‹ La grande route de TchadChapitre 35 sur 79 · HO · texte numérisé non relu

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VOYAGE MOUVEMENTE A lil NND ERE-FOU LB E .

la main, vociférant et menaçant. Ils m'accusaient de les avoir empêchés de recueillir des vivres en cours de route et me reprochaient d'accueillir favorablement les hommes de Dialoumé qu'ils jalousaient odieusement.

Le kaigama, très gêné par cette manifestation intempestive, fit en vain tous ses efforts pour la disperser. Considérant ma situation comme très critique, je me dirigeai au galop vers Gonthiomé, qui se tenait en arrière au milieu de ses guerriers, et lui fis dire que s'il tenait à son existence, il devait immédiatement mettre un terme à cette provocation. Cet homme, lâche et perfide, donna des ordres immédiats, le calme se rétablit, le hautbois reprit ses mélodies et nous rentrâmes tranquillement à Léré où rien n'avait bougé.

Plusieurs fois de suite, je sondai les Moundangs et surtout le kaïgama pour savoir approximativement s'il nous serait possible de trouver quelque bonne volonté parmi les gens de Léré. La question du transport du chaland ne fut jamais agitée; bien m'en prit, car tout le monde eût filé dans la brousse à cette perspective. En présence de telles dispositions, je résolus de m'armer de patience, d'user de bons procédés et d'attendre le retour de Lahure.

Le 20 septembre, précisément, il envoyait de ses nouvelles.

« La route est mauvaise, écrivait-il, à cause des tornades : chemins glissants, rivières à traverser avec de l'eau jusqu'au cou. Les indigènes sont hostiles, les chefs de village sont mieux que leurs hommes. Samba a manqué de recevoir une lance dans le ventre. Si les chevaux ne sont pas meilleurs, je mettrai, je crois, cinq jours pour arriver à Lai. » Ces lignes étaient peu rassurantes, je gardai pour moi mon angoisse et ne cessai de penser à l'absent.

Pendant ce temps, nous attendions à l'ancre, tout en étudiant les mœurs des Moundangs, sans perdre de vue que notre but était de les calmer, de ne point nous laisser piller et de les convaincre que je pouvais, pour leur plus grand intérêt, avoir besoin d'eux.

Gonthiomé commande à tous les villages du Kabi qui se trouvent à l'est du méridien de Dialoumé. Les bandits de Guiersalé,les pillards de Trêné, les hommes de Kognak, de Bourémi etdeLatasont ses lieutenants ou ses sujets. Son fief comprend plus de quarante mille âmes au milieu desquelles nous étions noyés, avec la perspective et le devoir d'imposer à tout ce monde.

Il est difficile d'imaginer de plus jolies cases que celles des villages moundangs. Ce sont des fermes circulaires entourées d'un véritable château fort en briques sèches. Une chambre, un magasin ; une autre chambre, un grenier à mil, et ainsi de suite, telle est la disposition des logements. Les cases sont recouvertes d'une terrasse, les greniers sont surmontés d'une demi-sphère en banko, dans laquelle est pratiqué un trou d'homme permettant de prendre les provisions du magasin. Des troncs d'arbres, creusés en gradins, servent d'escalier d'accès aux terrasses. En cas d'attaque ou de danger, tous les hommes s'y rendent armés jusqu'aux dents. Au milieu de la cour, des locaux spéciaux abritent le bétail. Une pièce est réservée pour le broyage du mil qui se fait entre deux pierres. La cuisine est solidement bétonnée, les fourneaux sont très bien construits. Les murs sont enduits de terre battue, bien lissée, dans laquelle on remarque des dessins ou des stries servant d'ornementation.

La ville de Léré peut compter trois à quatre mille habitants, mais nombreux sont les villages qui l'entourent, perchés sur les coteaux dominant le Kabi.

Le Moundang pour toute religion adore la lune. A chaque apparition de l'astre nocturne, on égorge du bétail pour attirer ses faveurs, et, lors des éclipses, les sorciers de l'endroit vont battre le tam-tam pour chasser la bête qui mange un morceau de la déesse, tandis que le peuple s'agenouille en poussant des cris de détresse.

