ASPECT UNIFORME DU TERRAIN
arachides; puis sur la crête, la culture est plus maigre, c'est un sol très sec, très poreux, fait uniquement de sable; enfin, sur le versant sud de la vague, en arrière de la crête, la pente descendante est plus raide et l'on trouve des cuvettes, soit d'argile lourde, terre fendillée où pousse le gros mil, soit de terrain marécageux recouvert de végétaux en décomposition, où l'indigène creuse des puits pour irriguer des carrés de coton, de tabac, d'oignons, etc. En somme, au Bornou, la moitié des terrains est aride, un quart est bon pour la récolte du mil et du mais, l'autre quart se prête à la culture du gros mil, du coton, du tabac et des légumes.
Cet océan de vagues sablonneuses prend fin vers le sud, à hauteur de la rive inférieure du Tchad, et vient mourir sur une dune de 8 à 10 mètres d'altitude, la dune bornouane, qui s'étend depuis les abords de Maidougouri par Yédi jusqu'à Woulgo et Washam. L'on rencontre ensuite, vers le sud et vers l'est, l'inévitable terrain fendillé, comme celui du pays saô. C'est la « terre cassée » qui descend du Toubouri pour venir s'arrêter au pied même de la dune bornouane.
La France possède sur la rive est du Tchad un pays analogue au Bornou, c'est le Kanem. La population seule diffère ; les productions sont à peu près les mêmes, et le delta marécageux du Chari semble ne constituer qu'une solution de continuité apparente entre les deux pays.
En résumé, le Tchad se trouve au milieu des pays suivants : au nord-est, à l'est et à l'ouest, terrains sablonneux à cuvettes cultivables, limités à la dune Yédi-Woulgo-Washam, au pied de laquelle prend naissance la « terre cassée » qui s'étend depuis Dikoa jusqu'au Ouadaï à l'est, et depuis N'gala jusqu'au parallèle 9o 30', au sud. A Marté-Kora, grand village fortifié, perché sur une vague de terrain, nous trouvons, inoccupé, le campement du colonel Jackson, chef de la Commission anglaise d'abornement, dont les opérations se poursuivaient assez loin dans la brousse. Nous faisons halte à proximité, sous un arbre, tandis que j'envoie un courrier à cet aimable officier. Des peaux de
lions et d'antilopes, tués par les officiers anglais, sèchent au soleil, et nous renseignent suffisamment sur la faune du pays. Le soir, nous couchons à Yédi sur le faîte de la dune bornouane, après une étape de 40 kilomètres à travers un pays tout à fait en concordance avec celui que je viens de décrire. Le lendemain matin, vers deux heures, nous reprenons la marche.
Monghono, ville de 3 à 4 kilomètres de diamètre, que nous atteignons ensuite, se trouve à 36 kilomètres au nord de Yédi. C'était autrefois un groupe de cases, mais sa situation particulièrement favorable attira les vues de l'administration britannique.
Après les guerres et les pillages de Rabah, Koukawa, capitale du Bornou, fut réduite en ruines ; le cruel sultan voulut détruire ainsi la puissance de cette ville pour accroître la splendeur de Dikoa. Ensuite les colonnes françaises rétablirent le sultan Gucrbaï; puis après leur départ, les Anglais obligèrent le nouvel émir à s'établir à Monghono et à grouper autour de lui les Bornouans restés fidèles à la dynastie.
C'est ainsi que grandit un marché rapidement célèbre, autour duquel une cité provisoire, entièrement faite de gracieuses cases en paille, s'étendit de toutes parts. Monghono compta quarante mille habitants, mais le résident anglais se garda bien d'en interrompre le développement et se fixa dans un village, à 4 kilomètres de la ville, pour ne gêner en rien le retour des populations. Les transactions se développèrent, elles atteignirent bientôt une extension considérable. De tous côtés, du Baghirmi au Bornou, du Mandara jusqu'au Kanem et de Kano jusqu'au Tchad, les caravanes et les commerçants isolés vinrent au marché de Monghono. C'était un bel essai et même un beau succès de concentration, tout à l'honneur de la colonisation anglaise. Dikoa fut ainsi progressivement amoindrie, son trafic se réduisit à fort peu de chose, Monghono prit toute sa clientèle, et ce jour-là, Guerbaï reçut l'ordre de se transporter à Koukawa, en compagnie de tous ses sujets et de reprendre l'édification de la cité bornouane.
