'hui, la présence des Européens a fait disparaître l'activité commerciale des indigènes, dont l'exode incessant réduit à l'état de village la belle agglomération d'antan.

D'ailleurs, lorsque nous la visitâmes, nous rencontrâmes un grand nombre de cases en ruines sur lesquelles de hautes herbes et d'épaisses broussailles avaient jeté le voile de l'oubli.

Garoua est le seul poste allemand du Kameroun situé sur la Bénoué. Le territoire germanique commence, du côté anglais, près du village de Tépé, pour finir à Bifara ou Bipàré, qui se trouve sur le Kabi, à l'entrée du lac Nabara, aux confins des possessions françaises du Haut-Congo.

Le commandement du poste était, lors de notre passage, exercé par M. le lieutenant Sandrock, de l'infanterie allemande. Nous fûmes effrayés par la physionomie de cet homme que la maladie tenait dans ses griffes.

Son visage couleur de cire, son nez pincé, ses prunelles jaunes, son teint Ijilieux, ses tempes et ses joues creuses, ses oreilles décollées lui donnaient l'aspect d'un cadavre. La fièvre avait produit chez lui un délabrement général contre lequel il luttait; d'une énergie admirable, il allait combattant son mal et dirigeant les affaires de son territoire avec une clarté de vues surprenante.

Dès que le Liberty fut à l'ancre, cet officier vint à bord dans un canot en toile que le courant rejetait au large. Le surf-boat lui fut offert, mais il le refusa très énergiquement comme s'il eût honte d'accepter l'aide d'un étranger. M. Sandrock se mit de suite à notre disposition avec une courtoisie dont il ne s'est jamais départi, et dont je suis heureux de lui rendre hommage tout en proclamant son énergie. Notre stupéfaction ne fut pas moins grande lorsque nous vîmes au rivage un sous-officier porté en civière, et les autres étaient morts ou rapatriés; à partir de ce jour, M. Sandrock restait seul dans son poste et nous affirma qu'il attendrait sa destinée avec résignation plutôt que de le quitter. Pour montrer au lecteur les traits bien caractéristiques des relations entre Anglais, Allemands et Français

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