LA VILLE DE KOUKAWA
du Baghirmi devaient y passer pour échanger les esclaves et les eunuques' contre les étoffes et le sel des mines du Kawar, pays situé au nord-nord-est de Koukawa. Les caravanes du Sokoto et de Kano venaient y déposer leurs produits et s'y croisaient avec celles du Mandara et du Kanem chargées de dattes, de laines, d'étoffes et de natron. Et tandis que se faisait cet énorme trafic, dont la monnaie précieuse était la chair humaine, et la monnaie courante le thaler (thalari) venu de la Tripolitaine avec les chameliers, le peuple se mettait en prières devant les mosquées dont nous venons de visiter les ruines gigantesques.
Koukawa ne possède pas de zaouïa ou collège religieux; les marabouts allaient s'instruire au Borkou chez le sultan Sidi el-Mahdi; ceux de l'époque actuelle proviennent de la zaouïa de Bir-Alali. Le commerce était trop actif pour qu'il fût possible d'encombrer la ville de toutes les formalités du rite musulman. Les jeunes nobles allaient faire leurs premières études au Borkou et complétaient leur instruction à la cour du sultan. Guerbaï suit le rite tidiani qu'introduisit son père, le sultan Ashim.
Le commandement de Koukawa s'étendait autrefois sur des régions immenses et sur les cités les plus riches de l'Afrique centrale; cependant je ne voudrais pas, en employant de tels mots, distraire le lecteur de la méfiance que j'éprouve vis-à-vis de la splendeur défunte ou présente de ce pays brûlant. A mon avis, les cités de l'Afrique centrale ont été des marchés très courus de chair humaine; les productions du Bornou sont palpables, mais je ne leur accorde pas assez de confiance pour leur attribuer la prospérité du pays, elle résulta plutôt de la traite des noirs. La preuve en est que la civilisation européenne et la suppression des marchés d'esclaves ont réduit
1. Le Baghirmi est la grande fabrique d'eunuques pour toute l'Afrique et, parfois même, pour la Turquie. La mutilation de ces hommes est tellement affreuse qu'il faut tuer dix hommes robustes pour obtenir un eunuque. Ces individus ont une physionomie des plus bizarres, et j'ai constaté chez Malam Moussa, confident de Guerba'i, un aspect de férocité tout à fait singulier, joint à son embonpoint.
ces grandes villes à néant. Quoi qu'il en soit, le sultan de Koukawa commandait, à l'ouest, les villes de Gourmel, Masséna, N'Gourou, Gogarem, Daoura, Figa, N'Kaeri, Peteskina, N'Jarbam, Piga, Montéhi, Gabri, Belaraba, Moursari, Néhinawa et Bara ; au sud et à l'est, Yedi, Monghono, Marte, Ala, Mandara, N'Gornou, Belagana, Ourgué, N'Gala, Ladari, Adjiri, Gawa, Dikoa et Dougo.
Mais aujourd'hui cet empire est des plus restreints : les guerres d'abord, l'occupation européenne ensuite, ont eu raison de cette splendeur. La cité de N'Gornou, ancienne villégiature du sultan, comptait trente mille âmes; la population vivait heureuse, à proximité du Tchad dont les crues fertilisaient ses récoltes; mais un jour le lac submergea la ville et la ruina. Et cependant, ironie du destin, nous avons retrouvé N'Gornou, grand village perché sur une dune, tel qu'il existait autrefois, mais réduit à l'effectif d'une bourgade et distant de 25 kilomètres du Tchad, qui se retire de plus en plus. La dynastie de Guerbaï commence à Gheik Lamine, qui régna sept ans; puis ce furent avec leurs durées successives : Oumer, six ans ; Boukary, trois ans ; Brahim, un an ; Achem, huit ans. Brahim fut le père de Guerbaï ; Achem construisit la cité de l'Est à Koukawa.
Le lendemain de notre arrivée, nous trouvâmes, debout près du sultan, deux hommes blancs, de haute stature, qui semblèrent très embarrassés par notre présence. J'appris que ces Berbères étaient deux Marocains, détachés de leur caravane; ils venaient d'Abécher, capitale du Ouadaï. Nous causâmes quelque temps de ce pays; les Marocains me firent savoir que le Ouadaï était en état de calme parfait, mais que, seule, la présence du sultan Doudmourra maintenait l'accord entre les gens de cour et le parti national, et que s'il venait à disparaître, la révolution ne tarderait pas à éclater de nouveau. Effectivement, Doudmourra succombait, peu de temps après, à la variole, et les troubles renaissaient. Ces deux hommes confirmèrent l'hostilité qui règne à Abécher entre le peuple et le djerma Hotman. Celui-ci prétendait sourdement au sultanat, voulait diriger la