‹ La grande route de TchadChapitre 38 sur 79 · RICHESSE DE B INN D E RE-FOULB É · texte numérisé non relu

RICHESSE DE B INN D E RE-FOULB É

des colis manquants avaient été jetés parmi les hautes herbes.

Mais je dus une seconde fois empêcher les Moundangs de piller les cultures; ils en éprouvèrent un nouveau ressentiment à mon égard, je le remarquai fort bien et parus l'ignorer; toutefois, je me demande encore comment ces indigènes n'ont pas eu le courage de nous massacrer et de nous piller. Cela leur était bien facile en vérité, la route traverse plusieurs fois, en effet, le Mayo-Binndéré ; d'épais taillis, des fourrés obscurs et marécageux facilitaient l'exécution de leur dessein, mais Gonthiomé, l'homme prudent, craignait les conséquences d'un tel acte.

Nous étions tellement fatigués que nous dûmes nous reposer quelque temps pour rassembler notre matériel et réparer nos forces. Binndéré-Foulbé est une ville de six à huit mille habitants, longue de 2 kilomètres et large d'un. Les villages suburbains s'étendent à 20 kilomètres vers le sud, à quatre lieues au nord; il y en a beaucoup dans l'est et dans" l'ouest, en sorte que la population totale doit être d'environ quarante mille âmes. Ce pays se trouve par 365 mètres d'altitude environ, et à 100 ou 110 mètres au-dessus de Léré.

Le lamido Bokary remplit les fonctions de maloum-djingui ou chef religieux, et ces attributions se conçoivent d'ailleurs, puisque le premier sultan de Yola nomma ce lieu Binndéré l'endroit où l'on écrit « l'arabe », c'est-à-dire la mosquée où sont rédigées les prières et les correspondances diverses. La maison du roi n'est pas très luxueuse, c'est un caravansérail recouvert de terrasses, mais elle est propre et bien tenue. Une grande place, ornée d'arbres séculaires, sépare le palais de la mosquée. Celle-ci se compose d'une grande construction rectangulaire percée de portes basses. Il faut s'agenouiller pour entrer dans une première salle, qu'une rangée de piliers sépare de l'endroit bénit.

Les marabouts se relèvent, à tour de rôle, afin qu'il y ait toujours quelqu'un en prières, et le matin, campés sous les grands arbres à latex, nous étions éveillés, par cette voix

calme et sonore qui récite en chantant l'appel aux croyants : «Allah il Allah! MamaJou rassoul Allah! » Nous respections cette ferveur et ce recueillement, comme nos hôtes respectaient d'ailleurs les lois de l'hospitalile qui nous était offerte.

Il est difficile de trouver en Afrique des territoires plus riches que celui où nous sommes. Il s'étend jusqu'à la lisière granitique du plateau soudanais, le sous-sol est imperméable, le terrain supérieur est un amas de sables micacés mélangés à de l'argile en proportions notables et recouverts d'humus. Il en résulte que les pluies s'évaporent doucement et laissent, durant de longs mois, pendant la saison sèche, des points d'eau, des dépressions humides, où les cultures de riz et de tabac se prolongent au delà de l'hivernage, en pleine saison sèche. De beaux champs de mil, des rizières, du maïs, du tabac, des légumes, des lougans d'arachides à perte de vue, voilà ce qu'il faut traverser pour arriver à Binndéré-Foulbé. Le bétail abonde et pullule, des troupeaux magnifiques paissent en septembre l'herbe des déclivités, tandis qu'en janvier le pâturage n'existe que près des mares seulement.

La campagne est ornée de superbes gommiers et de karités, autour desquels on a soigneusement coupé les arbustes et la brousse pour donner plus de vigueur à leurs frondaisons. La ville, au contraire, laisse émerger de ses toitures les cimes des papaiers, des citronniers et des dattiers, tandis qu'autour des cases, on voit de beaux jardins où le coton, le chanvre, les girofles et les oignons poussent à i'envi.