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Il répugne aux lîornonans, comme à presque tous les indigènes d'ailleurs, de récdifier sur des ruines; il leur semble qu'un mauvais génie s'est abattu sur les villes détruites et que
le bonheur s'est enfui des maisons démolies. Cependant, bien fol eût été celui qui eût pu renoncer au bien-être renaissant, à la richesse grandissante, aux intérêts sans cesse croissants. Rebâtir Koukawa sur des ruines et abjurer de sottes superstitions, cela valait bien la prospérité revenue. Les Anglais, en gens pratiques, ont saisi la valeur de ce raisonnement; les Bornouans, Guerbaï en tête, en ont compris l'importance, en sorte que nous trouvâmes Monghono en voie d'évacuation, sous la garde de quelques hommes du sultan.
30 novembre. — Après une marche de 37 kilomètres, nous arrivons aux portes de Koukawa, vers dix heures du matin. La chaleur est très forte, les caravanes doivent couper l'étape en s'arrôtant aux puits de Kahiné, grands marécages où vont boire voyageurs, montures, animaux de bât, fauves et volatiles. Le pays est à peu près désert : rares villages, maigres cultures, quelques beaux troupeaux, beaucoup de panthères et de hyènes, de grands vols d'aigles blancs au col noir, telle est cette contrée; mais la route est très suivie, surtout les jours
UNiî cA.sn: noKNovAM'; a monchoino.
du grand marché, qui a lieu le mercredi, comme au temps de Barth et de Monteil. En vue de Koukawa, nous sommes arrêtés par une troupe de cavaliers, dont le chef vient nous saluer de la part de son maître et nous prie de vouloir bien attendre Guerbaï et son cortège. Il fait extrêmement chaud, mais l'air est embaumé des senteurs que répandent les innombrables fleurettes jaunes des acacias et des mimosas; ce parfum délicieux se retrouve, d'ailleurs, dans le miel du pays.
Après quelques instants de repos à l'ombre, nous entendons le bruit des trompettes, tandis que s'élève un gros nuage de poussière; une armée défile derrière les hadjilidjs et vient se déployer sur l'esplanade que nous occupons.
Voici d'abord les cavaliers; ils sont rangés par pelotons et, la lance tendue, prennent le galop pour s'arrêter brusquement à nos pieds, en donnant un violent coup de sonnette sur la bouche de leurs chevaux. Les escadrons se succèdent par groupes de douze hommes; après les salutations, chacun va se ranger sur la droite en exécutant encore une brillante fantasia. Vient ensuite un détachement d'infanterie composé d'une vingtaine d'hommes derrière lesquels nous apercevons M. Delevoye, chevauchant à côté de Guerbaï. L'aspect de cette troupe en marche est pittoresque et imposant.
D'anciens serviteurs, soldats de nos troupes du Chari, jouent sur les clairons des airs qui nous sont familiers, de longues trompettes poussent des sons chauds et vibrants, les tambours l)attent, les tam-tam résonnent à tour de bras, tandis qu'un orchestre de fifres, de hautbois et de clarinettes bornouanes fait un concert, peut-être agréable en lui-même, mais qui, mélangé à tout le reste, concourt notablement à la cacophonie générale. Le sultan chevauche tranquille et majestueux à l'ombre d'un long parasol, déjeunes captives lui projettent le souffle de grands éventails en plumes d'aigrette, de tout jeunes gens chantent ses louanges à tue-tête.
