LA VILLE DE DIKOA
une explosion qui coûta la vie à l'un de nos soldats et brûla grièvement le capitaine Bunoust. La maison des sultanes est encore debout; c'est là que Rabah venait entendre des chants glorifiant sa grandeur ou des mélodies l'exhortant à la prudence. « Rabah, ne fais pas la guerre à Zali (M. Gentil), laissele, il est trop petit, il n'a pas assez dhommes pour lutter avec toi; marche vers le Ouadaï et prendsle. » Mais Rabah s'obstinait, un tU invisible l'attirait vers nos troupes.
Son heure dernière avait sonné,
le sultan du Bornou voulait, malgré tout, courir à sa perte ; alors ses femmes lui chantaient : « Rabah, puisque tu veux combattre Zati, marche sans crainte, détruis sa colonne, et tue-le, mais rapporte-nous surtout son babour (Son vapeur, le Léon-Blot). »
Les Français ont conservé, dans toute cette contrée, une réputation universelle de courage et d'humanité; les Kanouris sont encore sous l'impression de nos récents exploits, et sur notre parcours, il n'est point de Bornouan qui ne nous ait cité les noms des Gentil, des Reibell,des Robillot, des Dangeville, avec un sentiment de respect et d'admiration. Le sultan Zanga de Dikoa vint nous rendre visite et nous apporta des présents, il n'avait pas oublié, lui non plup, ce dont il était redevable à
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nos armes. Cependant cet homme ne nous produisit pas une impression favorable. Le regard torve, la bouche constamment entrebaillée, le visage épais, une physionomie bonnasse dont on cherche l'expression véritable; mélange de roublardise et d'inintelligence à la fois, tel nous parut le sultan de Dikoa. Cela n'empêcha pas toutefois nos relations d'être excellentes, et le jour de notre départ, Zanga vint nous prier de passer ses troupes en revue. Ensuite, nous quittâmes la ville; le marché était désert, une colonne en briques, modeste monument élevé à la mémoire de l'explorateur de Béhagle, assassiné par ordre de Raba, faisait face au crâne d'un chef bornouam, complice du crime et que l'on avait planté là sur une pique, pour rappeler aux indigènes que le sang français est toujours vengé.
Zanga nous donna des guides et nous conduisit jusqu'aux limites de la ville; un indigène muni d'une fourche d'argent écartait les branches et les épines gênantes pour nos chevaux, puis nous fîmes nos adieux et reprîmes notre vie libre et aventureuse au milieu de la plaine ardente.
Le soir de notre arrivée à Dikoa, le docteur Kravietz, l'aimable commandant du district, nous avait annoncé que le capitaine Glauning, chef de la Commission allemande de délimitation, se trouvait àGaoua; il ajouta que notre visite lui ferait grand plaisir. Bien que nous eussions déjà fait une forte étape et que la distance à parcourir fût encore de 45 kilomètres, aller et retour, nous partîmes au coucher du soleil et passâmes une partie de la nuit à chevaucher à travers la forêt. Le capitaine était installé dans un campement superbe, à l'abri de grands arbres, sous lesquels sa tente était dressée. Nous causâmes longuement de l'Afrique où M. Glauning servait depuis neuf ans, puis nous revînmes à travers la brousse où le guide nous égara. Cette aventure prolongea notre excursion et cela ne nous produisit aucun désagrément; la lune brillait dans toute sa plénitude, la température était délicieuse et la forêt, aux grandes herbes argentées par Phébé, nous semblait à la fois attrayante et mystérieuse.
LA GRAyj)i: ROUTE DU TCHAD.
28 novembre. — Nous campons au village d'Ala sous de beaux arbres au milieu de la plaine. La température s'est très manifestement abaissée, le vent de nord-est (hermattan) souffle avec intensité, les nuits commencent à devenir fraîches, les moustiques disparaissent et la chaleur du jour n'est pas trop accablante. Hâlés par la brise, nous devenons aussi noirs que les Foulanis; ce temps sec nous donne une vigueur nouvelle, et nos santés redeviennent florissantes. C'est bien là ce qui caractérise le climat de l'Afrique ; cinq semaines auparavant, nous étions au milieu du Toubouri, menacés par la fièvre, et tout d'un coup avec la disparition des marécages et des pluies, nous voici complètement rétablis.
29 novembre. — Au lever du jour, nous dépassons le village d'Ilengo, centre foulbé tout à fait isolé dans la région. Des femmes sont en prières et chantent langoureusement au bord des puits; tous les quarts d'heure environ, l'une d'elles peut en retirer une calebasse d'eau; la couche aquifère est tarie. Le chef du groupement vient nous saluer et nous annonce qu'il est obligé de se retirer ailleurs, car ses gens et son bétail ne trouvent plus à se désaltérer.
A partir d'ici, le pays va changer d'aspect; ce que j'appelais tout à l'heure la « terre cassée » fait place à des régions moins stériles et plus hospitalières. Nous arrivons au Bornou proprement dit. Géologiquement, d'ailleurs, le Bornou n'existe pas en territoire allemand, qui se compose uniquement de la « terre cassée ».
Le pays dans lequel nous allons avancer mérite à ce propos une description particulière, qui nous permettra, dans notre résumé géographique, de le distinguer d'une façon très nette des autres régions du Centre africain. Le terrain se compose en effet de grandes ondulations, longues vagues de sable, filles de l'hermattan ; il est invariablement le même depuis le quatorzième parallèle jusqu'à la rive sud du Tchad. La vague monte en pente douce, constituée par un terrain semi-léger, fait d'argile, de sable et d'humus, sur lequel on cultive coton, mil,