‹ La grande route de TchadChapitre 23 sur 79 · LA LUTTE CONTRE LA MALADIE · texte numérisé non relu

LA LUTTE CONTRE LA MALADIE

dans ces régions, je lui citerai, comme exemple, le retour en Europe de ce sous-officier embarqué moribond sur notre remorqueur. A mesure que le bateau descendit vers la côte, sa santé, réconfortée par la brise du sud-ouest, devint moins inquiétante ; mais il était encore tellement faible à Lokodja que les officiers anglais vinrent généreusement le prier de se reposer à l'hôpital. Le malade refusa d'une façon très énergique. Les docteurs lui firent entrevoir le danger de sa résolution, mais ce fut en vain. Il préférait mourir en cours de route ou bien atteindre le prochain navire allemand pour y trouver les soins de ses compatriotes. On m'apprit plus tard la mort de cet homme. Un fait analogue s'est produit au Chari. Le sous-olîicier allemand du poste de Koussri, avec lequel nous avions eu d'excellentes relations, lors de notre voyage à travers le Bornou, resta des semaines entières terrassé par une grave dysenterie, à quatre kilomètres du docteur Allain qui, de Fort Lamy, pouvait lui prodiguer des soins assidus, il ne demanda jamais à le consulter. Tout cela n'empêche pas le voisinage d'être cordial; mais il semble que chacun mette un invincible amourpropre à ne devoir son existence qu'à soi-même ou bien à ses compatriotes. Pour notre part, Lahure et moi, nous avons été très malades au cours de la mission, nous nous sommes également trouvés en triste posture auprès de médecins étrangers, et la seule pensée que nous eussions pu leur montrer la moindre défaillance relevait notre énergie, et nous donnait la force de dissimuler notre état. C'est un sentiment irréfléchi que je n'ai jamais pu bien comprendre ni m'expliquer. Est-ce une pudeur particulière de notre machine humaine"? estce un mouvement d'amour-propre national? je ne saurais le cMre. Toutée s'est trouvé dans une situation semblable au Niger, il a fait de même, et cela n'a rien de surprenant. Quoi qu'il en soit j'ai toujours eu la plus sincère approbation pour ceux qui agissent ainsi. Je pense que jusqu'à la perte absolue de la connaissance de soi-même et des moyens dont on dispose pour se soigner, il y a quelque fierté voisine du patriotisme à cacher son

mal. Il semble même qu'il soit doux de supporter avec résignation ces souffrances que l'on a presque voulues, et que l'on doit offrir le sacrifice de soi-même à ce qui fait vibrer, de près comme de loin, le cœur de tout homme : à la patrie.

Les Allemands font àGaroua de grandes installations. Quelque temps après notre passage, M. le lieutenant Sandrock fut remplacé par un résident civil, M. le capitaine Gaston Thierry, qui se destinait à la carrière coloniale et figurait hors cadres sur la liste d'ancienneté. M. Thierry descend en droite ligne de famille alsacienne, il est le premier des siens qui se soit contenté de la nationalité allemande. C'est un homme très courtois. Son existence est des plus confortables. M. de Puttkammer, gouverneur du Kameroun, quL nous suivait à quelques jours de distance et montait en inspection au Bornou, convoyait avec M. Thierry tout le personnel nécessaire et tout le matériel voulu, pour créer à Garoua l'organisation d'un centre important.

Le nouveau poste, avec ses constructions ingénieuses, est bâti sur une éminence voisine du village; de larges routes ont été tracées, M. Thierry a recruté, même dans le territoire de Binndéré foulbé, de superbes chevaux qu'il a rassemblés à Garoua pour constituer un haras. Tout cela nécessite un personnel nombreux : des palefreniers, des gardes, des approvisionnements. Il en résulte des consommations considérables de mil, de mais et de fourrage; ce sont autant de corvées imposées aux naturels. Cette organisation et l'administration qui la provoque sont-elles de bonne politique dans ce pays où la population ne tient pas en place et tend à s'exiler? L'avenir seul peut fixer les idées à ce sujet.