Les chevaux sont superbes, il y en a beaucoup atteignant 'l'"60 au garrot, les autres sont moins grands, mais également solides et robustes. La race est caractérisée par un chanfrein busqué, tandis que le corps est assez mince et la croupe allongée. M. le capitaine Thierry a recruté pour son haras de Garoua les plus belles juments de Binndéré-Foulbé. Je pense bien que si la tsé-tsé ne décime point ses écuries, il en tirera de forts beaux spécimens, mais cette installation semble aléatoire.

Bokary exerce un commandement effectif dans toute la ré-

gioii ; c'est un chef énergique, doué d'une intelligence remarquable, chose peu surprenante chez les Peuls. Tous les soirs au salam de cinq heures, il rassemble ses chefs et ses notables, et chacun rend compte des événements de la journée. Les récoltes sont réparties par cantons; les communes éprouvées par un fléau quelconque doivent recevoir l'assistance des plus favorisées. Les corvées sont partagées en commun. Lorsque les récoltes sont à maturité, les efforts se concentrent i)0ur moissonner et remiser le grain.

Bokary règle la filature et le tissage du coton, il a perfectionné les dents de ses métiers; grâce à lui, de superbes étoffes sont exportées, au loin, sur les marchés du Kabi et du pays laka. Des brodeurs travaillent dans toute une partie de la ville et tracent, sur les bandelettes assemblées, de gracieux dessins que le fil écru va bientôt mettre en relief. De nombreux puits d'indigo fonctionnent en permanence pour teindre les vêtements communs; par contre la classe aisée s'habille tout de blanc et plonge les boubous dans une solution d'eau gommée pour leur donner de l'apprêt.

Malheureusement les Peuls ne sont pas de braves guerriers. Les Moundangs de Trêné viennent, jusque sous leurs murs, piller les récoltes, ravager les troupeaux, enlever les captifs, et brûler les cases, mais Bokary ne s'est jamais senti le courage d'aller les châtier. Cependant sa cavalerie se compose de deux mille chevaux. Ses guerriers portent un grand chapeau de paille conique garni d'armatures et surmonté d'un plumet. Une cuirasse en fer, admirablement ajustée, parfaitement articulée et rivée, les protège contre les flèches et les sagaies. Mais en dépit de tout cet armement et malgré sa nombreuse infanterie, le lamido reste impuissant, ses troupes ne sont pas entraînées, il méconnaît l'axiome dont les peuples avisés doivent se bien pénétrer : « Si vis pacem, para bellum. »

Je devins de suite l'ami de Bokary. D'abord j'éprouve beaucoup de sympathie pour la race peule, dont les défauts cependant ne m'ont point échappé. Ensuite le lamido souffrait d'une ma-

DÉPART DE BINNDHRE-FOULlii:.

ladie très avancée que nous avons pu diagnostiquer, et dont il s'est guéri grâce à nos médicaments.

Enfin, nous nous inlcressions vivement à ses deux fils, blancs comme leur père, dont l'un, Guibril, âgé de onze ans, tombait fréquemment en syncope sous les coups de l'épilepsie.

Des douches, des massages, des soins assidus avaient amélioré le sort de ce pauvre déshérité pour lequel nous avions d'autant plus d'amitié qu'il était fort bon et complaisant. Reconnaissance d'une part et sympathie de l'autre, ces deux sentiments furent également propices à la bonne marche de notre entreprise.

Lorsqu'il fallut quitter Binndéré-Foulbé, M. Delevoye s'aperçut que notre caisse de boulons manquait à l'appel. C'était un petit colis très lourd, peu volumineux, mais très important. Sans lui, nous ne

pouvions remonter le bateau. Comment le retrouver dans les herbes! nos perquisitions furent infructueuses. J'en fis part à

HADIDJA, I)K SUCTl': D.l KLL.VB A, l'Ii.M.MH ARABE VENUE »K KIIARTUUII AVUC [.KS I!AM)i:S DE RABAH.