Tout à fait en arrière, cinq cents hommes d'infanterie se déploient sur la gauche, tandis qu'une foule énorme, plus de
ENTREE DE LA MISSION A KOUh'AUA
AL Mil. lia i>i;s m im;s di; kiukawa. citk nii l oukst.
trois mille personnes pcut-clrc, se masse autour de nous. Ce sont d'abord les saluts d'usage : « Je suis heureux de te voir, me dit G uerba'ï, j'aime beaucoup les Français, ce sont de grands guerriers, sois le bienvenu, reste longtemps parmi nous. Salut à ton pays, salut à ton compagnon! » Il nous faut ensuite passer les troupes en revue. Guerbaï est coiffé d'une chéchia multicolore et drapé dans un burnous blanc, en dessous duquel il porte un costume bleu ciel, en drap chamarré, brodé en velours noir; ses longues bottes rouges sont en filali. Ses mains sont ornées de grosses bagues, la main gauche tient les rênes avec un mouchoir de soie blanche bordé de myosotis; la bride de son cheval est en velours grenat brodé de fil d'or et toute passementée de coulants en argent. Le coursier du sultan est une bête superbe, mesurant l'"60 au garrot; il ne déparerait pas nos régiments de cavalerie légère et provient de Maroua. Un beau caparaçon piqué le recouvre en entier, la selle est incrustée de grosses pierreries et complètement brodée, les étriers sont en argent. Le chanfrein de la monture protégé par une plaque de métal rembourrée, ciselée et coudée, de gros
glands de soie rouge pendus à la têtière donnent à cet équipage un aspect éclatant.
La cavalerie et l'infanterie se partagent en pelotons aux couleurs les plus disparates, aux costumes les plus variés. Les uns, pour toute une section, sont rouges bordés de vert, avec pantalon blanc à raies roses; les autres sont jaunes, aux broderies noires avec pantalon bleu. Les chefs se distinguent par des coiffures bizarres, gros turbans surmontés de plumes, chéchias ornées de miroirs et de laiton, chapeaux aux pailles multicolores. Cet ensemble inondé de lumière, baigné de l'ardent soleil sous un ciel bleu d'une pureté absolue, ce spectacle éblouissant au milieu de la brousse maigre et du sol surchauffé qui renvoie sa blancheur à tout ce coloris, ces musiques accompagnées des cris, des clameurs, des yous-yous de la foule, des vociférations des bouffons prononçant des louanges inintelligibles, tout cela constitue pour nous le souvenir le plus singulier de notre voyage.
C'est au milieu de ce brillant et retentissant cortège que nous fîmes notre entrée à Koukawa. Cependant, si nous avons ressenti quelque fierté, quelque satisfaction intime à cet accueil chaleureux, nous devons tout simplement penser qu'il s'adressait non pas à nous, mais aux représentants de la France. Nous l'avons considéré comme un hommage spontané de la reconnaissance que les Bornouans conservent à l'égard des Foureau, des Gentil, des Lamy, des Reibell, des Robillot, des Joalland, des Dangevilie et de tous nos devanciers, héroïques et vaillants, qui vinrent, au sein de ces territoires du Centre africain, glorifier nos couleurs, immortaliser le renom de la France, et en faire le symbole de la justice et de l'humanité !
Guerbaï nous conduisit au campement composé de tentes préparées à notre intention; les troupes formèrent la haie, des serviteurs nous apportèrent des vivres et des gâteaux, un intendant du palais fut mis à notre disposition, puis nous prîmes congé pour nous étendre sur les beaux tapis et sur les
coussins préparés dans nos demeures. Je vis de suite avec satisfaction que M. Delevoye se trouvait en bon état et que son voyage n'avait pas souffert de difTicultés.
Koukawa se composait autrefois de deux villes accolées, séparées par un rempart; la ville de l'est est en reconstruction, les ruines de l'ouest sont encore à l'abandon, le gibier s'y promène tout à l'aise. Il y a là de grandes mosquées abattues, de vastes palais éventrés, avec leurs minarets branlants qui semblent menacer les passants de leur chute. Que de grandeur et de prestige disparus!
