‹ La grande route de TchadChapitre 24 sur 79 · Fourmis noires très voraces et cruelles · texte numérisé non relu

Fourmis noires très voraces et cruelles

l'équipage et ne pas perdre un temps précieux. Cependant, malgré tous nos efforts, nous avançons avec une lenteur désespérante, tant est lourd le Benoît-Garnier, tant le courant a de force et la rivière de sinuosités.

Notre pirogue est très chargée; les deux hommes de Garoua, bien nourris et bien traités, s'emploient de leur mieux à seconder les deux laptots à qui je les ai confiés. Georges, digne et calme, somnole la tête entre ses mains, au-dessus de la fumée qui s'échappe du fourneau improvisé. Durant toute l'étape, il mijote les repas et nous sert des sauces fortement allongées par l'eau des tornades. Ce qui nous séduit moins, c'est qu'il fait sa toilette au-dessus de nos marmites; mais il faut s'habituer à tout cela. Nous n'avons pu, faute de place dans le chaland, prendre à Dakar des domestiques bien dressés; deux laptots servent de maîtres d'hôtel, et ces braves gens sont fort étonnés de nos exigences. Ils ne comprennent pas comment nous changeons de service à chaque plat; lorsqu'une assiette est mal lavée, Soma Diara l'essuie avec son coude ou la mouille avec sa langue pour enlever les taches qui s'y font remarquer. Quant au service de table, c'est tout un poème; après le repas, les serviettes sont rangées dans une caisse spécialement réservée au début et qui servira bientôt de réceptacle à tout ce qui doit être mis en place. On leur a dit : rangez tout, et comme la boîte de popote est vouée au rangement, elle en verra de toutes les couleurs.

Nous étudions, plusieurs fois chaque jour, les altitudes que fournissent le thermomètre hypsométrique et les baromètres. Dinghi se trouve à près de 200 mètres au-dessus de la mer, et comme les anciennes cartes donnaient la cote 260 pour le Tchad, nous espérons, en redoublant d'efforts, en franchissant la chute, que nous atteindrons sans trop de difficultés le bassin du Chari. Combien grandes étaient nos illusions, que l'hypothèse de M. Wallace, une rivière coulant vers l'est en amont de Bipâré, vient augmenter encore I^

1. Le lecteur verra plus loin que le Tchad est sur un plan totalement différent de celui que nous occupons.

UN ESSAf INTÉRESSANT

l.K MAYO KABI, i:.\ AMOM llIC I.KKH, ClCdllIlliS IIT SA l'IKOGUE-CLISI.M:.

J'ai reçu en France, avant de partir et à titre d'essai, tout un lot de courroies et de seaux en cuir chromé, c'est-à-dire préparé aux sels de chrome et que m'avait confié M. Ottenheim. tanneur à Versailles.

Les courroies nous ont servi de cordelles; les efforts qu'elles supportèrent furent parfois considérables, et cependant ces remorques ne cassèrent jamais. Le cuir chromé conserve sa souplesse, ce tannage spécial fait suinter la peau qui reste indéfiniment grasse. Les pluies, le séjour dans l'eau, la sécheresse consécutive de l'humidité, n'ont pas d'action sur ce cuir que j'ai rapporté dans un état parfait de conservation et qui peut rendre, dans la confection des harnais, les véritables services qu'on est en droit d'attendre d'un bon harnachement colonial.

Chemin faisant, nous al^ordons de fort jolis villages, perchés sur de faibles éminences, au milieu des plaines que laissent entre elles ces belles roches granitiques du Mayo Kabi. Les montagnes s'écartent, la forêt devient moins épaisse, moins opprimante, mais les her])es sont hautes et serrées, nos hommes s'y coupent les mains et les pieds en tirant sur la remorque. La rivière monte, chaque jour, de 0'ii20 à 0m30; le 2 septembre, elle n'a pas encore atteint son niveau le plus élevé. A Famou, nous sommes enchantés de l'accueil des Foulbés, nous visitons le village, et comme les habitants nous voient descendre chez eux, sans armes, sans escorte avec la plus sincère confiance, ils nous comblent de petites attentions. Nous obtenons ainsi tout ce que nous désirons. Le chef de village nous fait visiter sa case, dont nous admirons la propreté parfaite; on nous apporte des taras (lits du pays) sur lesquels nous reposons à l'ombre des maisons, tandis que des esclaves déposent à nos pieds de grandes jarres en terre, que remplit un lait délicieux. Nous rencontrons en ce point un individu, d'une cinquantaine d'années, qui nous fait un récit captivant de sa vie d'aventures et de son long voyage au Wadaï; il a connu le sultan Doudmourah tout jeune, et le dépeint comme étant le plus bel homme et l'être le plus intelligent, qu'il ait jamais vu.

