APPROCHE DE LA BELLE SAISON
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habitions à trois un espace de 5 à 6 mètres carrés tout à fait impropre à la marche; aussi profitons-nous de la vie en plein air pour effectuer de grandes étapes. Nous arrivons ainsi à Méloué, après une vingtaine de kilomètres de route, sans avoir utilisé nos montures, mais avec un appétit féroce.
Les dernières pluies étaient tombées vers le 15 octobre; depuis un mois la saison sèche avait commencé. Tout est parfaitement réglé dans ce pays : le voyageur qui part en novembre peut être assuré de n'avoir pas la moindre ondée avant le mois de juin, la sécheresse la plus absolue fait suite à l'hivernage.
Le 20 novembre à quatre heures du matin, par un clair de lune merveilleux, nous reprenons, toujours à pied, notre route et suivons un sentier qui contourne une zone marécageuse, d'où se dégage encore une humidité froide et pénétrante. La forêt continue sans interruption, les hyènes nous escortent et
LA GRAND/; ROUTIî DU TCHAD.
l'ont retentir ces solitudes de leur « hou-oui » prolongé. Mais les fauves ne sont pas les animaux le plus à craindre. En effet, vers cinq heures, par une nuit noire, nous entendons des cris déchirants, des appels douloureux partis de la brousse à 200 mètres à peine. Nous nous précipitons dans les fourrés vers l'endroit où retentissent ces clameurs et y trouvons un jeune garçon d'une douzaine d'années, boy du sergent Rippa, gisant à terre, à demi mort de frayeur. Ce petit imprudent s'était écarté de la colonne, sans se douter que les Kotokos nous suivaient, prêts à se jeter sur nos hommes pour les entraîner en captivité. Soudain il se vit entouré de toutes parts, et tandis qu'il s'enfuyait en poussant des cris de détresse, un homme essayait d'étouffer sa voix. Ce sont là, chez les Kotokos, dos coutumes pratiquées encore à l'heure actuelle, et, comme on le voit, les hyènes et les fauves sont moins à redouter que ces farouches naturels.
Les Kotokos sont presque tous musulmans ; toutefois leur religion ne les empêche pas de se livrer à de fréquentes libations. Ils ont hérité de l'Islam la cupidité de la chair humaine, commune à presque tous les peuples du Chari. Baguirmiens, Saras et Bandas se livrent à la même pratique et portent leurs exactions chez les peuplades sauvages du Moussgou et du Toubouri. Pour ces hommes, la capture de leur semblable est le but de l'existence.
Nous cheminons sur un pays absolument plat et régulier; les seules différences de niveau qu'il présente se trouvent au passage de rigoles ou de canaux peu profonds conduisant l'eau des pluies vers le nord, au Tchad même. Le terrain est extrêmement dur et sec, c'est un bloc d'argile décomposé par le soleil en gros pavés, séparés par de profondes crevasses, où les pieds des chevaux enfoncent jusqu'aux paturons. Et ce sol brisé, divisé, cette « terre cassée >>, nous allons, durant deux mois, la parcourir en tous sens, avec la certitude de la trouver invariable de nature et d'aspect. Si, du regard, nous interrogeons la contrée, nous trouvons dans l'Ouest une plaine indé-
ASPllCT DE LA
lERRE CASSEE »
finie sans accidents de terrain; vers le Sud, c'est un vaste plan régulier qui s'élève vers une région marécageuse, boisée çà et là. Ce pays en pente douce, mais constante, va rejoindre ainsi le Toubouri, avec une différence d'altitude inférieure à 40 mètres pour un trajet de 200 kilomètres.
Et cela nous donne bien idée de 1 ' i m m e n s c cuvette, de la dépression régulière que jadis une masse d'eau considérable devait recouvrir de toutes parts jusqu'à la lisière du plateau soudanais, jusqu'aux abords de Binndéré-Foulbc, du Mayo Kabi et du Toubouri.
J'ai dit que le Centre africain se trouve sur un plateau; en effet, nous avons dû nous élever de 260 mètres environ audessus de la mer, pour atteindre la cataracte de Lata ; puis il fallut monter brusquement de 110 mètres pour pénétrer au Toubouri. Le lac, situé à la lisière supérieure du plateau soudanais, est sensiblement par 375 mètres d'altitude, tandis que le Tchad se trouve à peu près à 330 mètres; en outre, un pays à déclivité régulière sépare ces deux points l'un de l'autre. Enfin, nous avons supposé que si les eaux du Toubouri trouvaient devant elles un barrage, la crue, ne pouvant s'écouler dans le Kabi, se répandrait au contraire vers le nord. Toutes les
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observations de notre voyage au Bornou concluent, une fois de plus, comme on va le voir, à la vraisemblance de cette hypothèse, car elle se trouvera confirmée, comme ci-dessus, par des appréciations de tous les instants.