Bokary qui mit aussitôt tout son peuple à la recherche ; la population de Binndéré presque tout entière, c'est-à-dire plusieurs milliers d'hommes, fouillèrent les taillis, et ce nous fut un soulagement inexprimable lorsqu'on nous rapporta le précieux colis.

Ceci n'est en somme qu'un exemple, il s'ajoute à ce qui précède pour montrer ce qu'on peut attendre d'une collectivité laborieuse et disciplinée. Binndéré donne à peu près la perspective d'une petite province, douce d'organismes assez primitifs, mais animée de zèle et de quelque charité. C'est une sorte de corporation, dont le Conseil administratif se compose d'un chef de village et d'un président, dont l'autorité s'impose, et dont les connaissances sont plus élevées que celles de ses administrés. Cet homme s'appelle Bokary.

M. Delevoye, qui venait à peine de se rétablir d'un accès de fièvre, partit pour le Toubouri avec une escorte. Il avait mission de choisir un emplacement favorable à la reconstruction du Benoît-Garnier et de disposer les pièces de la quille du chaland. Lahure et moi nous continuâmes à humer l'odeur fade et repoussante qui s'exhalait des puits d'indigo, en attendant le complément des porteurs.

Cependant notre interprète se livrait à des allées et venues suspectes dans la ville de Binndéré, où Chérif était venu nous rejoindre.

D'autre part, les Moundangs, désireux de rentrer en possession des biens dont Iba les avait dépossédés, tout au moins résolus à se venger de lui, vinrent me trouver et me renseignèrent sur les agissements de cet homme. Voici donc ce que j'appris.

Chérif est un Foulbé de Ségou, qui dut se séparer d'Amadou Sheikou, après l'avoir trahi, et vint s'installer à Garoua. Il s'était lié d'amitié avec Iba, dont il était devenu le receleur. Notre interprète, agissant en mon nom, s'était fait donner par le lamido de Binndéré et par les arnados de Dialoumé, Guègou et Léré, bœufs, vaches, chevaux, cabris, captifs et femmes. Mais comme il ne pouvait fourrer tout cela dans sa malle

LES EXACTIONS DE NOTRE I \'l E II l' R ETE .

pour le porter au Sénégal, il avait chargé Chérif de vendre son butin à Garoua; celui-ci venait précisément lui remettre des habits brodés ainsi qu'une somme d'argent inférieure à celle dont ils avalent convenu pour la vente des femmes et du bétail. Il y eut entre eux de violentes discussions à ce sujet.

Pour compléter mes renseignements, je fis appeler séparément Bokary et tous les arnados. Chacun déposa de la même manière, et le kaïgama me fit connaître entre autres choses que, selon mon interprète, nous n'étions point à craindre, que nous avions seulement huit fusils, une poignée d'hommes et que les Moundangs avaient tort de nous obéir. Le kaïgama, pour sa part, s'avouait bien convaincu que les blancs n'avaient jamais exigé des femmes et des captifs et que le traître usurpait mon nom et profitait de sa situation pour se livrer plus aisément à ses déprédations. En outre, l'arnado de Dialoumé nous présenta l'un de ses sujets qui s'était refusé aux injonctions d'Iba et portait encore les cicatrices des coups de lanière infligés par celui-ci. C'est alors seulement que nos piroguiers confirmèrent tout cela. Je fis arrêter Iba, et trouvai dans ses papiers une lettre du Sénégal, témoignage de vols à lui reprochés; sa révocation à Saint-Louis ne nous étonnait donc plus. Se voyant découvert, notre homme m'accabla d'injures et poussa des cris de bête fauve ; il saisit la sagaie qu'un indigène, paisible spectateur, portait à la main et me la lança. Je fis, par bonheur, le mouvement nécessaire pour éviter le fer meurtrier. On a parfois de ces à-propos décisifs pour l'existence.