Dans la Nigeria septentrionale, les Anglais ont suivi, depuis l'occupation, une politique très souple. Le principe directeur est la protection de la race aoussa. Tout ce qui touche à ces indigènes est considéré comme un élément nécessaire de prospérité commerciale. Les Aoussas, en effet, sont des voyageurs et des traitants de premier ordre, indépendamment de leurs qualités militaires et de leur résistance physique. Ou trouve ces

COLONISA TION AXirLAISE.

pionniers dans toutes les région inexplorées ou à peine connues. Leur langue est, d'ailleurs, universellement usitée dans ces régions, depuis Say jusqu'au Bornou. Elle est donc devenue la matière d'un examen qui s'impose à tout fonctionnaire anglais, désireux de servir dans la Nigeria septentrionale. Partout où le Aoussa commande et domine, partout où son influence était prépondérante, le gouverneur britannique a maintenu commandements et prestige. En échange, vis-à-vis des Foulanis, la politique de Sir Frederik Lugard est toute de prudence et de conciliation. Ses officiers et ses subordonnés montrent une certaine méfiance envers les Foulbés; mais, de sa part, ceux-ci trouvent de la considération. Sir Lugard a très fortement apprécié les caractères de domination, les traditions et l'intelligence des Peuls, il s'est montré fort sage et très perspicace, en essayant de tirer parti de l'élément qui forme la majeure partie de ses administrés. Ceux-ci plient devant l'occupant, mais les prérogatives de la race ont été conservées, en grande partie du moins; aussi, je ne doute pas qu'avec de la patience et de la fermeté, les Foulbés ne deviennent pour lui des auxiliaires précieux.

Chez les Allemands, coloniaux d'hier, aux procédés exclusisivement militaires, la politique coloniale est tout à fait différente ; on n'y trouve pas un principe directeur aussi ferme, aussi habile. Les Habés du Kabi semblent trouver des faveurs auprès d'eux, et ceci peut expliquer l'exode incessant des Foulanis de Garoua, directement menacés par les troupes des Ernani confiants en l'appui qu'ils se sentent chez le blanc. Dans le nord, vers Maroua, au contraire, les Foulanis sont presque indépendants; ils jouissent de libertés exceptionnelles et parfois exagérées, je comprends fort bien qu'on use de ménagements avec eux, mais il est des pratiques appelées à disparaître pour devenir uniquement des coutumes tolérées. Les chefs doivent même assurer leur tranquillité par d'incessantes colonnes dans les sauvages contrées d'alentour.

Les Habés sont, en effet, des pillards de haute marque ; ils ont

des apittudes surprenantes pour razzier un pays riche et se réfugier ensuite dans d'inextricables rochers, où la poursuite peut se transformer en guérilla sanglante. Tl est bon que le rôle de chacun soit nettement défini, que l'administration se manifeste d'une façon précise, et que la liberté des castes soit limitée au droit de chacune d'elles. Chez les Allemands, qui sont, en vérité, des coloniaux d'hier, on sent encore trop vivement dans leurs procédés la façon militaire.

En somme, le territoire germanique esttranquille, les colonnes françaises ont assagi le Bornou. Le pays Kotoko, le Mousgou, le royaume de Maroua, se laissent traverser sans trop de danger, mais il existe, de l'un à l'autre de ces territoires, des solutions de continuité résultant de leur indépendance respective. La civilisation n'a pas encore établi ses lois pacifiques au sein de ces régions, leurs marchés sont d'un demi-siècle en arrière. Nous pourrons juger les possessions germaniques, le jour seulement où les règlements et les droits de l'humanité les auront faites ce qu'elles doivent être. Ce n'est pas en un jour qu'un peuple devient colonisateur; il faut donner à l'Allemagne tout le temps nécessaire pour occuper largement ce pays, pour permettre à ses administrateurs de s'assimiler les races noires, de leur appliquer des procédés conformes à leurs besoins.

M. Sandrock nous avait particulièrement frappé par son intuition des choses coloniales, il a effectué de longs voyages; son séjour au Brésil et dans l'Amérique du Sud en ont fait un homme très pratique, animé d'un bon sens remarquable, comprenant bien l'indigène, et dont les relations étaient fort civiles.