Nous côtoyons de nombreux villages ruinés au bord de marais desséchés, puis nous arrivons sur une butte, sorte de dos d'âne, et cela nous permet de scruter l'horizon. De toutes parts, la « terre cassée » s'offre à nos yeux, recouverte d'une herbe courte et brûlée. La vie est supprimée de ces régions, la sécheresse a chassé les habitants après avoir tari les puits, nous ne voyons ni villages ni cultures; partout, une brousse maigre survit à la forêt moribonde. Nous trouvons bien quelques gommiers, mais en si faible proportion qu'il est presque inutile d'en parler, en sorte que l'escompte de cette richesse nous sembla des plus problématiques.
La butte, sur laquelle nous venons de passer, décrit un grand arc de cercle vers le sud et s'enfuit à l'horizon ; nous la retrouverons dans deux jours, pour sortir de l'aride secteur qui s'y trouve emprisonné. Plus tard nous constaterons l'existence de semblables levées de terre circulaires, parallèles enlrc elles et concentriques au lac Tchad.
Vers onze heures du matin, après une étape de 36 kilomètres, nous atteignons Afadé, ville importante du pays kotoko; il nous faut vingt minutes pour la traverser. Comme toutes les agglomérations de ce pays, Afadé s'entoure d'un formidable rempart, séparé d'un retranchement extérieur par un fossé large de 100 mètres. De nombreuses maisons couvrent le parapet; puis en arrière, on voit les cases disposées par groupes sur des buttes artificielles pour faciliter, sans doute, le service de veille sur l'extérieur. Afadé donne l'impression d'une ville considérable, aujourd'hui très réduite; elle comprend au plus un millier d'habitants. Ce sont, en majeure partie, des noirs provenant du mélange de la race kotoko et des Kanouris; ils attribuent la décroissance d'Afadé non pas seulement aux colonnes pillardes de Rabah, mais surtout au
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PASSAGI£ DU BAHR AFADI-:.
dessèchement progressif de la contrée. Les naturels habitent des cases en terre, faites de briques volumineuses et surmontées d'une paillette sphérique. Les portes sont uniformément arrondies à leur partie supérieure et tournées, sans exception, vers l'occident. Je pense que cette coutume a été imposée par l'orientation des tornades, qui viennent généralement de l'est; delà sorte, les pluies ne peuvent pénétrer dans les maisons.
A quelques kilomètres d'Afadé, nous rencontrâmes la Komadougou Lebai ou Bahr-cl- Obeïd, rivière très profonde, large de
200 mètres et coulant vers le nord. Il était fort intéressant de trouver sur notre route ce cours d'eau, au courant assez vif, et qui joue le rôle de propagateur des inondations du Logone vers le Tchad. Nous avons dit, en effet, que le pays moussgou et la région kotoko reçoivent la crue de cette rivière et constituent ainsi de vastes nappes d'eau. Ces marécages, à leur tour, déversent leur trop-plein vers le nord; les komadougous jouent précisément le rôle d'émissaires et conduisent les eaux du Logone dans le Tchad. Ainsi, le système hydrographique du Centre africain se compose de rivières et de canaux secondaires, ceux-ci recevant les eaux des premières, lorsque les dépressions des cuvettes méridionales ont été submergées.
FEMME IvOTOKI) DU BAS-I
Et d'après nos renseignements, le Bahr Afadé ou Komadougou Lebaï n'a plus de courant appréciable à la fin de janvier, c'est-àdire à l'époque même où la cuve kotoko a suffisamment baissé
pour laisser au vent et au soleil le soin de l'assécher. En général, les régions marécageuses du Moussgou ne sont complètement évaporées qu'au mois de juin, quelques jours avant la saison des pluies; en sorte que, durant onze mois de l'année, le voyageur doit patauger dans l'eau et danslabouepour les traverser.
Le Bahr Afadé retarda notre marche; le pays ne possédant pas de pirogues pour le transbordement des bagages, il fallut couper de grandes herbes sèches et constituer ainsi des radeaux avec des bottes de cette paille légère. Les bagages furent placés au centre de ces fragiles embarcations et des indigènes les poussaient en nageant vers la rive opposée.
Les arbres du Bornou présentent tous les caractères de la végétation aquatique, les fûts sont tordus et noueux, de vigoureuses lianes tombent des plus hautes branches.