Gonthiomé (ce qui veut dire « le roi soleil «) est un monarque très riche et très influent. Il possède une centaine de femmes, chair humaine apportée par les rapts d'esclaves de son ami l'arnado de Trêné. Ces femmes constituent en partie sa maison,

trois ou quatre favorites sont choisies pour augmenter la famille royale, mais la plupart d'entre elles, laides, vieilles ou contrefaites, servent à des échanges, grâce auxquels Gonthiomé se procure de luxueux vêtements.

Sur le Kabi, la femme vaut un peu plus qu'une vache, un peu moins qu'un cheval. On la vend n'importe où, sur un marché, dans une caravane, selon les besoins et les circonstances. Lorsqu'un commerçant aoussa se risque dans le pays moundang avec des boubous brodés et des étoffes bigarrées, il reçoit en échange des femmes, des enfants, des captifs, des bœufs ou des chevaux. Mais, en général, il n'emporte pas très loin le fruit de ses transactions, car une fois le marché conclu, Gonthiomé le fait dévaliser par ses guerriers.

Le roi de Léré a deux charmants fils, Diamilado et Madaré, que nous avions pris en affection et qui nous égayaient par leurs espiègleries. Ces jeunes enfants de sept à huit ans sont déjà d'excellents cavaliers.

Il est bien dommage que les Moundangs laissent incultes les terres du Mayo-Kabi. Leur bétail est detoute beauté, les chevaux sont nombreux et de belle taille. J'ai vu couper et sécher des gerbes de fourrage, en tous points semblable à du foin, que l'on mettait en grenier pour la saison sèche. Quelques individus se livrent à la pêche dans de petites pirogues. Celles-ci portent, sur la droite du pêcheur, un râtelier de sagaies et de harpons qui leur donne l'aspect de poissons ailés.

Le coton pousse à merveille; j'en ai rencontré plusieurs espèces à l'état sauvage au milieu des taillis. L'indigo, le karité, la gomme, le riz, le mais sont des produits courants du pays.

Le mil pousse également à profusion; il en existe cinq sortes que l'on récolte de la façon suivante :

lo Le guigari que l'on sème aux premières pluies et que l'on récolte trois mois après; 2° le m'bahéri semé de même et qui retarde de deux mois sur le précédent; 3o le niédiri semé en juin et récolté en novembre. Ces trois espèces constituent le

V HOSPir ALITÉ DE GONTHIOME.

gros mil ; 4" le douri, 5° le mouri, semés aux dernières pluies et récoltés deux mois après. Ces deux espèces sont du petit mil.

Pour mieux connaître mes hôtes, j'avais donné à Gonthiomé l'ordre de me rendre visite, tous les jours; il s'en acquittait avec bonne humeur et portait une attention très soutenue sur notre chaland et surtout sur notre armement. Le kaigama l'accompagnait régulièrement ; nos gestes étaient observés, rien n'échappait à notre entourage. Nous causions beaucoup de l'organisation du pays, et voici quelles origines l'arnado de Léré me donna sur sa propre race.

Les Moundangs sont, dit-il, venus de l'est, d'un pays qui s'appelle le Fougaet devait se trouver aux confins du Baguirmi. A la suite de guerres, ils furent chassés vers le Mayo-Kabi. Ce pays riche et peuplé leur parut, dès le premier abord, digne de leurs convoitises. Les sauvages autochtones s'appelaient les Poungous. Après de longues luttes, la plupart de ceux-ci furent conservés comme captifs et se sont progressivement fondus, depuis deux ou trois siècles, avec les conquérants.

Gonthiomé nous invita plusieurs fois à venir en son palais et nous donna des fêtes. Ce sont les dames de la cour qui font les frais de la cérémonie. Elles exécutent des danses très rythmées au son de longs tambours creusés dans des troncs d'arbres. Leurs mouvements sont loin d'être désordonnés : elles se contentent d'avancer les pieds et de rouler sur les talons, de manière à progresser très doucement sur un rang.