Avant de prendre congé de M. Sandrock, cet hôte aimable et courtois me remit en mains propres l'arnado Goro, chef du village moundang de Bipâré, personnage turbulent, qui venait de subir, à Garoua, quelques mois de captivité. En outre, il me confia deux indigènes de la rivière qui devaient pagayer sur notre pirogue jusqu'à la frontière française. D'autre part, je reçus de M. le lieutenant Faure, commandant le [cercle de Laï, une lettre fort aimable et très intéressante dont voici le contenu :

UNE LET TR E C UR lE US E .

r.'iRO, c.iiKi- Di; i!ii"Au::. prishn.mich a garola, rec.olvrk sa libertk

PRIiS l)lî NOUS.

« J'ai rhouncur de vous adresser quelques renseignements sur la route Bifara-Logone que je viens de parcourir. De Garoua à Bifara, la rivière est bonne, pas de rapides. — Bifara-Léré, une petite journée. — De LéréàM'bourao, deuxjours, pas de villages. — Un jour avant M'bourao,une chute, seule difCiculté de la rivière. — DeM'bouraoà Tikem, deux jours, nombreux villages, assez abondantes ressources. — Tikem à Fianga, un jour. — Fianga-Demno, une petite journée. — Demno-Logone, un jour. — La communication est partout franchissable par eau à cette époque (15 juillet), je crois qu'elle sera impossible après le 15 octobre. De ce côté, aucune difficulté. — Du débouché du Toubouri dans le Logone à Fort-Lamy, environ 185 kilomètres. Je suis à Laï, du 30 juillet à la fin de la saison des pluies, prêt à vous aider aussi complètement que le permettront les modiques ressources du cercle. »

LA GRAND/: ROUTIi JW TCHAD.

Cette lettre était bien explicite. Notre camarade venait probablement de j^arcourir en bateau la rivière, dont il annonce la libre navigabilité, depuis Garoua jusqu'à Bipâré. Le reste va de soi. Il y a une chute, qu'est-ce que cela? nous en avions franchi dans le Niger, ce devait être pour nous l'affaire d'une journée. Quant à la communication, la lettre de M. Faure était très rassurante, il semblait l'avoir passée le 15 juillet, et nous avions jusqu'au milieu d'octobre pour nous tirer d'affaire, pourvu que notre bateau ne fût pas plus volumineux et plus profond que celui de M. Faure. En outre, du débouché du Toubouri dans le Logone jusqu'à Fort-Lamy, la distance est de 185 kilomètres; donc, nouvelle révélation, le Toubouri débouche dans le Logone, c'est presque identiquement la rivière de M. Wallace qui, à partir des rochers signalés dans le plus grand lac, coule vers l'est. Suivre la rivière à raison de 40 kilomètres en longitude chaque jour, comme M. Faure, haler sur la cordelle pour passer une chute et déboucher dans le Logone avec le Toubouri, tel semblait être notre programme. De plus, nous devions trouver devant nous une route assez facile, puisque une petite colonne venait de la parcourir. Que pouvions-nous désirer de mieux au milieu de nos illusions? et combien celles-ci nous préparaient de cruelles déceptions! Le 27 août, quarantedeux jours après notre départ de France, nous quittions le poste allemand de Garoua. Le Benoît-Garnier nous portait avec tous les bagages, et c'est avec nos propres moyens, par la propulsion des avirons et des bambous que, sans remorquage, nous allons progresser jusqu'au Tchad.

J'avais installé Goro sur le chaland; il avait la même ration, le même gîte et les mêmes traitements que nos laptots. Je voulais montrer à ce sauvage les procédés que nous appliquons à nos serviteurs noirs, dans le but de l'étudier et d'apprécier plus tard la reconnaissance d'un moundang. Nos rapports avec lui se compliquaient de l'absence totale de relations entre son dialecte et ceux que parlait notre équipage, c'est donc par gestes qu'il fallut s'entendre; il n'avait jamais vu la Bénoué

NOUS ATTEIGNONS ENFIN LE MAYO KABI.

VILLAOlî MOUNnANf, SLR I-i;s II AITIÎU RS DOMINANT I.K LAC NABARAT.

ni le Mayo Kabi, et, durant quelques jours, jusqu'à ce que nous eussions atteint les points dominés par les montagnes de Bipâré, ce Ilabé pensa que nous l'emmenions en captivité vers des régions inconnues.

