‹ La grande route de TchadChapitre 33 sur 79 · UN R E PAS FR UGAL · texte numérisé non relu

UN R E PAS FR UGAL

mon pantalon un plat de lentilles cuites à l'eau, et que Georges devait assaisonner pour l'un de nos repas. Je puis certifier que la résolution d'Ésaù ne nous étonna point au cours de ce frugal déjeuner. C'est ainsi que nous réparâmes nos forces dans le fond d'un ravin, au pied d'un grand rocher, au bord d'une flaque d'eau claire dont nous bûmes avidement, tant nos gorges se trouvaient desséchées par les efforts de la marche etpar nos respirations haletantes.

Un excellent moyen d'atténuer nos labeurs consistait à démonter le Benoît -Garnier sous les murs de Binndéré- Moundang, et à le transporter directement dans le Toubourl. Mais la population nous était tellement hostile qu'il ne fallut point songer à nous remettre entre les mains des hommes de Gonthiomé. C'était cependant bien dommage, car la route conduisant de ce village à Sulkano, premier centre habité du Toubouri, ne présente aucune difficulté. Elle circule même dans une région assez riche qui, pacifiée, serait d'un accès facile, et dont le parcours est une étape réduite à 30 kilomètres.

Mais il n'y fallait pas songer, la main d'œuvrc manquait, et nos vivres se raréfiaient. Nos piroguiers avaient beaucoup souffert pour atteindre la cataracte de Lata ; ce pays, dans lequel nous ne trouvions que des villages désertés, ne pouvait nous

L'UMli DES GUUGliS Ul^'lL NOUS FALLUT TRAVERSER POUR REMONTER, PLUSIEURS FOIS DE SUITE, SUR LES MAME- LONS ROCHEUX QUI NOUS SKPAHKXT DE LA CHUTE.

procurer que des difficultés, une solution plus sage s'imposait.

Le village de Léré m'avait paru très riche et très peuplé; le roi Gonthiomô semblait moins hostile que les autres chefs de tril^u, bien que son altitude au passage nous eût semblé suspecte. Je résolus de revenir à Léré, rétrogradant ainsi de 50 kilomètres en longitude; là, du moins, nous devions trouver tout ce qui nous était nécessaire, vivres et porteurs.

Nous regagnâmes donc le chaland, et ce nous fut une vive satisfaction de constater que l'accès de fièvre de M. Delevoye s'était promptement évanoui.

Le courant nous emportait vile, mais pas assez cependant, car les Moundangs couraient en avant de nous sur les routes pour annoncer notre marche en sens inverse. Ces sauvages ne soupçonnaient pas le but de notre voyage et le sens de nos efforts. En outre, ils ne devaient pas avoir la conscience très tranquille, car nous trouvâmes les guerriers de Léré tout en armes, perchés sur leurs terrasses. L'arnado Gonthiomé brillait par son absence; ses fidèles me dirent qu'il était allé dans un village voisin, à Kabi même (celui dont la rivière porte le nom), pour régler un mariage et qu'il reviendrait avant peu.

Le 18 septembre, à 7 heures du soir, par une nuit noire, nous jetions l'ancre au mouillage de Léré. Je voulais absolument prendre une détermination pour atteindre le but. M. Faure nous avait très aimablement offert les ressources de son poste et le ton de sa lettre semblait nous ôter toute inquiétude au sujet des régions placées sous son commandement, puisque luimême venait de traverser le territoire.

Je pensais très naturellement qu'en suivant, à partir de Lamé, l'itinéraire de la mission Maistre, il fallait, à un bon cavalier, quelques jours à peine pour atteindre Lai. Je désirais simplement une escorte de quelques hommes, pour surveiller nos abords durant le démontage et le transport du chaland au milieu de ce pays rétif. Il suffisait d'aller à Lai demander cet appui, et cela nous semblait tellement simple, que nous avions estimé à huit jours au plus le trajet aller et retour.

DI:PâRT de LAHURI-: POUR LAMÉ.

l'l'.N" I)I:s RAI'IUIOS FOR.MIOS l'AK l.V. kAIJl AVANT DK S KM^i >l l"l- UlU DANS LA CATAIÎACTl-: DK I,ATA.

Le lendemain, Gonthiomé revenait au logis; il nous prêta deux de ses chevaux pour Lahure, que Samba Camara devait suivre; un Moundang, parlant quelques mots de peul, les accompagnait.

En deux heures, la petite expédition était prête à partir : quelques vivres, une dizaine de cartouches avec une carabine, des papiers de route, une couverture, tel était son bagage.

M. Delevoj'C, de son côté, partait pour Bipâré, dont il ne put relever cette fois les coordonnées à cause du mauvais temps.

Nous voici donc au mouillage de Léré. Nous avons acquis, dans cette partie de notre voyage, la certitude de ce fait que, depuis Forcados jusqu'à la cataracte de Lata, sur 2 200 kilomètres de route fluviale, il n'y a pas un récif, pas une difficulté. J'ajouterai même qu'un vapeur de 25 mètres et calant 1 mètre, peut, à l'époque de la crue, s'avancer jusqu'au pied de l'obstacle devant lequel se sont heurtés nos efforts. Le lecteur peut donc voir, dès maintenant, combien il est facile d'at-

teindre le village de Lata, et je pense qu'il s'imaginera sans retard la différence énorme et les avantages que cette première fraction de notre itinéraire présente avec la partie correspondante de la route Congo-Oubangui. Mais, cette étape une fois accomplie, nous étions loin, certes, d'entrevoir toutes les difficultés que nous réservait l'avenir; et si nous les avons vaincues, nous en sommes redevables à notre ardent désir, à notre volonté de les vaincre.

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