‹ La grande route de TchadChapitre 43 sur 79 · AU BUT · texte numérisé non relu

AU BUT

labeurs et nos peines dans la communication, qu'est- ce que tout cela? Sommes-nous bien sûrs de l'avoir éprouvé puisque le Logone est devant nous, puisque son courant, va sans effort de notre part, nous entraîner à belle vitesse jusqu'à Fort-Lamy, jusqu'au Tchad.

Le Tchad! ce nom me rappelle à lui seul le but de la mission. N'avais-je pas proposé d'atteindre ce lac par une voie d'accès plus rapide? n'avais-je pas offert de démontrer que ses eaux sont en corrélation directe avec celles de l'océan? Car elles le sont, puisqu'elles s'y déversent. Elles devaient être autrefois sur le même plan, mais les bouleversements et les changements du globe ont produit une énorme différence de niveau aux chutes de Lata. Et voilà que soudain l'édifice se dresse devant nous tout achevé, la mission est terminée. Nous avons tout en notre faveur : le courant qui nous porte, la crue au maximum, le temps qui s'améliore. Nous avons traversé cette communication, le 27 octobre, avec un tirant d'eau de 2 pieds. Ainsi nous avons tourné nos regards et nos pensées vers un seul idéal, nous avons vécu de longs jours pour un seul but, et voici que la force inéluctable de nos volontés nous a conduits vers cet Idéal, vers ce but!

Cependant, après avoir longuement contemplé le spectacle qui s'offrait à nos yeux, je décidai de revenir à terre et d'accoster au village de Diokoïdi, qui se trouve à l'embouchure même de la communication. En naviguant nous observons attentivement et mesurons plusieurs fois de suite, le long des arbres et des arbustes, la différence entre le niveau maximum de la crue et le niveau actuel. C'est d'ailleurs une opération facile, car les eaux laissent dans les branches de menues herbes, soigneusement alignées et rangées par le courant. Nous avons ainsi calculé que la crue dut atteindre, cette année 1903, une hauteur de 1"40 au-dessus des plus hauts fonds de la communication.

La campagne est véritablement riche et fertile, de belles cultures s'étendent à perte de vue tout le long du galdiam (ma-

récage) des Woulias (tribus riveraines du Toubouri supérieur). De superbes récoltes s'offraient à notre vue sous l'abri des arbres gigantesques. Des troupeaux, des chevaux, des champs de coton, de tabac, d'arachides, de mil, de maïs, s'étalaient devant nous. Il est difficile de traverser des régions plus riantes que celle de la communication, dessinée comme un beau parc, avec ses arbres, ses bosquets et ses pièces d'eau.

Le plus difficile, à partir de ce jour, fut d'entrer en relations avec les riverains. Les Woulias sont aussi sauvages que les Lakas et les gens du Toubouri. Nous trouvâmes des villages évacués, des paniers de mil déposés à terre dans une fuite précipitée, des chiens errants, des poulets effarés, des âtres encore fumants mais toute créature humaine avait disparu. Cependant nous manquions de nourriture, et je dus prendre ce dont nous avions besoin, attendant que ces messieurs voulussent bien se présenter pour toucher le montant de nos réquisitions.

Le 28, au lever du soleil, après une excellente nuit passée sur la berge, en plein air, sous l'unique protection des étoiles, nous vîmes arriver deux naturels, l'un vieux et l'autre assez jeune; celui-ci parlait la langue des Foulbés d'une façon très intelligible. Ces braves gens m'expliquèrent leur frayeur à notre vue, en nous rappelant que leurs pères avaient été témoins de grandes batailles entre leurs contemporains et les hommes du Boruou, dirigés par un blanc. Depuis ce jour, aucun Européen n'était revenu à Diokoïdi. Je leur donnai des perles, des étoffes et des miroirs pour payer ce que nous avions pris et leur demandai quelques hommes pour quérir les bagages laissés à la garde de M. Delevoye.

Rassurés par ces dons généreux, nos visiteurs se levèrent et se mirent à pousser un long cri : Amazowo, Amazowo ! qui se répercuta dans la forêt. C'était un mot de rassemblement auquel obéirent une centaine de guerriers cachés dans la brousse.