La rivière est très pittoresque en amont de Garoua; des montagnes rocheuses, d'énormes blocs de gneiss la dominent de fort près sur les rives. Le courant est violent, nous l'avons sérieusement éprouvé puisque nous étions en lutte ouverte et directe avec lui. La rive est d'un accès dilficile; c'est toujours, d'ailleurs, la même végétation, les mêmes arbres plongeants des fleuves tropicaux qui la rendent inabordable. Chaque fois qu'un obstacle nous force à traverser la Bénoué, large de 400 à 500 mètres, nous dérivons et perdons du terrain. C'est ainsi qu'il nous faut presque deux jours pour atteindre le confluent du Mayo Kabi. De rares cultures, de misérables cases, se trouvent

au bord de la rivière; les villages sont situés à l'intérieur du pays et perchés à flanc de montagne au milieu des vallées tortueuses de ce pays accidenté. Le pays produit toutes sortes de denrées : mil, maïs et coton, mais en très faibles quantités; de grandes plaines inondées révèlent son insalubrité, que la chaleur humide rend plus dangereuse encore. Le 29, à dix heures du matin, nous arrivons au milieu d'un vaste marécage ; aucun de nos gens ne connaissant la route, nous soupçonnons, d'après le chemin parcouru, que ce doit être le confluent du Mayo Kabi. La rivière refoule très énergiquement ses eaux dans cet émissaire du Logone, où nous engageons le Denoît-Garnier. Le soir, vers quatre heures, nous atteignons le village foulbé de Dinghi. Les habitants viennent à notre rencontre; ce sont de grands diables, presque blancs, de race à peu près pure. Il suffît de les regarder pour juger à quel point le climat de l'Afrique centrale a ruiné ces créatures osseuses, aux pommettes saillantes, aux épaules rentrées, secouées par une toux sèche, résultat de la tuberculose et du paludisme.

Tous nous considèrent d'un œil étonné; le Benoît Gârnier semble les effrayer. Il est vrai que leur isolement n'est jamais troublé, ces villages sont tout à fait en dehors des voies habituelles de circulation, car les Foulbés cherchent avant tout l'absolue tranquillité. ^Nlais cependant, nous entrons en relations, les vivres que je demande nous sont apportés. En échange de ceux-ci, nous donnons quelques étoffes, des ombrelles et des perles, cela nous vaut un excellent accueil.

A Dinghi, point terminal du voyage de Mizon, sur le Kabi, celui-ci forme un S très accentué, le courant ronge la berge qui s'effondre en maints endroits, c'est un véritable tour de force de l'escalader. Des tornades quotidiennes, accompagnées de trombes d'eau, s'abattent sur le pays; elles choisissent principalement la nuit pour augmenter nos fatigues. Celle de Dinghi fut tellement violente, qu'en cinq heures, la rivière monta de trois mètres. Le lendemain matin au réveil, nous ne reconnaissions plus le paysage de la rive droite, enfoui sous les eaux.

FA TI G r/i S J: T MI. S LE E S

Lie MAYO KABl PUUS DE G0LUM131;. \.V. C.OLU.V.NT 1:^1 VIT, l,i; l.Ili:.NAL i;.ST lliill' l'IiDIU.Ml, NOUS AVANÇONS A I.A <:OKl)i:i.LK AL-niîSSLS DES BANCS DE SABLE.

Le Kabi mesure parlout de 80 à 120 mètres de largeur; il est très profond, son chenal est très sinueux, mais, malgré cela, des vapeurs, calant 5 pieds, pourraient le remonter jusqu'en ce point.

Lorsque le courant devient très fort (il atteint parfois 4 milles de vitesse), nous essayons de progresser à la cordelle, mais il y faut souvent renoncer, car nos hommes se piquent les pieds et les jambes dans cette brousse épineuse de gommiers et de mimosas; les magnons^ leur mordent les jambes. La maladie s'est appesantie sur nous. Lahure est à peine remis d'un fort accès de fièvre, l'un de nos hommes a la dysenterie, un autre est couché dans le chaland, terrassé par une pneumonie, dont nous aurons grand mal à le délivrer. Et, comme ces braves gens nous font défaut, c'est nous qui les remplaçons, pour aider

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