Les chants d'accompagnement sont à la fois curieux et jolis : c'est un ensemble de voix en sourdine, de sons à bouche close, qui produisent l'effet d'un carillon harmonieux et lointain.

Une vieille femme dirige le tam-tam, elle seule chante un refrain, et les voix à bouche close planent au-dessus de cette mélodie. Mais progressivement les têtes s'échauffent au bruit infernal des tambours, les hommes 'se mêlent à la danse, des cris stridents accompagnent les chants. Tous les gens du village se massent autour de nous, et la foule enchantée se livre aux contorsions les plus obscènes.

Pendant ce temps, l'arnado s'est allongé sur des nattes, ses captives lui présentent une longue pipe, de laquelle il tire précipitamment deux ou trois bouffées, puis il se lave la bouche avec

l'eau d'une petite calebasse préparée dans ce but.

La palais de Gonthiomé présente énormément d'ampleur et de confortable.

Toute l'enceinte extérieure est occupée par des greniers d'abondance.

Une porte en planches grossières, surmontée de clochettes, cache l'intérieur aux yeux indiscrets. Le roi nous reçoit dans une grande salle, au milieu de laquelle il me fait asseoir sur un lit recouvert de peaux de panthères. Ses armes et sa cuirasse sont suspendues au mur. I^e harnachement de son cheval de guerre est posé sur une console. Une esclave nous apporte du lait délicieux. Gonthiomé commence à connaître nos goûts et nos coutumes; tous les matins, d'ailleurs, il nous envoie des jarres énormes de ce réconfortant breuvage, qui font la joie de nos piroguiers. De notre côté, nous connaissons également ses préférences et ses gourmandises, et chaque fois qu'il vient nous rendre visite à bord du Benuît- Garnier, nous lui donnons tout ce qui peut lui faire plaisir. Nos relations deviennent ainsi fort agréables; les gens du village s'accoutument progressivement à nous, et cela nous permet de circuler sans être sournoisement épiés par des

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hommes armés J'avouerai, d'ailleurs, que malgré le danger constant de nos sorties, nous avons toujours affecté de le mépriser. Nous n'avions jamais d'armes avec nous; le plus simple costume, révélant l'absence complète de toute appréhension, était de règle à la mission.

Le 22 septembre, je reçus une lettre de Lahure ; en voici quelques lignes : « A mon arrivée à Lamé, tous les indigènes viennent en armes, ils n'ont pas vu de blancs depuis longtemps, ils paraissent très excités, car plusieurs villages environnants ont été brûlés. Avec des paroles de paix je les calme; le lamido, qui est très riche, devient moins inquiet.... Je pars demain pour Palla, mais la route est épouvantable à cause des tornades. Le village de Doué est en révolte. »

Ainsi, ce serviteur courageux qui, pour toute escorte, a seulement un Sénégalais, très brave, il est vrai, et deux Moundangs affolés, sait imposer le respect à ces gens qui ne le connaissent pas.

D'ailleurs, le pays tout entier est en ébullition, et l'orage gronde aussi bien vers Lamé que sur le Kabi.

Vers le 20 septembre, la rivière se mit à baisser de 3 à 4 centimètres par jour, découvrant de la vase molle qui séchait au soleil et répandait une odeur écœurante et nauséabonde. Nous campions sur notre bateau à proximité de la rive et ces émanations étaient fort désagréables. Les tornades avaient perdu de leur fréquence, mais la chaleur augmentait d'intensité; elle nous faisait beaucoup souffrir, car la tente du chaland arrêtait complètement le peu de brise qui s'élevait l'après-midi. En outre, le soleil entrait dans le roof et nous brûlait de ses rayons. L'humidité de l'atmosphère était considérable : l'hygromètre atteignait, chaque jour, la division 80 et au delà, tandis que le thermomètre placé à l'ombre sous la toile marquait 39» couramment; il s'avança même jusqu'à 41o centigrades. C'était une chaleur accablante. Le matin, aux premières lueurs du jour, nous avions l'appréhension des millions de mouches qui nous affolaient, nous en avalions en parlant. De gros taons,

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