Dès qu'ils furent en notre présence, tous déposèrent leurs

C O U TU M E S' /) E S F V OUL lA S .

armes à l'écart et vinrent se prosterner à terre devant nous, en se couvrant les cheveux avec de la poussière. Les Woulias sont de beaux hommes, très primitifs et très courageux. La plupart ont sur le crâne des trous et de profondes cicatrices résultant des coups de matraque reçus au cours de leurs combats. Le guerrier porte sur la tête un lourd chapeau conique en paille tressée recouvert d'une crinière; le corps est garanti par une cuirasse en peau de bœuf; un bouclier de vannerie complète l'équipement.

Les armes sont des sagaies, des arcs et des flèches, des couteaux de jet, des harpons et des massues. Le cheval de guerre ne porte aucune protection, le cavalier a pour toute selle la peau traditionnelle qu'il garde attachée sur les reins; mais quoique très imparfait, cet accoutrement barbare ne manque pas de pittoresque.

La femme est d'une laideur affreuse : on voit de suite que chez les Woulias, plus encore que chez les Moundangs. celte créature est un être de souffrance et de labeur forcé. Dès le jeune âge, la fillette se perce les lèvres et passe dans chaque trou de petits rondins de bois gros comme des allumettes, puis, progressivement, augmente le diamètre de ces ornements, en

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sorte qu'une femme adulte peut orner sa bouche avec des

rondelles de bois larges comme des assiettes a dessert. Lorsque le beau sexe est ainsi paré, sa voix prend une résonnance de mirliton, et l'ensemble est souvent agrémenté par une pipe grossière, pincée dans ces castagnettes d'un genre tout à fait inédit.

Les cases des Woulias sont des huttes en paille; le lit se compose de rondins espacés, sous lesquels on entretient du feu toute la nuit, et l'indigène peut ainsi s'endormir sur ce gril nouveau genre, fumé comme un jambon, sans craindre le nuage épais de moustiques au milieu duquel nous vivons. Mais à côté de ces maisons, les naturels ont également des tanières pratiquées dans les herbes. Au moindre bruit, à la moindre alarme, bêtes et gens vont s'y cacher. La faune est des plus variées; lions, panthères, éléphants, girafes, gibier à poil, à plumes, rien n'y manque. La pêche est des

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ASPECT DU TOUBOURI.

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gins se composent de nasses placées dans les ouvertures pratiquées au milieu de barrages et de levées de terre, qui retiennent les eaux do la communication dans les faibles dépressions du terrain. Enfin l'hippopotame est traqué par des flottilles de petites pirogues, montées par des guerriers armés de harpons.

En somme, le Toubouri se montra sous un jour très favorable à nos yeux. C'est un pays très peuplé, très riche, très giboyeux, et je suis certain qu'une colonisation prudente et sage ne saurait manquer d'y trouver une large rémunération de ses efforts.

Lorsque les bagages furent arrivés sous l'escorte de M. Delevoye, je fis ranger les hommes afin de les payer, et lorsqu'ils furent en possession d'étoffes, de miroirs et de perles, je fus très étonné de les voir s'allonger à terre sur le dos, la tète tournée de mon côté, puis frapper violemment le dessous de

leurs fuisses avec les mains, tandis que leurs pieds battaient l'air avec frénésie. L'interprète m'expliqua et me dit que les Woulias saluaient toujours de cette façon. Il est vrai que ce procédé ne manque pas d'être fort pittoresque, mais il aurait sans doute un succès relatif en Europe. Les Woulias me firent savoir que déjà, depuis « trois lunes », le Logone avait cummencé de propager sa crue sur le galdiam; ils me montrèrent le pied de leurs cases et le niveau maximum atteint par les eaux. Ils ajoutèrent que, tous les ans à pareille époque, la crue monte et se retire et que, durant six semaines, il est impossible de circuler sans pirogue sous peine de se noyer. Ainsi la communication serait praticable durant dix à douze semaines, d'août à octobre, pour des chalands tirant 2 pieds d'eau, tandis que, pendant un mois (septembre), des bateaux calant 1 mètre pourraient la franchir. D'ailleurs le passage du Benoît-Garnier, le 30 octobre, sur la communication, semble confirmer cette assertion.