Le 22 novembre, nous atteignions le petit village de Renn, à l'entrée du pays Sâo. Une légende apprend au voyageur que les Sàos étaient des hommes gigantesques, ils pouvaient porter
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LA GHANDr: ROUTE DU TCHAD.
sur la tête et sur chaque épaule de grands vases très lourds, dune capacité de 100 litres environ. Un jour, la sécheresse déjà grandissante, se fit tellement redoutable que les Sâos
n'eurent bientôt plus d'eau potable, car les puits se tarirent, les mares se desséchèrent. Un homme vigoureux se rendit au Logone pour y remplir trois vases de liquide, mais lorsqu'il revint au pays, les hommes de sa tribu gisaient à terre, morts de soif. Ainsi disparut la race des Sâos dont l'empire s'étendait depuis le Moussgou jusqu'au delta du Chari.
Celte histoire à la mode indigène, cette légende ethnographique pourrait trouver quelque vraisemblance dans la stérilité constante et dans la dépopulation progressive de la « terrecassée ». Le village de Renn se trouve donc aux confins de l'ancien empire Sâo. Le campement fut dressé au bord d'une mare boueuse à laquelle venaient boire les bestiaux, tandis que les femmes y lavaient leurs ustensiles de cuisine. Mais la soif nous tourmentait depuis plusieurs heures, et nous avons bu sans hésitation l'eau de ce bourbier dont l'épaisseur se refusait à l'emploi du filtre. Georges en fut tout désappointé, car il nous servit un potage gris et verdâtre fort peu appétissant.
N'Dofou, capitale du pays sâo, se compose de quelques misérables cases; le chef du village porte le titre de sultan, mais cela ne l'empêche pas d'être aussi pauvre que ses sujets. Cet
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LA CAPriALI-: DE L'EMPIRE SAO.
homme nous raconta sa splendeur passée, il nous apprit la diminution annuelle et progressive des pluies, la difficulté des cultures et des récoltes, et la noire disette qui force son peuple à
VOYAIii; A I.A
■;iiui': cAssiii; 1). vuk di; i.oc.oma.m.
s'éloigner. Nous avons essayé, mais en vain, de recueillir quelques documents intéressants au sujet de la race sào, nous avons fouillé des tumuli avec l'espoir d'y découvrir quelques objets précieux, mais nous avons tout au plus recueilli des ossements pulvérisés, et je doute que ce soient là des squelettes de Sâos, car ces derniers étaient placés debout dans leurs tombes, tandis que le tertre, objet de nos recherches, indiquait la position horizontale du défunt. Le sultan nous affirma que llabah fit enlever les restes du roi sâopourles brûler et les disperser ensuite au vent de l'hermattan. Nous apercevons à N'Dofou les vases dont parle la légende locale, ce sont de grandes jarres cylindriques, à fond hémisphérique, et capables de contenir 200 ou 300 litres d'eau. La paroi peut atteindre 4 centimètres d'épaisseur, elle est ornée de dessins et de stries sans goût et sans originalité, mais on se rend compte de l'effort considérable qu'il a fallu produire pour cuire de semblables poteries et pour les transporter; cette opération nécessitait sinon
LA GRANDE ROUTI^ DU J'CllAl).
des colosses, tout au moins des hommes robustes et vigoureux. L'ancien empire sâo est donc extrêmement misérable; cependant les villages sont bâtis au sein d'un terrain moins
lourd : c'est du
sable argileux sur lequel la culture est moins difficile et moins ingrate qu'au m i li e u de la « terre cassée ».
Nous visilons ensuite Belagana, — Malem et Logomani, villes plus grandes, mais aussi pauvres que les précédentes; tout ce pays donne l'Impression de la famine et de la désolation.
Comme il est dit précédemment, nous avons reconnu, cà diverses reprises, au cours de nos étapes, l'existence de larges ondulations et de dunes concentriques entourant le Tchad à de grandes distances; ces vagues de sable argileux semblent formées par la houle d'une mer disparue. On pourrait s'expliquer comme il suit le dessèchement progressif du grand lac : supposons que les eaux viennent s'arrêter au pied même de la dune extérieure, la dune immédiatement voisine étant submergée, les infiltrations, le vent, le soleil, la diminution constante des pluies et des inondations vont amoindrir la masse d'eau du Tchad, conformément cà la légende précédente; en outre le terrain, ou plutôt le fond compris entre deux ondulations, est en
ii:niîi'; cAssKi; » dikoa et le palais de rabah.