Koukaw^a! la ville aux Koukas, la cité des baobabs, dit Barth; le centre où les maisons s'ornaient de glycines, prétend l'émir! Devant nous une grande avenue, large de 40 à 50 mètres et longue d'un kilomètre, s'étend depuis le palais renaissant jusqu'à la cité de l'ouest, c'est le Dendall. A droite, la demeure en reconstruction de Guerbaï et la nouvelle mosquée; à gauche, le marché; de toutes parts, des maisons que l'on rebâtit; çà et là, des toitures neuves tranchant sur les murs gris.
Le marché présente une réelle animation, les denrées sont réparties par catégories et par quartiers spéciaux. Tout un angle est réservé à la vente du bétail, des chevaux, des ânes et des chameaux, puis ce sont, par petites rues, les dattes, le sel, les piments, le gingembre, l'huile de palme, le karité, etc.
Ici les senteurs : parfums européens; musc, patchouli, savon aux amandes, encens, clous de girofles, bois de santal, racines odoriférantes. Plus loin le grain : mil, blé, mais, arachides, manioc, fenio, arômes, légumes, oignons, épinards, condiments. — Voilà les articles de sellerie : brides, caparaçons, mors, frontaux, sangles, étriers, selles; les armes : lances et couteaux de jet avec leurs gaines de cuir, sacoches, miroirs, bibelots, perles, petits sacs en cuir repoussé, aiguières, poteries, etc.... Enfin voici les étoffes: de provenance indigène surtout, boubous ordinaires et Ijrodés, petites camisoles ornées de parures multicolores, soies et laines jaunes, grenat, rouges, vertes, marron, blanches et noires, qui se vendent en éche-
vaux pour broder ou pour faire des tresses avec lesquelles ou orne les sabres et les harnachements. Mais j'ai remarqué l'absence presque totale d'étoffes et de cotonnades européennes; il n'y en avait pas dix coupes sur la place. Le marché comporte des quantités considéraljles de coton non égrené, cardé, filé ou tissé en petites bandelettes. On y trouve encore du miel, des gâteaux, des bijoux et des fanfreluches. C'est eu somme un lieu très actif et très fréquenté.
Je ne veux pas entrer en détail, dans les descriptions que mes devanciers ont déjà faites, et m'étendre sur des théories souvent exposées, nous parlerons simplement du pays et des gens tels qu'ils nous sont apparus.
Le Bornouan se caractérise par une face noire, osseuse, large et surmontée d'un petit crâne pointu. Les yeux sont doux, indolents, le nez est droit, moins aplati que chez le nègre en général. Le crâne est rasé, sauf sur le sommet qui conserve une touffe de cheveux nattés, et cet ornement, symbole du célibat, doit être coupé le jour du mariage seulement. La femme possède un physique plus agréable. Sa coiffure se compose de nattes aux extrémités ébouriffées, relevées autour du crâne, et présentant l'aspect de la coiffure « à la chien ». Quelquefois elle rabat sur les yeux les houppes du milieu.
Les indigènes sont, en général, des Kanouris, et, pour la plupart, des croisements d'Arabes noirs avec ces derniers, sur la provenance desquels on est très peu fixé. L'homme a des attaches grossières, des pieds et des mains énormes attestant ses aptitudes à la marche, aux exercices des armes et à la chasse. Le Kanouri serait encore meilleur routier que le Bambara.
Les autres indigènes sont des Arabes métissés, des Koukas, des Kotokos, tous aussi paresseux que le Kanouri, mais beaucoup moins commerçants et moins capables de se déplacer. Les Arabes sont exclusivement pasteurs, ils habitent de grandes cases, uniquement construites en paille et ressemblant étrangement à des meules surbaissées; leur langage ferait, dit-on, frémir nos sujets d'Algérie.
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