Les villages foulbés, du Mayo Kabi sont entourés d'arbres fruitiers, comme on en voit à Yola et Garoua : papaïers, dattiers, palmiers doums, citronniers, élancent leurs fûts maigres au-dessus des cases. Le chef dirige les cultures et les productions; il habite, en général, un petit village spécial, dans lequel il se retire avec ses femmes et ses captifs, pour éviter toute promiscuité avec son monde et conserver son autorité.

Le pays produit du coton en abondance; ce textile est tissé sur place, en bandelettes larges comme la main. Les récoltes commencent à mûrir ; on cultive surtout une espèce de mil, appelée bodéri, qui mûrit en deux mois et foisonne abondamment. Cette plante produit un gros épi, blanc dès le début, qui

LES FOLBS DU KABI.

devient rouge à maturité ; mais comme il n'atteint cet état que très progressivement, on voit des champs très verts, émaillés de tous les tons, depuis le rose blanc jusqu'à la teinte brique, c'est d'un aspect ravissant.

D'ailleurs, les montagnes ont une couleur semblable; ainsi sous le ciel nuageux de l'hivernage, avec ses éclai rc ies bleues et ses grosses boules noires, prêtes à fondre sur nous, la campagne s'enrichit de tonalités extrêmement variées, du plus heureux effet.

5 septembre. — Nous ne pouvons jamais dormir à l'abri, car il nous est impossible de quitter le Benoît-Garnier. C'est une chose très regrettable, car nous sommes assaillis par les moustiques, à ne pouvoir fermer l'œil de la nuit. Le soir, vers six heures, nous dépassons les villages de Labaré, centres demifoulbés, demi habés, en face desquels, nous voyons de nombreux indigènes groupés sur la rive. A notre approche, tous s'enfuient comme des moineaux, mais dès que nous l'avons dépassée de 300 mètres, la bande se reforme, et nous voyons les naturels disserter comme des gens qui préparent un mauvais coup. Cela ne nous empêche pas de descendre à terre pour tirer deux pintades qui feront une excellente soupe, et pour jouir du spectacle charmant d'arbres gigantesques, posés sur un épais tapis de verdure. Cependant, bien que nous soyons tous

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très fatigués, les palabres des natifs ont éveillé nos défiances, et pour plus de sécurité, je place un homme en faction sur la berge. Il doit garder le campement improvisé de notre équipage, qui n'a pas assez de place pour dormir sur le chaland. Nous sommes, comme cela se passe partout en Afrique, précédés par notre réputation; l'indigène sait que nous ne fusillons personne, que nous donnons des cadeaux, que nous avons des marchandises, et que nous dormons à poings fermés. Il n'en sera plus de même cette nuit, et bien nous en prit.

En effet, à minuit, par un superbe clair de lune, nous sautons à bas de nos couchettes, réveillés en sursaut par un coup de feu; le factionnaire nous apprend qu'un groupe d'indigènes s'est glissé, en rampant, jusqu'à notre campement. Je vais à terre, et nous voyons, en vérité, des hommes armés qui .se cachent, tout près de nous, dans la brousse. Des pirogues traversent la rivière en aval du chaland, c'est un incessant vaet-vient, concordant avec celui de la rive. En un clin d'œil, tout le monde est sur pied; nous pourchassons, sans les atteindre, les gens qui se sont glissés près du camp, dans le but évident de nous piller, sinon de nous égorger. Après cette alerte, mes compagnons ayant été sérieusement éprouvés par la fatigue, je passe le restant de la nuit à veiller, rêvant, au sein de cette belle nature, à l'effort qui nous reste à faire, et laissant les préoccupations de l'heure présente s'envoler avec la fumée des cigarettes. Au petit jour, le sommeil me gagne, tandis que des pirogues nous épient et que les herbes s'entr'ouvrent, écartées par les gens qui nous guettent; mais sans y prêter attention davantage, nous buvons la traditionnelle tasse de café, tandis que nos laptots, également réconfortés, lèvent le camp pour continuer la route.

k septeinbre. — La rivière monte sans cesse, elle devient parfois très large, dans la partie nord-sud de son cours. Des îlots, des bancs de sable, la divisent en nombreux canaux, dans lesquels il faut engager le Renoït-Garnier avec prudence, en raison de son tirant d'eau. Nous ne pouvons aborder directement le

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