Quant à l'entrée du Logone dans le galdiam, elle est absolument masquée par les lotus, et je crois qu'un navigateur passant devant la communication aurait bien du mal à la deviner. Elle se trouve, en effet, au milieu dune vaste plaine à l'aspect monotone, large de plusieurs lieues et inondée de toutes parts. Dans tous les cas, il est impossible de la rejoindre et de la trouver sans bateau.

Je parlais tout à l'heure de l'uniformité du plateau soudanais. La communication est encore un trait caractéristique de cette vaste table. Ainsi, lorsqu'on descend le Niger à partir du lac Débo, on atteint le village de Sompi, en suivant des canaux remplis par la crue de l'Issa-Ber, et longtemps on navigue à travers l'inondation.

La route est cachée par les herbes, et les indigènes seuls peuvent l'indiquer; le voyageur le plus habile ne saurait le découvrir, car la plaine est aussi large, aussi marécageuse, aussi uniforme que celle de Diokoïdi, devant le galdiam des Woulias.

DUMONT NOUS FAll SES AD! EUX

VlLLAOIi liT l-i:i(Mi:S 1)1 l-ViS MIJLSSOOU.

Avant de nous remettre en route, nous finies nos adieux au sergent Dumont. Ce brave serviteur avait éprouvé de grandes fatigues auprès de nous, il n'attendait jamais un désir pour faire preuve de son dévouement. Aussi je suis heureux de rendre hommage au mérite du sergent Dumont qui, en même temps que la mission, franchit la communication par laquelle les eaux du Logone pénètrent dans le Toubouri.

Le Logone porte encore deux noms très différents : Erré ou Arré, puis Serbéouel, suivant les régions où l'on se trouve. Cette rivière est beaucoup plus large en son moyen cours que vers sa jonction avec le Chari. A l'époque des crues, les bancs de sable sont recouverts, tandis qu'en la saison sèche il devient étroit, peu profond et sinueux. La distance entre le pays woulia et le Chari dépasse 230 kilomètres, et depuis la communication jusqu'à Karnak-Logone, de vastes plaines inondées s'étendent de tous côtés. Mes observations sur la pente régulière de toute

cette partie du Centre africain, m'ont permis de conclure que le Toubouri, s'il était barré vers l'ouest, irait tout naturellement se propager en descendant vers le Tchad. Le Logone vient appuyer cette conclusion, car son trop plein submerge le pays moussgou et le pays kotoko, dont les marécages débouchent au Tchad, en descendant vers le nord. Et lorsque nous marcherons sur Dikoa, notre petite colonne sera forcée de traverser les canaux propagateurs de ces inondations au lac Tchad.

Nous voici donc définitivement en route pour Fort-Lamy.

Le pays des Moussgous, que nous rencontrons tout d'abord, est en cette saison, une série d'îles très peuplées et très riches en céréales. L'élevage est moins intense que partout ailleurs en raison des tsé-tsé qui font périr le bétail. Les indigènes sont à peu près du même type que les Woulias , leurs mœurs seraient plutôt moins brutales et moins primitives.

Ce qui m'a tout à fait charmé dans ce pays, ce sont les habitations fort originales, en terre durcie, qui s'élèvent comme de gros pains de sucre inégaux, avec des stries destinées à l'écoulement de la pluie. Chaque famille habite une ferme; celle-ci comprend une série de maisons coniques en banko, reliées entre elles par des magasins, et tout l'ensemble, disposé suivant un cercle, vient se clore sur une barrière en rondins. Le pays est tellement riche en mil que les poulets en sont engraissés; l'espèce est comparable à notre volaille du Mans.

Après avoir traversé le pays moussgou, nous arrivâmes dans une région où les indigènes appellent la rivière, Ogoun, déformation du mot Logone, et le village que nous côtoyons se nomme également Ogoun. En aval de ce point, la rivière se divise en trois bras : le bras de l'est circule dans une région sans villages, le bras central ou Arré forme de nombreux îlots, le bras de l'ouest ou Laho-Matiha passe devant la ville de Djina. Nous sommes ici dans le pays kotoko dont la race s'est propagée jusqu'au Tchad.

Ici les langages diffèrent totalement ; les naturels parlent l'arabe. Ils sont vêtus, et cela nous semble bizarre, tant nous

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