J'avais le droit, en état de légitime défense, de me débarrasser pour toujours de ce triste individu, mais le sang versé appelle toujours le sang, et c'est avec le plus grand calme que j'avais entrevu, vis-à-vis des Moundangs et pour la suite de la mission, les conséquences d'un tel acte. Je fis tout simplement attacher le délinquant après un morceau de chaland, tout en lui laissant la liberté de ses gestes, et malgré ses menaces

persistantes, il fut obligé de suivre la colonne en rugissant comme une panthère blessée.

Chérif s'était enfui ; lui seul bénéficia des exactions de son complice.

Le 9 octobre, au matin, Lahure fut pris d'un accès bilieux et de forts vomissements, la fatigue le clouait sur son lit ; d'autre part, les porteurs arrivaient à onze heures, conduits par Bokary lui-même. Il fallait cependant se mettre en route pour le Toubouri, réunir son volumineux bagages, payer à bref délai les services rendus à la mission et ne rien oublier. Mon jeune compagnon rassembla toute son énergie, se mit en selle, et nous partîmes vers l'est, à destination de M'Bourao.

A tout instant je faisais arrêter le cheval de Lahure et l'abritais sous un arbre, pour le soustraire aux ardeurs du soleil. La route était magnifique, plane et sans encombre, à part quelques bas-fonds légèrement détrempés. M'Bourao se trouve à 'i6 kilomètres de Binndéré ; une route en ligne droite, dirigée de l'ouest à l'est, réunit ces deux points tout en conservant, comme nous l'avons dit, une 'altitude à peu près constante de 3fi5 mètres sur le versant supérieur et méridional du plateau soudanais. C'est ainsi que nous ne rencontrâmes ni montées, ni descentes, à part de longues ondulations dont les déclivités se compensaient.

A six heures du soir, il fallut camper, car nous ne pouvions arriver avant la nuit. Le temps était superbe, le soleil disparaissait à l'horizon. Nous dînâmes d'une boîte de fruits conservés, seul aliment acceptable pour nos estomacs délabrés par la fièvre, nous nous allongeâmes ensuite à la belle étoile sur nos couvertures, au milieu de ces hommes que nous n'avions jamais vus, et qui, sans se préoccuper de notre présence, causaient gaiement autour des feux.

Le 10 octobre, à neuf heures du matin, la colonne rejoignait M. Delevoye. Cet officier s'était installé fort judicieusement sur un banc de vase durcie, au milieu du Toubouri, près du

UriLITi: DU PORTAGE SALARIE.

village de M'Bourao, à proximité d'un petit canal, dans lequel le Benoît-Garnier reconstruit devait être lancé.

J'avais offert de larges présents à Bokary pour le récompenser de sa générosité ; d'autre part, chacun de nos porteurs fut payé sur place avant de nous quitter, et tous s'en retournèrent contents, possesseurs de cadeaux que cette occasion leur avait procurés.

Le portage est une pratique désastreuse lorsqu'il provoque l'exode des populations, lorsqu'il entraînel'indigène à de longues distances de ses foyers. En outre, corvée souvent pénible et peu ou pas rétribuée, il cause de fréquentes révoltes.

Au Soudan, mes efforts et mes entreprises ont toujours eu pour but la suppression du portage, mais parfois, en raison même de la diversité de nos itinéraires, nous avons dû l'employer. Je suis donc en mesure d'affirmer que l'indigène, pas plus que l'Européen, n'est rebelle à ce travail, chaque fois qu'il y trouve rétribution et profit. Beaucoup de gens font métier des corvées lorsque celles-ci peuvent assurer leurs moyens d'existence. Et, de même que les débardeurs ou les dockers d'Europe vivent du portage, le noir s'y prêtera largement et de plein gré s'il y trouve des traitements pacifiques, s'il n'est pas entraîné loin de son village et si l'autorité dirigeante le paie avec équité.

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